Du Plessis-Besançon à Mazarin
Gênes, le 23 septembre 1653.
Du contenu de mes dépêches à Votre Éminence et à M. le comte de Brienne, depuis mon arrivée à Turin jusqu'à présent, elle aura vu le succès de mon envoi auprès des princes et républiques que j'ai eu ordre de voir de la part du roi, où je pense de n'avoir rien oublié de ce qui m'étoit ordonné pour son service, autant que mon affection et mon peu d'habileté s'en sont trouvés capables; néanmoins, comme ce sont pièces séparées, faites en divers temps, qui n'ont ni liaison ni suite, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos, afin que Votre Éminence put être d'autant mieux informée, de lui en faire ici une brève récapitulation, et
qu'elle ne trouveroit point mauvais que je prisse la liberté d'y ajouter le jugement que j'en fais selon mon foible raisonnement.
Mais, après ce que je me suis donné l'honneur d'écrire à Votre Éminence de Turin, tant avant mon départ pour Casai qu'à mon retour, touchant les dispositions de Leurs Altesses Royales de Savoie pour la France et les témoignages qu'elles en ont donnés pendant nos derniers troubles, j'estime n'avoir plus à vous mander pour ce regard, sinon qu'ayant beaucoup espéré de la France, non seulement pour le repos, mais pour l'agrandissement de leur maison, il est néanmoins fort à craindre qu'enfin lassées d'une si longue guerre et de voir que le Piémont se va ruinant de plus en plus d'une année à l'autre, elles n'échappent à nos intérêts pour suivre purement les leurs, si on ne la finit promptement par une paix qui leur soit utile ou qu'on ne la continue avec les avantages effectifs qu'elles se sont toujours promis de la protection de cette couronne, soit contre les ennemis communs par le recouvrement de ce qu'ils occupent ou par quelque conquête équivalente, soit à l'égard de M. le duc de Mantoue, en l'obligeant de donner les mains à l'exécution du traité de Gherasco, ce qu'il ne fera jamais que par force ; d'où il est aisé d'inférer qu'à moins de se mettre puissamment sur l'offensive la campagne prochaine dans le Montferrat, ou, pour mieux dire, dans l'État de Milan, qui doit être la base de tous les desseins d'Italie, ce no sera qu'avec perte d'hommes, d'argent et de réputation qu'on s'y appliquera dorénavant.
C'est pourquoi, sans m'engager plus avant dans une matière dont Votre Éminence connoît mieux que personne les avantages et les préjudices, je passerai outre pour le reste; et, commençant par M. le duc de Mantoue, je dirai à Votre Éminence qu'on peut, ce me semble, attribuer à trois causes principales, premièrement la résolution qu'il prit de mettre les François hors de Casai par l'entremise des Espagnols, en second lieu sa dureté aux expédients de satisfaire la France, et finalement la froideur avec laquelle il a reçu les ouvertures et semonces que je lui ai faites. La première, aux favorables intentions du marquis dolla Val pour les ennemis et à son aversion pour nous. La seconde, aux espérances qu'il a données à son maître, qu'avec l'assistance des Espagnols et par le crédit des impératrices l'on pourroit empêcher l'efTet des traités de Cherasco et de Munster, faisant, sous divers prétextes, refuser par l'empereur les investitures nécessaires à Savoie, et même de le faire rentrer dans la possession de cette partie du Montferrat, qui lui est adjugée par les traités susdits. Et la troisième, à la participation qu'on peut croire qu'il avoit baillée de
son dessein à la plupart des princes et potentats que j'ai vus et au consentement que plusieurs jugent qu'ils y avoient donné, dont la conjecture est d'autant plus forte et mieux fondée qu'ils m'ont presque tous fait connoître qu'il étoit à craindre qu'en voulant trop presser celui-ci on ne le précipitât en quelque résolution pire que la première : tout cela, dis-je, fomenté de l'opinion qu'ils avoient, que les affaires de France étoient en tel désordre au dedans que difficilement pourroit-elle s'en relever de longtemps et que, cependant, celles d'Italie se confirmeroient en sorte que nous n'y pourrions plus revenir. Autrement, il n'est pas imaginable ni même de la prudence commune qu'un duc de Mantoue eût entrepris rien de semblable contre le roi et qu'il eût osé faire les réponses qu'il m'a faites; mais, en tout cas, et quelque dessein que puisse avoir Sa Majesté, il semble que la modération dont elle use est le meilleur parti qu'elle pouvoit prendre en ce rencontre, soit pour ramener ce prince ou pour le pousser avec plus de vigueur, selon l'occasion.
