‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 139 sur 146 · Premier ministre du duc de Mantoue · texte numérisé non relu

Premier ministre du duc de Mantoue

roit pas être ménagé, y ayant lieu de s'en flatter, puisqu'on peut espérer toutes choses bonnes et avantageuses d'un montferrin qui a eu ses premiers engagements vers cette couronne ; quels autres du conseil du duc sont en considération et jusqu'où s'étend le pouvoir de sa femme et de sa mère sur son esprit; flatter, si l'occasion se présente, sa femme de l'opinion qu'on a conservée d'elle qu'elle a oublié les intérêts de la maison de laquelle elle est sortie pour embrasser, selon ses obligations, celles du duc son seigneur, et, la trouvant accréditée et peu satisfaite, comme il est à croire, de sa belle-mère, reconnue de tout temps partiale pour l'Espagne, faire comprendre à l'archiduchesse que, voulant être Françoise, comme autrefois elle s'en étoit laissée entendre, elle peut espérer, faisant prendre le même parti au duc, que leur maison sera protégée en toutes sortes de rencontres de cette couronne, qui a cet avantage que sa gloire et son travail se bornent à conserver les princes en la souveraineté et grandeur en lesquelles Dieu les a fait naître.

Ne s'oubliera ledit sieur du Plessis de donner part de tout ce qu'il aura ménagé au sieur bailli de Valenray, ambassadeur de Sa Majesté à Rome, et, le plus souvent qu'il pourra, la tiendra soigneusement avertie du progrès do ses négociations et ne s'oubliera aussi, en tous les lieux oii les affaires de Sa Majesté l'auront conduit, d'y exposer le bon état présent de nos affaires, que ceux qui se sont soustraits de leur devoir ont déjà prouvé le peu d'assurance qu'on peut prendre aux promesses des Espagnols et que le public, détrompé des prétextes qu'ils avoient mis en avant, déteste leur conduite et leur emportement; et il seroit difficile qu'un chacun n'entrât dans ce sentiment, ayant l'expérience des bénédictions continuelles que Dieu verse sur Sa Majesté, qui ne doit plus être considérée comme une plante naissante, mais qui, ayant pris son accroissement, est prête do donner des fruits d'une saveur tout extraordinaire ; et l'on voit reluire en sa personne toutes les vertus qui ont été souhaitées aux princes et que peu ont possédées. Et adroitement fera entendre aux mêmes que le gouvernement présont est si affermi que c'est se flatter que d'y espérer du changement, Sa Majesté no se pouvant lasser de donner des témoignages continuels do l'amitié (ju'olle a à la reine sa mère et de la reconnoissance qu'elle doit avoir des soins qu'elle a pris du passé et qu'elle continue pour lui conserver, voire accroître, l'État aussi puissant ot aussi florissant qu'elle l'avoit reçu de la main du feu roi. Que si, on ces dernières années, la fortune n'a pas secondé

nos desseins, un chacun a vu que c'est la France qui s'est déchirée et pourtant restée assez puissante pour se défendre contre ses ennemis.

Ce que ledit sieur du Plessis mettra en avant avec telle délicatesse qu'il l'imprime et persuade ces vérités, ce qu'on se promet de son adresse et de sa suffisance.

(Minute. Bibl. nat., manuscrits, fonds français, 20658.)

En dehors des instructions qui précèdent, du Plessis-Besançon était encore chargé de chercher à réconcilier Venise et Gênes, d'amener le sénat génois à assister les Vénitiens dans leur guerre contre les Turcs et de faire entrer les deux républiques dans une ligue contre les Espagnols.

Bernard de Besançon arriva à Turin le 26 mai. De là, il se rendit à Casai auprès du duc de Mantoue.

117. Relation de ce qui s'est passé à Casai sur le sujet du voyage que le sieur du Plessis-Besançon y a fait de la part du roi.

Juin 1653.

