Onofre AkuHo, dôpulp de la province de Catalogne
de sa maîtresse, fut bien aise de se souvenir de cette obligation ; il voulut croire qu'il pouvoit entrer avec honneur en de nouveaux intérêts, et, pour dire tout, il jouit, il devint perfide. 11 confirma plusieurs fois la perfidie : après cela, il ne fut plus question que de servir utilement dans le parti d'Hippolyte d'Aragon; c'est ainsi qu'on appeloit la baronne d'Albi. Elle avoit une lettre du roi catholique pour l'abbé de Galligans, mais elle différoit à la lui rendre jusqu'à ce qu'elle eût gagné Onofre Aguiles pour ce qu'il étoit fort de ses amis, et qu'elle le croyoit plus propre qu'homme du monde à le gagner. Aussi ne fut-elle point trompée dans son opinion, car, à peine lui eut-il donné la lettre qu'il se déclara ouvertement et conféra avec lui, dès la même heure, des moyens de faire réussir leurs desseins. Cette promptitude à se résoudre sur une affaire si importante que celle-là venoit de l'inclination qu'il avoit toujours eue pour les Espagnols, et je ne vous saurois dire qui reçut plus de joie, ou lui, de l'ouverture qu'on lui fit, ou ceux qui la lui faisoient, du plein consentement qu'il y donna. L'abbé ne manqua pas de répondre à la lettre qu'il avoit reçue, et la baronne d'Albi informa le duc Toralto et quelques autres ministres d'Espagne de l'heureux commencement de cette affaire. Ce fut alors qu'ils voulurent donner quelque forme à leurs projets qui, jusque-là, n'étoient entrés (jue confusément dans leur pensée. A Madrid, les Espagnols avisoient aux moyens de conduire une si grande entreprise. A Barcelone, ces trois personnes que j'ai nommées se donnoieut les mêmes soins, et, après avoir reçu plusieurs avis les uns des autres, ils concertèrent enfin ce qui s'ensuit : que tout le temps qui restoit jusqu'à la campagne prochaine seroit employé pour gagner des créatures au roi d'Espagne; qu'on feroit tenir force argent à don Onofre pour corrompre ceux qui pourroient être corrompus, et pour s'en servir à tout ce qui feroit besoin ; que la baronne d'Albi distribueroit des lettres de pardon à ceux qui en voudroient, et, quand les choses seroient en état d'être exécutées, que l'armée navale viendroit devant Barcelone, (jue cinq ou six mille hommes do l'armée de terre se camperoient proche des murailles et feroient semblant d'assiéger; que, là-dessus, l'abbé de Galligans feroit assembler le conseil général où, par une longue harangue, il exhorteroit les catalans à s'accommoder avec le roi d'Es[)agne, qu'il se chargeoit de faire réussir l'accommodement à l'avantage de la province, et, si le conseil ne vouloit se résoudre en ce parti, qu'alors il sortiroit à la ville, et, se promenant à la tète du clergé, dont il disposoit presque
absolument, il seroit le premier à crier liberté, pacte avec Espagne; qu'à ces cris, tous les factieux prendroient les armes, romproient les prisons, se saisiroient de la Tersane, qui est une manière d arsenal qui regarde la mer, pour en tirer les prisonniers espagnols qu'on y tenoit ; qu'au même temps les soldats de l'armée de mer se débarqueroient et feroient leurs efforts du côté de la marine où ils seroient attendus par leurs partisans, tandis que ceux de terre donneroient d'un autre côté, où ils seroient aussi favorisés. Cette résolution prise, ils commencèrent à faire leurs pratiques, non pas tout ouvertement, mais s'acquérant des amis et s'en assurant, décriant les affaires de France, et prévoyant bien, disoient-ils avec douleur, que bientôt le roi d'Espagne alloit recouvrer la Catalogne.