Pour ce qui est de la république de Gênes, il est certain que, comme elle a beaucoup de sujet de souhaiter que Casai ne tombe pas absolument entre les mains des Espagnols, aussi ne souffrirat-elle qu'avec beaucoup d'impatience et de ressentiment que les choses s'acheminent à un si dangereux événement; mais, d'un côté, ne les jugeant pas en cet état ni qu'il y ait grand lieu de l'appréhender, voyant le rétablissement de nos affaires, et, de l'autre, le grand nombre de particuliers puissants attachés par tant de liens et d'intérêt avec l'Espagne, je ne vois pas qu'on puisse espérer pour encore qu'elle soit capable de prendre aucune résolution positive ou entrer en union avec nous, quoiqu'en effet elle passe de mauvaise intelligence avec les Espagnols et que le corps de la république en soit fort aliéné par les mortifications piquantes et les mauvais traitements qu'elle en a reçus en divers rencontres; de sorte que, ces mêmes particuliers venant à s'en dégoûter tous les jours de plus en plus par leur propre intérêt et l'universel reconnoissant que son véritable avantage, en toutes façons et surtout pour celui de leur commerce, qui est le fondement et le soutien de sa grandeur, est d'être bien avec la France, on peut vraisemblablement croire que les pas qu'on lui feroit faire, par l'effet du dessein dont je fis l'ouverture à Votre Éminence avant que partir d'ici ^ et dans l'exécution duquel on ne sauroit avoir plus beau jeu, puisque les ennemis n'y peuvent
1. Le dessein de faire occuper Final par les Iroupes françaises.
apporter aucune opposition considérable ni par mer ni par terre, [les affaires de Catalogne continuant d'aller de bien en mieux], la porteroient en peu de temps au point qui est à désirer et lui feroient sauter le fossé : dont celles de Sa Majesté tireroient de notables avantages de tous côtés, pour les raisons que Votre Éminence connoît mieux que je ne les lui saurois dire.
Quant à la réunion des deux républiques, c'est une chose que je crois très difficile, parce que la mémoire de leurs anciennes guerres a laissé une telle méfiance entre elles qu'elles ne se peuvent assurer l'une de l'autre; celle-ci, néanmoins, est fort bien disposée, mais elle ne veut pas qu'il soit dit qu'elle ait fait des avances, dont Venise puisse tirer cet avantage de croire qu'elle ait acheté le titre qu'elle en prétend < par les assistances qu'elle a fait dessein de lui donner et qu'elle entend qui lui soient demandées avec les termes convenables, ce qu'elle croit qui arriveroit s'ils ne précédoient l'exhibition du décret par lequel ce sénat a résolu de la secourir; et Venise ne veut pas commencer ce traitement, parce que la nécessité ne la presse pas encore assez, bien qu'elle en ait en quelque sorte convenu, craignant que ceux-ci n'en demeurassent aux simples apparences sans en venir à l'effet, après avoir eu ce qu'ils désirent. L'expédient qu'il y auroit à cela seroit que l'entremise du roi y intervînt pour leur sûreté commune, à quoi l'on croit que Gènes pourroit consentir, et c'étoit aussi le chemin que j'avois essayé de prendre; mais, ainsi que Votre Éminence l'aura pu voir par mes dépêches de Venise, toutes les tentatives que j'y ai faites sur ce sujet ont été froidement reçues, et, pour conclusion, se sont trouvées de peu de fruit ; en quoi l'on pourroit dire que Gônes y procède plus raisonnablement que Venise, puisque c'est la moindre chose que celle-ci puisse faire, si elle a besoin de secours et qu'elle en désire de l'autre, que de lui demander convenablement, ou, si elle n'en veut pas venir jusque-là, prendre quelque sujet indifférent d'écrire à cette république aux termes déjà convenus : moyennant quoi, je ne désespérerois pas qu'il ne s'en pût bientôt ensuivre une bonne conclusion.
