Salces se rendit aux Espagnols le 24 décembre
1639] MÉMOIRES DE DU PLESSIS-BESANÇON. 1i
espérer la somme tout entière, et qu'il n'étoit pas raisonnable qu'un officier de mes services, chargé d'une grande famille, servant comme je faisois depuis si longtemps, mît au hasard une si notable partie de son bien dans une charge militaire.
1 640. — En Tannée 1 640, les princes de Savoie se trouvant engagés avec l'Espagne, la résolution fut prise d'attaquer Nice et Villefranche qu'ils tenoient, et d'y employer l'archevêque de Bordeaux avec l'armée navale et celle de terre qui avoit hiverné en Guyenne et Languedoc. Encore qu'il eût conservé beaucoup de froideur pour moi depuis ce qui s'étoit passé en Provence entre lui et le maréchal de Vitry, ce prélat m'ayant demandé de servir avec lui dans cette campagne, à cause de la connoissance particulière qu'il sa voit que j'avois de ces deux places, et feu M. le cardinal ayant désiré que je m'accommodasse à cette pensée, j'y donnai les mains pour lui obéir, joint que l'autre fit plusieurs avances de son côté pour m'y obliger. Mais les affaires d'Italie et l'engagement du siège de Turin par le comte d'Harcourt, après qu'il eut secouru Casai, ayant voulu qu'on divertît la plus grande partie des troupes qui dévoient servir avec l'archevêque de Bordeaux, j'eus ordre de M. le Prince^ d'en former un corps de cinq à six mille hommes de pied et huit cents chevaux, auxquels je fis passer le
1. Le prince de Gondé reçut de la cour les ordres relatifs à ce mouvement de troupes dans les premiers jours de juin 1640. Du Plessis-Besançon mit environ un mois à faire passer en Dauphiné les troupes dont le commandement lui fut confié. Voir un Méinoire de du Plessis-Besançon, sur ce sujet, aux archives des Affaires étrangères, fonds France, mémoires et documents, GGGGVI, 318.
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Rhône, et les conduisis bien avant en Dauphiné, où le comte de Tonnerre^ les prit pour leur faire prendre ensuite par les étapes la route de Pignerol, afin de les remettre à M. de Turenne qui les y vint assembler et recevoir.
Cette conduite étant faite, à quoi je n'eus pas peu de peine à cause de la peste qui régnoit presque par tout le Languedoc, je me rendis à l'armée navale où mon devoir me rappeloit, après avoir ajusté les différends d'entre l'archevêque de Bordeaux et le comte d'Alais^ qui commandoit en Provence au heu du maréchal de Vitry, et je fis un voyage avec les galères sur les côtes d'Italie, tandis que les vaisseaux tenoient la haute mer, ce qui me donna commodité de reconnoitre divers lieux et la vérité de divers desseins qu'on avoit proposés à feu M. le cardinal de Richelieu ; de quoi je formai un rapport par écrit avec les plans nécessaires, que Son Éminence reçut avec une satisfaction très particulière. Et je me rendis ensuite à la cour, voyant qu'il n'y avoit plus rien à faire pour moi en Provence ni sur l'armée navale, où le bruit du siège d'Arras s'étoit déjà répandu. Je trouvai le roi et Son Éminence à Amiens, d'où elle m'envoya aussitôt à l'armée pour observer l'état véritable de la circonvallation, et lui en venir rendre compte. Et, m'étant acquitté de cette commission à son contentement, elle
1. François de Glermont, comte do Tonnerre, premier baron du Dauphiné, lieutenant de chevaux-légers en 1621, maréchal de camp en 1630, chevalier des ordres du roi en 1661.
2. Louis de Valois, second fils de Charles bâtard de Valois, duc d'Angoulême, et de Charlotte de Montmorency, porta le titre de comte d'Alais après la mort de son frère en 1622, puis celui do duc d'Angoulômo. Il succéda au maréchal de Vitry comme gouverneur de Provence.
m'y renvoya soudain pour y servir le reste du siège auprès des généraux, mais surtout des maréchaux de Ghàtillon^ et de Chaunes^, qui s'étoient plaints que tous les gens de service s'attachoient préférablement au maréchal de la Meilleraye^.
