Voyez tome XI, p. 371 et note
â92 MONSIEUR LE GRAND PRÉTEND AUTORITÉ [1715]
Une autre affaire se présenta à juger au conseil de régence, parce que M. le duc d'Orléans ne sut pas imposer et ordonner que les choses demeureroient sur le même pied qu'elles avoient été sous le feu Roi et sous ses derniers prédécesseurs. Nous étions encore à Versailles après la mort du Roi, que Beringhen, premier écuyer, me dit que Monsieur le Grand vouloit prétendre toute la dépouille de la petite écurie, et toute supériorité de sa charge sur la sienne. J'en fus d'autant plus surpris que le comte d'Harcourt et Monsieur le Grand, son fils, d'une part, et les deux Beringhens, père et fils, d'autre part, avoient passé leur vie et toute celle du feu Roi dans ces deux charges, sans prétention d'une part, sans dépendance de l'autre, nonobstant toute la supériorité personnelle et tout ' le crédit constant des deux grands écuyers, dont le dernier n'avoit qu'à ouvrir la bouche pour obtenir sur-lechamp du Roi tout ce qui lui plaisoit. Je n'ai point su qui mit cela si tard dans la tête de Monsieur le Grand, mais il l'entreprit tout d'un coup, et en fit une affaire majeure, de l'instruction et du rapport de laquelle au conseil de régence M. de Torcy fut chargé par M. le duc d'Orléans. 11 se donna des mémoires de part et d'autre, et cette affaire partagea toute la cour. Le rare fut que ceux qui en dévoient être juges prirent l'épouvante. Ils mouroient de peur de ce reste inanimé de la maison de Lorraine, surtout ils redoutoient Monsieur le Grand, que le superbe état qu'il avoit tenu toute sa vie, son crédit prodigieux et constant auprès du Roi, les manières si supérieures auxquelles il avoit accoutumé tout le monde, rendoient très-autorisé.
C'étoit un homme sans aucun autre esprit qu'un long usage de la cour et du plus grand monde, gâté par sa faveur et par la sottise du monde, très-bon homme, trèsnoble, très-désintéressé, fort poli avec discernement, encore plus haut, et le dernier de sa maison qui ait porté jusque [à] la fin de sa vie la grandeur dans toutes ses prétentions, qu'on lui passoit à la faveur de sa maison toujours ouverte, avec le plus grand jeu et la plus grande
chère soir et matin; fort brutal, et alors sans ménagement en face, même aux femmes, quand il s'y mettoit, et d'une gourmandise singulière. Son âge et sa goutte presque continuelle Tavoient affranchi de tout devoir; mais en aucun temps il n'avoît fait sa cour qu'au Roi, à la vérité avec la plus grande bassesse, et des flatteries dont l'excès et la fadeur faisoient mal au cœur. Jamais il n'avoit mis le pied chez aucun ministre, conservoit avec eux toute sa grandeur, en étoit craint et ménagé, et ne se contraignoit pour personne. C'étoit donc un homme qui, sur ce qu'il s'étoit une fois mis en tête, qu'on craignoit de choquer *.
D'autre part Beringhen, premier écuyer, étoit aimé, estimé, considéré de tout temps, et avoit beaucoup d'amis. Il n'avoit d'existence que par sa charge, que Monsieur le Grand prétendoit nettement mettre au niveau de celle du premier écuyer de la grande écurie, qui la commande sous lui, qui lui est soumis et subordonné en tout, et qui n'est proprement qu'un écuyer renforcé. Les juges avoient donc peine à réduire Beringhen à ce néant si distant d'une des plus belles charges de la cour, que son père et lui avoient exercée to\ile leur vie.
Dans cet embarras chacun des juges eût fort désiré ne l'être point,, mais l'affaire étoit engagée. Ils imaginèrent de s'en tirer en proposant à M. le duc d'Orléans de renvoyer le jugement à la majorité du Roi. Le Régent goûta cet expédient, et sans rien déclarer, tira de longue*. Monsieur le Grand, qui par ce délai perdoit de fait, puisque les choses demeuroient comme elles étoient, se mit à usurper tout sur le service de la petite écurie. Tous les jours c'étoient les voies de fait. Les écuyers, les pages, les valets de pied étoient aux prises jusque dans la cour et dans les antichambres du Roi. C'étoient des mains-mises* conti-