Je ne dirai rien du duc de Parme à Votre Éminence, M. de Bricnne m'ayant fait connoître que le roi étoit demeuré satisfait de la réponse que j'ai reçue de madame sa mère et de lui, sinon qu'il en faut attendre l'effet (juand le cas y écherra; et lors, ou il y viendra do bonne volonté, ou il y sera obligé comme les autres
1. La république de Gènes prétendait avoir droit aux mêmes titres et aux mêmes honneurs que la république de Venise.
par l'état où Sa Majesté aura mis ses affaires; mais, comme ils m'ont parlé tous deux avec beaucoup d'ouverture et de franchise, et qu'ils ont d'ailleurs de grands sujets de dégoût des Espagnols, il semble qu'on doit juger favorablement de leurs intentions pour la France.
Quant à M. le duc de Modène et M. le cardinal son frère, il ne se peut rien ajouter aux témoignages qu'ils donnent de leur passion pour l'avancement des desseins du roi, de quelque côté qu'ils se portent, surtout si c'est de celui de Naples, pour lequel il offre sa personne et tout ce qui dépend de lui ; mais, nonobstant les intelligences qu'on y peut avoir et les grandes dispositions où sont les Napolitains d'en venir à une nouvelle révolte, il semble néanmoins qu'on ne le sauroit entreprendre avec apparence d'y pouvoir heureusement réussir sans une bonne armée de terre et une de mer pour la seconder, après s'être ouvert et assuré le passage de l'Alexandrin et du Tortonois par la prise d'Alexandrie et de quelque poste sur la Scrivia proche d'icelle, comme Tortone, si ce n'étoit que le pape fût de la partie, car, en ce cas, on pourroit prendre des mesures plus faciles et plus abrégées.
Pour ce qui est de Venise et de M. le grand-duc [de Toscane], je ne vois pas qu'il y ait lieu d'en rien attendre de positif en faveur du roi que par force ou par un grand intérêt ; la première, à cause de cette longue guerre contre le Turc qui lui sert de raison ou de prétexte pour éluder toutes les propositions et semonces de Sa Majesté, dont l'agrandissement en Italie lui étant toujours suspect, si elle ne peut arrêter la roue de sa fortune, elle jettera secrètement des pierres sur sa route pour en retarder le mouvement; l'autre, parce qu'ayant plusieurs engagements avec l'Espagne, ce ne sera jamais que par quelque puissant motif et par la force des conjonctures qu'il s'en détachera, ce que j'ai appris, quoiqu'en d'autres termes, de sa bouche même.
Voilà le compte particulier que je puis rendre à Votre Éminence de ce que j'ai reconnu des sentiments de tous les princes et potentats vers lesquels j'ai eu ordre d'aller, et voici plus succinctement et en substance le jugement qu'on en peut faire :
Que le pape ne veut songer qu'à vivre, à maintenir son autorité dans Rome, à enrichir et bien établir sa maison, sans se soucier autrement de tout le reste ;
Que Venise ne peut et ne veut s'appliquer qu'à ce qui la regarde, si elle n'y est contrainte par la peur d'une force majeure;
Que les princes de Lombardie n'osent, ayant le correctif des armes d'Espagne si proche d'eux et l'État de Milan à dos, et qu'en
général ils sont tous jaloux et ennemis de l'avancement et prospérité les uns des autres, croyant que l'agrandissement de leurs voisins est une diminution de leur propre grandeur; de sorte qu'il n'y a que la peur d'un mal présent ou l'appât d'une espérance prochaine qui les puisse engager.
