‹ Mémoires de DuguayTrouin 16891715Chapitre 1 sur 3 · AVIS DU LIBRAIRE · texte numérisé non relu

AVIS DU LIBRAIRE

Des notes étoient nécessaires pour l'intelligence des termes de marine qui sont employés dans cet ouvrage. La table explicative qui se trouve en tête de l'édition ia*4° de 1740 étoit inexacte, incomplète, souvent obscure; on y remarquoit même des erreurs assez graves. On est fondé à croire que celui qui l'a rédigée étoit absolument étranger à la marine.

Ayant fait autrefois, comme marin, plusieurs voyages de long cours, je me suis chargé de la rédaction de ces notes, qui m'ont rappelé les souvenirs de ma jeunesse.

J. L. F. Foucault.

Je suis né à Saint-Malo îe 10 juin 1673, d'une famille de négocians. Mon père y commandent des vaisseaux armés tantôt en guerre, tantôt pour le commerce, suivant les différentes conjonctures. Il s'étoit acquis la réputation d'un très-brave homme, et d'un habile marin. • - • ' :

£1689] Au commencement de Tannée 1689, la guerre étant déclarée avec l'Angleterre et la Hollande (0 , je demandai et j'obtins de ma famille la permission de m'embarquer, en qualité de volontaire, sur une frégate nommée la Trinité, de dix-huit canons, qu elle armoit pour aller en course contre les ennemis de l'Etat. Je fis sur cette frégate une campagne si rude et si orageuse, que je fus continuellement incommodé du mal de mer. Nous nous étions emparés d'un vaisseau anglais chargé de sucre et d'indigo 5 et, voulant le conduire à Saint-Malo, nous fûmes surpris en chemin d'un coup de vent de nord trèsviolent, qui nous jeta sur les côtes de Bretagne pendant une nuit fort obscure. Notre prise échoua par un heureux hasard sur des vases, après avoir passé sur

un grand nombre d'écueils, au milieu desquels nous

(i)La France étoiten guerre avec l'Angleterre et la Hollande, par suite du déirôuement de Jacques 11. ,?i

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fûmes obligés de mouiller toutes nos ancres, et d'amener nos basses vergues (0, ainsi que nos mâts de hune M 5 et, pour dernière ressource, de mettre notre chaloupe à la mer. Tout ce que nous pûmes faire n empêcha pas que cet orage, dont l'impétuosité augmentoit à chaque instant , ne nous jetât si près des rochers , que notre chaloupe fut engloutie dans leurs brisans (3). Mais au moment même que nous étions sur le point d'avoir une pareille destinée, et que tout l'équipage gémissoit aux approches d'une mort qui paroissoit inévitable, le vent sauta tout d'un coup du nord au sud 5 et, faisant pirouetter la frégate, la poussa aussi loin des écueils que la longueur de ses câbles pouvoit le permettre. Ce changement de vent inespéré apaisa subitement la tempête et l'agitation des vagues, à un point que nous relevâmes sans beaucoup de peine notre prise de dessus les vases, et que nous nous trouvâmes en état de la conduire à Saint-Malo.

Notre frégate y ayant été carénée (4) de frais, nous ne tardâmes pas à retourner én croisière 5 et ayant trouvé un corsaire de Flessingue aussi fort que nous, nous lui livrâmes combat, et l'abordâmes de long en long. Je ne fus pas des derniers à me présenter pour

(1) V ergues: Pièces de bois de sapin, longues, arrondies légèrement, renflées dans le milieu, et auxquelles sont attachées les voiles. — (a) Mdts de hune : Voyez la note de la page 396. — (3) Leurs brisans : On appelle ainsi des rochers qui s'élèvent jusqu'à la surface de la mer, et sur lesquels les vagues viennent se briser. — (4) Carence : Caréner un bâtiment de mer, c'est réparer entièrement la partie submergée qu'où appelle carène. On met le vaisseau sur le côté ; on brûle le vieil enduit dont la carène est recouverte ; on répare les joints, et on applique sur tout le contour un nouvel enduit, composé ordinairement de brai, de soufre et de suif. La carène des gros navires modernes étant doublée en cuivre, l'opération du carénage ne doit pas leur être applicable.

