CARACTÈRE DE STAIRS
avec TAngleterre, et ne lui laisseroit d'ennemis qu'un électeur d'Hanovre, et ceux qui hors les îles Britanniques se voudroient hasarder à prendre les armes pour lui. Le feu Roi, comme on Ta vu, avoit laissé le trône de Philippe V bien raffermi, l'union des deux couronnes parfaite, et toutes deux jouissant de la paix avec toute l'Europe par les traités d'Utrecht et de Baden. M. le duc d'Orléans vouloit absolument conserver un bien si nécessaire.
D'autres circonstances l'éloignoient encore de se prêter au projet du feu Roi en faveur du Prétendant. Le comte Stairs étoit en France de la part du roi Georges plus d'un an avant la mort du Roi, sans avoir encore pris le caractère d'ambassadeur qu'il avoit dans sa poche. G'étoit un très-simple gentilhomme écossois, grand, bien fait, maigre, encore assez jeune, avec la tête haute et l'air fier. Il étoit vif, entreprenant, hardi, audacieux par tempérament et par principe. 11 avoit de l'esprit, de l'adresse, du tour; avec cela actif, instruit, secret, maître de soi et de son visage, parlant aisément tous les langages, suivant qu'il les croyoit convenir. Sous prétexte d'aimer la société, la bonne chère, la débauche, qu'il ne poussoit pourtant jamais, attentif à se faire des connoissances et à se procurer des liaisons dont il pût faire usage à bien servir son maître, et son parti à lui-même. G'étoit celui des whigs et de tous ceux que le roi Georges avoit remis en place, et la famille et les amis du duc de Marlborough dont il étoit créature, à qui il avoit de tout temps été attaché, sous qui il avoit servi, et qui l'y avoit avancé et procuré un régiment et l'ordre d'Ecosse. 11 étoit . pauvre, dépensier, fort ardent et fort ambitieux, et il vouloit servir de façon, dans son ambassade, qu'avec les appuis qui le protégeoient, il pût faire une grande fortune en Angleterre où son parti, auquel il étoit dévoué, et ses patrons dominoient, et à qui il plaisoit d'autant plus qu'il haïssoit la France autant qu'eux. On a vu que le feu Roi fut promptèment et toujours après très-mécontent de sa conduite;
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Torcy encore plus, jusque-là qu'il refusa et cessa de le voir et de plus traiter avec lui.
Stairs vit de loin la décadence menaçante de la santé du Roi. Il comprit en même temps qu'il n'avoit rien à espérer de l'autorité du duc du Maine, qui, si elle prévaloit, ne s'écarteroit pas dans le gouvernement du goût et des maximes du Roi. 11 sentit donc de bonne heure qu'il n'avoit de parti à prendre que celui de M. le duc d'Orléans, qui avoit tout le droit de son côté, le flatter du secours de son maître, s'il en avoit besoin pour faire reconnoître sa régence et l'autorité qu'elle lui donnoit, l'enrôler, pour ainsi dire, de bonne heure avec le roi Georges, par ces offres faites dans un temps douteux, le lier avec lui en lui persuadant que leurs intérêts étoient communs, et pour en parler franchement, car il ne craignit point d'en laisser échapper les propres termes, que deux usurpateurs et aussi voisins se dévoient soutenir mutuellement, envers et contre tous, puisque tous deux étoient dans le même cas, Georges à l'égard du Prétendant, M. le duc d'Orléans au foible titre des renonciations à l'égard du roi d'Espagne, si un enfant tout tendre, et aussi jeune qu'étoit le successeur de Louis XIV, venoit à manquer.
Sur ces principes, Stairs songea de bonne heure à ce qui pouvoit servir à son dessein. 11 ne dédaigna rien de ce qu'il crut l'y pouvoir conduire. Il ramassa donc une de ces espèces qui ne peuvent guère être caractérisées sous un autre nom. C'étoit un petit homme fort du commun, et pis pour la figure, qui, à force de grec et de latin, de belles-lettrés et de bel esprit, s'étoit fourré où il avoit pu, puis de débauche de toute espèce, et de sentiments si malheureusement à la mode, étoit parvenu à voir des femmes, et quelque sorte de bonne compagnie. Il étoit galant, faisoit des vers; il étoit aussi philosophe, fort épicurien, grossier de fait, sublime et épuré de discours, admirateur des savants anglois, et devenu un des commensaux à Paris de la comtesse de Sandwich, qui s'y plai-
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soit plus qu'à Londres. Il y avoît fait grande connoissance avec Tabbé du Bois, qui n'en bougeoit, et par lui s'étoit produit à M*"* d'Argenton et à M. le duc d'Orléans, dont peu à peu il avoit tiré un bouge au Palais-Royal, et un autre à Saint-CIoud, où de fois à autre il alloit faire le philosophe solitaire, et n'y manquoit pas M. le duc d'Orléans, quand rarement il s'y alloit promener. 11 avoit du manège, de l'entregent, de la hardiesse, de l'audace même quand il s'y laissoit aller, du débit surtout, et devint peu à peu Fhomme de l'abbé du Bois à tout faire. Il s'appeloit Rémond, et frâppoit à tout ce qu'il trouvoit de portes. Stairs l'écuma*, et lui courtisa Stairs, de la connoissance, puis de la société de qui il s'honora beaucoup avec, raison, et peu à peu se livra entièrement à lui.
Rien ne convenoit davantage à l'abbé du Bois, qui déjà éloigné par M. le duc d'Orléans, pour avoir voulu trop se mêler, ne savoit par où se reprendre, et qui regarda sa liaison avec Stairs, et par lui avec l'Angleterre, comme une ressource dont il se promit de grands avantages. Rémond lia donc bien aisément ces deux hommes; dont l'intérêt de chacun le demandoit* également. Du Bois l'étoit, comme on l'a vu déjà, avec Ganillac et le duc de Noailles. 11 l'étoit aussi avec Noce. 11 leur persuada qu'il n'y avoit de salut pour M. le duc d'Orléans que par l'Angleterre contre tout ce qui s'opposeroit à l'autorité que sa naissance lui donnoit de droit après le Roi, et pour l'appuyer ensuite.
11 avoit fait des promenades en Angleterre où il avoit fait des connoissances, et fort cultivé celle de Stamhope qu'il avoit beaucoup vu autrefois à Paris, et avec qui il avoit ménagé quelque commerce d'ancienne connoissance pendant qu'ils étoient en Espagne, l'un à la tête des troupes angloises, l'autre à la suite de M. le duc d'Orléans, qui avoit été souvent avec lui en débauche autre-