Du PlessiS'Besançon à Sublet des Noyers
Barcelone, le 16 janvier 1641.
Cette lettre sera bien différente de celle que vous doit avoir rendue le sieur de Gachedat, envoyé vers vous par M. d'Espenan : le style de l'autre faisoit connoitre le mauvais étal des alTaires de ce pays, et le contenu de celle-ci vous apprendra que le voyage que j'ai fait ici en poste et le peu de créance que je m'y suis acquis ont tellement rétabli toutes choses que, non seulement le nom françois, odieux auparavant par beaucoup de raisons, y reprend son premier crédit, mais encore que toute la province a résolu, par les juntes particulières, de s'établir en république, sous la protection de France, et, dans demain, la chose passera par los brassos, qui est l'assemblée générale de tous les ordres du principal.
J'ai aussi été assez heureux pour porter ces Messieurs à rendre le roi maître du port, bourg et fort de Cap-de-Quiers pour autant de temps que dureront les troubles de ce pays, et qu'il soit établi et reconnu des étrangers pour république; M. de Bordeaux en prendra possession en y arrivant et y pourra mettre garnison telle qu'il voudra. Je lui envoie les ordres et la dépèche nécessaire de MM. du consistoire pour cet ett'et; je viens présentement de voir des mariniers de Marseille, qui me conlirment que c'est le meilleur port d'Espagne après Carthagène, situé entre Roses et Collioure, seulement à deux lieues du premier, à dix de France, et
très bon pour armées de vaisseaux et galères ; à ce que je puis concevoir, le bourg, qui est cent vingt maisons, ni le fort ne sont pas inexpugnables par art, mais la nature les a rendus tels à peu près par l'âpreté des lieux où ils sont : je le verrai devant qu'il soit peu, ensemble Roses et CoUioure, et vous en rendrai bon compte bientôt après, si ces Messieurs continuent à désirer que j'aille à la cour pour conclure les conditions et obligations de la protection de France, tant de la part de Sa Majesté que de la leur, ensemble pour ajuster les desseins de cette campagne prochaine du côté d'Espagne. Cependant, ils estiment qu'avec le régiment de Sérignan, que M. d'Espenan doit avoir mis à douze cents hommes, et quatre cents chevaux françois qu'il leur a laissés, ils sont assez forts pour arrêter les progrès de l'ennemi et donner temps à Sa Majesté d'agir puissamment en leur faveur ; c'est de quoi j'ai donné avis à M. le maréchal de Schonberg, afin qu'il ne ruine pas inutilement la frontière, et dépêché à même temps à M. de Bordeaux pour le presser de venir, ou à tout le moins, en attendant les galères, d'envoyer sept ou huit bons vaisseaux en ces côtes et prendre à l'avance possession de Cap-de-Quiers.
(Minute. Affaires étrangères, Espagne, supplément, IV.)
24. Mémoire que le sieur du Plessis- Besançon a présenté à Messieurs des deux consistoires.
Barcelone, le 18 janvier 1641.
Sur la résolution que le principat de Catalogne veut prendre de s'ériger en république, formée sous la protection des rois et de la couronne de France, pour se délivrer des oppressions et de la violente domination des ministres d'Espagne et jouir des anciens privilèges par lesquels cette domination est élective de la part des catalans et non successive à ceux de Castille; en suite des premières propositions qui avoient été faites au roi pour cet effet et sur lesquelles il avoit envoyé le sieur du Plessis-Besançon à Barcelone, pour traiter des conditions qui conviennent à un dessein de cette importance ; quoicjue les choses ne soient pas à présent en l'état qu'elles étoient pour lors en regard des communs ennemis, et que, depuis, il se soit fait un traité de hermandad entre la France et le principat de Catalogne, si est-ce que le sieur du Plessis ne doute point que Sa Majesté ne soit toujours en volonté de le recevoir en sa protection et de l'assister de ses armes, tant par mer que par terre, pour faire heureusement réussir une pareille entreprise : si bien qu'eu vertu du pouvoir qu'il en a d'elle,
il ne fera point de ditïiculté de les assurer de sa protection. Et, bien qu'il semble que les affaires aient changé de face par l'entrée des castillans et leurs progrès dans le pays, le sieur du Plessis estime pourtant que les intentions du roi pourront incliner à ce qui suit, sans toutefois en donner une assurance positive, qu'il n'ait reçu les derniers ordres qu'il attend de la cour pour cet effet.