Le sieur du Plessis s'étant rendu en Ast, le 5 juin, y trouva ponctuellement la réponse de M. le duc de Mantoue, qui lui marquoit comme tous les ordres avoient été donnés pour son passage à Casai, où il arriva le G avec l'escorte nécessaire, et tout le régal, l'honneur et la bonne réception imaginables, tant en allant et pendant son séjour qu'à son retour, jusque sur les confins du Montferrat, ayant été servi et traité partout des officiers de Son Altesse et reçu avec grande acclamation des Montferrins et des Gasalasques, qui témoignent toujours d'avoir le cœur françois. Ledit sieur du Plessis fut logé à Casai chez le marquis Mosso, où il n'a reçu visite que de ceux qui en avoient ordre et en petit nombre, à savoir des créatures et confidents du marquis délia Val, les autres lui faisant faire des excuses sous main et n'osant pas même demander permission d'y venir.

Pendant le séjour du sieur du Plessis à Casai, il a presque vu tous les jours Son Altesse Séréiiissime ou le marquis délia Val, auprès desquels ses premières audiences furent employées à l'expression des premiers articles de son instruction, à ([uoi ledit sieur duc, après les autres excuses qu'il a souvent l'ait exprimer par ses ministres, n'y en put ajouter de meilleure que l'impossibilité de faire autrement, vu l'abandonnement de la place et le risrjue inévitable qu'elle couroit de tomber entre les mains des Espagnols, sans la résolution de se servir d'eux pour les empêcher de s'en rendre maîtres, et le devenir lui-même sous la caution des impé-

ratrices sœur et tante de Son Altesse ^ ; en quoi il pensoit avoir fait le service du roi. Ledit sieur du Plessis répliqua aux susdites réponses par toutes les raisons et réparties qui pouvoient jeter ce prince dans la confusion et lui faire connoître le sujet qu'il avoit donné à Sa Majesté de se ressentir de sa méconnoissance, et le hasard où il avoit mis toute la fortune de sa maison. Le surplus étant ou de peu d'importance ou déjà compris dans les deux mémoires ci-après avec les deux réponses par écrit de cette Altesse, qui contiennent en substance le succès et l'effet de la négociation de Casai, il seroit superflu de le réitérer ici ; c'est pourquoi ledit sieur du Plessis n'y ajoutera que certaines particularités nécessaires et les observations dont la connoissance peut servir au jugement qu'on doit faire des intentions de ce prince, ou, pour mieux dire, du marquis Roland délia Val, qui est le seul ministre effectif et le maître absolu de sa conduite et de ses résolutions, et duquel, selon les apparences et la plus commune opinion, les volontés sont non moins favorables aux Espagnols que défavorables pour la France, comme les événements le justifient en toutes sortes de rencontres. Et, pour commencer par la description dudit marquis délia Val, il est constant qu'il passe pour désintéressé, mais pour superbe, vain, jaloux de son autorité, méfiant et fort ambitieux, voulant tout faire de son propre sens, ne prenant conseil de personne, éloignant tout ce qui lui fait ombrage, d'une politique sévère, et, par toutes ces raisons, généralement mal voulu des autres et particulièrement de la duchesse mère, qu'il a entièrement éloignée du maniement des affaires, comme il en avoit été éloigné par elle durant la minorité de son fils ; du reste, c'est un homme de petite mine et bossu, de tempérament chaud et par conséquent violent, âgé de plus de soixante ans et de condition assez commune en son origine, un certain Roland délia Val ayant commencé de s'élever il y a environ quatre-vingts ans.