Insensiblement, chacun se plaignoit de l'état présent, et il y avoit force gens qui condamnoient les premiers auteurs de la liberté que les catalans s'étoient procurée. Les discours se faisoient d'autant plus librement qu'il n'y avoit plus de vice-roi dans la province, le maréchal de la Motte ayant été rappelé. Durant ce désordre et cette confusion, on eut avis que le comte d'Harcourt venoit commander en Catalogne et amenoit force troupes; cela suspendit tous les esprits. Les plus passionnés pour l'Espagne voulurent attendre l'effet de ce changement, et ils se repentoient même dès lors d'en avoir tant fait. Les partisans de France, et particulièrement les peuples, furent animés d'une chaleur nouvelle pour nos intérêts. La grande réputation du comte d'Harcourt et sa qualité de prince le firent attendre impatiemment de ceux-ci. Il arriva avec un superbe équipage, que les livrées du roi rendoient encore plus magnifique. Aussi fut-il reçu magnifiquement, et l'on lui fit une aussi belle entrée qu'on eût pu faire au roi même. Pendant le séjour que le viceroi fit à Barcelone, ce furent des dépenses extraordinaires, et il parut avec toute la pompe qu'on sauroit s'imaginer; cela donnoit de l'admiration aux catalans, qui, dans ce grand appareil et les grands préparatifs de notre armée, croyoient que nous allions pousser celle d'Espagne jusqu'à Madrid.
Cependant, le comte d'Harcourt, qui n'aimoit pas le maréchal de la Motte, s'informoit de son cousin de Chabot et de quelques autres, quels étoient ses amis et ses ennemis, à dessein de se faire des partisans de ceux-ci et de ruiner insensiblement les autres. Il y a deux cabales dans la Catalogne, qui sont quasi de véritables factions : don Joseph Margarith, gouverneur de la
province, et le chancelier^ sont chefs de l'une, don Joseph d'Ardenne et le régent^ chefs de l'autre. Le premier n'est pas d'une naissance fort illustre ni d'un courage fort résolu, mais d'un esprit intelligent, d'une vigilance incroyable et toujours tendu à découvrir ce qui se fait contre l'intérêt des catalans, au reste puissant dans la députation, puissant dans tous les conseils, et particulièrement parmi les peuples. Don Joseph d'Ardenne est homme de condition, fort brave et fort fier, appuyé de la plupart des gens de guerre et quasi de tous les cavaliers, moins intelligent que l'autre, mais prenant ses conseils du régent, l'homme sans contredit le plus délié de la Catalogne. Le comte d'Harcourt, au lieu d'étouffer les divisions, se déclara ouvertement pour don Joseph d'Ardenne, et, parce moyen, se rendant suspect au gouverneur et à ses amis, se les rendit suspects à lui-même, et se mit en état de n'en recevoir que peu de services considérables. Le gouverneur, toutefois, qui, pour son intérêt et pour celui de la ville, avoit besoin des bonnes grâces du vice-roi, fit tout ce qu'il put pour se les acquérir, et, voyant qu'il n'en pouvoit venir à bout, lui parla un jour avec la franchise que vous allez voir :
« Quand Votre Altesse ne se seroit pas déclarée pour mes enne- « mis, il faudroit que je fusse bien stupide, si je ne m'apercevois pas fl de l'aversion qu'elle a pour ma personne; depuis que j'ai l'hou- « neur d'être en la charge où je suis, je crois n'avoir rien oublié I qui touche le service du roi. De ce cùté-là. Monsieur, je ne « ]:)ense pas que vous puissiez être mal satisfait. Je vois bien que « ma disgrâce vient d'ailleurs. Votre Altesse a su que j'étois des « amis particuliers du maréchal de la Motte, et elle voit qu'en « toutes les rencontres où je le puis servir, je le fais avec joie. Il « est vrai que je serai toujours ferme dans ses intérêts; mais « cela vous devroit donner de l'estime pour moi. Le maréchal « de la Motte m'a fait quasi ce que je suis; si je n'en avuis du « ressentiment, Votre Altesse m'accuseroit d'ingratitude. Il est <r en prison et vous êtes en Catalogne; je ne pense pas que vous « ayez des intérêts si contraires que je ne puisse être de ses « amis sans vous ollcnser. Par ce que j'ai lait puur lui, jugez ce « que vous devez attendre de moi, si vous avez agréable que je « sois votre serviteur. »
Le comte d'Harcourt fut surpris de cette harangue, et, après avoir répondu par certains discours qui ne concluoient rien, il
t. Don Laurcntio de liarutcll, chanoine de lé^ilisc dUrgel. 2. Don Joseph l'onlanellu.
