‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 33 sur 146 · Ensisheim, petite ville d'Alsace · texte numérisé non relu

Ensisheim, petite ville d'Alsace

soumirent aux volontés du roi et résolurent sur le champ de recevoir pour leur général le maréchal de Turenne; et, s'étant ensuite tous rendus à Colmar auprès de lui, où il s'étoit avancé sur l'avis que je lui en avois donné, les santés qui se burent de part et d'autre à dîner furent les ratifications de ce qu'on avoit résolu auparavant. Si bien qu'après qu'il eut été dressé un état des dépenses qu'il falloit faire pour le rétablissement de la satisfaction de Tarméc, je revins trouver Son Éminence à Paris, n'ayant demeuré que trois semaines à mon voyage : service qui fut estimé de si grande conséquence, vu la conjoncture, que j'en reçus les derniers agréments de la cour et du cardinal Mazarin, parce que c'étoit, non seulement nous être conservé, mais acquis ce corps-là qui a si utilement servi depuis pour relever les affaires et la réputation des François, qui étoient perdues en Allemagne, et qui nous faisoient perdre en même temps l'amitié des Suédois, s'il n'y eût été pourvu promptement^

Incontinent après que je fus de retour. Son Éminence ayant appris ce qui se passoit en Espagne sur le sujet de don Francisco de Mello, j'eus ordre d'obtenir un passeport de lui pour aller à Bruxelles, sous prétexte d'un nouveau traité pour l'échange des prisonniers de la bataille de Rocroy qu'il désiroit fort, mais, en effet, pour voir s'il y auroit lieu de tirer quelque avantage au profit du roi des résolutions nouvellement prises en Espagne contre don Francisco de

1. Quolqups mois après cotte mission, on parait avoir pensé à la cour à nommer du Plcssis-I3esannon lieutenant du roi à Brisach. Voir les Mémoires de Turenne, dans la collection Michaud et Poujoulat, 3" série, t. Ill, p. 371.

Mello^ Outre que j'en rapportai, par même moyen, quantité de pierreries de grand prix, que la feue reine mère a voit engagées en divers lieux du Pays-Bas, le projet d'un quartier général pour l'avenir fut en quelque sorte ajusté pour sauver les apparences de

mon voyage Son Éminence connut bien de la

réponse que je lui en rapportai qu'il étoit difficile de s'en démêler mieux que je fis, et, par d'autres avis qu'elle voulut bien me participer, je sus bien que la commission qu'elle m'avoit donnée ne pouvoit être

plus délicate Elle me traitoit alors comme une

personne à qui elle donnoit beaucoup de part en sa confiance et à ses bonnes grâces.

N'étant qu'à peine retourné de ce voyage, sur les ouvertures qui avoient été réciproquement faites et reçues, durant la prison de M. de Maugiron^, pour un accommodement avec M. le duc Charles de Lorraine, Son Éminence résolut de m'envoyer vers ce prince à Worms.

Étant arrivé à Thionville le 10 mai, après y avoir séjourné sept ou huit jours pour attendre les nouvelles de M. le duc Charles, j'en reçus enfin la réponse et le passeport que j'en pouvois espérer pour me rendre vers lui à Worms, où je m'acheminai, dès le jour même,

\ . Cette mission est longuement racontée dans les documents imprimés k l'appendice.

2. Claude, comte de Maugiron, mestre de camp en 1633, maréchal de camp en 1643, lieutenant général des armées du roi en 1651. Le duc Charles de Lorraine, l'ayant fait prisonnier à la bataille de Tiittlingen, le renvoya à Paris en le priant de s'employer à préparer un rapprochement entre la Lorraine et la France. Voir à ce sujet V Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte d'Haussonville, t. II, p. 209 et suiv.

avec les escortes nécessaires qu'on m'avoit fait préparer.

Arrivant à Hombourg, où étoit M'"® de Cantecroix', je crus qu'il étoit à propos de la voir, ce que je fis ; et, comme je savois que c'est une personne en qui Son Altesse avoit beaucoup de confiance, je m'ouvris à elle de quelques points de mon instruction sur le sujet des avantages dont on se relàchoit en faveur de sadite Altesse, à cause de la proposition qu'il avoit faite à M. de Maugiron de la remise de la Mothe' entre les mains du roi.