Le jugement moins sinistre qu'on peut faire des desseins et sentiments dudit marquis délia Val contre la Franco en faveur des Espagnols, c'est que, connoissant l'esprit et les inclinations de son maître et qu'il est entièrement François dans le cœur, sa fin est

1. Éloonore de Gonzaj^uc, sœur de Charles III, duc de Manloue, épousa le 30 avril 1651 l'empereur Ferdinand III, et mourut le 6 décembre 1686. Éiéonore de Gonzague, grandlante du duc Charles III, était lllle de Vincent I" de Gonzague, duc de Manloue. Elle épousa, le 4 février 1622, l'empereur Ferdinand II, dont elle devint veuve le 8 février 1637. Elle mourut le 27 juiu 1655.

de le changer adroitement et, par des occasions qu'il attend de notre conduite ou qu'il fera naitre dans la suite des choses, le porter à des sentiments contraires, non pour le faire absolument déclarer partisan des premiers, mais pour le rendre considérable de tous côtés, s'étant servi pour cet effet des espérances qu'il lui donne que le parti contraire le rétablira dans cette autre partie du Montferrat assignée à la maison de Savoie (qui est la pierre de scandale dans l'esprit de ce prince) et lui insinuant d'autre part que, la France ayant fait ce partage, elle veut qu'il ait lieu pour s'en avantager à ses dépens ; et c'a été par là que ledit sieur duc a été porté à la résolution de se servir des Espagnols pour rentrer dans Casai, procédure qui n'étoit point approuvée de la jeune duchesse de Mantoue ni de l'archiduc son frère. Et, comme on ne croit pas que la simple considération de mettre les François hors de Casai ait été capable de porter les Espagnols à l'y rétablir, plusieurs croient que cette Altesse a d'autres engagements avec

eux qu'on ne connoit pas ; ce que ledit sieur duc de Mantoue

et ledit marquis délia Val nient absolument, le dernier ayant dit, comme par forme de confiance, audit sieur du Plessis qu'il pouvoit assurer le roi et Son Éminence qu'il n'y avoit autre chose que ce qui paroissoit, que tout avoit été fait pour le mieux et qu'avec le temps on seroit éclairci de cette vérité.

Pour ce qui est de l'archiduchesse, elle paroit bonne princesse, d'inclination françoise et attachée (autant qu'elle les peut connoître) aux intérêts du duc son mari ; sur quoi ledit sieur du Plessis l'a fort familièrement entretenue; mais il n'a pu nouer rien de plus précis avec elle, en ayant été fort civilement traité dans ses audiences qu'il a eues, assis et couvert, après s'en être défendu par le respect qu'on doit aux dames, autant que la bienséance l'a pu permettre.

A la seconde audience que ledit sieur du Plessis eut de M. le duc de Mantoue, en laquelle il reçut la seconde réponse, Son Altesse lui proposa que, s'il vouloit, le conseiller impérial, secrétaire de l'impératrice veuve, l'iroit trouver pour lui confirmer le tout; mais, comme on savoit bien qu'il n'étoit venu là et n'avoit été dépêché qu'à la sollicitation et par l'entremise des Espagnols, qui l'avoinnt fait accompagner d'un député du marquis de (iaracène avec de l'argent, ledit sieur du Plessis jugea plus à propos de s'en excuser, n'ayant pas laissé néanmoins d'assister au Te Deum qui fut chanté à la grande église pour la nomination du roi des Romains, en ayant été prié de la part de Leurs Altesses.

Ledit sieur du Plessis ayant eu plusieurs fois conversation avec

mondit sieur le duc de Mantoue, Son Altesse lui a souvent fait connoître que la plus forte passion qu'elle eût étoit d'aller faire un voyage en France pour y rendre ses devoirs au roi, madame l'archiduchesse lui ayant dit aussi qu'elle y vouloit accompagner monsieur son mari. Ils sont tous deux et leur cour ajustés à la françoise, et, jusques aux moindres choses, le duc fait tout venir de Paris, n'approuvant rien de ce que font les Espagnols ; ses deux valets de chambre, nommés Charles et Gaillard, sont François et ont grand crédit auprès de lui. Dans les visites qu'ils ont faites audit sieur du Plessis, il n'a été rien oublié de ce qu'on a cru leur devoir dire pour entretenir leur maître dans l'affection et les intérêts de France; ils l'aiment, et il y a lieu de croire qu'ils feront ce qu'ils doivent aux occasions.