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m'élancer à son bord. Notre maître d'équipage, à côté duquel j'étois , voulut y sauter le premier : il tomba par malheur entre les deux vaisseaux , qui , venant à se joindre dans le même instant, écrasèrent à mes yeux tous ses membres, et rirent rejaillir une partie de sa cervelle jusque sur mes habits. Cet objet m'arrêta , d'autant plus que je réfléchissois que , n'ayant pas comme lui le pied marin, il étoit moralement impossible que j'évitasse un genre de mort si affreux. Sur ces entrefaites, le feu prit à la poupe (0 du corsaire, qui fut enlevé Fépée à la main , après avoir soutenu trois abordages consécutifs ; et l'on trouva que , pour un novice , j'avois témoigné assez de fermeté.

[1690] Cette campagne, qui m'avoit fait envisager • toutes les horreurs du naufrage, et celles d'un abordage sanglant, ne me rebuta pas. Je demandai à me rembarquer sur une autre frégate de vingt-huit canons, nommée le Grénedan, que ma famille faisoit armer-, et je n'y sollicitai point encore d'autre place que celle de volontaire. Je fus assez heureux pour me faire distinguer dans la rencontre que nous eûmes de quinze vaisseaux anglais venant de long cours : ils avoient beaucoup d'apparence, et la plupart de nos officiers les jugeoient vaisseaux de guerre \ en sorte que notre capitaine balançoit sur le parti qu'il avoit à prendre. Malgré ma qualité de simple volontaire , il étoit obligé de garder quelques ménagemens avec moi, par rapport à ma famille, à qui la frégate appartenoit : il savoit d'ailleurs que, quoique fort jeune, j'avois le coup d'oeil assez juste pour distinguer les vaisseaux. Je lui dis que j'avois observé ceux-ci avec mes lu-

(i) La poupe : L'arrière du bâtiment.

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nettes d'approche-, qu'ils n'étoient sûrement que marchands; et qu'ainsi il y alloit de son honneur de ne pas perdre une si belle occasion. 11 déféra à mes instances réitérées, et nous attaquâmes hardiment cette flotte. Le vaisseau commandant, percé à quarante canons, et monté de vingt-huit, fut d'abord enlevé. Je fus le premier à sauter dans son bord -, j'essuyai un coup de pistolet du capitaine anglais; et, l'ayant blessé d'un coup de sabre, je me rendis maître de lui et de son vaisseau. Dès qu'il fut soumis, mon capitaine, m'appelant à haute voix , m'ordonna de repasser dans le nôtre, avec ce que je pourrois rassembler des vaillans hommes qui m'avoient suivi : j'obéis, et un instant après nous abordâmes un second vaisseau de vingt-quatre canons. Je m'avançai sur notre bossoir ('), pour sauter le premier à bord ; mais la secousse de l'abordage, et celle de notre beaupré (?•), qui brisa le couronnement de la poupe de l'ennemi, fut si grande, qu'elle me fit tomber à la mer, avec un autre volontaire qui étoit à côté de moi. Comme il ne savoit pas nager, c étoit fait de lui, s'il n'eût trouvé sous sa main quelques débris de la poupe de l'anglais : il s'y accrocha, et fut sauvé par le premier vaisseau enlevé, qui nous suivoit de près, et qui, le voyant sur ces débris, mit son canota la mer pour l'aller prendre. Pour moi, qui tenois, lorsque je tombai, une manœuvre (3) à la main, je ne la quittai point; et je fus repêché par

(i) Bossoir : Les bossoirs soni de furies pièces Je bois placées , l'une àdroile elTaulre à gauche, sut Favanl du vaisseau; elles servent ù mouiller el à relever les ancres, eu les leuanl écartées du bordage. — \i) Beaupré : Mal placé obliquement en nvanl du vaisseau, el qui fait une saillie considérable. — (3) Une manœuvre : Un des cordages du vaisseau.

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quelques matelots de notre équipage , qui me retirèrent par les pieds. Quoique étourdi de cette chute, et mouillé par dessus la tête, je me trouvai encore assez de force et d'ardeur pour sauter dans ce second vaisseau , et pour contribuer à sa prise. Cette action fut suivie de l'enlèvement d'un troisième ; et si la nuit qui survint ne nous eût empêchés de poursuivre notre petite victoire, elle auroit été bien plus complète.

