‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 220 sur 315 · MONSIEUR LE GRAND PRÉTEND AUTORITÉ · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE GRAND PRÉTEND AUTORITÉ

me faire ses plaintes, et chercher à me pénétrer. Il me pria avec les dernières instances de lui prêter le compte rendu à mon père par son intendant de Tannée 1643. Comme ces pièces se conservent toujours dans les maisons qui ont quelque ordre, je ne pus nier que je ne Teusse, mais je lui dis qu'étant juge de son affaire, je me garderois bien de lui rien administrer. Il avoit avancé que mon père avoit eu la dépouille de la petite écurie ; c'étoit le dernier exemple et le dernier état. Il falloit le prouver et le trouver dans ce compte; c'étoit pour lui une preuve transcendante. Il me pressa beaucoup sans succès, puis me tourna tant qu'il put pour apprendre si en effet mon père avoit eu cette dépouille. Je ne le satisfis pas plus sur cela que sur les instances de lui montrer au moins ce compte.

Quatre jours après, le prince Charles vint chez moi avec force excuses de Monsieur le Grand, que la goutte empêchoit d'y venir, qui Favoit chargé de me prier de vouloir bien lui prêter ce même compte. Sur les difficultés que je lui en fis, il redoubla ses instances. Je lui dis que Monsieur le Premier m'aVoit fait les mêmes, et que je Tavois refusé, mais que si Monsieur son père et lui le Youloient absolument, je le lui prêterois à deux conditions : Tune, qu'il ne le garderoit que trois jours ; l'autre, que Monsieur le Grand et lui trouveroienl bon que je tinsse la balance égale, et que je l'envoyasse à Monsieur le Premier dès qu'ils me l'auroient rendu, et que je le lui laissasse aussi trois jours. Le prince Charles accepta pour Monsieur son père et pour lui les deux conditions, et il emporta mon compte. Il fut fidèle à me le rendre au bout de trois jours, et moi à l'envoyer sur-le-champ à Monsieur le Premier, qui en fut bien étonné, et qui n'avoit pas lieu de s'y attendre. Il me le rapporta au bout des trois jours, bien satisfait d'y avoir trouvé ce qu'il desiroit, c'est-à-dire le compte entier de toute la dépouille de la petite écurie dans ce compte.

Lorsqu'on fut sur Je point de juger. Monsieur le Pre-

mier me vint prier de porter ce compte au conseil de régence. Je le refusai, et lui dis que ce n'étoit qu'au rapporteur à porter des pièces, que je ne savois à qui celle-là pouvoit être favorable, contraire ou indifférente, mais que ce n'étoit pas à moi à la porter, et que très-certainement je ne la porterois pas. La dispute avoit duré; le Premier, qui sentoit le poids de la pièce, s'étoit échauffé et me dit : Mais si M. le duc d^Orléans vous V ordonne ? Alors j'avoue que je le regardai fixement, et lui dis d'un ton brusque, mais bien articulé : S'il me Vordonne verbalement, je li'en ferai rien. Le Premier comprit la réponse et ne répliqua pas. Mais je fus surpris que la veille du jugement je reçus un billet de la main de M. le duc d'Orléans, qui m'ordonnoit d'apporter le lendemain matin le compte rendu à mon père, de l'année 1643, au conseil de régence, à quoi j'obéis.

J'arrivai le mardi matin, 22 octobre, à Yincennes, pour le conseil extraordinaire de régence destiné au jugement de ce procès. Monsieur le Grand, M. le prince Charles ni Monsieur le Premier n'y parurent. Les chefs et les présidents des conseils y étoient mandés. Le maréchal de Yilleroy parloit à chacun pour Monsieur le Grand, son beau-frère; le maréchal d' H uxelles pour Monsieur le Premier, son cousin germain et son ami intime; et tous deux sortirent quand on se mit à prendre place. Comme Torcy, rapporteur, ouvrit son sac, je tirai de ma poche ce compte de mon père et le billet de M. le duc d'Orléans, et je dis : « Messieurs, voilà un compte de l'année 1643, rendu à mon père par son intendant, et voici un billet de la main de M. le duc d'Orléans, que je reçus hier, par lequel il m'ordonne d'apporter aujourd'hui ce compte au conseil. » Et en même temps je mis l'un et Tautre sur la table, au milieu de sa largeur devant moi. Tous regardèrent sans y toucher, personne ne répondit; jamais je ne vis des visages si embarrassés. Après, Torcy commença son rapport.