Dès le soir même, ladite dame ayant envoyé vers moi, sous prétexte de me parler de mon escorte du lendemain, celui qui m'entretint de sa part me fit connoitre cju'elle avoit cru que je devois m'ouvrir à elle davantage que je ne l'avois fait ; puisqu'il ne s'agissoit (}ue de ne faire plus mention du traité de Paris, sans en changer la substance quant aux choses qui pouvoient chofjuer Son Altesse, mon voyage auprès d'elle se trouvoit inutile, et, ne pouvant |)roduire autre chose que beaucoup de jalousie à l'empereur et au roi catholique, au grand désavantage de Son Altesse et de ses troupes, il seroit plus à propos d'en demeurer là qur de passer plus avant.

1. Béatrix de Cusaace, née le '27 décembre 1014, veuve de Leopold d'Oiselet, prince de Cantecroix, épousa clandestinement, le î avril 1037, le duc Charles de Lorraine, bien qu'il fût déjà marié avec la princesse Nicole de Lorraine, sa cousine. Voir une curieuse étude de M. L. Pingaud, Béatrix de Cusance, princesse de Cantecroix, publiée dans les Mémoires de la Société d'émulation du Douh (1876), et Vllistnirc de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte dllaussonville, chap. xvii.

2. Petite place de Lorraine, dont Mazarin reclamait la remise aux troupes françaises.

A cela, je témoignai que j'étois bien surpris, vu que la lettre de Son Altesse et le passeport qu'elle m'avoit envoyé se trou voient sans aucune condition et que, comme mon voyage regardoit beaucoup plus les intérêts de sadite Altesse que les nôtres, je n'aurois pas grande peine à me résoudre de retourner d'où je venois pour peu de répugnance qu'on témoignât pour mon voyage, ce que je dis avec beaucoup d'indifférence et de fermeté. La personne qui m'avoit parlé en demeura tout interdite et ne sut que me répliquer, sinon que M°^® de Gantecroix seroit bien aise de me recevoir encore le lendemain, si matin que je voudrois, en attendant que mon escorte fut prête, ce que je fis.

A cette seconde entrevue, ladite dame, au lieu de me témoigner qu'elle désirât d'en savoir plus que je ne lui en avois dit, me fit de grandes excuses de sa curiosité, me priant d'excuser cela d'une femme qui avoit tant d'intérêt en cette affaire, et que ce qui l'avoit portée à ce qu'on m'avoit dit de sa part venoit de ce qu'elle avoit cru que je lui ferois voir mon instruction, ainsi que ceux qui étoient venus devant moi avoient fait. A quoi je répondis que je lui en avois dit la substance, et que, le reste consistant seulement en certaines circonstances qui pourroient lui être ennuyeuses, je n'avois pas jugé nécessaire de lui en dire davantage, me contentant de lui faire connoître que Son Altesse auroit tout lieu d'être contente du sujet de mon voyage. Et, prenant congé là-dessus de ladite dame, elle m'en témoigna beaucoup de satisfaction et me fit connoître que, comme elle ne désiroit rien si passionnément que le raccommodement de Son Altesse avec la France, aussi n'y avoit-il personne

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(jui voulût plus qu'elle contribuer tout ce qui en pouvoit dépendre pour en venir à bout.

Je crus, en cette rencontre, qu'il n'étoit pas à propos que je m'expliquasse à M'"® de Cantecroix de tout le particulier des choses que j'avois à dire à Son Altesse, craignant qu'après avoir tout su on ne m'en fit demeurer là, et que, cependant, mon voyage ne servit qu'à donner lieu au duc Charles de s'en servir auprès de l'empereur et du roi catholique, en leur faisant voir les recherches réitérées qu'on lui faisoit faire inutilement de la part de la France, pour en tirer un meilleur parti.

