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Observations et avis nécessaires touchant la Catalogne

Mars 1645*.

Humeur des Catalans.

Ils aiment et craignent extrêmement la justice, portant grand respect à ceux qui l'administrent et ne trouvant à redire à quoi que l'on puisse faire par cette voie, ce qui n'est pas un petit avantage pour ceux qui gouvernent, bien que, d'ailleurs, leurs constitutions et privilèges semblent traverser toute sorte de châtiment et qu'ils y soient tellement attachés qu'il n'y a point d'extrémité ni de violence qu'ils n'entreprennent pour les conserver. Et, quoiqu'en elTet ils ne soient pas plus gens de bien que les autres nations catholiques, si est-ce qu'en apparence ils sont grands amateurs des cérémonies de la religion, d'où vient que les ecclésiastiques et les moines ont beaucoup de crédit parmi eux pour faire du bien ou du mal.

Ils sont naturellement envieux les uns des autres, fort intéressés et jaloux de leurs femmes, de sorte qu'il n'y a point de quartier avec eux sur tous ces points et que, pour ce qui est du second, se trouvant foulés par les désordres et les logements excessifs des gens de guerre, ils sont capables, selon les rencontres, de se porter à toutes les extravagances imaginables, sans considérer les malheurs ni les suites qui en peuvent arriver. Néanmoins, pourvu qu'on les prenne avec douceur et qu'on leur fasse connoitre la raison qu'il y a de faire les choses, ils s'y accommodent facilement, ainsi (ju'il paroît en ce que, depuis quatre mois et plus, ils nourrissent les troupes dans les quartiers, sur la seule assurance par écrit que le gouverneur leur a donnée d'en être remboursés.

Ils sont, d'autre côté, fort lents et paresseux en toutes leurs affaires, se contentant de faire travailler de leurs terres ce qu'il leur en faut pour vivre seulement, sans se soucier autrement du cuninuM'ce que dans leur voisinage. En matière de grandes choses, ils sont très diflicilos à ébranler, soii pour aller au mal, soit pour en revenir, parce qu'elles sont ménagées par les plus habiles, ainsi qu'il a paru dans ces dernières occasions, nonobstant les grands progrès des ennemis. Mais aussi sont- ils très capables d'une émotion subite dans les occasions particulières, lesquelles

l. Du Plessis-Besanron adressa ce inémoiro à Ma/ariii par une lettre en date du G mars 1645.

ilÉMOIRES DE DU PLESSIS-BESANÇON. 193

il faut éviter autant qu'il est possible, pour la conséquence des suites que peut produire un seul mauvais exemple.

A parler en général, ils sont quasi tous ignorants et peu capables des affaires du monde, et, si entre ceux qui ont de l'étude il s'en trouve quelques-uns qui sachent plus que les autres, leur capacité dégénère plutôt en malice qu'en habileté, ne se rencontrant quasi point de véritable prudence ni de jugement solide en leurs esprits. Étant d'ailleurs à demi républicains et fort curieux de nouvelles, ils sont aussi fort crédules, de sorte qu'un beau parleur peut acquérir beaucoup de crédit parmi eux ou pour exciter les émotions subites ou pour les apaiser. Les vertus morales n'y sont presque d"aucun usage, et, comme ils sont pour la plupart d'un tempérament chaud et sec, ils sont fort adonnés aux femmes et fort vindicatifs, ne laissant aucune méchanceté à faire pour venir à bout de leurs désirs et de leurs vengeances, surtout la noblesse, les gens de lettres et les ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers. Pour ce qui est des peuples et des personnes ordinaires, ce sont d'assez bonnes gens, pourvu qu'on les sache ménager avec douceur. Les principaux vices de ceux-ci sont la fainéantise et l'avarice, voulant profiter de tout et ne rien faire.

Mais, avec tout cela, quoiqu'ils aiment autant l'oisiveté qu'ils appréhendent toute sorte de fatigue, comme ils sont d'une complexion forte et robuste, d'un naturel plein de fougue et d'un courage prompt et ardent lorsqu'ils sont une fois adonnés à la guerre (où le désir du gain et l'utilité de la solde, joints à l'aversion naturelle qu'ils ont contre les castillans, les mènent plus que toute autre considération), il est certain qu'il n'y a pas de plus braves gens au monde, tant à pied qu'à cheval, ni qui fassent plus ponctuellement le service qu'eux. C'est pourquoi il seroit très avantageux pour le roi d'en prendre à sa solde et de s'en servir en Catalogne et ailleurs, tant pour plusieurs raisons d'état et de bonne conduite que pour entretenir et fomenter d'autant mieux leur haine contre les ennemis.