Il le fit nettement, correctement, exactement, n'oublia

rien de part ni d'autre, compara les raisons, les commenta, et conclut en tout et partout en faveur de Monsieur le Premier. Ses termes furent bons et justes, mais la voix basse, souvent coupée, et foiblit sensiblement aux conclusions.

Nous étions treize juges ainsi opinants : Torcy, rapporteur, les maréchaux de Besons et d'Estrées, le duc d'An tin, les maréchaux d'Harcourt et de Yillars, le duc de NoaiUes, moi, Voysin chancelier, le comte de Toulouse et le duc du Maine, Monsieur le Duc, M, le duc d'Orléans. Ainsi j'étois à l'ordinaire vis-à-vis du chancelier, auprès du comte de Toulouse, et le maréchal de Yillars auprès de moi ce jour-là.

Le rapport fait, M. le duc d'Orléans ordonna à Torcy de lire l'endroit du compte de mon père où celui de la dépouille de la petite écurie lui devoit être rendu, en cas qu'il l'eût eue. Je poussai le compte à Torcy, je repris le billet de M. le duc d'Orléans, je le montrai bien à mes deux voisins, et je le remis devant moi sur la table. Torcy trouva l'endroit du compte dont il s'agissoit, et le lut. Le Régent ensuite demanda l'avis à Besons, qui barbouilla,, et qui proposa une cote mal taillée. Estrées saisit cet expédient, parla longtemps sans rien dire, et ne put conclure.

Ce début me parut si misérable pour des juges de cette suprême sorte, et en tout pour des juges, que je pris la parole. Je dis au maréchal d'Estrées que nous étions tous là pour dire, non ce qui seroit à souhaiter, et faire des raisonnements étrangers à la question, mais pour dire nos avis nettement, en conscience; qu'il avoit parlé, mais point opiné ni conclu; qu'il s'agissoit de savoir s'il étoit pour Monsieur le Grand ou pour Monsieur le Premier, en tout ou en partie, et au dernier cas en queUes parties. Le maréchal fut étourdi. 11 barbouilla encore je Be sais quoi d'indécis ; je me tournai au Régent, à qui je dis : Mo7tsieur^ il faudrait opiner^ et cela ce n'est pas avoir vn avis. Alors le Régent dit au maréchal d'Estrées : Mon-

sieur le maréchal j opinez donc^ s'il vous plaît, et que nous sachions votre avis, car nous n'en savons rien encore. Tout le conseil baissa les yeux, et je ne vis jamais gens si consternés. Le maréchal d'Estrées, dans un embarras extrême, se mit à reprendre les points de prétention sans pouvoir se résoudre à décider. Le Régent le pressa encore : il décida enfin partie pour l'un, partie pour Tautre, sans en apporter aucune raison.

Le Régent, qui vit qu'il n'en tireroit pas davantage, dit à d'Antin d'opiner. L'aventure du maréchal d'Estrées lui fut une leçon. 11 fit une préface de compliment pour les deux parties, et sur le malheur de ce procès, il bégaya plus qu'à l'ordinaire, mais il fut pour Monsieur le Premier sur tous les chefs. Harcourt qui parla après, et qui déjà s'énonçoit avec difficulté, fut court et de même avis. Villars pouffa, verbiagea, complimenta les parties, se plaignit du procès, désira des cotes mal taillées, mais conclut pour Monsieur le Premier. Noailles parut comme chat sur braise. 11 craignit quelque chose de plus fort que ce que j'avois dit à son beau-frère, car je ne le ménageois pas en plein conseil. Il eût bien voulu aussi ne point décider, mais il n'osoit s'en dispenser. Cela produisit un long verbiage, mais à la fin il fallut conclure. Il tenta un avis équivoque de cote mal taillée ; il se reprit, il y revint, en sorte qu'on put moins dire ce qu'il avoit opiné que dire qu'il n'avoit pas opiné.

