‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 297 sur 315 · MISÈRE DES MINISTRES DE FRANCE · texte numérisé non relu

MISÈRE DES MINISTRES DE FRANCE

Ce prince, qui avoit la vue fort basse et un œil bien moins mauvais que Tautre, jouant à la paume, qu'il aimoit fort en ce temps-ci, se donna sur ce bon œil un coup de raquette qui le mit en danger de le perdre. Mais s'il le conserva, il n'en fut guère mieux : il n'en vit presque plus le reste de sa vie ; et le mauvais œil, dont il se servoit le moins, devint le bon saûs en être meilleur qu'il n'étoit.

Il commença à faire faire des payements. Ce qu'il y avoit de plus pressé étoient les ministres de France dans les pays étrangers. Ils étoient tellement en arrière qu'il y en avoit plusieurs qui, depuis plusieurs mois, n'avoient pas de quoi retirer leurs lettres de la poste et les y laissoient. On comprend l'inconvénient de cette misère pour les affaires, et par le mépris où ils ne pouvoient éviter de tomber dans les divers pays où ils étoient employés, et où ils mouroient de faim, après s'être endettés partout. Ce fut aussi par où on commença. On donna aussi quelque chose à la marine, qui étoit depuis longtemps pis qu'à sec, moins pour la relever, comme je l'expliquerai bientôt, que pour apaiser un peu le comte de Toulouse et le conseil de marine.

Les délations portées à la chambre de justice attirèrent une mortification à Desmarets, et un ridicule à qui la lui donna. On se persuada sur ces rapports qu'il avoit caché beaucoup d'argent dans l'abbaye d'Hières près Paris, dont sa sœur étoit abbesse. On y envoya fouiller partout, et on y remua bien de la terre ; on n'y trouva rien du tout. Le rare est qu'aussitôt après le maréchal de Villeroy, ami de Desmarets de tout temps, fit valoir au Régent une prétendue promesse du feu Roi à Desmarets de lui donner cent mille écus au prochain renouvellement des fermes générales. Le Roi étoit mort auparavant, et Desmarets avoit été chassé. Dans l'extrême disette où on étoit d'argent, dont on avoit besoin pour tant de choses également importantes et pressées, et le Régent par aucun coin tenu d'acquitter de pareilles grâces du feu Roi, il eut la foi- SAmT-SmoN XII. 28

Page 1