Pour cet effet, il semble nécessaire que le roi fasse passer une puissante armée dans l'État de Milan et s'y établisse du côté qu'il est déjà dit, comme le plus commode et celui auquel il se rencontre moins de difficultés; et, cela étant, toutes les puissances d'Italie suivront le char de son triomphe, les uns volontairement, parce qu'ils croiront d'y profiter, et les autres contraints, parce qu'ils craindront de se perdre s'ils y manquent; autrement, c'est se flatter vainement que de compter sur leur affection; leur conduite, comme leur souhait ordinaire, est de tenir les couronnes dans l'équilibre, afin d'avoir recours à l'une s'ils sont menacés de l'autre, et, quand l'une des deux fait pencher la balance en sa faveur, c'est lorsqu'ils se réveillent pour prendre parti, mais différemment, car Venise très souvent, quelquefois le pape, et Florence rarement ont pris celui du plus foible. Pour les autres, ils suivent presque toujours la fortune du plus fort, notamment si elle est du côté d'Espagne, parce que la connoissance de leur foiblesse et la situation de leurs Etats leur donnent plus grand sujet de craindre un danger prochain qu'une puissance éloignée.
Du surplus, jamais l'occasion ne fut ni plus belle ni plus favorable ; les Espagnols ne savent où donner de la tête, n'ayant ni hommes, ni argent, ni crédit et leurs sujets dans une oppression fort prochaine de la révolte; Rome esta la veille d'un siège vacant, Venise épuisée de forces par la continuation d'une lièvre lente qui la consume, en sorte que la conservation de sa grandeur est sa ruine, et tous les autres princes d'Italie ou dans l'impuissance ou engagés avec nous par aflection ou par nécessité, comme Modène et Savoie; car enfin plusieurs estiment qu'il se faut détromper de croire qu'ils agissent jamais volontairement pour la grandeur du roi. Ils connoissent et craignent trop les François, et ne croyent pas tant à la générosité dont ils pourroient user en leur endroit qu'à ce qu'ils peuvent faire, considérant moins ce qui seroit que ce qui pourroit être ; si bien que tous nos mouvements sont appréhendés comme des orages capables de trouliler leur repos et leur sûreté. Tout ce qu'on leur peut dire là-dessus ne les persuade point, et c'est pourquoi il y en a qui croient qu'il n'est pas seulement inutile et peut- être préjudiciable de les rechercher si ce n'est dans le rencontre de quelque occasion particulière, mais
contre la bienséance et la dignité d'un si grand prince que le nôtre, qui doit porter ses affaires en avant et les laisser venir, surtout après les avances et les ofires que je leur viens de faire, capables de justifier dans le public les actions de Sa Majesté, en un temps où elle est en guerre ouverte avec les Espagnols et dans la suite d'un si juste ressentiment que celui qu'elle peut avoir des troubles domestiques qu'ils ont excités en France, outre celui du mauvais procédé de M. le duc de Mantoue envers elle
La grandeur d'Espagne leur est à charge à tous, notamment dans une conjoncture où ils voient que la proposition du mariage de l'infante avec le roi des Romains s'avance fort, parce que, se ressouvenant de l'état soumis où ils se virent pendant le règne de Charles-Quint, ils appréhendent d'y retomber; mais ils ne veulent rien hasarder pour le prévenir,, aimant mieux se tenir à leur condition présente que de se commettre aux incertitudes de l'avenir. Néanmoins, comme chacun d'eux est chatouillé de sa propre ambition, il est assez probable qu'àil'imitation de ces dames, que la honte retient, ils ne seroient pas marris d'être poussés, même avec violence, dans le chemin d'y satisfaire.
Voilà ce que j'ai cru devoir participer à Yotre Eminence pour s'en servir selon que l'état présent des choses et la parfaite connoissance qu'elle a des forces et des affaires du roi lui feront juger à propos. Cependant, je suis ici dans l'attente des nouveaux ordres dont il lui plaira m'honorer, et, ne voyant pas qu'il y ait rien davantage à faire en ce lieu par mon ministère, ayant ponctuellement satisfait à tout ce qui me fut ordonné en partant de la cour. J'espère que, par le premier ordinaire, je recevrai la permission de m'en retourner en France.
(Copie. Affaires étrangères, Venise, LXXVI, 233.)