‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 120 sur 146 · Pizzigheltone · texte numérisé non relu

Pizzigheltone

2. Une analyse succincte de cette lettre a été donnée par Chéruel dans les Lettres de Mazarin, tome IJ, p. 961.

d'y répondre que celle de vous donner les louanges qui vous sont dues et de vous assurer que Sa Majesté, que j'ai pris soin d'informer particulièrement de tout, est très satisfaite de vos services et sait combien vos soins et votre adresse ont contribué à mettre les affaires de cette couronne dans la Lombardie au bon état où nous les voyons.

Et, certainement, il y a tout lieu d'espérer de grands succès, pourvu qu'on sache profiter comme il faut des forces que nous avons, de la foiblesse des ennemis et de leur étonnement. Il y avoit des années entières que je méditois les moyens de faire attaquer l'état de Milan par le côté où l'on vient d'y entrer, sans que j'aie pu en venir plus tôt à bout. J'ai toujours jugé que c'étoitpar cet endroit-là seul que l'on pouvoit porter la cognée à la racine pour abattre l'arbre. Si la fortune nous en dit, nous serons bientôt éclaircis de ce que nous en pouvons espérer, et ne puis cependant que m'en promettre beaucoup, nous voyant avec des forces si considérables dans un pays gras et abondant de tout, n'y ayant point eu de guerre depuis plus d'un siècle et tellement ouvert qu'il y a toute facilité d'y faire des progrès.

Aussi, loin d'avoir trouvé à redire, comme il semble par votre lettre que vous le croyez, à l'élection qu'on a faite d'employer les troupes de Toscane dans l'état de Milan, c'a toujours été ma pensée qu'on devoit choisir ce parti préférablement à tout autre, et vous aurez su combien je désapprouvai l'opinion de ceux qui estimoienl qu'on les dût envoyer vers Naples.

11 est bien vrai (fue, voyant l'incertitude de M. do Modène à se déclarer et que cependant la belle saison se passoit, et même quand ledit sieur duc fût résolu de le faire, ayant appris qu'il désiroit que les troupes de Toscane allassent en Piémont avant que de le venir joindre, je crus que l'hiver nous auroit surpris avant (ju'on pût seulement avoir commencé d'agir et j'écrivis alors qu'il eût bien mieux valu prendre la conjoncture de s'emparer de Porto-Ercole et essayer de nettoyer les côtes de Toscane. Mais ce n'est pas que je ne préférasse toujours le dessein du Milanois à celui-ci, pourvu qu'il s'exécutât assez tôt, et, en efTet, vous savez quel préjudice nous avons reçu de l'irrésolution de M. de Modène, qui nous a coûte (juatre mille bons hommes et deux mois de perte de temps.

Il a fait ici de beaux jours cet automne. Je souhaite passionnément qu'il en ait été de même aux quartiers où vous êtes. En tout cas, on pourra réparer, pendant le mois de novembre, ce que l'on aura manqué à faire celui-ci; et je vous prie de bien cousi-

dérer et de le représenter souvent à MM. les généraux que, quelques obstacles que nous puissions rencontrer dans l'hiver, ils ne seront pas tels que ceux que nous trouverons au printemps, nos forces s'étant affoiblies et les ennemis ayant eu le temps de se mieux préparer et les peuples de se remettre de leur consternation. Enfin, il faut battre le fer tandis qu'il est chaud, et il y a des conjonctures dans la guerre où l'on avance plus en quinze jours qu'on ne fait en d'autres en quinze mois, quoiqu'avec les mêmes forces.

Si nos affaires vont bien, comme il y a tout sujet de se le promettre, je m'assure que non seulement madame de Mantoue, qui vous a si bien parlé, mais les autres princes aussi, qui étoient le plus éloignés de s'unir avec cette couronne, nous rechercheront.

J'ai vu les trois considérations que vous marquez, qui ont jusqu'ici retenu les plus affectionnés et les plus ambitieux.

Pour la première, qui est la croyance qu'ils avoient que la France ne s'appliquoit pas tout de bon aux affaires d'Italie, ils en seront maintenant assez détrompés, aussi bien que de la seconde qu'il doive arriver des brouilleries en le royaume et que le gouvernement présent ne puisse durer. Il est superflu de vous suggérer ce que vous pouvez leur dire là-dessus, si l'occasion s'en offre.