laissa aller l'autre assez mal édifié de la peine qu'il avoit prise. Ceci mit le gouverneur et tous ceux de son parti hors d'espérance de s'accommoder avec le vice -roi, et confirma l'autre cabale dans l'opinion qu'elle avoit de pouvoir toujours s'assurer de sa faveur. Don Joseph d'Ardenne, le régent et quelques autres ne songeoient qu'à la ruine de leurs ennemis, mais la baronne d'Albi et le reste des conjurés furent bien aises de trouver une occasion si favorable aux intérêts du roi catholique. Et, en effet, les brigues et les menées se firent depuis en apparence contre le gouverneur, mais secrètement et avec vérité pour l'Espagne. Environ ce temps-là, le vice-roi se disposoit à partir pour l'armée, ce que les conspirateurs attendoient avec joie ; mais, devant qu'il partît, la même Hippolyte et ses confidents jugèrent à propos de gagner quelque François, par le moyen duquel ils pussent être avertis de toutes choses, et qui pût leur rendre auprès du comte d'Harcourt tous les offices dont ils auroient besoin. Ils jetèrent les yeux sur Chabot comme sur un homme tel qu'ils le pouvoient désirer. G'étoit le bon cousin du vice-roi, ennemi du gouverneur et de toute sa cabale ; il n'étoit point assez intelligent pour démêler ce qui se pratiqueroit contre elle et tout ce qui se feroit pour le roi d'Espagne; de plus, homme vain et léger, dont ils se promettoient de découvrir toutes choses. Ils se servirent de trois moyens pour le gagner, dont le moindre n'en étoit que trop capable. Le premier dépendoit de la baronne d'Albi, qui étoit de lui donner de l'amour; à quoi Onofre Aguiles ne s'opposa point, soit qu'il ne crût pas qu'il y dût avoir de conclusion, soit que, son amour s'étant ralenti par la jouissance, il ne cherchât plus que la facilité d'un plaisir commode, et n'eût point avec elle d'engagement si considérable que la liaison de leurs communs intérêts. Le second fut pratiqué par le même Aguiles avec heureux succès; c'étoit un homme d'une conversation agréable et d'un esprit qui s'insinuoit aisément. Un jour qu'il eut un assez long entretien avec Chabot, il s'étendit sur son mérite et lui dit, entre autres choses, qu'il n'y avoit point de fortune où il ne dût aspirer. L'autre lui répondit d'un ton et d'un air tout pareil à celui du chevalier, si je ne me trompe : « Il est vrai que j'ai « assez de naissance et assez de pratique de la guerre, étant vieil «officier comme je suis, pour espérer quelque chose; mais, « aujourd'hui, le mérite seul ne fait pas la fortune des hommes. « Il faut du crédit, et, ce qui est encore plus dilïicilc à trouver, « beaucoui» do bien pour faire dépense; pour moi, je vous dirai « franchement que je suis sorti d'une maison ruinée. » Et,
là-dessus, il lui conte tous les désordres de sa famille, à commencer depuis les persécutions du chancelier Poyet contre l'amiral Chabot jusqu'à la prison de son père. Aguiles lui dit que chacun connoissoit son crédit, et que, pour de l'argent, un honnête homme n'en manquoit jamais, qu'il étoit le moindre de ses serviteurs, mais qu'il auroit toujours mille pistoles à son service. Homme vivant ne s'est commis avec ceux de ce nom de cette sorte impunément. L'offre faite, l'offre est acceptée, et il fut question à la même heure de fournir de l'argent comptant. Il faut donner cette louange à MM. de Chabot, qu'ils prônent plus que gens du monde ceux qui les obligent. Durant la chaleur de l'obligation, en quelque lieu que se trouvât Saint-Aulaye, il ne parloit (jue de l'esprit, que de l'agrément, que de la générosité d'Onol're Aguiles; Aguiles lui rendoit la pareille, et, dans les différentes intentions d'emprunter de l'argent et de savoir des nouvelles, ils étabhrent une société admirable ; mais le troisième artifice qu'ils emi)loyèrent est trop spirituel et trop bien pris sur la connoissance qu'ils avoient de son humeur chimérique pour être oublié. Ils lui dirent