A mon retour de ce voyage auprès du roi, Son Éminence ayant avis des mouvements de Catalogne et du dessein des Catalans qui demandoient qu'on envoyât vers eux une personne de créance pour voir l'état de leurs affaires et les porter en avant, je fus choisi par elle pour y aller de la part de Sa Majesté, avec une ample instruction et plein pouvoir de traiter avec eux en son nom, selon les occurrences de la conjoncture, encore que ce fût plutôt dans l'opinion de profiter des reconnoissances que je pouvois faire pour la continuation de la guerre, qu'on auroit été bien aise de porter aussi de ce côté-là, qu'avec espérance d'y voir réussir le moindre des avantages qu'on en a tirés. Sur quoi, je me permets de faire remarquer ici une chose assez extraordinaire qui fut, qu'en moins de deux mois, je me vis sur l'autre extrémité des côtes d'Italie avec l'armée navale, au siège d'Arras et dans
1. Gaspard de Goligny, duc de Châtillon-sur-Loing (1584-1646), maréchal de France.
2. Honoré d'Albert, sieur de Gadenet, frère puîné du connétable de Luynes, maréchal de France en 1619 et duc de Ghaulnes en 1621.
3. Les trois maréchaux ne cessèrent pas de se contrecarrer. Le désaccord qui régnait entre eux et qui avait ruiné leur autorité sur les maréchaux de camp resta proverbial, a Le vent d'Arras « souffle ici, » disait Richelieu deux ans plus tard, en se désolant devant Perpignan d'une mésintelligence, analogue. (Voir V Histoire des princes de Condc, par M. le duc d'Aumale, t. III, page 437.)
Barcelone, qui sont des lieux éloignés de plus de trois cents lieues l'un de l'autre.
En cet endroit, je ne grossirai pas ce mémoire, ni de mes diligences, ni du menu des moyens dont je me servis pour faire succéder heureusement une si grande
affaire Je ne m'étendrai pas non plus sur les
services particuliers que j'y ai rendus et sur les notables avantages que la France en a reçus, à la perte et confusion des Espagnols dans tous les autres États, tant pour la réputation de nos armes que pour étendre les limites du royaume si avant dans l'Espagne, mais surtout en Piémont, pour le rétablissement de Madame Royale^ et de son prince légitime, qui n'y tenoient presque plus rien que le cœur d'une partie de leurs
sujets. Cela demanderoit une trop longue relation
Les Mercures et les Gazettes du temps ^ en ont assez parlé et ce sont des choses connues de tous les ministres intelligents dans la connoissance des affaires publiques Je me contenterai de rappeler brièvement
les faits. Je commençai d'abord par conclure un premier traité très avantageux^ avec les Catalans, et par
1. Marie-Christine de Franco, lille de Henri IV, veuve depuis l'année 1637 de Victor -Amédée I, duc de Savoie, était alors régente du duché de Savoie pendant la minorité de son 111s Charles-Emmanuel III.
2. Voir la Gazette de France du 15 février et du 12 septembre 1641 ; les Memorie recondile di Vittorio Siri, tome VIII, pages 815 et suivantes; le Mercure français, année 1640, pages 640, 647, 648, 649, 651, et, année 1641, page 167.
3. Ce premier traité est du 16 décembre 1640. Il a été publié dans le Recueil de Dumont, VI, i, page 196. L'original sur parchemin, écrit de la main de du Plessis-Besanron et signé du chanoine Paul Claris, l'un des principaux chefs de la révolution catalane, se trouve aux archives du ministère des Afîuires étrangères, Espagne, XX, 105.
faire remettre ensuite des otages de tous les ordres entre les mains du roi, des ports et des places de sûreté que nous tenons encore et qui nous ont rendus maîtres de toutes celles du Roussillon, afin de ne pas entrer en Catalogne avec le secours que nous y menâmes peu après, le sieur d'Espenan* et moi, sans avoir pris toutes les précautions nécessaires. Alors je me jetai seuF dans Barcelone, lorsque le nom français y étoit en abomination, par la retraite du même Espenan et des troupes, suivant la capitulation qu'il avoit faite à Tarragone^ laissant cette importante ville et tout le reste du pays généralement abandonnés à la fureur des ennemis. Je garantis l'un et l'autre par ma conduite et par ma fermeté, qui me fit prendre le parti de périr avec les Catalans plutôt que de renoncer aux espérances que j'avois conçues d'une occasion de si haute conséquence pour les intérêts de cette couronne. Puis, j'obligeai les ennemis de s'éloigner bien loin de Barcelone, en deux sorties que je fis à trois heures l'une de l'autre, la première à la tête de deux cent cinquante chevaux des nouvelles troupes du pays, avec lesquels je les poussai jusque dans leur camp, faisant
1. Roger de Bussolts, comte d'Espenan, enseigne aux gardes en 1620, sergent de bataille en 1633, maréchal de camp en 1637, mort gouverneur de Philipsbourg en 1646. Voir sur ce personnage peu estimable V Histoire des princes de Condé, par M. le duc d'Aumale, tome III, page 392.