Premièrement, à cause des changements qui arrivent souvent en de pareils projets, Sa Majesté désire que le principat s'oblige formellement, et en termes exprès envers elle, de s'établir en république, sous la protection des rois et de la couronne de France, et à persister jusques au bout dans l'exécution de ce dessein, quelques peines et difficultés qui s'y rencontrent, sans qu'il se puisse jamais faire aucun accommodement de la part des catalans avec le roi d'Espagne qui les en empêche, se soumettant à être tenus pour ingrats et parjures s'ils contreviennent à aucune des conditions sous lesquelles Sa Majesté trouvera bon de les prendre en sa protection.
Qu'ils donneront libre entrée et passage dans tous les ports et terres aux vaisseaux, galères et troupes de Sa Majesté, lorsque, pour le bien de ses affaires ou des leurs, elle voudra entreprendre quelque chose contre le roi d'Espagne sur les lieux qui ne seront point du principat de Catalogne ou de la protection de France, leur fournissant à cet effet, en payant, les vivres et autres choses nécessaires, selon l'abondance et commodité du pays, au prix courant; mais, au contraire, que les catalans s'obligeront de ne donner jamais aucun passage aux armes du roi d'Espagne par les terres du principat pour entreprendre sur la France, mais seront tenus de s'y opposer à main armée et de toutes leurs forces.
Que, si Sa Majesté vouloit faire une levée de deux ou trois mille hommes de pied catalans, pour s'en servir dans ses armées, elle pourra le faire toutes fois et quantes que la bienséance ou nécessité de ses affaires le voudra de la sorte, en les payant comme les autres troupes étrangères qui sont à son service, ou de la façon qu'il en sera convenu ci-après.
Que, pour sûreté de ce que dessus et des armes de Sa Majesté, ils remettront entre ses mains la forteresse de Roses et le château de la Trinité après que le roi les aura aidés de ses forces à les prendre, et, cependant, le rendront maitre des ports et tours de Cap-de-Quiers et Salou, pour la retraite assurée de son armée navale : moyennant quoi. Sa Majesté leur promettra, par un article particulier, qu'elle consent que ledit principat demeure quitte et déchargé envers elle de toutes les obligations du traite de sa pro-
tection, en cas qu'elle vint à prétendre autre chose et encore pour le temps seulement et ainsi qu'il sera convenu.
Le sieur du Plessis estime aussi que, moyennant les choses ci -devant mentionnées, le roi leur entretiendra volontiers cinq cents chevaux françois à ses dépens, leur donnant huit mois de solde en argent, les Catalans fournissant le surplus en vivres et fourrages, sans compter la dépense de la diversion qu'elle veut faire en Roussillon et celle de l'armée navale, qui devra demeurer dans les côtes de Catalogne pour le bénéfice et sûreté du principat.
Que, pour ce qui est des vaisseaux et galères que Sa Majesté voudra faire construire dans les ports et côtes de Catalogne, il lui sera aussi permis de se servir des bois qui- sont dans le pays, en les payant aux propriétaires à prix raisonnable et de gré à gré.
Il sera donc de la prudence de MM. les ministres du principat de répondre présentement au sieur du Plessis sur le contenu de ce mémoire, afin que Sa Majesté, bien informée de leurs intentions, puisse promptement faire valoir celles qu'elle a pour la liberté des Catalans, avantage de leurs affaires, convenances du bien public et repos général de la chrétienté.
(Minute. Affaires étrangères, Espagne, supplément, IV.)