[1691] Cette aventure me fit tant d'honneur, par le récit qu'en firent le capitaine et tous ceux qui composoient l'équipage, que ma famille crut pouvoir risquer de me confier un petit commandement. On me donna donc une frégate de quatorze canons. A peine fus-je rendu sur la croisière, qu'une tempête me jeta dans la rivière de Limerick. J'y descendis, et m'emparai d'un château qui appartenoit au comte de Clare : je brûlai deux vaisseaux qui étoient échoués sur les vases. Cela fut exécuté malgré l'opposition d'un détachement de la garnison de Limerick, qu'il fallut combattre. Je me retirai en bon ordre, et repris la mer dès que l'orage eut cessé. La frégate que je montois n'allant pas bien , et m'ayant fait manquer plusieurs prises par ce défaut, on me donna le commandement d'une meilleure quand je fus de retour à Saint-Malo. Elle étoit montée de dix-huit canons, et se nommoit le Coëtquen.

[1692] Je mis en mer, accompagné d'une autre frégate de même force. Nous découvrîmes , le long de la côte d'Angleterre , trente vaisseaux marchands anglais, escortés par deux frégates de guerre de seize canons chacune : je les combattis seul, et me rendis maître de Tune et de l'autre après une heure de t. 75. 19

combat assez vif. Mon camarade s'attacha, pendant ce temps-là, à s'emparer des vaisseaux marchands : il en prit douze, que nous nous mîmes en devoir d'escorter dans le premier port de Bretagne ; mais nous trouvâmes en chemin cinq vaisseaux de guerre anglais qui m'en reprirent d'eux, et qui me firent essuyer bien des coups de canon pour pouvoir sauver le reste, que je fis entrer en dedans de l'île de Bréhat. Cette île est environnée d'un grand nombre d'écueils, qui les mirent à couvert. Pour moi , je ine réfugiai dans la rade d'Argui , située à neuf lieues de Saint-Malo , et toute hérissée de rochers que cette escadre anglaise ne connoissoit pas. Ceux qui se trouvèrent les plus près de moi, et les plus opiniâtres à me poursuivre, se mirent dans un danger évident de se briser sur ces rochers, et furent contraints de m'abandonner. Peu de jours après, je sortis de cette rade sans aucun pilote : les miens avoient tous été tués ou blessés, et ceux de mes officiers qui auroient pu y suppléer avoient été obligés de descendre à terre, pour se faire panser de leurs blessures. Ainsi je me vis dans la nécessité de régler moi-même la route du vaisseau pendant tout le reste de la campagne, non sans un grand travail d'esprit et de corps. Une tempête me jeta jusque dans Je fond de la manche de Bristol, et si près de terre, que je fus forcé de mouiller sous une île nommée Londei , située a l'entrée de la rivière de Bristol. Ce péril fut suivi d'un autre qui n'étoit pas moins embarrassant : il parut, dès que l'orage eut un peu diminué, un vaisseau de guerre anglais de soixante canons, qui faisoit route pour venir mouiller où j'étois. Le danger étoit pressant : pour l'éviter , je fis

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mettre toutes mes voiles sous des fils de carret ( ! ), prêtes à se déployer 5 et tout d'un coup je coupai mes câbles, et mis à la voile par un autre côté de l'île, tandis que ce vaisseau entroit par l'autre. Il me chassa jusqu'à la nuit, sans laquelle j'étois pris. Cela n'empêcha pas que je ne fisse huit jours après deux prises anglaises chargées de sucre, et venant des Barbades, avec lesquelles j'allai désarmer dans le port de Saint- Malo.

[1693] Mon frère obtint pour moi, quelque temps après, la flûte du Roi le Profond, de trente-deux canons; et je me rendis à Brest pour en prendre le commandement. La campagne ne fut pas heureuse. Je croisai trois mois sans faire la moindre prise -, et j'essuyai un assez fâcheux combat de nuit avec un vaisseau de guerre suédois de quarante canons, lequel, me prenant pour un algérien , m'attaqua le premier , et s'opiniâtra à me combattre jusqu'au jour. Pour surcroît d'infortune , la fièvre chaude fit périr quatrevingts hommes de mon équipage, et m'obligea de relâcher à Lisbonne pour rétablir mon vaisseau , et le faire caréner ; après quoi je sortis, et pris un vaisseau espagnol chargé de sucre. Ce fut le seul que je pus joindre de plusieurs autres que je rencontrai, parce que le Profond alloit fort mal. Ainsi je revins le