Générale disposition des esprits dans les divers ordres de la province.

Les ecclésiastiques, la noblesse et les principaux du tiers état sont composés de quatre sortes de gens, à savoir :

De bienaffectés confirmés et persévérants, comme sont ceux qui ont eu part au secret des premières émotions, qui étoieut alors dans les charges et dans les emplois ot dont le nombre est assez considérable ;

De malaffectés fermes, dont les inclinations et les volontés ont été de tout temps et sont positivement ennemies, et de ceux-ci, quoi que l'on en publie, il n'y en a pas tant que l'on dit, si ce n'est parmi les prêtres ordinaires et les moines, lesquels il faut considérer comme les agents de toutes les intelligences des ennemis en Catalogne ;

De malcontents ou dégoûtés, soit par l'envie qu'ils portent à ceux qu'on avance dans les bienfaits et dans les charges, soit par ressentiment ou participation des vengeances et oppressions qu'ils prétendent que les haines particulières des familles (ou de ces deux partis appelés nieras et cadella) ont causées dans le pays par ceux qui se sont trouvés dans l'autorité, notamment de l'oppression qui résulte d'un certain nouveau conseil d'état odieux à la plupart des catalans, dont ils ont résolu de demander la suppression et qui a donné sujet à plusieurs de déclamer contre le gouvernement des françois ;

Et la quatrième espèce, de gens timides et indifférents, que les progrès des ennemis et la mauvaise conduite des affaires tient plutôt en échec et retirés qu'aucune volonté sinistre ou aversion contre la France.

Des premiers, on doit attendre toute sorte de constance et do fidélité, tant pour ce qu'ils sont bons d'inclination et de volonté que pour TétrOite liaison de leurs intérêts avec les nôtres.

Des seconds, on peut tout appréhender. Il n'y a point d'avis ni de conseils qu'ils ne donnent aux ennemis, point de pièges qu'ils ne tendent aux olïiciors du roi pour les faire faillir, atin de les rendre odieux et le nom françois aussi, et rien qu'ils ne fassent couvertement, et même assez ouvertement à l'égard des prêtres et religieux, pour desservir notre conduite et nos affaires; faisant valoir la puissance du parti contraire, multipliant nos pertes et tâchant d'anéantir et faire jiasser pour fables tout ce qui nous peut être avantageux, supposant et insinuant i)ar toutes voies que la France ne i)eut et ne veut point garder la Catalogne et qu'il y a déjà des traités faits à Miinster pour cela. Lequel point, étant fort chatouilleux et délicat, a fait de très dangereuses impressions parmi les foibles et beaucoup refroidi cette première ardeur des peuples.

Pour ce qui est de la troisième et quatrième espèce, il n'y a pas grande chose à craindre, si ce n'est dans l'occasion de quelque soulèvement ou perte de bataille en Catalogne, les ennemis se trouvant proches et puissants pour donner terreur à Barcelone qui est le tout en ce pays, et nous foibles et les secours éloignés pour

nous y opposer; auquel cas il seroit à craindre que le peuple même qui a été jusques ici le principal frein des malaffectés ne changeât de volonté pour nous.

Remèdes.

Pour conserver et satisfaire les premiers, il faut les maintenir dans les charges et dans l'autorité (pourvu qu'ils ne soient pas de ceux qui sont dans la haine publique), leur faire du bien, soit en propriété ou par usufruit et pension seulement, selon la nature des choses, les services et la qualité des personnes, et se gouverner de sorte avec eux qu'ils aient sujet d'en espérer encore davantage, les bienfaits présents n'étant pas si puissants que ceux de l'avenir pour assouvir Tavidité des hommes, d'autant que les premiers sont limités par la connoissance et que les autres conviennent mieux à leur ambition, tant à cause que cette passion a son objet hors d'elle-même, que pour être indéterminée.