L'impatience où me mit tant de si méprisable misère fit que je repris l'affaire d'un bout à l'autre. Je discutai tous les points des prétentions et des réponses ; j'exposai plusieurs changements arrivés dans les grandes et les moindres charges, et les formations d'où et comment faites aux dépens de quelles charges, dont je fis l'application aux questions particulières à juger; je m'étendis sur la séparation et l'indépendance des deux écuries, et du premier du grand écuyer, faite par Henri III, en faveur de M. de Liancourt, maintenue en entier par ses successeurs jusqu'alors, en conséquence sur l'ordre donné

chaque jour distinctement et séparément pour les deux écuries, même à un simple écuyer de la petite en absence du premier écuyer, et en présence du grand écuyer, sans plainte ni réclamation de sa part, jusqu'après la mort du Roi, sans que cette retenue pût être attribuée à timidité ni à défiance de considération et de crédit de la part de Monsieur le Grand. Enfin je montrai toute la force que la caase de Monsieur le Premier tiroit du compte rendu à mon père de la dépouille de la petite écurie, et je conclus distinctement après sur tous les points Tun après Tautre, en faveur de Monsieur le Premier. Je remarquai qu'on me prêta grande et silencieuse attention, et qu'encore que je parlasse longtemps, on ne s'ennuya pas, peutêtre à cause de l'historique, qui fut nouveau presqu'à tous.

Le chancelier barbouilla à son ordinaire, s'affligea de la naissance et du progrès de la contestation, plus encore de la difficulté d'une cote mai taillée, et finit enfin par être de mon avis. Les deux bâtards, qui aimoient bien mieux le premier écuyer, qui sourdement et cauteleuse* ment étoit attaché au duc du Maine, firent l'un après l'autre un petit compliment pour Monsieur le Grand et opinèrent nettement et entièrement contre lui. Monsieur le Duc, sans compliment ni remarque, dit en deux mots qu'il étoit d'avis sur tous les points que Monsieur le Premier étoit fondé et y devoit être maintenu.

Alors ce fut au Régent à parler et à prononcer. Par Texposé que je viens de faire, auquel la singularité de l'embarraç des juges m'a engagé, on voit que l'arrêt étoit fait dès lors, et que le premier écuyer avoit pleinement et entièrement gagné tout. Il n'y avoit donc plus qu'à prononcer. Néanmoins le Régent, aussi embarrassé que les autres juges, dit qu'il paroissoit qu'on n'étoit pas bien d'accord sur la dépouille, et même sur d'autres articles, dont quelques-uns ne s'étoient pas bien expliqués. Par ce qu'il ajouta, il montra qu'il tendoit luimême à une cote mal taillée, qu'il vouloit sauver la

charge de premier écuyer, et ne la pas soumettre au grand écuyer, mais qu'il desiroit en même temps compenser cela par quelque extension de Tautorité du grand écuyer sur la petite écurie, au delà du deuil, surtout apaiser Monsieur le Grand en lui adjugeant la dépouille.

Je pris la parole dès qu'il eut fini. Je lui dis que les prétentions de Monsieur le Grand n'étoient pas de nature à pouvoir être séparées, qu'elles étoient toutes fondées sur celle de Tentière dépendance, comme les défenses dti premier écuyer sur chaque article n'avoient d'appui que dans celle de son indépendance et de la séparation et soustraction de la petite écurie de toute autorité et in^' spection du grand écuyer faite par Henri III pour M. de Liancourt, qu'on ne pouvoit se dissimuler, ni Monsieur le Grand lui-même, avoir duré entière et sans atteinte jusqu'alors; que le titre y étoit donc par le fait d'Henri III; que l'usage et la possession constante y étoit de même jusqu'alors par l'usage non interrompu et non contesté par aucun des grands écuyers sous Henri IV, Louis XHI et le feu Roi; que rien n'y manquoit donc pour former un droit certain, constant et stable, ou que rien ne pouvoit être assuré ; qu'enfin pour la dépouille, qu'elle avoit le même fondement, le même titre, la même possession, puisque MM. de Liancourt père et fils l'avoient eue sans réclamation ni plainte des grands écuyers à la mort d'Henri III et d'Henri IV, et que le compte rendu à mon père, qui venoit d'être lu par son ordre, faisoit foi que mon père Tavoit eue pareillement à la mort de Louis XÏIL L'attention du conseil fut encore plus grande à cette ré^ pHque, et il parut à l'air du Régent, non à aucune parole,, qu'il s'en seroit passé. Mais moi, voyant un arrêt fait etf juste, j'eus peur que foiblesse, crainte, complaisance Us'y donnassent atteinte, et je crus devoir à l'équité d'halte" à temps au-devant.

Le Régent, quand j'eus fini, dit qu'il suffiroit de re-* prendre les voix en deux mots de chacun, sans opiner Saint-Simon xii. âO

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