Mais, sur la troisième qui se fonde sur la mauvaise opinion qu'ils ont des intentions et de la conduite de M. le prince Thomas, je vous dirai que personne ne peut ôter à ce prince qu'il n'ait de grandes parties et nommément celles qui sont nécessaires à un général d'armée, de la prudence et de la valeur. Pour ses intentions, il agit certainement avec M. le maréchal du Plessis de la façon que sauroit faire le plus zélé sujet du roi, allant au-devant de tout ce qu'on peut désirer de lui et voulant même, quand il opine, que les avis de M. le maréchal du Plessis soient toujours préférés aux siens, lorsqu'ils ne se trouvent pas conformes. Ainsi, on peut dire que ce n'est pas tant lui qui commande comme ledit sieur maréchal. Voilà ce que vous pouvez représenter à ceux qui vous en parleront, et je vous prie même de le communiquer à M. le cardinal Grimaldi , afin qu'il s'en serve de même aux occasions.

Il y a après, pour nous-mêmes, d'autres respects si pressants, qui obligent à se servir de ce prince, qu'on ne peut s'en dispenser sans tomber en des inconvénients beaucoup plus grands que ceux qu'on avoit voulu éviter. Il est certain qu'on ne sauroit le laisser oisif sans le porter à chercher ailleurs de l'emploi et sa subsistance. Je vous laisse à juger quel bouleversement cela causcroit

dans les affaires de M. le duc de Savoie et si, au lieu de songer à attaquer l'état de Milan, nous ne serions pas réduits, comme nous l'avons été cinq ans durant, à employer nos armes dans le Piémont.

Pour ce qui est de la balance, que vous dites que les princes d'Italie veulent tenir juste entre les couronnes autant qu'il est en leur pouvoir, cela est bon pour la république de Venise ou pour les papes. Ils veulent jouir du repos et ne songent point à étendre la domination temporelle de l'Église ; mais, pour les autres princes, ils ne peuvent pas ajouter un tel poids à cette balance qu'ils la puissent hausser ou faire trébucher, et le seul parti qu'ils ont à prendre, c'est de s'agrandir aux dépens du malheureux et profiter de ses dépouilles.

Quant au scrupule qu'ils témoignent avoir de la sincérité de cette couronne dans les offres libérales qu'elle leur fait d'un partage si avantageux pour elle et qu'elle pourroit s'attribuer, outre qu'il n'est pas absolument vrai qu'elle peut se l'approprier, au moins de longtemps, sans leurs assistances, ils doivent considérer que la France trouve assez son compte dans la ruine des Espagnols pour être très satisfaite de quelque façon qu'elle arrive et quelque autre prince qui en profite, parce qu'il ne seroit jamais en état de lui donner jalousie comme la maison d'Autriche et qu'elle ne le seroit plus elle-même après cette diminution. Il y auroit là-dessus des raisons démonstratives à dire que je passe sous silence, ne doutant point qu'elles ne vous viennent dans l'esprit.

J'ai vu ce que vous me mandez des résolutions qui ont été prises pour la manière d'agir de nos deux corps d'armée. Il est malaisé de discourir de loin avec un fondement certain ; néanmoins, autant que l'on en peut parler sur les choses générales, je vous avoue que je ne sais pas si M. le duc de Modène avoit tant de raisons d'insister que M. le prince Thomas passât le Pô, à moins d'avoir dessein de se joindre tous ensemble pour quelque grande entreprise, comme droit à Milan. Je vois (ju'il est assez incertain que M. le duc de Parme veuille prêter Plaisance pour le magasin de nos vivres, ce qui est pourtant absolument nécessaire, et je considère même que, quand il nous l'auroit prêté, à moins qu'il se déclare ouvertement contre les Espagnols, il n'est pas de la prudence de se mettre en état que la subsistance ou le dépérissement d'une armée dépentle entièrement de la volonté d'un autre prince.

Je considère en outre qu'il étoit plus favorable à M. le duc de Modène que l'action de l'autre corps fût plus éloignée de lui et que M. le prince Thomas allât essayer de prendre quelque autre poste

à l'autre extrémité du Milanois, parce que les ennemis, par ce moyen, n'auroient su, en peu de jours, unir leurs forces pour faire un effort et combattre l'un des deux. La raison de la guerre enseigne que les diversions qui se font en plus grande distance sont les plus utiles, et on l'a pratiqué en Flandre avec l'utilité que l'on a vue quand les HoUandois agissoient de l'autre côté. M. le prince Thomas pouvoit, en ce cas, laisser audit sieur duc encore cinq cents chevaux, voire un plus grand corps de cavalerie, s'il l'eût désiré, et fût toujours demeuré assez fort pour combattre les ennemis avec avantage. Néanmoins, comme l'on peut avoir remédié à l'assurance des vivres, qui est le point principal, il se pourra faire que, toutes les forces étant unies, ils marchent tous ensemble dans l'état de Milan et viennent à bout de quelque dessein plus considérable et plus glorieux qu'ils n'auroient pu faire séparément.