(1) Je Jîs mettre toutes mes voiles sous des fils de carret : Les voilci, dans l'état de repos, sont pluies, et serrées fortement contre les vergues par des tresses appelées rabans de Jerlage. Duguay-Trouin fit dénouer ces rabans j on les remplaça par des (ils de carret (gros fils de chanvre de deux lignes au plus de diamètre , et dont on fait les câbles), qui dévoient se rompre au moindre effort des hommes de l'équipage. Ce fut ainsi qu'au premier signal toutes les voiles furent simultanément déployées.

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désarmer à Brest, et de là je me rendis à Saint-Malo.

A la fin de cette année , j'obtins le commandement de la frégate du Roi V Hercule, de vingt-huit canons; et m'étant mis en croisière à l'entrée de la Manche, je pris cinq ou six vaisseaux tant anglais qu'hollandais, et deux entre autres qui venôient de la Jamaïque, et qui étoient considérables par leur force et par leurs richesses. Les circonstances de cette action sont trop singulières pour ne les pas détailler.

J'avois croisé plus de deux mois, et je n'avois plus que pour quinze jours de vivres ; j'étois d'ailleurs embarrassé d'un grand nombre de prisonniers, et de plus de soixante malades. Mes officiers et tout mon équipage, voyant que je ne parlois point encore de relâcher, me représentèrent qu'il étoit temps d'y penser, et que l'ordonnance du Roi étoit positive là-dessus. Je ne l'ignorois pas; mais j'étois saisi d'un espoir secret de quelque heureuse aventure, qui me faisoit reculer de jour en jour. Quand je me vis pressé , j'assemblai tous mes gens ; et les ayant harangués de mon mieux, je les engageai , moitié par douceur, moitié par autorité, à me donner encore huit jours, et à consentir qu'on diminuât le tiers de leur ration ordinaire, en les assurant que si nous faisions capture, je leur en accorderois le pillage, et les récompenserois amplement. Je ne disconviendrai pas à présent que ce parti n'étoit rien moins que raisonnable, et que la grande jeunesse où j'étois alors pourroit seule le faire excuser, s'il pouvoit l'être. Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que mon imagination s'échauffa si bien pendant ces huit jours, que je crus voir en songe, étant le dernier jour dans mon lit, deux gros vaisseaux venant à toutes

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voiles sur nous. Agité de cette vision, je me réveillai en sursaut. L'aube du jour commençoit à paroître : je me levai sur-le-champ, et sortis sur mon gaillard (0. Le hasard fit qu'en portant ma vue autour de l'horizon, je découvris effectivement deux vaisseaux, que la prévention de mon songe me montra dans la même situation et avec les mêmes voiles que ceux que je m'étois imaginé apercevoir en dormant. Je connus d'abord que c'étoit des vaisseaux de guerre , parce qu'ils venoient nous reconnoître à toutes voiles ; et d'ailleurs ils en avoient toute l'apparence : ainsi , avant que de m'ex poser, je jugeai qu'il convenoit de prendre chasse, et de m'essayer un peu avec eux. Je vis bientôt que j'allois beaucoup mieux; sur quoi ayant reviré de bord , je leur livrai combat, et me rendis maître de tous les deux , après une résistance fort vive. Ces vaisseaux étoient percés à quarante-huit canons , et en avoient chacun vingt-huit de montés : ils se trouvèrent chargés de sucre, d'indigo, et de beaucoup d'or et d'argent. Le pillage, qui fut très-grand, et sur lequel je voulus bien me relâcher, à cause de la parole que j'avois donnée, n'empêcha pas que le Roi et mes armateurs n'y gagnassent considérablement. Je conduisis ces deux prises dans la'rivière de Nantes, où je fis caréner mon vaisseau : et étant retourné en croisière à l'entrée de la Manche, je pris encore deux autres vaisseaux , l'un anglais, et l'autre hollandais, avec lesquels je retournai désarmer à Brest.

(1) Gaillard: Plancher partiel sur l'avant et sur l'arrière du vaisseau. Le gaillard d'avant communique avec le gaillard d'arrière par d'autres planchers étroits pratiqués de chaque côté du bâtiment, et qu'on appelle passc-avans.