qu'il leur étoit venu une pensée pour son étabUssement, laquelle, à leur avis, n'étoit pas à rejeter. Il leur sembloit qu'il devoit songer au gouvernement de Catalogne ; que, pour eux, ils feroient une brigue si forte contre don Joseph qu'il lui seroit impossible d'y résister, et (ju'alors, se servant du crédit de son cousin et du sien propre, il pourroit s'établir en sa place facilement; qu'à la vérité, il y avoit une chose contraire à ce dessein, c'est que, par les constitutions de Catalogne, il faut que le gouverneur soit catalan, mais que cette difficulté seroit bientôt levée s'il vouloit se faire naturaliser. Chabot approuva fort leur proposition, et les pria d'apporter leurs soins pour la faire réussir ; que, pour lui, il travailleroit du côté de la cour, et qu'il étoit assuré que ses frères remueroient le ciel et la terre pour le servir. Là-dessus, les adieux et les protestations se firent avec chaleur, et Chabot partit pour l'armée, ayant l'àme toute remplie do ce projet. Les autres, bien ravis d'avoir apporté ces précautions dans une affaire si délicate que celle-là, commencent à travailler tout de bon, corrompent les intéressés par argent, gagnent, sous prétexte de générosité, les faux généreux, donnent des lettres de pardon à qucl(jues-uns, réveillent les inclinations dos cavaliers (jui sembloiont être assoupies, et, en un mot, ne laissant rien à tenter pour faire réussir leur entreprise, non contents de faire tant de pratitjues dans Barcelone, ils jettent les yeux sur tous ceux (jui pouvoient avoir (juelque crédit aux envi-
rons de la \ille. Ils gagnèrent le bailli de Mataro, homme factieux et d'une autorité considérable parmi les paysans et les michelets. Celui-ci leur promit d'envoyer insensiblement dans Barcelone cinq cents hommes armés de pistolets et de poignards, et de s'y rendre lui-même quand on le trouveroit à propos pour les fortifier dans l'exécution des choses qu'on entreprendroit. Voilà les termes oia étoient les affaires des conjurés quand ils apprirent de fâcheuses nouvelles pour les desseins qu'ils avoient. Le comte d'Harcourt, qui ne désiroit rien si fortement que de combattre les ennemis, s'étoit avancé jusqu'à la Sègre. Mais, comme ils tenoient Lérida, Balaguer et généralement tous les passages, il étoit comme impossible d'en venir aux mains avec eux, qui étoient séparés par une rivière si grande et si rapide. Ainsi, nous étions quasi hors d'espérance de pouvoir passer et dans une grande appréhension de faire une campagne inutile, quand deux prêtres catalans donnèrent l'invention d'un pont de corde pour les gens de pied, et enseignèrent un gué pour ceux de cheval, difficile toutefois et périlleux. Je ne veux point m'amuser au détail ni du passage ni des combats ; il suffira de dire qu'une partie du régiment de Champagne, ayant passé sur cette machine, défit ce qui venoit d'abord s'opposer à nous; qu'après, notre armée passa aisément; qu'ensuite, elle gagna la bataille de Llorens et mit les troupes d'Espagne dans un désordre si effroyable que, si le comte d'Harcourt, qui manqua de vivres, eut été en état de pousser sa victoire jusqu'au bout, les affaires eussent été peut-être au plus haut point qu'on eût pu désirer par la conséquence de ces coilibats. Ce furent sans doute des actions extraordinaires, et j'ai oui dire à une infinité d'officiers que le comte d'Harcourt, qui a fait tant de grandes choses, n'en a pas fait de plus merveilleuses que celle-là ; mais il n'y eut pas moins de consternation parmi les conjurés que parmi les Espagnols, et, quoique les principaux d'entre eux tâchassent par toute sorte de moyens d'avancer la faction, si est-ce qu'ils étoient mal persuadT'S eux-mêmes, et, ne croyant pas que l'armée de terre put approcher, ils ne croyoient pas aussi que leur dessein pût réussir. Le conseil d'Espagne n'en avoit pas meilleure opinion; néanmoins, pour tenter toutes choses et ne rien néghger de ce qu'on peut attendre de la fortune, l'on donna ordre au général de l'armée navale de mouiller l'ancre devant Barcelone; cola fut exécuté aussitôt, mais le gouverneur de cette ville, qui avoit déjà quehiue soupçon, en prit de nouvelles inquiétudes, redoubla les gardes et donna si bon ordre à tout qu'en vain les conjurés
