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Mémoire pour la cour

De la rade sous Procida, le 16 août 1648.

Le 8, sur le soir, tous les vaisseaux firent voile vers Salerne, à la réserve de deux qu'on envoya du côté de Ponze pour y donner de nos nouvelles à ce qui viendroit de Provence et plus de sûreté aux vivres qu'on en attendoit pour les galères, lesquelles demeurèrent jusques au lendemain sous Procida, pour prendre le biscuit dont on les faisoit assister.

Le 9, avant la nuit, lesdits vaisseaux arrivèrent près de Salerne, où ils mouillèrent hors de la portée du canon, et, à l'instant même, on envoya reconnoître la descente de Vietri et des côtes voisines, dont l'on trouva toutes les tours garnies d'hommes et de canon qui tirèrent sur les nôtres.

Le lundi 10, les galères étant arrivées avant le jour, tous les officiers et chefs principaux montèrent sur la Capitane pour aller faire une nouvelle reconnoissance des descentes de la plage deux ou trois milles au levant de Salerne, sur laquelle ayant paru quelques centaines d'hommes armés de la faction de Polito Pastino, avec la marque des signes ajustés, ils se saisirent d'une assez bonne tour proche de la mer, et, ledit Polito Pastino s'étant aussitôt désembarqué, ils se reconnurent; ensuite de quoi, les ordres ayant été déjà donnés à l'avance, MM. de Lambert, de Quincé, de Montpezat et de la Trinité descendirent avec les trois régiments d'infanterie, composés d'environ quatorze à quinze

1. Ce document a été imprimé in extenso dans le Recueil des instructions aux ministres de France à Naples et ù Panne, par M. Joseph Reinach, page 28.

cents hommes sans les ofliciers et malades, encore qu'il se fût présenté jusques à cent cinquante chevaux en deux troupes au-dessus et au-dessous pour s'y opposer. Après cela, on prit les postes qui furent jugés à propos, avec perte de quelques cavaliers des ennemis, lesquels, s'étant rejoints, se retirèrent tous ensemble vers la ville ; et le vent se rafraîchit de sorte qu'on ne put faire autre diligence de ce jour-là.

Le lendemain matin M, M. de Montade, avec quatorze capitaines commandés et quatorze à quinze cents hommes, et MM. de Sainte-Maure et de Vins, avec quatre cents des galères, firent leur descente du côté de Vietri à la faveur de la proue desdites galères et de quelques vaisseaux qu'elles avaient remorqués qui leur prêtèrent le côté, tandis que le reste de larmée navale qui s'étoit approché de la ville la canonnoit du côté de la mer. Les sieurs deLuceret, capitaine d'un vaisseau du roi, et de la Brosse, enseigne des gardes de la reine, furent tués à cette descente, qui fut faite avec vigueur et résolution; et, les ennemis ayant lâché le pied après les premières décharges, ceux des vaisseaux les suivirent jusques à trois cents pas de la ville par un grand chemin qui va de Naples à Salerne, taillé dans la pente des montagnes qui aboutissent à la mer et qui est la seule avenue pour l'aborder de ce côté-là, où les nôtres se logèrent en divers postes avantageux, et les ennemis à une abbaye qui est sur ledit chemin presque en même distance, tandis que les hommes commandés des galères se barricadoient sur l'avenue qui vient de la Gava audit Vietri où ils prirent leur poste ; mais chacun commençoit à s'établir dans le sien, comme une partie des hommes commandés des navires du roi fut chargée par la cavalerie espagnole dans ledit chemin avec quelque désordre, où le chevalier de Megrigny fut blessé d'un coup de pistolet à la main par un capitaine de cavalerie, après l'avoir attendu de pied ferme et tiré le sien sur lui à bout portant. Entre le lieu où etoit M. de Lambert et la ville, environ une bonne demi-portée de canon sur le bord de la plage, il se trouve une petite butte de rocher, sous laquelle il faut passer, assez élevée, sur laquelle les ennemis gardoient un petit fortin de maçonnerie, où ils avoient logé cent hommes et une pièce, lequel ne se pouvant prendre sans canon et ne devant pas être laissé derrière, vu qu'il y avoit déjà près de cent hommes dans la place, compris la cavalerie, et, les deux quartiers de nos troupes ne pouvant avoir de communication, à cause de la difficulté du pays et qu'elle étoit entre deux, M. le prince Thomas jugea qu'il étoit à propos de les réunir, afin qu'elles pussent agir

conjointement et s'opposer au secours qui pourroit venir de Naples, dont on étoit déjà menacé, le vieux Tuttaville et le prince d'Avellino étant allés au devant vers la Gava. Pour cet effet, dès la nuit dudit jour 11 au 12, les galères rembarquèrent lesdits trois régiments de Sault, Perrault et Montpezat, à la réserve de soixante hommes qu'on trouva bon de laisser dans la tour de leur débarquement, et furent portés à Vietri par lesdites galères, M. de Quincé, maréchal de camp, et quelques autres officiers ayant été légèrement blessés de coups de pierres en une reconnoissance que M. de Lambert avoit faite la nuit précédente, pour voir si l'on se pourroit loger entre la ville et le fortin susdit ; mais il ne fut pas estimé raisonnable de l'entreprendre.