[1694] Je quittai aussitôt le commandement de V Hercule y pour prendre celui de la Diligente, frégate du Roi, de quarante canons. J'allai d'abord croiser à l'entrée du détroit, où je fis trois prises ; et je relâchai à Lisbonne, pour y faire caréner mon vaisseau. M. le vidame d'Esneval, qui étoit pour lors ambassadeur du Roi en Portugal , me chargea de passer en France M. le comte de Prado, et M. le marquis d'Atalaya son cousin germain, qui étoient tous deux dans la disgrâce du roi de Portugal, et vivement poursuivis par son ordre, pour avoir tué le corrégidor de Lisbonne. Je les reçus sur mon vaisseau , avec d'autant plus de plaisir que M. le comte de Prado avoit épousé une fille de M. le maréchal de Villeroy, l'un de nos plus respectables seigneurs. Je découvris sur la route quatre vaisseaux flessinguois, de vingt à trente canons chacun : je les joignis, leur livrai combat, et me rendis maître d'un des plus forts. La bonne manœuvre et la résistance qu'il fit sauvèrent ses trois camarades, qui s'échappèrent à la faveur d'un brouillard, et de la nuit qui survint. Us venoient tous quatre de Curaçao, et étoient chargés de cacao et de quelques piastres. Les deux grands de Portugal voulurent absolument être spectateurs du combat, et ne se rendirent point aux instances que je leur faisois de descendre à fond de cale, en leur représentant que le Portugal n'étant point en guerre avec la Hollande, ils s'exposoient sans nécessité à être estropiés, et peutêtre tués : ils demeurèrent, malgré mes raisons et mes prières, jusqu'à la fin du combat. L'affaire terminée, je conduisis cette prise à Saint-Malo , où je débarquai ces deux seigneurs portugais, qui me parurent

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contens des attentions que j'avois eues pour eux.

Je remis, sans perdre de temps, à la voile. En courant vers les côtes d'Angleterre, je découvris une flotte de trente voiles, escortée par un vaisseau de guerre anglais de cinquante-six canons, nommé, à ce que j'appris depuis, le Prince d'Orange. J'arrivai sur lui dans le dessein de le combattre, et même de l'aborder : mais ayant parlé dans ma route à un vaisseau de sa flotte, et su de lui qu'elle n étoit chargée que de charbon de terre, je ne crus pas devoir hasarder un combat douteux pour un si vil objet. Prêt à le prolonger (0 , je repris tout d'un coup mes amures en l'autre bord (2), sous pavillon anglais, pour aller chercher meilleure aventure. Le capitaine de ce vaisseau, qui m'avoit d'abord cru de sa nation, voyant par ma manœuvre qu'il s'étoit trompé, se mit en devoir de me donner la chasse. Je fus bien aise alors de lui faire connoître que ce n'étoit pas la crainte qui m'avoit fait éviter le combat ; et je fis carguer (3) mes basses voiles pour l'attendre. Cette manœuvre lui fit aussi cargtfer les siennes. Je crus que c'en étoit assez, et fis remettre le vent dans les miennes : mais s'étant mis une seconde fois en devoir de me suivre, je remis encore en panne;

(i) Prêt à le prolonger : Près de faire avancer mon vaisseau à côté du sien, de les mettre flanc à flanc. — (a) Je repris tout d'un coup mes amures en Pautre bord : L'amure est un cordage qui tend l'angle infériear d'une voile du côte du vent. Prendre tes amures de l'autre bord, c'est donc présenter au vent t'angle oppose de celte même voile, et par conséquent l'autre bord du vaisseau. Si l'on suppose que dans le premier cas le bâtiment voguoit vers le nord, dans le second il couroit vers le sud. — (3) Carguer: Retrousser. On cargue une voile sans quitter le pont, en tirant des cordes appelées targues , qui passent dans des poulies Uxées sur la vergny. Ce service s'exécute rapidement.

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et faisant amener le pavillon anglais f que j'avois toujours conservé à la poupe, je le fis rehisser en berne (0, pour lui marquer mon mépris. Irrité de cette bravade, il me tira trois coups de canon à balle, auxquels je répondis d'un même nombre, sans daigner arborer mon pavillon blanc. Cependant, voyant que cette fanfaronade n'aboutissoit à rien, je le laissai avec sa flotte. Mais la suite fera voir dans quel embarras une aussi mauvaise gasconnade pensa me jeter.