eussent entrepris quelque chose. Sitôt que le comte d'Harcourt en fut averti, il dépêcha le Plessis-Besançon pour apporter tous ses soins à la conservation de la place et tâcher de découvrir s'il n'y avoit point de conspiration*. L'armée navale, voyant que son séjour étoit inutile, s'en retourna dans ses ports, et, bientôt après, le Plessis à notre camp, sans avoir rien découvert. Tandis que les choses se passoient ainsi. Chabot, qui n'eût jamais pensé que la baronne d'Albi et Onofre Aguiles eussent rien entrepris contre le service du roi, entretenoit un commerce avec eux, mandoit des nouvelles, et de temps en temps empruntoit de l'argent à son créancier. Les choses en allèrent si avant que la dette se montoit environ à trois mille pistoles. Aguiles, qui avoit perdu toute espérance, et à qui, par conséquent, les nouvelles ne servoient de rien, se fàchoit d'avoir trouvé un ami si franc, et ne prêtoit plus que pour avoir commencé de prêter. Le 25 août, si je ne me trompe, l'armée parut encore devant la ville, y demeura quelque temps, et, ne voyant pas plus de facilité cette seconde fois que la première, fut contrainte de s'en retourner. Cependant, les conjurés se trouvoient en des peines extraordinaires, car ils n'étoient point assez puissants d'eux-mêmes pour se rendre maîtres de Barcelone, et ne pouvoient raisonnablement se promettre l'exécution des choses qu'ils avoient concertées avec l'Espagne. Ils furent agités quelques jours de ditïérentes pensées. Ne sachant pas bien à quoi se résoudre, mais voyant qu'on parloit fort de la reddition do Balaguer, ils appréhendèrent plus vivement le retour du comte d'IIarcourt, ce qui leur lit faire une assemblée dos principaux conjurés pour aviser tout de bon à leurs communs intérêts. Ce fut chez Onofre Aguiles, où se trouvèrent la baronne d'Albi, l'abbé de Galligans, l'abbé de Saint-Paul, Amigant, Serra, Ferrer, Sancava. Aguiles avoit déjà reconnu le méchant parti où sa passion l'avoit engagé, et, comme il reprenoit insensiblement son humeur douce et paisible, il n'étoit pas d'avis qu'on se portât à la violence ; il alleguoit que c'étoit une chose ridicule d'attendre l'assistance qu'avoient promise les Espagnols, et, quand on la recevroit tout entière, vu les soins et la vigilance du gouverneur, vu le bon ordre que le comte d'IIarcourt avoit mis,
1. Celte intorvcntion de du Plessis-Besançon est contirmée par La Barde, De rébus gallicis, p. 134-144, et dans un long article inséré dans le supplément de la Gazette de France du V2 avril 1646, n" 36, sous le titre : La descouverte d'une grande conjuration tramée par les Espagnols contre la ville de Barcelone.
vu l'alarme générale de tout le peuple, qu'il seroit absolument impossible de réussir; qu'ainsi, dans la tentative, leur perte étoit assurée, et que, n'entreprenant rien davantage, mille choses les pouvoient conserver; que peut-être la conspiration ne seroit point découverte, puisque les principaux seulement, qui étoient gens d'honneur, en avoient une entière connoissance; que les soupçons qu'en pourroient donner des gens médiocres ne seroient pas éclaircis tout à fait, et, qu'en ce cas-là, on se contenteroit de faire mourir quelque misérable pour l'exemple. Outre ces raisons, Aguiles en avoit une secrète, qui faisoit plus d'impression sur son esprit que les autres : il pensoit qu'étant l'auteur d'un conseil modéré, ce seroit un prétexte à ses amis pour obtenir sa grâce du comte d'Harcourt, si on l'accusoit, mais que, touchant quelque chose, il leur seroit impossible de le sauver.