Il ne se peut rien ajouter à la sagesse de votre conduite dans vos négociations de Mantoue ; surtout vous avez fort bien fait de ne Yous ouvrir point et d'avoir été en garde sur la confiance que madame de Mantoue vous a faite des desseins qu'elle dit avoir de s'agrandir aux dépens de la République du côté de Vérone. 11 est même fâcheux d'être obligé d'écouter certaines matières, parce qu'on peut après faire parler et dire des choses oii l'on n'a point songé. Néanmoins, ce sont accidents inévitables. La proposition que ladite dame vous a faite touchant Guastalle seroit plus praticable, parce qu'on pourroit dédommager ce duc avantageusement de nos conquêtes, si nos affaires prospèrent dans l'état de Milan; vous pourrez en conférer avec M. le cardinal Grimaldi, pour en faire après l'ouverture à M. le duc de Modène, et je ne doute point que, voyant jour d'assurer à son beau-frère quelque chose de mieux que ce qu'il a présentement, il ne lui conseille de profiter de la conjoncture, d'autant plus que, par ce moyen, il engageroit la maison de Mantoue à se déclarer contre les Espagnols, ce qui seroit d'un grand avantage à la cause commune et, par conséquent, pour lui.

J'ai fait résoudre que l'on révoqueroit dès à présent le comte Bonzi. On en adresse les ordres à M. le cardinal Grimaldi, à qui j'écris de les envoyer par quelqu'un des siens capable de demeurer en cette cour-là et y faire les affaires, suivant les ordres qu'il lui envoyera continuellement, jusques à ce que le nouveau résident, que Sa Majesté fera partir bientôt, y soit arrivé. Il faudra faire valoir extrêmement à madame de Mantoue cette satisfaction qu'on lui donne, qui étoit une de colles, quoique peu importante, qu'elle souhaitoit le plus ardemment. On pourra lui dire aussi

qu'elle a moyen maintenant de réparer tout le passé et de faire connoitre à l'avenir par sa conduite que, lorsqu'on s'est plaint d'elle, c'a été plutôt par les relations que ledit comte, qui ne laimoit pas, envoyoit ici à son désavantage, que pour la vérité de la chose.

Je suis de lavis de M. le cardinal Grim.aldi qu'il ne faut jamais entamer de négociation avec la princesse de la Mirandole que de la participation de M. le duc de Mudène, vu les termes où ils sont ensemble. Mais il me semble aussi que, quelque sujet de plainte qu'il ait de ladite princesse, s'il y a lieu de tirer quelque avantage de son attachement à cette couronne, et qu'on puisse le moyenner par l'entremise de madame de Mantoue qui s'y est offerte, il y donnera volontiers les mains, puisque, dorénavant, toutes les adhérences nouvelles que nous pouvons acquérir, et surtout si près de lui, ne rejaillissent pas moins à son bien particulier qu'au service du roi.

Je ne vous dirai rien sur l'accommodement de Mantoue et de Parme, laissant à M. le cardinal Grimaldi, qui est sur les lieux, de prendre les conjonctures qu'il estimera propres pour avancer cette bonne œuvre.

Au reste, je me réjouis de tout mon cœur que vous ayez échappé heureusement du grand péril que vous avez couru près de Castel- Saint-Jean. Jai été bien touché du malheur de M. de Ce>i qui étoit un gentil cavalier. Nous avons ici son pauvre père qui est inconsolable et avec raison.

Votre présence est trop utile de delà pour croire que, quand on vous donneroit la permission de revenir, vous voulussiez vous en servir et abandonner les affaires, après avoir tant contribué à les si bien acheminer. Sa Majesté désire donc que vous ne bougiez sans son ordre, et je m'assure que vous y déférerez avec beaucoup de joie sur l'assurance que je vous donne de prendre un soin particulier de vos intérêts

(Original. Aflaires étrangères, Naples, IV, 526.)

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