Quant aux seconds, notamment ceux que le consentement général et tous les signes extérieurs confirment pour ce qu'ils sont, comme il n'y a rien qui les puisse gagner, il se faut bien garder de leur faire du bien, d'autant qu'outre la puissance et la commodité que cela leur donne de mal faire ils en deviennent aussi plus insolents et plus propres à faire valoir leurs perfidies, attribuant plutôt les avantages qu'ils reçoivent à la nécessité qu'on a d'eux ou à la crainte ou foiblesse des ministres qu'à leur bonté ou au dessein de les ramener par les douces voies, joint que c'est un désespoir pour les bons et un appât ou raison aux indifférents pour devenir méchants, voyant que c'est le chemin de la fortune. Ainsi, ne pouvant pas venir à bout de cette sorte de gens, il se faut contenter de les rendre inutiles et de les réprimer : à quoi rien ne peut si utilement servir que les exemples de justice, et, pour cet effet, il n'y a soin ni diligence qu'on ne doive apporter pour en convaincre et châtier sévèrement quelques-uns, soit en les punissant corporellement, soit en les bannissant et transplantant du côté de France, parce qu'il n'y a que le temps et la crainte des supplices qui puissent déraciner leurs mauvaises habitudes. Mais, nonobstant tout ce que dessus, on a pratiqué jusques ici des maximes toutes contraires en Catalogne, desquelles on s'est aussi fort mal trouvé.

Pour ce qui est des malcontents, que le ressentiment des injure.^ en la personne de leurs proches, le mépris de la leur et l'émulation des bienfaits conférés aux autres, plutôt qu'une volonté déterminée au mal peuvent avoir aliénés, il est certain que, leur

donnant, par toutes les voies possibles à la bonne conduite et à la justice d'un gouvernement équitable, de quoi voir clairement que c'est la raison et le bien public qui servent de motifs aux actions du prince et de ses ministres, et tâchant toujours d'en gagner quelqu'un des meilleurs et des plus accrédités d'entre eux, on peut quasi s'assurer qu'il ne sera pas difficile de les ramener au bon chemin et tous les indilVérents à leur exemple. A quoi de petits bienfaits, pour les étendre à un plus grand nombre de personnes, l'emploi des charges militaires dans les nouvelles levées et la bonne distribution des bénéfices et des titres d'aumôniers et de prédicateurs de Leurs Majestés à l'égard des ecclésiastiques joints à l'établissement des juges de Bref, pour contenir et châtier ceux de cet ordre, seront des moyens très utiles et, par dessus tout, les bons succès et la puissance des armes du roi dans le pays; ouvrant le chemin de la cour aux catalans par la nécessité d'y aller prétendre et impétrer les grâces qui seront de considération, afin de leur en faire conuoître la douceur et la magnificence, et porter leurs plaintes légitimes aux ministres supérieurs pour tenir ceux de deçà dans les bornes de la bienséance et du devoir, mais en observant toujours néanm.oins, en choses de conséquence, de no résoudre rien sans leur témoignage, afin de les maintenir dans la juste autorité qui est nécessaire aux subalternes en un pays si éloigné du siège de la monarchie.

Des peuples.

Il n'y a pas grande division ou distinction à faire pour ce regard. La dilVérence de leurs affections se rencontre plutôt en la situation des lieux que dans les personnes, excepté (juelques-uns mais en petit nombre, (jui se trouvent attachés aux intérêts des adhérents et partisans d'Espagne, comme dans la Cerdagne et plusieurs aux environs de Vic^, Manrese'', Solsonne^ et Empourdan-"', à cause du voisinage de Roses et des malatî'ectés de plus haute condition qu'il y a partout ces (juartiers-là plus que d'aucun autre, et notamment l'évéque de Vie. Mais, avec tout cela, moyennant qu'on ne

I. .fuf^os erclésiasli(|Uos noininps |»ar brof papal. Le pape Imiocnnl X, l)arlisan de l'Espapno, néait alors, de parti |>ris, toutes sortes de dillicullés à la l'^auri^ dans les ([ueslions relalives au cNM'^e calalan et refusait d'instituer les ju^es de Bref.

'2. Vieil ou Vie d'Osona, ville de Calaloj;ne, sie^^e d'un év«'^( lie.

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