Son opinion étoit apparemment raisonnable, et dit-on qu'elle alloit être suivie, quand l'abbé de Galligans prit la parole. « C'est « nous flatter, » dit-il, « de croire que nos affaires soient longtemps a cachées; si une conspiration de trois ou quatre personnes se a découvre toujours, quand on y procède trop lentement, pouvons- « nous espérer qu'une faction demeure secrète, où la moitié de la « ville est intéressée ; que si l'on vient à la déclarer, qui pensez- « vous qu'on accuse que nous, qui avons tout fait ? Qui est assez « ridicule après cela pour espérer quelque grâce ? Les consulta- « tions en ces matières-ci ne sont pas moins criminelles que t l'exécution et n'attirent pas moins les derniers supplices. Tous € ceux qui ont réussi en de pareilles occasions ont réussi par la c hardiesse et la violence, et ceux qui se sont ruinés, dont le < nombre est grand, se sont perdus par les voies douces et modé- « rées. j Ce dernier avis emporta le consentement de tout le monde, il fallut même que le pauvre Aguiles fit semblant de l'approuver. La baronne d'Albi, se tournant vers lui avec un sourire, « c'est « mon opinion, » dit-elle assez bas, « qu'on se porte aux plus « grandes extrémités, que même on n'épargne pas mon mari; e quand nous en serons défaits, nous nous marierons nous deux. » La résolution prise, ils conférèrent longtemps sur les moyens qu'ils tiendroient pour exécuter leurs desseins. Ils n'en trouvèrent point d'autres que de faire entrer dans la ville force gens armés, disposer tous leurs amis et envoyer avertir celui qui commandoit l'armée navale de venir le 12 de septembre, auquel temps ils croyoient avoir préparé toutes choses. Leur dessein étoit de livrer aux Espagnols un bastion de la marine et de rompre les prisons, où on avoit mis grand nombre d'officiers pris à la bataille de Llorens,
et tâcher de se rendre maîtres de la Tersane où l'on tenoit les soldats, d'attendre le reste de la fortune, et, si les choses ne succédoient pas, de se sauver comme ils pourroient dans le tumulte. Ils attendirent impatiemment le 12 septembre, mais avec peu de succès, car l'armée navale ne parut point, et, soit que le général fût rebuté d'être venu deux fois inutilement, soit qu'ayant besoin de vivres, comme il a dit, il fût contraint d'en aller chercher dans ses ports, il abandonna l'entreprise et laissa les conjurés sans aucune espérance de secours. Ce fut un si étrange changement parmi eux, que ceux qui portoient plus loin leurs prétentions ne faisoient plus de souhaits que pour éviter le supplice; ils s'obligeoient les uns les autres au secret par les plus grands serments qu'on puisse faire et se promettoient de mourir plutôt mille fois que de s'entr'accuser, si, par malheur, on les découvroit. Leur plus grande peine étoit d'éloigner certains confidents qu'ils comm.ençoient de soupçonner et de petits négociateurs qu'ils avoient employés. Durant ces inquiétudes et ces embarras, le comte d'iiarcourt, à qui Balaguer s'étoit rendu, arriva dans Barcelone, où il reçut tous les témoignages d'honneur que pouvoit attendre un vice-roi conquérant. Les plus coupables furent ceux qui lui firent paroître plus de joie et pour son retour et pour l'heureuse campagne qu'il avoit faite. Tout cela ne l'empêcha pas de s'appliquer à la découverte de la faction, et, pour y parvenir, iiem})loya tous les moyens imaginables; il promettoil impunité, argent, récompense à ceux qui lui en donneroient quelque lumière. Ueureusement, quelqu'un dont je ne sais pas le nom lui défera le bailli de Mataro et l'assura que, de sa capture, on tireroit la connoissance de tout. Il envoie le prendre aussitôt et lo fait conduire dans le palais royal de Barcelone; dès le même jour, on l'examine avec toute la dextérité qu'on sauroit imaginer, mais il fut impossible de le surprendre ni de lui rien faire avouer. Dans ce temps-là, quelques officiers qui étoient en garnison à Mataro parlèrent au comte d'Harcourt en sa faveur; ils disoient (ju'ils n'avoiont point vu un Catalan si passionné pour nos intérêts que lui, qu'en tous les petits démêlés (jui se rencontrent entre les bourgeois et les soldats, il avoit toujours pris le parti des gens de guerre, et qu'il paroissoit haïr les Espagnols autant qu'il favorisoit les François. Ces discours, joints au [)eu de preuves (ju'on avoit contre lui, commencèrent à faire quehjue impression sur l'esprit du comte d'Harcourt, quand il reçut un second avis qui confirnioit le premier. Mais, avec cela, bien loin d'avoir une conviction entière, ou 11 avoit pas même de présomption assez violente pour lui don-