Le sieur du Plessis ayant été dans la citadelle et vu plusieurs fois les postes sous les armes, il y a remarqué bon nombre de François, sergents, caporaux et soldats, et même quelques officiers, sans compter les artisans et marchands qui s'y sont habitués ; et le marquis délia Val en a pris argument de lui prouver par cette confiance combien les François y étoient mieux vus ou traités que les Espagnols ou leurs adhérents, qui n'y sont point soufferts parmi les troupes. La garnison de Casai, tout compris, peut être de quinze à seize cents hommes de pied etïectifs, dont le tiers est fixe dans ladite citadelle, et trois compagnies de cuirasses, faisant environ cent quarante cavaliers mal payés, avec deux de carabins des milices du pays, de trente-cinq chacune, qu'on retire de quinze en quinze jours. Toute ladite garnison est composée de Montferrins et Mantouaus, dont le quart est de rebut, mais il attend du ïyrol une levée que M. l'archiduc lui fait de ses sujets ; quant aux fortifications, il ne s'y est rien fait de nouveau que les réparations des brèches de la citadelle.

Cette place s'est perdue par plusieurs manquements, mais le ])lus grand a été de n'y avoir pas eu un homme capable d'empêcher les ordres du prince d'y entrer pour mettre les habitants, qui d'ailleurs étoient bien intentionnés, hors de prétexte d'y obéir et d'en mettre dehors cinq ou six personnes suspectes qui en favorisoiont l'intrigue, ainsi que les avis en étoi(Mit donnés. A quoi l'on peut ajouter, comme causes principales ot formelles, la trahison de ceux qui ont vendu le château, la mauvaise volonté du marquis doUa Val pour la France et l'opinion que l'on avoit que de longtemps elle ne pouvoit se délivrer de la guerre civile qui paroissoit y être allumée on tant de lieux. Et, véritablement, c'est une espèce de miracle que les ennemis ne se soient pas ren-

dus maîtres de tout, de quoi le marquis de Garacène n'ait pas à se repentir, et l'on assure même qu'il en a reçu de grandes mortifications d'Espagne. En ce rencontre, on doit beaucoup'àla résolution de don Gamillo de Gonzague, qui le menaça de se joindre aux nôtres avec les Montferrins, s'ils entreprenoient de passer outre; d'où l'on peut assez raisonnablement inférer qu'à moins d'une surprise ou violence extraordinaire, il seroit très difficile au duc de Mantoue même de les rendre maîtres de Gasal, tant il y a d'aversion pour eux dans l'universel et d'inclination pour les François.

Cependant, il est certain que cette modération, volontaire ou contrainte, a beaucoup servi aux Espagnols auprès des princes et potentats d'Italie pour apaiser la chaleur de la jalousie avec laquelle ils avoient pris l'événement de Gasal ; à quoi les diligences dudit marquis de Garacène, du conseil impérial et les adresses du marquis délia Val pour faire cesser les soupçons, ont beaucoup contribué : ce qui fait croire que le voyage qu'y doit faire ledit sieur du Plessis sera de peu d'effet, si ce n'est que les froides et vagues réponses et le nouveau procédé de mondit sieur le duc de Mantoue les réveille; et c'a été principalement pour cette raison que ledit sieur du Plessis a voulu les avoir par écrit, comme aussi pour justifier les suites que pourroient avoir les ressentiments du roi d'une conduite si désobligeante, après tant d'avances faites de sa part, et pouvoir retirer en bonne forme un refus aux offres que lui a fait faire Sa Majesté du paiement de la somme portée par le traité de Querasco pour s'en servir auprès de l'empereur, comme il avoit été recommandé surtout audit sieur du Plessis en partant de Turin, dont il est assez heureusement venu à bout; autrement, il se fût contenté de parler et d'entendre, à moins de voir jour à quelque chose de plus satisfaisant et avantageux.

(Minute. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 36.)

118. Premier mémoire remis par le sieur du Plcssis-Besançon au duc de Mantoue.

Gasal, le 10 juin 1653.