Quinze jours après, je tombai, par un temps embrumé, dans une escadre de six vaisseaux de guerre anglais, de cinquante à soixante-dix canons; et, me trouvant par malheur entre la côte d'Angleterre et eux, je fus forcé d'en venir au combat. Un de ces vaisseaux, nommé Z^eerctorg, me joignit le premier, et nous combattîmes, toutes nos voiles dehors, pendant près de quatre heures, avant qu'aucun autre des vaisseaux de cette escadre pût me joindre : je commençois même à espérer qu'étant près de doubler les Sorlingues , qui me génoient dans ma course , la bonté de mon vaisseau pourroit me tirer d'affaire. Cet espoir dura peu : le vaisseau ennemi me coupa mes deux mâts de hune( 2 ),

(i) En berne : Mettre un pavillon en berne, c'est le pendre, plié sur lui-même, à Perrière du vaisseau. Dans cet état, il annonce en mer des besoins pressans, une certaine détresse, ou une demande de secours.—- (a) Mes deux mâts de hune : C'est-à-dire le grand mât de hune et le petit mat de hune, ou les secondes parties du mât de misaine (mât de devant), et du grand mât (mât du milieu'. Chaque mât est composé de trois parties placées les unes au-dessus des autres , et d'une longueur presque égale. Le mât de devant est formé du bas mât de misaine, du petit mât de hune , et du petit mât de perroquet ; le mât du milieu, du bas mât, du grand mât de hune, et du grand mât de perroquet; le mât de derrière, du bas mât d'artimon, du mât de perroquet de fougue, et du mât de perruche. Les bàiimeus d'une petite dimension n'ont point

dans une de ses dernières bordées. Ce cruel accident m'arrêta , et fit qu' il me joignit à l'instant , à portée du pistolet: il cargua ses basses voiles, et vint me ranger de si près, que l'idée me vint tout d'un coup de l'aborder, et de sauter moi-même dans son bord avec tout mon équipage. J'ordonnai sans tarder, aux officiers qui se trouvèrent sous ma main , de faire monter sur-le-champ tous mes gens sur le pont : je fis en même temps préparer nos grappins, et pousser le gouvernail à bord. Je croyois toucher au moment où j'ailois l'accrocher, quand par malheur un de mes lieutenans, qui n'étoit pas encore instruit de mon projet, aperçut par un des sabords (0 le vaisseau ennemi si près du mien , qu'il crut que le timonnier s'étoit mépris, ne pouvant imaginer que je pusse tenter un abordage dans la situation où nous nous trouvions. Prévenu de cette opinion , il fit changer de son chef la barre de mon gouvernail. J'iguorois ce fatal changement j et, attendant avec impatience l'instant de la jonction des deux vaisseaux, j'étois dans la place et dans l'attitude propre à me lancer le premier dans celui de l'ennemi. Voyant que le mien n'obéissoit pas comme il auroit dû faire à son gouvernail, je courus à l'habitacle ( 2 ) , où je trouvai la barre changée

de mât d'artimon ; le grand mat alors est placé un peu plus en arrière. Chacun de ces mâts a fia voile particulière, qui porte le nom du màt auquel elle appartient. Ainsi Tondit la grande voile, la misaine, le grand perroquet, le petit perroquet, la perruche, etc.

(i) Sabords .'Embrasures des canons. {J^oy. la note i de la page 196.) — (a) Habitacle : Espèce d'armoire établie en avant de la roue du gouvernail. Elle a trois coraparthnens : aux deux eûtes sont deux boussoles | ou compas de route ; et d.ms le milieu est une lampe qui sert, la nuit, à éclairer les boussoles. Le timonnier est place en face de l'un des