ner la question. On fut contraint d'éplucher toute sa vie, et, après une exacte recherche qu'on en fit, on trouva certains vieux crimes, dont à peine le pauvre malheureux se souvenoit, n étant point préparé là-dessus ou ne pouvant peut-être pas s'en défendre. Il fut condamné à la mort et, après sa condamnation, aussitôt appliqué à la torture. La force des tourments et le peu de ressource qu'il voyoit en ses affaires lui firent tout confesser. 11 chargea don Onofre, comme un des chefs de la faction, et, quand on eut tiré de lui tout ce qu'il savoit, on l'envoya au supplice. Une exécution si prompte étonna tous les conjurés et, plus qu'aucun autre, Amigant. Celui-ci avoit eu beaucoup de confidence avec un cavalier nommé Magarola, dont la fidélité commençoitde lui devenir suspecte. H tâcha, par toutes sortes de moyens, de le faire s'éloigner, mais, n'en pouvant venir à bout, il gagna deux hommes pour l'accuser. L'accusation faite, il alla le trouver lui-même comme son ami, l'avertit de ce qui s'étoit passé contre lui, le conjurant de s'éloigner promptement afin de se garantir, et tous ses amis ensemble. Magarola connut l'artifice d'Amigant, mais, pour lui ôter tout soupçon, il lui promit de pourvoir à leur commune sûreté par la fuite. Au lieu d'exécuter sa promesse, il va trouver le comte d'Harcourt, implore sa miséricorde, et, pour jouir de l'impunité promise, il assure qu'il donnera de grandes lumières de la conspiration, si on lui fait grâce. Il dit tout ce qu'il savoit et accuse Amigant comme un des plus coupables et des plus embarrassés dans l'affaire. On arrête Amigant et, ne voulant rien avouer, on le garde étroitement dans la prison. Cependant, on cherchoit Aguiles avec grand soin, mais il étoit sorti de Barcelone et s'étoit dérobé si secrètement, qu'on ne savoit ni quel chemin il avoit pris ni quel pouvoit être le lieu de sa retraite. Le comte d'Harcourt, sur quelque conjecture et quelques rapports secrets qu'on lui fit, envoya prendre Ferrer et Sancava; il donna le même ordre pour Serra qui s'en etoit fui. Amigant, qu'on avertissoit de tout ceci dans la prison, crut sa perte infaillible s'il vouloit défendre sa vie par les voies de la justice. L'exemple de Magarola lui donnant quelque espérance de salut, il prit résolution de le suivre et proposa de déclarer tous les complices, si on lui vouloit pardonner. Le comte d'Harcourt, à qui la mort d'un coupable n'étoit pas si chère que l'éclaircissement de cette grande conjuration, accorda sa grâce, et, par ce moyen, eut quasi toutes les lumières qu'il pouvoit attendre là-dessus. L'abbé de Saint- Paul, qu'il avoit chargé, fut incontinent saisi et, après certaines formalités qu'on observe à punir les gens d'Église, relégué à Roses.
Cinq ou six autres ecclésiastiques, quelques-uns qu'on ne put pas convaincre tout à fait, et ceux mêmes à qui l'on avoit donné la vie, furent bannis de la Catalogne. Gela fait, toutes choses paroissoiont assez tranquilles pour donner le loisir et l'assurance à don Onofre de se découvrir et, en effet, comme i) crut voir la fin des supplices et qu'on n'inquiétoit ni la baronne d'Albi ni l'abbé de Galligans, avec lesquels il avoit eu plus de confidence, il revint dans la ville et se cacha en certain lieu secret à tout autre qu'à la baronne d'Albi. Elle, qui observoit curieusement ce qu'on disoit dans le monde et particulièrement chez le comte d'Harcourt, sut qu'il promettoit de nouvelles récompenses à ceux qui lui découvriroient Aguiles, et que même on avoit déjà quelque soupçon de sa retraite; elle fut l'avertir aussitôt, le mit dans son carrosse sous sa vertiigade, et le transporta de cette sorte chez les Carmes. Cependant, on continuoit de le chercher, mais inutilement, et l'on n'espéroit quasi plus de le trouver, quand il fut découvert de la manière qui s'ensuit.