Le roi, par une modération exemplaire, voulant suspendre les résolutions qu'il auroit à prendre sur celles où M. le duc de Mantoue fut porté l'année dernière, 1652, au sujet de Gasal, au préjudice du respect et de la reconnoissance qui étoient dus à la puissante protection de ses armes victorieuses, si souvent éprouvée au profit de Son Altesse, pour le rétablir et conserver dans la juste

possession de ses États, après y avoir consommé tant de millions et employé glorieusement plusieurs armées, à la confusion de ceux qui avoieht des desseins contraires, ainsi qu'il est manifeste à toute lachrétienté, jusqu'à ce qu'il eût été pleinement informé de toutes choses; Sa Majesté, par un excès de bonté tout extraordinaire, a dépêché, pour cet effet, le sieur du Plessis-Besançon, conseiller en ses conseils et lieutenant général de sesdites armées, vers mondit sieur le duc de Mantoue, pour être éclairé des particularités d'un si étrange procédé, afin de pouvoir ensuite, avec plus de fondement et de raison, régler ses ressentiments selon les réponses et la satisfaction que Son Altesse jugeroit à propos de lui donner en une pareille rencontre. Après lui avoir fait connoître que Sadite Majesté désiroit sur toutes choses, comme une marque essentielle de son affection envers la France, que Sadite Altesse ne permit pas plus longtemps aux Espagnols de se servir de son nom pour troubler M. le duc de Savoie dans la jouissance de cette partie du Montferrat, qui lui est assignée par tant de traités si solennellement faits, de l'observance desquels l'empereur et la plupart des princes de l'Europe sont demeurés garants, et d'autant plus que c'est en conséquence et à la faveur d'iceux que mondit sieur le duc de Mantoue a été remis et maintenu dans sesdits États et qu'on en a obtenu les investitures, et auxquels le roi n'a engagé sa parole royale que pour le bénéfice particulier de Sadite Altesse et le repos général de l'Italie, tant de fois troublé par les intérêts de ces deux maisons; après lui avoir fait offrir, ainsi que ledit sieur du Piessis offre encore présentement à Sadite Altesse, le paiement effectif des sommes mentionnées auxdits traités, à la décharge de Son Altesse Royale de Savoie, sur lesquels deux principaux points contenus au présent discours, le premier concernant la satisfaction de Sadite Majesté sur le sujet de Casai, en façon que cette place soit mise en état de ne pouvoir tomber, soit par surprise, échange ou autrement, entre les mains des Espagnols, et la cessation des prétextes que les ministres d'Espagne prennent sous le nom de mondit sieur le duc de Mantoue, et le second touchant le Montferrat, Son Altesse aura, s'il lui plaît, agréable de faire donner sa réponse par écrit audit sieur du Plessis, laissant à sa prudence de juger comment il est possible qu'une semblable intelligence avec eux puisse compatir avec l'attachement qu'elle témoigne vouloir conserver pour la France, et la gratitude dont elle se confesse redevable à Sa Majesté.

(Copie. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 55.)

119. Réponse du duc de Mantoue au premier mémoire du sieur du PlessiS'-Besançon.

Analyse. Casai, le 11 juin 1653.

On sait la nécessité qui a porté le duc de Mantoue à prendre, l'an dernier, la résolution de s'introduire dans ses places, à l'exclusion de tout autre. Son Altesse a fait connaître les motifs de cette détermination à Sa Majesté. Gomme elles se trouvaient dans un extrême besoin de secours d'hommes et d'argent, le duc de Mantoue a été obligé de s'imposer la charge de reprendre ces mêmes places^ que le Sérénissime duc Charles I^*", son aïeul paternel, avait confiées au roi. Il serait superflu de rappeler toutes ces choses qui sont si connues; cependant. Son Altesse de Mantoue ne veut pas laisser de répéter qu'aucun événement ne pourra altérer la dévotion qu'elle a envers Sa Majesté, pour une infinité de titres. Son Altesse considère l'envoi du sieur du Plessis-Besançon comme une preuve de la bienveillance de Sa Majesté envers elle. Celui-ci voudra bien assurer le roi qu'au risque même de sa vie et de celle de ses fidèles sujets, Son Altesse de Mantoue saura se conserver unique possesseur de ses places, sans y introduire les Espagnols ni aucun autre. Elle pourra assez facilement arriver à ce résultat, grâce à la protection des deux impératrices, sous la parole et l'autorité desquelles l'arrangement a été fait. Quant au territoire de son État, que le duc de Savoie occupe injustement, c'est au préjudice des intérêts de Mantoue et en vertu de traités contre lesquels cette dernière maison n'a jamais cessé de protester. Aussi n'y a-t-il pas lieu, pour le duc de Mantoue, d'accepter les sommes qui lui sont offertes.

