‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 121 sur 146 · Du Plessis- Besançon à Mazarin · texte numérisé non relu

Du Plessis- Besançon à Mazarin

[Sans indication de lieu.] 14 novembre 1647. Étant parti de Reggio, par ordre exprès de M. le cardinal Grimaldi, pour me rendre au plus tôt près de "Votre Éminence, non par aucune inquiétude ou démangeaison de m'en retourner (encore que mes affaires particulières m'en donnent assez de sujet), mais par la seule bienséance et nécessité de lui rendre compte de diverses

choses très importantes, auxquelles il n'y a que la voix qui puisse suffire, j'ai rencontré le sieur de Besmaux entre Parme et Gênes; duquel ayant reçu celle que vous me faites l'honneur de m'écrire du 16 du passé, le dernier article d'icelle m'a fait juger à propos de ne passer pas outre sans nouveau commandement dudit sieur

cardinal, voyant que Votre Éminence me remet à lui J'ai donc

dépêché audit Reggio pour apprendre de mondit sieur le cardinal ce qu'il trouvera bon que je fasse, et cependant je travaille ici à

suppléer par cette lettre au défaut de mon voyage

Je dirai à Votre Éminence que ce que mondit sieur le cardinal Grimaldi lui mande à l'égard de M. le duc de Parme comme pour assuré, touchant la disposition des forces que ce prince veut mettre sur pied pour la fin de mars, ne doit pas être pris au pied de la lettre, mais seulement qu'elles seront employées en façon, par ses ministres et officiers de guerre, qu'elles favoriseront les desseins du roi par les jalousies qu'en pourront prendre les ennemis. Maintenant, pour ce qui est d'une déclaration ouverte, en un temps qu'elle puisse nous être fort utile, ainsi qu'il arriveroit s'il la faisoit au commencement de la campagne, c'est à quoi l'on ne doit point s'attendre à mon avis ; mais, il y a grand lieu d'espérer que, si nous ouvrons et assurons la communication du Montferrat avec ses états par la prise d'une des trois places qui sont en deçà du Pô pour le secours qu'il peut recevoir de France, il fera lors ce qui sera jugé plus utile aux avantages de la cause commune et de l'expulsion des Espagnols du Milanois. Et, quant au reste des assistances que nous en pouvons désirer et des connivences qu'il doit garder avec nous, hors de nous donner des blés, il est certain que j'en ai parole nette et positive du sieur Gauffridi (qui est en étroite confidence avec Son Altesse et auquel elle m'a remis), que nous en aurons les effets au besoin, ce qui suffit pour aller à nos fins. A propos de quoi. Votre Éminence aura, s'il lui plait, agréable que je lui dise qne le prompt paiement d'une année de la pension de feu son père, dont on l'a tant de fois assuré, celui de la sienne en son temps, et la démonstration qu'on lui fera de se vouloir effectivement appliquer en faveur du raccommodement de don Camille Panfilo' avec son oncle, sont trois points capables de l'obliger entièrement. Pour ce qui est des dispositions intérieures de cette cour-là, ce que j'en ai pu reconnoitre est que le sieur GauÛVidi

l. Don Camille Panûlo était parent du duc de Parme et cherchait alors à mettre tio à an dififérend qu'il avait eu avec son oncle le pape Innocent X.

s'y maintient toujours puissant, mais plus par la secrète confiance du fils que par celle de la mère, auprès de laquelle un tel Serafino, le Moresqui et le Monguidi', qui sont d'inclination espagnole, ont la principale part, quoiqu'il n'y soit pas mal aussi. Et celle-ci, soit par prudence ou autrement, a plutôt des sentiments de froideur, pour ne pas dire d'aversion, que de bonne volonté pour nous, bien que d'ailleurs elle soit bonne et que les caresses de la reine soient des moyens très efficaces pour nous la gagner. Sur quoi, j'ai traité avec elle d'une manière qu'on m'assure n'avoir pas été désagréable à cette princesse, réglant ma conduite par les avis dudit sieur Gauffridi ; et souvenez-vous, s'il vous plaît, que les adhérences publiques ou couvertes de cette maison nous seront tellement nécessaires qu'il nous est comme impossible de rien faire de grand sans cela, ainsi que l'expérience l'a fait voir, à moins d'y employer des forces et du temps que l'état où sont les alïaires du roi et les ennemis ne nous donneront pas. Cependant, nous tirons beaucoup de commodités et d'avantages du Parmesan et du Plaisantin, lesquels sont si considérables que, sans eux et dans le débordement extraordinaire des eaux, à peine pouvoit-on subsister dans l'armée, ni même trouver le chemin d'y aller seulement.

Après cela, pour passer de Parme à Mantoue, Votre Éminence aura déjà su qu'outre la satisfaction que j'en remportai, sur les premières instances que j'y fis avant le passage du Pô, nous en tirerons encore pour l'avenir, en suite des secondes que j'y ai faites à mon dernier voyage, la fourniture et sûreté du pain de munition et de la plus grande partie des fourrages dont nous avions besoin pour l'armée jusques au dernier d'avril, par un marché fait avec un munitionnaire à cette fin; à quoi madame nous a très utilement donné la main. Elle m'a aussi accordé une levée de galiots de buona voglia dans le Montferrat et tous les condamnés aux galères dudit pays pour celles du roi, ne l'ayant pu obtenir du Mantouan, parce que de longtemps on y est en obligation de les bailler à la république de Venise.