Deux jours après, qui fut le dimanche matin 22 mai, étant arrivé à Worms, où étoit Son Altesse, j'y fus logé, reçu et visité de sa part avec beaucoup de civilités et fus ensuite introduit auprès d'elle, où, après les premiers compliments de part et d'autre, je l'entretins amplement de toutes les choses dont j'avois charge de lui parler, tachant de n'oublier rien de toutes les raisons contenues en mes instructions pour lui persuader qu'il n'y avoit que la seule bonté de la reine et l'estime qu'elle avoit toujours faite de sa personne et de ses mérites qui l'obligeassent de faire les avances (ju'elle faisoit maintenant. Son Altesse reçut le tout avec de grands témoignages de reconnoissance et d'obhgation, mais toujours en termes généraux, ainsi qu'il avoit fait aux sieurs de Maugiron et du Maurier, protestant qu'il n'y avoit rien au monde qu'il ne voulut faire pour le service de Sa Majesté, au moindre de ses commandements exprès , sans excepter ni places, ni troupes, démolition de fortifications, ni rien de ce qui étoit de sa puissance : à (juoi je répartis que

tant de bons sentiments ne pouvoient être que très agréables à Sa Majesté, mais qu'en matière de traités, il falloit pour conclure descendre des choses générales aux particulières. Sur quoi, cette première conférence ayant fini, je connus bien aux discours et à la façon de s'expliquer du prince que ce qu'il avoit dit à M. de Maugiron sur le sujet de la remise de la Mothe avoit plutôt été par forme qu'à bon escient.

Le soir même, je vis encore Son Altesse, et, depuis, tous les jours deux fois jusques au mercredi au soir que j'en partis pour mon retour, la moindre de nos conférences ayant toujours duré plus de deux heures, sans que je pusse connoitre à quoi Son Altesse vouloit se déterminer pour la réponse et la conclusion que j'en devois remporter, à cause des diverses propositions qu'elle me faisoit de fois à autre, selon la naturelle disposition de son esprit qui est assez vacillant et irrésolu. Je n'oubliai rien de ce que j'estimois pouvoir servir à le presser de conclure et sortir des termes généraux. Comme je lui témoignai de croire qu'il attendoit peut-être des nouvelles des agents qu'il avoit à Vienne et à Bruxelles avant que d'en venir là, il me répartit d'un ton qui faisoit connoitre que ce discours le pressoit bien fort, qu'il me feroit voir le contraire, et que, le soir même, qui étoit le mardi, il me donneroit sa résolution par écrit, ainsi qu'il fit.

Sur quoi je lui fis remarquer le peu de proportion qu'il y avoit entre ses propositions et combien on seroit surpris à la cour de voir que Son Altesse voulut faire acheter à la France, par la perte de la propriété des places de Clermont, Stenay et Jamets, le dépôt de la Mothe, qui n'étoit qu'un expédient à la reine pour lui

donner lieu de le pouvoir obliger en des choses effectives en se relâchant de plusieurs avantages que le feu roi s'étoit acquis par les armes et par des traités faits avec elle de gré à gré. Son Altesse me répondit qu'il n'y avoit rien en cela dont Sa Majesté ne dut demeurer satisfaite, puisque c'étoit lui qui s'y confioit le premier de tout ce qui lui restoit, exposant de plus sa personne et ses troupes pour son service et celui de la France, sur la simple foi d'un traité dont l'effet étoit si éloigné; que les services (ju'il rendroit étoient présents et réels; que tout le bien qu'on lui Caisoit n'étoit qu'en espérance, et que, néanmoins, il se soumettoit à tout ce qu'un homme d'honneur pouvoit faire pour

en mériter l'exécution'

Je portai l'affaire si avant qu'étant retourné une seconde fois près du duc Charles à Guémine^, près Coblence, tous les articles publics et secrets du traité que je conclus avec lui furent paraphés de la main de Son Altesse^, jusques au préambule ({u'elle voulut que je dressasse en sa présence et par lequel elle dcvoil commander une armée considérable en Allemagne pour le rétablissement des princes dépossédés, où elle me témoigna désirer que j'eusse un des premiers emplois, outre la créance de la cour. Ensuite de quoi, me trouvant obligé de revenir à la cour, j'y fus accompagné

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