MONSIEUR LE GRAND FRÉTEND AUTORITÉ
nuelles; chaque écurie ne s'y présent oit qu'en force, prêtes toutes deux à s'entr'égorger. Le premier écuyer contenoit ses gens et se plaignoit, et crioit de toute sa force ; le grand écuyer avouoit les siens tout haut, et ne se cachoit pas d'usurper à force ouverte tout ce qu'il prétendoit, en sorte que cela pouvoit aller bien loin entre les écuyers et les pages des deux parties, dans des occasions journelles d'un service continuel impossible à éviter, et une indécence et un manque de respect au Roi extrême.
Ce désordre me toucha. J'en parlai au Régent, et je lui remontrai combien il y alloit du sien à le souffrir ; qu'à la fin il arriveroit quelque catastrophe peut-être sous les yeux du Roi ; qu'il verroit la cour se partialiser, et les choses très-aisément à un point qu'il y seroit fort empêché, et auroit àse bien repentir de sa tolérance. J'ajoutai qu'il étoit honteux aux membres de la régence de montrer une telle timidité, qui les feroit mépriser de tout le monde ; que j'étois celui de tous qui avois le plus d'intérêt à ne point juger ce procès, parce que de quelque côté que je décidasse, je ne manquerois pas d'être blâmé : si en faveur du premier écuyer, on diroit que c'est parce que mon père l'avoit été ; qu'il n'étoit pas en moi de n'être pas contre la maison de Lorraine en quoi que ce pût être, et que sur Monsieur le Grand en particulier, dont le père avoit volé sa charge au mien, et après les démêlés publics que lui et moi avions eus ensemble, et qui plus d'une fois avoient été jusqu'au feu Roi, je n'étois pas homme à les oublier. Si, au contraire, j'étois pour Monsieur le Grand, je pouvois m'attendre qu'on diroit qu'une passion cédoit à une autre, et les anciennes querelles aux nouvelles ; que le premier écuyer étoit l'ami intime du premier président; que M"* de Beringhen, comme il étoit vrai, s'étoil répandue contre moi sans mesure; que c'étoit souvent chez elle où le premier président avoit tenu ses conseils dans l'affaire du bonnet, et les y tenoit encore contre nos poursuites ; qu'en ces circonstances on pouvoit bien s'attendre de quel avis je serois, et avec quel plaisir je saisi-
rois Toccasion d'anéantir la charge de Vami intime du premier président, et de me venger de M"* de Beringhen. La chose étoit ainsi, et je ne disois que trop vrai. Le Régent sentit le poids de Tindécence et les suites des mains-mises, et de ce moment, se résolut à juger incessamment. L'afifaire est courte et curieuse, et mérite bien d'être exposée ici.
Monsieur le Grand produisoit ses provisions de grand écuyer de France, qui lui donnoient égale et entière autorité sur la grande et sur la petite écurie, et sur tous leurs officiers. Il y prouvoit qu'à son égard il n'y avoit ni distinction ni dififérence entre les deux premiers écuyers de la grande et de la petite écurie ; que le titre de premier écuyer du Roi n'est qu'un nom, qu'un usage sans fondement a établi, et que son unique titre est celui de premier écuyer de la petite écurie du Roi, comme le titre de l'autre est de premier écuyer de la grande écurie du Roi, lequel est demeuré jusqu'alors dans son entière dépendance en tout et pour tout. Il ajoutoit qu'encore que tous les carrosses et tous les attelages du Roi soient de sa petite écurie, c'étoit de tout temps, sans interruption jusqu'alors, au grand écuyer seul à ordonner le deuil des carrosses et des harnois des attelages toutes les fois que le Roi drapoit, et celui de toute la livrée de la petite écurie sans aucune exception. Enfin il montroit qu'il étoit seul et unique ordonnateur de la petite écurie comme de la grande; que la chambre des comptes ne connoît que sa seule signature pour la petite comme pour la grande écurie, et que bien qu'il laissât faire au premier écuyer toutes les dépenses de la petite écurie, c'étoit au grand écuyer que ces dépenses étoient apportées lorsqu'il en falloit compter, pour qu'il y fît, comme il l'y faisoit toujours, la même fonction d'ordonnateur qu'il faisoit pour les dépenses de la grande écurie, avec quoi eUes étoient allouées à la chambre des comptes, sans que le nom du premier écuyer y parût jamais en rien. Sa conclusion étoit l'entière dépendance de lui de toute la