Maintenant, pour passer à des choses plus importantes, ayant pris l'occasion do mon départ pour engager coite princesse à me donner de quoi faire à la cour une expression plus nette et singulière des sentiments où elle est de prendre plus do part aux occur-

1. Dans une autre lettre, du Plossis-Rosanron mentionne c«s mêmes personnages cl les appelle : « Le comte iieralino, le président Morussc et (( le sieur Monguido. »

rences présentes de son voisinage que des paroles générales qui ne concluent rien de particulier, elle m'a dit positivement que je pouvois assurer de sa part la reine et Votre Éminence qu'ayant envoyé l'ordre au comte de Merli de se rendre de Miinster à Paris, avec un pouvoir authentique de vendre une partie des biens de la maison de Nevers pour en acquitter les dettes, elle avoit résolu de lui ordonner de porter ladite vente si avant qu'il pût, outre cela, rester une somme notable qu'elle emploieroit volontiers à une levée pour le service du roi, soit en France ou ailleurs, ou à tel autre usage qui seroit jugé plus à propos; et qu'en l'âge oii étoit son fils, et dans la désolation et pauvreté du Montferrat et du Mantouan, c'étoit tout ce qu'elle pouvoit faire pour témoigner son affection envers la France, outre les secours de vivres et autres commodités que les troupes et ministres de Leurs Majestés en pouvoient retirer : ce qu'elle m'a dit devant son fils, qui a été présent à toutes mes audiences, me priant de ne confier cette résolution à qui que ce fût en Italie qu'à M. le cardinal Grimaldi, la même condition m'ayant été imposée par le sieur Gauffridi sur celle de son maître. En suite de quoi, ladite dame ajouta que, si le duc étoit marié si heureusement qu'elle pût lui voir un successeur, elle seroit ravie que le roi le voulût mettre à la tête d'une armée pour son service; qu'on lui avoit tourné les cartes dans la main et que, quand Mademoiselle verroit l'empereur et le roi d'Espagne mariés, peut-être descendroit-elle à d'autres sentiments. A cela, je ne répondis que généralement, ne jugeant pas que je dusse toucher cette corde sans ordre ; joint qu'elle ne me fit aucune mention de Mademoiselle de Longueville. Du surplus, elle témoigne appréhension que la guerre ne continue pas vigoureusement du côté du Crémonois, disant que c'est la seule porte par où l'on peut faire quelque chose de considérable dans le Milanois, mais qu'il faut se hâter et se mettre en posture de lui empêcher les secours d'Allemagne, dont elle est menacée des ennemis à cause des assistances qu'elle nous a données en ces dernières occasions.

11 faudroit plusieurs chapitres pour vous dire seulement la substance des entretiens que j'ai eus avec elle. Ainsi, comme il est impossible d'y satisfaire par une lettre, non plus que vous rendre compte de mes autres négociations, surtout avec le Gauffridi, M. le cardinal Grimaldi avoit jugé mon voyage à la cour et mon prompt retour par deçà, bien informé de vos intentions, non moins utiles que nécessaires. Joint que le fruit principal de tout ce que j'ai fait étant fondé sur ce prétexte, il est à craindre que ma demeure sans sujet apparent ne fasse un méchant effet auprès des

princes et ministres que j'ai vus, et que, le prenant pour un artifice inventé pour les faire parler, je ne perde auprès d'eux pour l'avenir le crédit et la confiance que la franchise de mon procédé m'y avoit acquis, bien qu'à mon égard je ne sois pas si simple que d'asseoir aucun fondement sur une arme si mouvante et que je sois bien persuadé qu'il n'y a que la force de leurs intérêts capable de les persuader; et, sur cette maxime, je ne crois pas qu'on en doive faire aucun de tout ce qui m'a été promis qu'autant que nos propres forces et la conjoncture les y obligeront ; c'est pourquoi nous ne devons rien oublier pour nous mettre en cet état.

J'ai vu les ordres qui ont été envoyés pour le rappel de M. le comte de Bonzi, et, quoique son affection et son zèle pour le service le rendent recommandable, si est-ce qu'en cette rencontre il faut que sa conduite ou son malheur lui aient rendu do mauvais offices, puisqu'ils l'ont mis dans une si étrange aversion et méfiance où il est auprès du fils et de la mère qu'il n'étoit pas possible qu'il y demeurât davantage sans un notable préjudice des affaires du roi. Aussi, comme Sa Majesté se doit non moins rendre justice qu'aux autres, la résolution qui a été prise sur ce sujet sera sans doute très utile ; et, selon ce que j'ai pu comprendre des discours que cette princesse m'a tenus, il semble qu'elle aimeroit mieux un François qu'un étranger dans cette résidence, si ce n'est par intérim seulement, et je serois bien de son avis pour toutes celles d'Italie.

Pour ce qui est du gouvernement, c'est toujours la même chose, car, bien que M. le duc de Mantoue soit majeur depuis quelques jours, si est-ce qu'il ne s'est point encore déclaré tel, laissant agir madame sa mère à son ordinaire.

Votre Éminence verra les sentiments de M. le cardinal Grimaldi sur ce qui se passe à Naples ; il y a longtemps que je me suis offert de m'y employer, et, comme je n'ai point changé de volonté pour y contribuer mes petits talents et services, lorsque la conjoncture en sera bonne et que l'affaire sera mûre, je supplie très humblement Votre Éminence de ne m'épargner point et de croire qu'il n'y a ni tendresse domestique ni considération d'intérêt ou de péril capables de m'en détourner.

(Minute. Affaires étrangères, Naples, IV, 565.)

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