2. Du Plessis-Besançon omet de parler d'un vaillant officier français, Guillaume de Sérignan, qui partagea avec lui le périlleux honneur de défendre Barcelone. Mestre de camp d'un régiment d'infanterie de son nom en 1635, maréchal de camp en 1640, Guillaume Uelort de Sérignan mourut en 1642.
3. La capitulation de d'Espenan à Tarragone eut lieu le 28 décembre 1640.
ensuite ma retraite à la vue de toutes leurs forces ; et la seconde, avec une tourbe confuse d'habitants, que j'avois en quelque sorte disciplinés en moins de vingt jours : tout cela, contre une armée royale et victorieuse qui étoit à leurs portes, tandis que la moitié de la ville étoit non seulement suspecte, mais comme contraire à l'autre, hors la confiance que je m'étois acquise auprès de tous par mes actions et par la force du raisonnement qui leur faisoit toucher au doigt, qu'il n'y avoit que l'union et le courage qui les pussent sauver du péril où ils étoient si visiblement exposés et donner moyen à la France de les secourir puissamment par terre et par mer. Par mon adresse et par les tempéraments que je pris pour les conduire où je voulois, sans engager le roi, de parole ni autrement, pas même à l'accepter, j'ai porté cette grande province à se donner à lui^ en un temps où tout étoit perdu sans cet expédient, qui montroit tacitement aux Catalans que ç'avoit été le meilleur qu'ils pussent prendre pour intéresser Sa Majesté dans leur protection et se donner une sûreté morale de l'obtenir, vu la dépense qu'elle auroit à faire pour cela, si ce n'étoit pour s'en conserver l'acquisition et la propriété Au milieu de tout
cela, j'étois journellement mis à l'épreuve de toutes les tentations et des menaces que les ennemis me faisoient faire par diverses voies pour m'intimider ou
1. Par un second accord en date du 23 janvier 1641, les États de Catalogne abandonnèrent au roi de France la souveraineté de la province tout entière, ainsi que celle du Roussillon et de la Gerdagne. Cet acte de cession futratilié par Louis XIII à Peronne le 19 septembre 1641. Il a été publié dans le Recueil de iJumont. VI, I, page 197.
pour me gagner, et je n'étois pas seulement assisté ni soutenu d'une seule lettre du côté de la cour, depuis la retraite des François hors de la Catalogne, qui avoit fait juger aux Puissances que cette affaire étoit entièrement ruinée; mais au contraire, je me voyois indignement traité sans sujet, au milieu de mes services, contre ce qui m'avoit été promis, par l'intérêt et les artifices de mes envieux qui vouloient faire leur fortune aux dépens de la mienne.
1 641 . — Je contribuai à la honteuse retraite de l'armée d'Espagne jusques à Tarragone, avec perte de quantité de drapeaux, de grand nombre d'hommes et de plusieurs de ses principaux chefs, entre lesquels on comptoit le duc de Saint-Georges^ général de la cavalerie, dans une conjoncture du plus étrange abandonnement qui se puisse imaginer. Je me voyois réduit à de telles extrémités, que le manquement de tous les moyens nécessaires n'étoit pas la pire, puisque la plupart de ceux au courage desquels je me devois le plus confier, n'avoient que d'indignes pensées et que je me voyois en état de ne pouvoir plus rien espérer que du mien et de la générosité des ennemis. Je donnai part à la cour de tout ce qui s'étoit passé par un gentilhomme^ que j'y dépêchai, duquel je fus mal servi. Après tout ce que j'avois fait, je demanderai seulement s'il étoit juste qu'on me destinât soudain un successeur pour le commandement des armées et un autre pour
1. Il était de la maison napolitaine des Garaccioli. Il fut tué devant Barcelone le 26 janvier 1641.