Du Plessis-Besançon à Mazarin
Piombino, le 25 mai 1648.
L'escadre de vaisseaux de M. Garnier est arrivée à Piombino le 23, composée de six vaisseaux de guerre, compris celui du chevalier Paul, avec des vivres pour les équipages, simplement pour trois mois moins six jours, à compter d'aujourd'hui.
Le lendemain 24, sont arrivées audit Piombino dix-neuf galères et M. le duc de Richelieu, avec le régiment de Perrault do sept à huit cents hommes, compris les officiers qui sont embarqués sur lesdites galères, et des vivres pour deux mois, dont il faut déduire la nourriture dudit régiment, outre ceux qui sont nécessaires pour le retour, que ces Messieurs qui commandent font aller à quinze ou vingt jours. Tout cela est arrivé sans apporter une seule charge de blé, bien que ce soit la chose la plus nécessaire de toutes en l'état où sont présentement les affaires de Naples.
Depuis cinq jours, ayant eu la rencontre de cinq barques chargées d'environ dix-huit cents charges de blé, qui s'en alloieut vraisemblablement pour les ennemis, mais en apparence pour Givita-Vecchia et Rome, on a estimé à propos de les arrêter, dans le besoin pressant, et de les mener avec nous, sauf à les payer si elles ne sont pas de bonne prise.
N'y ayant que sept cents hommes en état de servir dans Longone, et quoique peu moins dans Piomhino, outre la difficulté d'en rien tirer sans ordre exprès de la cour, il n'a pas été jugé à propos de presser davantage les gouverneurs là-dessus, après leur en avoir fait diverses instances ; joint que les Suisses, qui font presque les deux tiers de la garnison de Piombino, demandent des ordres du roi et prétcudeuL encore, outre cela, que tout embarquement sur mer (hors que ce soit absolument pour passer d'une garnison
à une autre) est directement contre leurs capitulations, et par conséquent qu'ils ne la peuvent faire en façon du monde.
Les forces que les ennemis ont envoyées dans l'Abruzzo ayant obligé M. Fabie Palavicino de se retirer dans Givita-Ducale, le manquement de pain l'a forcé d'en sortir avec capitulation honorable, qui ne lui a été gardée qu'en partie, et, comme les provinces d'entre Naples et l'État ecclésiastique sont apparemment soumises, il est à croire que ces mêmes troupes des ennemis se rapprocheront de Naples, dans le bruit de l'arrivée des galères du roi, où, selon les avis les plus confirmés, il y a déjà trois à quatre mille hommes, la plupart Espagnols.
Nonosbtant tout cela, voyant par les dernières nouvelles de Naples que le peuple y est toujours armé, dans la même haine contre les Espagnols et la même bonne volonté pour nous, bien qu'en apparence toutes choses y soient assez tranquilles (hors les murmures qui s'y font de temps à autre pour l'extrême disette et chèreté de pain), et considérant d'ailleurs combien tout retardement est préjudiciable à cette aflaire, la misère dudit peuple croissant tous les jours, et l'autorité des ennemis, qui n'oublient aucune adresse ni violence pour l'assurer, croissant de plus en plus, on fait état de partir ce soir pour s'aller montrer de ce côté-ià et profiter des occasions qui se présenteront à proportion de nos forces ou de l'état des choses, sans s'engager à rien qu'on ne puisse vraisemblablement soutenir, empêchant les vivres aux ennemis, afin de pouvoir assister le peuple et le parti qui nous favorisera des prises qui seront faites, attendant de plus grands secours de toute espèce ou d'autres ordres de France.
Il semble toutefois, les ennemis pouvant tenir en campagne un nombre assez considérable de cavalerie et d'infanterie, les postes de Naples bien garnis, qu'à moins d'un soulèvement qui réduise les choses en l'état où elles étoient avant la prison de M. de Guise, ou de voir un parti formé avec un port assuré pour l'armée navale dans quelque province du règne et, de notre côté, des forces capables de mettre pied à terre et d'entreprendre sans un risque manifeste de l'événement, il y a très peu d'api)arence de pouvoir faire aucun progrès de considération, ni qui valût la peine d'y engager avec ladite armée navale un petit nombre de troupes qu'on croiroit pouvoir servir plus utilement ailleurs : à qui les moyens de subsister, la difliculté de recouvrer dos chevaux pour les cavaliers démontés et de former un train d'artillerie n'apporteront pas un petit emi>échement
Pour ce qui est de ce qu'on doit attendre de Toulon, selon
le rapport des principaux chefs des galères, qui en sont partis les derniers, l'amiral et les autres plus grands vaisseaux ne sauroient être à la voile avant la fin du mois de juin. Cependant, on laissera ordre en partant pour faire suivre les vaisseaux qui arriveront après notre départ, afin qu'ils sachent où nous trouver.
Le vaisseau du chevalier Paul nous rejoignit hier, avec le reste de la famille de M. le cardinal Grimaldi et plusieurs Napolitains de ceux qu'on a jugés les plus à propos de mener, et l'on dépêche présentement une felouque à M. l'ambassadeur, afin que l'on en puisse prendre encore quelques autres, en passant, et lui donner
avis de tout.
(Minute. Affaires étrangères, Naples, VIII, 241.)