Du PlessiS' Besançon à Mazarin
Bascara près Gérone, le 9 avril 1645.
M. le comte d'Harcourt s'étoit disposé à partir de Barcelone dès le 5 pour se rendre le 8 à Cervère ; mais Timpossibilité d'y pouvoir pour encore faire subsister la cavalerie et l'armée de M. de Saint-Aunais qu'il a envoyée de ce cùlé-là, avec ordre d'en loger une partie au camp de Tarragone, et le reste dans le Panades, jointe au retardement des ennemis pour la campagne, a été cause qu'il a pris résolution de faire un tour au camp de Roses, estimant que sa présence pourroit beaucoup servir à l'avancement de ce dessein, et que son voyage ne porteroit aucun préjudice au reste des affaires puisqu'il n'y employoit que six jours en tout. Nous en sommes donc partis ce matin, et voici le véritable état de ce siège.
Tout le camp est retranché contre les insultes de la cavalerie, l'ouverture de la tranchée faite et la redoute qui la doit soutenir, ensemble une batterie de trois pièces pour servir contre les sorties; mais les vents du nord sont si violents et si continus qu'il n'est quasi pas possible d'avancer les travaux, et ce n'est pas sans péril de relâcher que nos galères et vaisseaux peuvent demeurer dans le golfe.
Le dessein de M. du Plessis-Praslin est d'attaquer la place par les deux bastions qui sont les plus proches de la mer, en la partie opposite au château de la Trinité, parce qu'il n'y a qu'une petite
pièce entre deux, que je crois plutôt un simple redan qu'un ravelin, élevé dans la contrescarpe sur le milieu de la courtine, auquel même il ne paroît point de fossé. Partout ailleurs, il y a d'assez grands dehors, encore qu'ils ne semblent pas tous achevés, outre que le terrain se montre assez favorable de ce côté-là pour la continuation de cette attaque, à mesure qu'on approche de la place.
Sans doute que, pour dépêcher cette besogne, il seroit à désirer qu'on en fît une autre du côté dudit château de la Trinité ; mais il faudroit l'avoir pris auparavant, afin de n'en être pas vu par derrière; aussi est-ce à quoi mondit sieur du Plessis a dessein de travailler. Mais, comme la communication de quinze cents ou deux mille hommes qu'il faut détacher pour cette action seroit fort incertaine par mer avec le reste et très difficile par terre, il semble qu'il doute de n'être pas assez fort pour exécuter bien vigoureusement ces deux choses tout à la fois, quoiqu'il reconnoisse que la dernière lui soit entièrement utile, tant pour s'opposer avec succès aux petits secours qui se pourroient jeter par terre dans la place après avoir débarqué par surprise en certaines petites plages qui sont entre Gap-de-Quiers et Roses, ainsi que le chevalier Garnier l'appréhende, que pour diminuer l'étendue de la côte par où les ennemis voudroient lui en donner, en s'y échouant à barque perdue, et procurer à nos vaisseaux un mouillage non seulement plus sur, mais plus commode pour serrer ladite place de plus près ; mais, comme lesdits secours ne peuvent venir que de loin, et foibles à l'égard de nos forces de mer, je ne crois pas qu'il soit difficile de les empêcher; et, pour ce qui est d'un secours général, les avis que l'on reçoit d'Espagne sur ce sujet ne nous obligent pas de le craindre avant la fin de mai.
Quant aux forces que peut avoir présentement mondit sieur du Plessis et à celles des ennemis dans Roses, on croit pour les premières que, non compris les régiments de Gaderousse, de Saintonge et de Poitou, quarante-cinq mousquetaires de la compagnie de la reine et les gendarmes et chevaux-légers de M. le duc d'Anjou, qui n'ont pas encore joint, il peut bien avoir sept mille hommes de pied et sept cents chevaux effectifs, sans les officiers; et, pour les autres, qu'il n'y a pas plus de douze à treize cents fantassins et deux cents bons mousquetaires dans la place, laquelle, selon le jugement que font avec moi plusieurs personnes inlelligentes, est assez au-dessous de la réputation qu'elle a d'être si bonne, ôté les avantages de sa situation et de la mer, de façon qu'à supposer les choses égales, tant à l'égard de la valeur des
hommes que de l'art, une armée de neuf à dix mille hommes eflectifs en peut venir à bout dans un mois ou cinq semaines de tranchée ouverte pour le plus, mais aussi n'en faut pas moins et supposer que le chapitre des accidents ne soit pas contraire.
La dépêche d'Espagne à don André Gantelme, prise par un de nos partis entre Prague et Lerida, que M. le comte d'ilarcourt envoie à Votre Éminence, vous fera connoitre le mauvais état des forces, des projets et de la santé de Sa Majesté catholique, et nous donne lieu d'espérer que mondit sieur le comte pourra faire aussi
quelque chose de son côté Il n'y a maintenant plus rien à
venir des troupes destinées pour mondit sieur le comte que le régiment d'Alais et quelques recrues de cavalerie. Quand tout y sera, nous aurons bien treize à quatorze mille hommes de pied et près de deux mille sept cents ou deux mille huit cents chevaux de toutes nations avec les oflîciers. Mais, pour ce qui regarde l'infanterie, il est certain que le quart de ce qui est venu est si mal armé qu'il se peut quasi dire sans armes, outre que ce sont d'ailleurs d'assez mauvaises gens fort nouveaux et fort misérables; comme je ne dois rien cacher à Votre Éminence, je lui mande tout. Suivant le dessein que fait M. le comte d'Harcourt, il sera le 16 du courant à Gervère, et j'espère qu'il ne laissera pas longtemps les ennemis dans Agramunt.
Pour ce qui est des alfaires de la province et de la disposition des esprits, j'ose vous assurer que l'arrivée de mondit sieur le comte et des troupes y ont produit de très favorables etfets dans tous les ordres, surtout quand ils ont vu que l'action de Roses ne diminuoit en rien les forces nécessaires pour la sûreté de l'autre frontière. C'est véritablement ici un coup d'état digne de la grandeur du roi, de la réputation de ses armes et de votre prudence. Mais aussi importe- t-il beaucoup de ne pas manquer cette place, dont la prise est un des meilleurs atlermissements qu'on puisse donner aux affaires de Leurs Majestés en Catalogne, et dont le manquement pourroit aussi causer de très grands changements.
M. le comte d'ilarcourt m'a témoigné désirer que j'aille demeurer (jnelcjnes jours auprès de lui à l'armée pour assister à l'établissement de la campagne, en suite de (juoi je dois revenir par ses ordres à Barcelone. J'en reçois toutes les manjues qui sont à désirer de l'honneur de sa confiance, et, certes, il ne se peut rien ajouter à l'agrément et à la bonté de sa conduite; si madame sa femme étoit à Barcelone en son absence i)Our achever de convertir les dames catalanes, qui sont pour la })lupart espagnoles, et
qui ont beaucoup de pouvoir sur les hommes, il ne resteroit plus rien à désirer pour l'accomplissement de cet ouvrage dont la gloire vous est due.
(Original. Affaires étrangères, Espagne, XXVI, 76.)