Balaguer
2. Ce récit n'est pas dû à la plume de du Piessis-Besançon. Il doit être attribué sans doute à quelque personne de l'entourage du comte d'Harcourt qui paraît avoir connu fort exactement les faits. Nous avons cru utile de le publier ici à cause de l'intérêt qu'il présente et du rôle qu'on y fait jouer à du Piessis-Besançon. Cette conjuration occupa les autorités françaises en Catalogne pendant tout l'automne et l'hiver de 1645 à 1646. Ce fut seulement par une lettre du 24 mars 1646 que le comte d'Harcourt annonça à Mazarin le châtiment des coupables.
que nous eûmes au siège de Tarragone, les ennemis, qui jusque-là n'avoient songé qu'à conserver l'Aragon, conçurent de grands desseins sur la Catalogne, et se résolurent de faire tous leurs efforts pour en chasser les François. Leur armée étoit et victorieuse et beaucoup plus forte que la nôtre, les peuples dans une assez grande consternation, nos partisans, excepté quelques particuliers, tous refroidis, et ceux d'Espagne, qui avoient attendu longtemps une pareille occasion, disposés à faire toutes choses pour son avantage. Dans cette conjoncture, le conseil d'Espagne ne trouva rien de plus important que de faire une faction dans Barcelone, laquelle, se trouvant puissante dans peu de temps, pourroit, avec l'assistance de quelques troupes et le secours de l'armée navale, remettre la ville entre les mains de leur roi.
Le duc Toralto, gouverneur de Tarragone, qui, pour être de la province, avoit et plus d'intelligence et plus de commerce avec les catalans, eut ordre d'y faire autant de pratiques qu'il pourroit, et d'y jeter le fondement de cette faction qu'on y vouloit entretenir. Ce duc, connoissant l'esprit remuant de la baronne d'Albi, son crédit dans Barcelone et l'inclination qu'elle avoit pour le roi d'Espagne, crut ne pouvoir pas mieux s'adresser qu'à elle, ni mieux confier le secret d'une affaire si importante que celle-là.
Cette femme est originaire d'Aragon, mariée au baron d'Albi, homme de condition en Catalogne ; la différence d'intérêts et la diversité d'humeurs, la méchante mine de l'un et la trop grande galanterie de l'autre font que le mari hait sa femme et les Espagnols, et que la femme n'a rien de plus en horreur que son mari et les François. La baronne d'Albi a des qualités extraordinaires, autant de beauté que femme de sa nation et de l'esprit davantage; outre les agréments de son sexe, elle a toute la hardiesse du nôtre, de l'intelligence et de la dextérité. Au reste, voluptueuse illustre, non seulement par les charmes de la volupté, mais pour mépriser la retenue et la régularité de celles qu'on appelle honnêtes femmes, de sorte que le même esprit qui lui fait haïr les opinions communes fait qu'elle ne trouve rien à dire ni à un adultère ni à une conspiration. Cette femme, telle que je la dépeins, fut choisie pour avoir le secret de l'affaire et pour négocier toutes choses comme elle trouveroit à propos. Les deux points essentiels dont ils demeurèrent d'accord, le duc Toralto et elle, furent de gagner l'abbé de Galligans*, député ecclésiastique
l. Fra don Gispert Amal y Desboch, abbé de Galligans.
et quasi absolu dans le clergé, et de faire en sorte qu'Onofre Aguiles^ voulût devenir trésorier du roi d'Espagne, toucher son argent et le distribuer aux personnes utiles, selon l'ordre qu'il recevroit de la baronne d'Albi. Onofre Aguiles n'étoit pas né gentilhomme, mais un vice-roi d'Espagne l'avoit anobh ; il étoit extrêmement riche, fort obhgeant et fort secret, de sorte qu'il ne pouvoit être soupçonné de personne, quand on eût su même qu'il donnoit de l'argent aux particuUers. Ce fut le premier que la baronne d'Albi voulut gagner, ce qu'elle fit à la fin de la façon qui s'ensuit : Onofre Aguiles avoit quelque légère passion pour elle, mais, comme elle n'avoit pas eu jusque-là grande complaisance pour lui, il se contentoit de la traiter comme une personne qui mérite d'être aimée, et dont on n'espère pas ce qui donne les attachements plus particuliers. Elle, qui ne songeoit qu'à le gagner tout à fait, prévint ses civilités à la première rencontre, et attira bientôt les siennes. Cette première douceur lui fut infiniment sensible; il parle d'amour, elle l'écoute; il lui fait de grandes protestations, elle les reçoit; il devient le plus passionné homme du monde, et elle paroît fort touchée. Un jour, il se résolut de ne languir pas davantage, et, avec les transports ordinaires des personnes passionnées, il demande à jouir. La baronne d'Albi, qui ne désiroit autre chose que de le voir réduit en cet état-là, répondit qu'elle étoit prête de le contenter, mais que ce seroit à certaines conditions, justes toutefois, et même honorables pour lui. Là-dessus, il promet toutes choses et demande seulement ce que ce peut être ; elle lui dit que le roi d'Espagne avoit dessein de faire une faction dans Barcelone, qu'il lui avoit fait l'honneur de lui en confier le secret, et qu'il étoit choisi pour être distributeur de son argent; que, s'il vouloit servir son prince (disoit-elle), avec plaisir elle consentiroit à tout, sinon, qu'il n'auroit jamais d'elle que du mépris. Onofre Aguiles, homme d'un naturel fort doux et très éloigné des violences qu'il prévoyoit infaillibles, demeura tout interdit à cette proposition. Il lui représente que ce seroit trahir sa patrie et faire une infidélité horrible au roi de France, qui étoit devenu légitime maître des catalans. Il la prie de le dispenser d'une action si noire, mais elle est toujours ferme en sa résolution, lui reproche sa foiblesse et sa méconnoissance, ne jouissant des privilèges dos geuLilshommos, comme il faisoit, que i)ar la grâce qu'il avoit reçue du roi d'Espagne. Lui, qui se senLoit touché au discours