sans mon ordre. Je la fis aussitôt remettre-, mais je m'aperçus , avec le désespoir le plus vif, que le capitaine de V Aventure y qui a voit connu sans beaucoup de peine, à ma contenance, et à celle de tout mon équipage, quel étoit mon dessein, avoitfait rappareiller ses deux basses voiles (0, et pousser son gouvernail à m'éviter. Nous nous étions trouvés si près l'un de l'autre, que mon beaupré avoit atteint et brisé le couronnement de sa poupe : cependant ce malentendu de mon lieutenant me fit perdre l'occasion de tenter Tune des plus surprenantes aventures dont on eût jamais ouï parler. Dans la résolution où j'étois de périr , ou d'enlever ce vaisseau , qui alloit mieux qu'aucun autre de l'escadre, il est plus que vraisemblable que j'aurois réussi , et qu'ainsi je menois en France un vaisseau beaucoup plus fort que celui que j'abandonnois. Outre l'éclat qui auroit suivi l'exécution d'un pareil projet, dont j'avouerai que je ne me sentois pas médiocrement flatté , il est bien certain que, me trou*, vant démâté , il ne me restoit absolument aucune autre ressource pour échapper à des forces si supérieures.

Ce coup manqué, le vaisseau le Monck, de soixantesix canons, vint me combattre à portée de pistolet, tandis que trois autres vaisseaux , le Cantorbéry, le Dragon et le Ruby me canonnoient de leur avant. Le commandant de cette escadre fut le seul qui ne daigna pas m'honorer d'un coup de canon. J'en fus

compas. Guide par cet instrument, dont l'aiguille ne change point de direction, quel que soit le mouvement du vaisseau, il gouverne conformément aux instructions qu'il a reçues.

(1) Avoitfait rapparedler ses deux basses voiles • Avoit fait déployer de nouveau ses basses voile? , les avoit fait^ disposer à recevoir le yeat.

piqué; et, pour l'y obliger, je mis eu travers, et lui

en tirai plusieurs, mais inutilement : il persévéra à ne me point répondre. Cependant l'extrémité où nous nous trouvions tourna la tête à tous mes gens, qui m abandonnèrent pour se jeter à fond de cale , malgré tout ce que je pouvois dire et faire pour les en empêcher. J'étois occupé à les arrêter, et j'en avois même blessé deux de mon épée et d'un pistolet , quand , pour comble d'infortune, le feu prit à ma sainte-barbe (0. La crainte de sauter en l'air m'y fit descendre; et l'ayant bientôt fait éteindre, je me fis apporter des barils pleins de grenades sur les écoutilles J'en jetai un si grand nombre dans le fond de cale, que je contraignis plusieurs de mes fuyards à remonter sur Je pont. Je rétablis ainsi quelques postes, et fis tirer quelques volées de canon de la première batterie, avant que de remonter sur mon gaillard (3). Je fus fort étonné et encore plus touché, en y arrivant, de trouver mon pavillon bas, soit que la drisse (4) eût été coupée par une balle, ou que, dans ce moment d'absence, quelque malheureux poltron l'eût amené. J'ordonnai à l'instant de le remettre; mais tous les officiers du vaisseau me vinrent représenter que c'étoit livrer inutilement le reste de mon équipage à la boucherie des Anglais , qui ne nous feroient aucun quartier, si, après avoir vu le pavillon baissé pendant un assez long temps, ils s'apercevoient qu'on le remît, et

(i) Sainte-barbe : Lien où est déposée la poudre. — (a) Les écoutilles : Ouvertures faites dans chaque pont ou plancher, par lesquelles on descend successivement jusqu'à fond de cale du vaisseau. — (3) V oyez la note de la page 293. — (4) La drisse : Cordage qui sert à hisser une voile, un pavillon, etc.

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que l'on voulût s'opiniâtrer sans aucun espoir , puisque mon vaisseau étoit démâté de tous ses mâts. Il ne toit pas possible de se refuser à une telle vérité; et comme j'étois encore incertain et désespéré, je fus renversé sur le pont du coup d'un boulet sur ses fins , qui , après avoir coupé plusieurs de nos baux (0 , vint expirer sur ma hanche, et me fit perdre connoissance pendant plus d'un quart-d'heure. On me porta dans ma chambre, et cet accident termina mon irrésolulion. Le capitaine du Monck envoya le premier son canot pour me chercher : je fus conduit à son bord , avec une partie de mes officiers; et sa générosité fut telle, qu'il voulut absolument me céder sa chambre et son lit, donnant ordre de me faire panser, et traiter avec autant de soin que si j'avois été son propre fils.

