‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 219 sur 315 · MONSIEUR LE GRAND PRÉTEND AUTORITÉ · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE GRAND PRÉTEND AUTORITÉ

grand et au premier écuyer distinctement et séparément, en présence Fun de l'autre, et qui plus est, à un simple écuyer de la petite écurie, en présence du grand écuyer, toutes les fois qu'il étoit présent et que le premier écuyer ne rétoit pas; que Monsieur le Grand ne pouvoitnierquela même chose ne lui fût arrivée tant queleRoiavoit vécu,et qu'il en avoit pris Tordre, sans que jamais il en eût fait la moindre représentation, beaucoup moins de plainte ; enfin que M. de Liancourt avoit eu toute la dépouille de la petite écurie par deux fois, à la mort d'Henri 111 et à celle d'Henri IV, et mon père à celle de Louis XIII , tous trois sans la moindre difficulté ni opposition.

Sa conclusion étoit qu'il devoit continuer à vivre avec Monsieur le Grand comme il y avoit toujours vécu, c'està-dire que le premier écuyer, la petite écurie et tout ce qui y appartenoit, demeurassent, à l'égard du grand écuyer et de la grande écurie, sur le pied de séparation entière et de totale indépendance où Henri III l'avoit mise, et où les rois ses successeurs l'avoient maintenue jusqu'alors, sans que, depuis près de cent quarante ans, il y eût jamais eu de prétention ni de plainte au contraire.

Les mémoires de part et d'autre, redoublés et imprimés, furent distribués aux ^'uges et au public. Monsieur le Grand et les siens agissoient comme dans une afifaire dont son honneur dépendoit, Monsieur le Premier et les siens comme dans une afifaire où il y alloit de tout son état et de toute sa fortune. Une attaque et une défense si vive et si sérieuse, et le grand nombre de personnes considérables qui s'intéressoient pour l'une ou pour l'autre partie, acheva de déconcerter les juges, tellement que Monsieur de Troyes, sur le point du jugement, s'enfuit à Troyes sous prétexte d'un reste de déménagement, et ne revint qu'après que l'afiTaire fut jugée.

Le Régent lui-même ne se trouva pas peu embarrassé. Il voyoit trop clair pour ne pas comparer intérieurement le procédé de Monsieur le Grand à la fable du loup et de

Tagneau; mais il avoit un foible héréditaire pour les Lorrains, qui, par Monsieur et par le chevalier de Lorraine, lui avoient imposé dans sa première jeunesse, et ce foible étoit soutenu par M"' la duchesse de Lorraine, sa sœur, qu'il aimoit fort, et par le ton haut de Madame, toute Allemande. Les entreprises de la grande écurie sur la petite ne foiblissoient point, soit que le Régent ne voulût ou ne crût pas pouvoir imposer assez à Monsieur le Grand là-dessus. Il se repentoit de ne Tavoir pas fait d'abord, et ordonné provisoirement, jusqu'à la majorité que les choses demeurassent comme le feu Roi les avoit laissées. Mais il n'étoit plus temps, et pour arrêter cette petite guerre, également indécente, dangereuse et journalière, rien n'étoit plus pressé que de juger. C'est aussi à quoi enfin M. le duc d'Orléans se résolut.

Je savois bien à quoi m'en tenir sur cette affaire, mais je m'y défiai de moi-même, .et je voulus me mettre au large et à mon aise avec moi-même là-dessus. Je priai l'abbé Pucelle, habile et intègre conseiller clerc de la grand'chambre, qui depuis est justement devenu célèbre, et qui a toujours joui en ces deux genres de la première réputation, de me donner une après-dînée de son temps. Il vint chez moi. Nous y lûmes ensemble tous les mémoires de' part et d'autre, nous les discutâmes exactement pour et contre; je lui expliquai cet usage de donner l'ordre qu'il ne pouvoit savoir. Je ne m'ouvris en aucune sorte; j'appuyai même autant que je le pus les raisons de Monsieur le Grand, parce que je ne les trouvois pas bonnes. J'eus la satisfaction que l'abbé Pucelle fut de mon avis avant que d'avoir su quel il étoit, et qu'il me dit nettement que cela île faisoit pas de question. Je disputai encore contre lui. A la fin, je lui avouai que j'avois toujours été du même avis que lui, mais que j'avois voulu le lui cacher jusqu'au bout, pour rendre sa décision plus libre.

Plus je me sentis fixé dans mon avis, plus j'étois en garde et serré avec le premier écuyer qui venoit souvent

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