(Original. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 55, 56.)

120. Second mémoire remis par le sieur du Plessis-Besançon au duc de Mantoue.

Casai, le 12 juin 1653.

Outre le discours qui a été fait de la part du roi à M. le Sérénissime duc de Mantoue par le sieur du Plessis-Besançon, lequel lui a été depuis donné par écrit, et auquel Son Altesse a fait répondre de même, ayant aussi voulu savoir en quoi pouvoit consister la satisfaction de Sa Majesté, ledit sieur du Plessis a répondu qu'il n'y avoit rien qui pût convenablement la satisfaire, ensuite d'une entreprise si contraire à la réputation et protection de ses

armes, que de remettre les choses de Casai et de Montferrat en l'état qu'elles étoient, avant que Sadite Altesse se servit des Espagnols pour en faire sortir les François; et, comme cette réponse a semblé non faisable et qu'on a cru qu'il pouvoit suffire à Sadite Majesté, vu l'importance de la place, qu'elle fût bien munie et pourvue d'une garnison ordinaire si considérable pour la sûreté de la défense, et de telle nation que ce fût, à la commune satisfaction de tous ceux qui ont intérêt d'empêcher les armes d'Espagne de s'y introduire par quelque voie et sous quelque prétexte que ce soit, ledit sieur du Plessis se laissa entendre que, pour parvenir à cette fin, le nombre d'hommes qui seroit jugé suffisant pour composer la susdite garnison pouvoit être pris, moitié des sujets de mondit sieur le duc de Mantoue, et l'autre moitié des Suisses des cantons catholiques, sous le commandement et autorité de Son Altesse, afin de lever les soupçons et jalousies qui pouvoient arriver si on y procédoit d'une autre sorte, et appuyer d'autant mieux la conservation et sûreté de ladite place contre les desseins perpétuels de ceux qui ont tant de fois entrepris de s'en rendre maîtres, et même avant qu'elle fût sous la protection du roi ou qu'il y eût des François dedans. Et, parce que les affaires de Sadite Altesse sont hors d'état de pouvoir fournir du sien à toute la dépense et entretien d'une garnison si considérable, qu'on estime devoir être de deux mille à deux mille cinq cents hommes de pied et trois cents chevaux effectifs pour le moins, ledit sieur du Plessis fit connoître qu'il estimoit que, quand Sa Majesté se verroit suffisamment assurée de sa résolution pour ce regard, elle entreroit volontiers en part de la susdite dépense et procureroit que quelques-uns des autres princes et potentats dltalie, ses alliés, qui ont le plus d'intérêt à la chose, en fissent de même, afin que les finances dudit sieur duc de Mantoue en fussent d'autant plus soulagées, jusques à la paix générale d'entre les couronnes, et sous les conditions raisonnables dont on seroit convenu, après en avoir donné part à la cour, pour tirer Son Altesse de la nécessite de continuer à prendre de l'argent desdits Espagnols, au préjudice de la bienséance qui se doit garder envers ceux qui ont si souvent défendu contre eux ladite place, dont il peut arriver plusieurs inconvénients qui la conduiront insensiblement et inévitablement ensuite, sous diverses espérances et prétextes, à des extrémités ruineuses pour sa maison, et absolument opposées au repos de ses sujets. Et, parce que ce sont toutes considérations de la dernière conséquence, encore que ledit sieur du Plessis les ait déjà fortement et particulièrement touchées, tant à mondit sieur le duc de