Le portier des Carmes avoit ouï dire que le comte d'Harcourt promettoit beaucoup d'argent à ceux qui le livreroient, ce qui l'obligea d'aller trouver un frère qu'il avoit artisan dans Barcelone et vivant avec peine de son travail; il lui dit tju'il avoit un moyen assuré de le rendre riche, qu' Aguiles étoit retiré dans son couvent, et que, s'il en avertissoit le vice-roi, il auroit une récompense capable de l'accommoder pour le reste de ses jours. Celui-ci ne balance point et va sur l'heure même découvrir le criminel. Le comte d'Harcourt, impatient de le faire prendre, alla ouïr la messe aux Carmes, laquelle ayant entendue, il fit lui-même une exacte recherche par tout le couvent; il le trouva dans la chambre du sacristain, commanda de le saisir et de le conduire au palais de Barcelone. Il ne fut pas plus tôt en prison qu'on l'examine ; le lendemain, on le condamne à la mort, on lui donne la question deux jours de suite inutilement, et, quoi qu'on lui fit endurer, il ne dénonça pas un de ses complices. Il alloit mourir dans cette assiette-là, soit opiniâtreté, soit constance, quand un capucin, son propre frère, lui représenta si vivement les alTaires de l'autre monde, qu'il crut ne devoir plus se soucier do ceux qu'il laissoit dans celui-ci. Là, toute sa fermeté s'évanouit, et, après avoir dit et le nombre des conjurés et l'ordre de la conjuration, on le fit exécuter. G'étoit un fort honnête homme, du consentement des François et des Catalans ; il étoit spirituel, généreux et désintéressé, qualités assez rares en toute sorte de lieux, et tout à fait extraordinaires en Catalogne. Les sentiments qu'il avoit jiour la
volupté le rendirent certainement recommandable, mais ils allèrent jusqu'à l'excès, lui firent oublier son devoir et lui coûtèrent la vie. Chabot, saisi d'un généreux dépit d'avoir pris l'argent d'un traître, demanda sa confiscation et fut bien aise de témoigner sa chaleur aux intérêts du roi par une vengeance de cette nature-là. Ce fut une espèce de contestation entre les Catalans, à qui feroit paroître plus la joie : la plus saine partie agissoit sincèrement, les moins zélés avec affectation ; mais, enfin, tout le monde sembloit se réjouir de voir cette grande conspiration si heureusement dissipée. Les corps de la ville firent leurs compliments au comte d'Harcourt, et l'abbé de Galligans, suivi du clergé, lui vint rendre grâces de ce que, par ses soins, on avoit découvert et les auteurs et les complices de la conjuration. — « Oui, » répondit le comte d'Harcourt, « et vous l'un des premiers, M. l'abbé. » — Là-dessus, il commanda aux officiers de ses gardes de s'en saisir et de le conduire à la Tersane. Il fut obéi promptement et l'abbé conduit dans un vaisseau qui l'emmena droit à Salses. Ensuite, la baronne d'Albi fut arrêtée. Son sexe et sa beauté firent les premières impressions pour son salut. Le mérite et les services de don Joseph d'Ardenne achevèrent de l'obtenir : pour tout supplice, elle fut envoyée à Tarragone. Devant que de partir, on lui fit au moins une partie des reproches qu'elle méritoit, à quoi elle répondit : Qu'elle ne croyoit point être infidèle au roi de France ni à sa patrie; qu'elle étoit originaire d'Aragon et, par conséquent, espagnole; qu'elle n'avoit point d'attachement à la Catalogne que par les intérêts de son mari, lesquels elle protestoit n'être pas les siens ; et que, si on la punissoit, il falloit que ce fût comme une ennemie et non comme une infidèle. Le comte d'Harcourt donna ordre qu'elle fût conduite à Tarragone, et Chabot se rendit à Yalls, petite ville où elle devoit passer et où elle fut obligée de coucher. Là, dit-on, ils ménagèrent les derniers moments qu'ils pouvoient se voir à leur aise, et quelque chose de plus que se dire adieu. Le lendemain, il la fut conduire jusques auprès de Tarragone avec toute la cavalerie et l'infanterie qu'il put ramasser dans ces quartiers. Le gouverneur de Tarragone fit sortir aussi presque toute la garnison, et il y eut trêve pour un peu de temps, qu'Hippolyte employa à prendre congé des François. Elle leur fit mille civilités, leur dit qu'il n'y avoit point de nation au monde qui valût la nôtre, qu'elle nous estimeroit toujours infiniment, mais qu'il lui étoit impossible de nous aimer, faisant la guerre, comme nous faisions, à son prince. Les compliments achevés, elle s'en alla avec le gouverneur de Tarragone, et Chabot retourna dans ses quartiers. Voilà quelle fut la
fin de cette grande conjuration, qui n'a produit que des supplices aux Catalans et de la confusion aux Espagnols. Un événement si heureux est dû sans doute aux soins de nos ministres, à ceux du comte d'IIarcourt, à sa bonne fortune et à sa vigueur. Et qui considérera qu'avec la seule compagnie de ses gardes, au milieu d'un grand peuple mal affectionné, ou du moins suspect, il a fait mourir des chefs de faction et en a fait chasser d'autres, avouera qu'il avoit besoin de beaucoup de hardiesse, mais qu'il ne lui falloit pas moins do bonheur.
(Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, 3852.)