Le 13 au matin, M. de Montade fut blessé d'une mousquetade à travers de la cuisse, mais sans danger, si sa mauvaise constitution et les accidents n'en apportent à sa blessure; et, presqu'en même temps, on vit entrer un secours de quatre à cinq cents hommes dans la place, du côté des montages et du château, quelques-uns desquels ayant fait sortie, un enseigne espagnol blessé à mort fut pris par les nôtres, lequel dit, avant de mourir, que la garnison de Salerne étoit de quinze cents hommes et qu'un plus grand secours s'assembloit à la Gava, oii l'on savoit déjà que les ennemis tenoient sept à huit cents Espagnols pour s'assurer du lieu. Gependant, on avoit mis le même jour deux canons de vingtquatre à terre pour s'en servir contre la place et auparavant pour gagner l'abbaye dont il est parlé ci-dessus, laquelle eût été trop difficile et longue à forcer à coup de main, quoique, par le moyen d'une traverse que le sieur Blondel avoit commencée dans le chemin, l'on s'en fût approché tout autant qu'il falloit pour l'entreprendre, bien que ce fût un peu à découvert. Le matin môme dudit jour 13, le sieur du Plessis-Besançon ayant mis pied à terre pour voir l'état des choses, M. de Lambert et lui furent visiter tous les postes dont messieurs de la marine dévoient être relevés par les troupes des trois régiments susdits et continuer alternativement leurs gardes pour cette attaque, dans laquelle ceux des vaisseaux et des galères s'étoient résolus de ne reconnoitro que M. de Lambert seulement, prétendant que leurs chefs d'escadre leur dévoient tenir lieu de maréchaux de camp, ce qui peut bien avoir aidé au désordre du rembarquement do ce côté-là, faute d'officiers expérimentés à semblables choses.

Ce nouveau secours entré dans la ville, ceux qui pouvoicnt y entrer d'heure à autre sans qu'on le pût empêcher, et les avis que M. le prince Thomas avoit reçus de l'amas qui se faisoit à la

Cava, joint au peu d'apparence qu'il y avoit de venir de sept ou huit jours à bout de cette place, quand il n'y auroit eu dedans que ce qu'on y trouva d'abord, furent cause que Son Altesse prit résolution d'ordonner aux troupes de se rembarquer, de quoi chacun demeura d'autant plus volontiers d'accord, qu'ayant à les nourrir de ce qu'on tiroit des vaisseaux du jour à la journée, le moindre mauvais temps qui pût arriver (à quoi le golfe de Salerne est fort sujet) pouvoit, non seulement les réduire à la faim, mais en empêcher le rembarquement et faire courre grande fortune aux galères; outre que, dans cette retraite, la moindre sortie de ceux de la ville ou l'approche des ennemis qui étoient à la Cava, y auroit sans doute apporté telle confusion qu'on laisse à juger à ceux qui ont l'expérience de pareilles occasions du malheur qui en seroit arrivé. Sur le soir dudit jour 13, mondit sieur le prince Thomas étant allé à terre en personne pour y donner les ordres nécessaires, il y reçut divers avis réitérés que ceux de la Gava lui faisoient donner, que le mestre de camp cjéncral, don Dionisio Gusman, le Poderique, et Vincenzo Tuttavilla y venoient d'arriver avec plus de trois mille hommes de pied, trois cents chevaux et quatre pièces de canon, à dessein d'attaquer les nôtres au lever de la lune ou à l'aube du jour, par la montagne et par le grand chemin, et que ceux de la ville dévoient sortir sur eux en même temps, ce qui confirma Son Altesse dans la première résolution de se retirer, étant trop dangereux d'attendre à vérifier par l'effet la vérité de semblables avis; à quoi la blessure du sieur de Montade, celles du sieur de Sallenove et de M. de Bassompierre*, qui venoit de recevoir une mousquotade à la tête au-dessus de l'œil droit, dont les chirurgiens ne croient pas qu'il puisse échapper, avoient beaucoup contribué, aussi bien que la nécessité des galères qui n'avoient plus que pour seize jours de vivres en tout, et la froideur des peuples de Naples et du pays circonvoisin, où l'on ne voyoit ni émotion, ni soulèvement qui put donner espérance de faire rien de considérable, ni pour eux, ni pour la réputation des armes du roi, si ce n'est que ceux de la Gava, Nocera, Eboli et San-Severino envoyèrent assurer de leur affection. Néanmoins, comme c'étoit dans le temps même qu'ils avoient les ennemis chez eux, il y a grand lieu de douter que ce ne fût aussitôt