Mantoue qu'au sieur marquis délia Val, son principal ministre,

il a cru néanmoins, vu l'importance de la chose, afin qu'il y soit

plus efficacement appliqué par Son Altesse Sérénissime, et pour

mieux satisfaire aux obligations de son emploi, qu'il devoit les lui

réitérer encore, et même par écrit, pour n'oublier rien de ce qui

peut dépendre de lui en une pareille conjoncture; sur quoi Son

Altesse est suppliée de vouloir faire une réponse telle qu'on la

doit attendre de la prudence, après y avoir fait les réflexions

nécessaires.

(Minute. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 67.)

121. Réponse du duc de Mantoue au second mémoire du sieur du Plessis^Besançon.

Analyse. Casai, le 13 juin 1653^.

Dans sa première réponse au sieur du Plessis-Besançon, le duc de Mantoue a protesté de son dévoùment envers Sa Majesté et rappelé la nécessité qui l'a forcé à prendre les résolutions que l'on sait, et a fait connaître sa ferme intention de demeurer seul possesseur des place, citadelle et château de Casai, à l'exclusion de tout autre. Le sieur du Plessis-Besançon a répliqué qu'il y a lieu de douter de la sécurité de ces places avec les forces qui les défendent actuellement; qu'un jour viendra peut-être oiî le duc, ne pouvant en supporter la dépense, se verra dans la nécessité d'y introduire les Espagnols, et qu'il conviendrait d'y mettre une forte garnison composée, pour la moitié, des sujets du duc, et, pour l'autre, de Suisses des cantons catholiques, à l'entretien de laquelle Sa Majesté contribuerait volontiers avec plusieurs autres princes également intéressés. Le sieur Jean de Coenens, secrétaire de Sa Majesté l'impératrice veuve et conseiller de la chambre aulique impériale, envoyé par Leurs Majestés les impératrices sœur et tante de Son Altesse, sur l'avis parvenu de Paris à la cour impériale de la mission du sieur du Plessis-Besançon, se trouvant en ce moment auprès du duc de Mantoue, afin de présider à la conclusion des traités qu'on pourrait faire, Son Altesse lui a donné connaissance des susdites propositions, qu'elle ne pouvait faire moins que de lui communiquer. Celui-ci a protesté, au nom desdites Majestés, que Son Altesse trouvait toute garantie dans l'engagement pris par Sa Majesté Catholique, qui a promis

1. Le texte italien de ce document a été imprimé in extenso dans le Mercurio di Vittorio Siri, t. XV. Florence, 1682.

que les places en question seraient tenues en tout temps à la libre disposition du duc de Mantoue. Il a ajouté d'autre part qu'on trouverait l'assistance et les deniers nécessaires quand l'occasion l'exigerait, Leurs mêmes Majestés ayant singulièrement à cœur la conservation de cette sérénissime maison et des États du duc de Mantoue comme de leur bien propre. Sa Majesté très chrétienne ne doit pas, en présence de telles paroles, considérer ces places comme exposées à tomber en d'autres mains que celles de Son Altesse. Le sieur de Goenens fait observer en outre que le duc de Mantoue, qui reçoit de l'empereur l'investiture du Montferrat, ne saurait admettre dans lesdites places des secours d'hommes ou d'argent de princes étrangers quelconques sans la participation et l'assentiment de Sa Majesté impériale. Ces secours sont d'autant moins utiles que, comme on l'a déjà dit, Son Altesse peut, sans l'appui de qui que ce soit, jouir en toute justice de l'entière possession de ses États, dont il lui est facile d'assurer la sécurité.

(Original. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 67, 68.)

Après son voyage à Casai , du Plessis - Besançon passa de nouveau quelques jours à Turin. Le 25 juin, arrivé à Gènes, il apprit que le duc de Mantoue venait de rendre publiques les notes qu'ils avaient échangées à Casai.

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