1. François de la Tour de Rassoin|)ierrc, n«'' d'une union secrète du maréchal de Rassonipicrre avec la princesse de Conti. Voir, dans la Collection de la SocitHé de l'Histoire de France, les Mcnwires de Bassompierre^ Introduction, p. xxi, et, t. IV, p. 3G3-3Gi.

un artifice des Espagnols pour nous amuser qu'un véritable effet de leur bonne volonté. Ainsi, tous les ordres ayant été donnés aux chefs par Sadite Altesse, le rembarquement se fit avec si peu de bruit que, longtemps auparavant le lever de la lune, hors quelques paresseux ou endormis, il n'y avoit plus personne à terre; mais, comme il est difficile qu'en pareilles rencontres tous les ordres qui se donnent s'exécutent ponctuellement, les deux canons qu'on avoit débarqués sont demeurés au pouvoir des ennemis, mais sans perte pour le roi, puisqu'on en reprend deux autres à Procida qui les valent bien.

Le 14, une partie du jour fut employée à redistribuer les troupes sur les galères et vaisseaux comme auparavant, et à rendre et recevoir les prisonniers qui avoient été faits de part et d'autre, les ennemis ayant envoyé un trompette dès le matin pour en proposer l'échange, incontinent après que les généraux furent entrés dans Salerne avec le dernier secours ; ensuite de quoi, ceux qui nous ont été renvoyés ont confirmé les avis qu'on avoit reçus des forces, de la marche et du dessein des Espagnols.

Le 15, le vaisseau nommé la Vierge nous rejoignit, et, le soir même, tout arriva aux environs de Procida, oii nous trouvâmes la quatrième galère de l'escadre de Mourgues, mais sans aucune nouvelle de nos vivres.

Le 16, M. le cardinal Grimaldi et M. le prince Thomas ayant fait appeler le sieur du Plessis-Besançon, il a été mis en délibération trois choses : la première, si on devoit s'en retourner ou demeurer plus longtemps en ces mers ; la seconde, si on devoit entreprendre de conserver le poste de Procida ou l'abandonner, et la troisième, si on devoit démolir la place ou la laisser en l'état qu'elle est en l'abandonnant. Quant à la première, l'on n'a point hésité sur la retraite, tant à cause que c'est une nécessité absolue à l'égard des galères que pour avoir perdu toute espérance de rien

faire par deçà qui vaille la peine de s'y amuser encore Pour

ce qui est de Procida, les inconvénients de la conservation et les raisons qu'il y a de la quitter en l'état oiî nous sommes ayant prévalu, on en a pris la résolution, pour suivre d'autant plus l'intention des dépêches de la cour et ne s'arrêter pas davantage de deçà. Et, quant au troisième point, qui regarde les motifs de la laisser comme elle est ou do la démolir, ayant considéré qu'on ne pouvoit faire le dernier des deux en moins de huit ou dix jours, qu'il y falloit la présence des vaisseaux ou d'une bonne partie, qu'on n'en pouvoit ruiner la situation, que c'étoit désespérer entièrement les habitants de l'île, et que ce seroit donner occa-

sion aux Espagnols de rétablir le poste plus fort qu'auparavant, par le cas que ce procédé leur feroit voir que nous en faisons, il a été jugé plus à propos de la laisser de la sorte que nous l'avons trouvée, afin de justifier d'autant mieux à tout le monde ce qu'on a toujours publié du sujet des voyages de l'armée navale de Leurs Majestés en ce pays, qui ont été seulement pour aider des peuples opprimés qui ont imploré leur assistance à se tirer d'oppression,

et non pour venir faire aucune conquête sur eux

Ou travaille maintenant à retirer de la place toutes les munitions et provisions qu'on y avoit mises, et, cela fait, qui peut être achevé dans demain, on fera voile vers Longone, aussitôt que le

temps le pourra permettre

(Minute. Affaires étrangères, Naples, VIII, 339.)

115. « Réponse du cardinal Mazarin au mémoire du sieur du Plcssis- Besançon du 16 août. »

Analyse. Paris, le 4 septembre 1648 <.

Mazarin regrette la descente faite à Salerne sans chance de succès. Il approuve l'abandon de Procida, puisqu'il ne s'est produit aucun mouvement à Naples. Il confirme les instructions relatives à la Catalogne contenues dans son mémoire du 15 août. (Original. Aflaires étrangères, Naples, Vlll, 351.)

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