Toute cette escadre, après avoir croisé pendant vingt jours , se rendit à PJymouth ; et , pendant le séjour qu'elle y fit , je reçus toutes sortes de politesses des capitaines, et de tous les autres officiers. A leur départ, on me donna la ville pour prison ; ce qui me facilita les moyens de faire plusieurs connoissances , et entre autres celle d'une fort jolie marchande, dont je me servis dans la suite pour me procurer la liberté. Les circonstances de cette évasion sont assez singulières pour me laisser croire qu'on ne sera pas fâché d'en voir ici le récit. Il faut auparavant se rappeler ce qui m'étoit arrivé avec ce vaisseau de guerre anglais de cinquante-six canons, qui escortoit une flotte chargée de charbon de terre, lorsque j'eus l'imprudence de lui riposter trois coups avant que d'arborer pavillon

(1) Baux: Solives qui traversent le vaisseau, et sur lesquelles sont établis les ponts, ou planchers.

DE DUGUÀY-TROMN. [1694] 3oi

blanc : cette ëquipée de jeune homme m'attira une affaire des plus intéressantes.

Le capitaine de ce vaisseau, après avoir escorte sa flotte dans les lieux de sa destination^ relâcha par hasard dans la rade dè Plymouth , peu de jours après qu'on m'y eut conduit : il reconnut le vaisseau que je commandois lors de notre rencontre. Le ressentiment de la bravade que je lui avois faite le porta à présenter une requête à l'amirauté, par laquelle il concluoit à ce que l'on me fit mon procès, pour lui avoir tiré à boulet sous pavillon ennemi , contre les lois de la guerre $ et à demander que je fusse mis par provision en prison , j usqu'au retour d'un courrier qu'il alloit dépêcher à Londres. L'amirauté sur cela me fit arrêter, et conduire dans une chambre grillée, avec une sentinelle à ma porte : la seule distinction qu on m'accorda sur tous les autres prisonniers fut de me laisser la liberté de me faire apprêter à manger dans ma chambre , et de permettre aux officiers de venir m'y tenir compagnie. Les capitaines mêmes des compagnies anglaises, qui gardoient les prisonniers tour à tour, y dînoient assez volontiers , et ma jolie marchande venoit aussi fort souvent me rendre visite. 11 arriva qu'un Français réfugié, qui avoit une de ces • compagnies, devint éperdûment amoureux de cette aimable personne 5 et, dans l'envie qu'il avoit de l'épouser, il crut que je pourrais lui rendre service, à cause de la confiance qu'elle paroissoit avoir en moi. Il m'en parla confidemment, et j'eus l'esprit assez présent pour entrevoir que je pourrais en tirer parti. Je lui répondis que je le servirais de tout mon cœur; mais que j'étois trop obsédé dans ma chambre , et que

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je ne voyois aucune apparence de réussir, s'il ne me procurait l'occasion d'entretenir sa maîtresse dans un lieu qui fût plus libre ; que l'auberge voisine de la prison me paroissoit très à portée, et fort convenable pour cela 5 qu'elle pouvoit s'y rendre sans faire naître aucun soupçon, et qu'alors je lui promettois d'employer toute mon éloquence à la disposer en sa faveur. J'ajoutai que j aurois soin de le faire avertir quand il seroit temps, afin qu'il vînt passer avec elle le reste de la soirée. Sa passion lui fit trouver cet expédient bien imaginé 5 et nous choisîmes pour l'entrevue le jour qu'il devoit être de garde à la prison. J'en prévins ma gentille marchande par un billet, où je lui représentois, de la façon que je crus la plus capable de la toucher, que je succomberois au chagrin de me voir si long-temps captif, si elle navoit la bonté de contribuer à ma liberté-, ce que j'avois d'autant plus lieu d'espérer, qu'elle le pouvoit faire sans courir aucun risque d'intéresser sa réputation. Je fus assez heureux pour la persuader, et pour en tirer parole qu'elle feroit toutes les démarches que je croirois nécessaires pour le succès de mon projet. Cette précaution prise, j'écrivis à un capitaine suédois dont le vaisseau étoit relâché dans la rivière de Plymouth , poulie prier de me vendre une chaloupe équipée d'une voile, de six avirons, six fusils et autant de sabres, avec du biscuit, de la bière, un compas de route, et quelques autres provisions. Je lui demandois en même temps de vouloir bien envoyer à la prison quelques-uns de ses matelots, sous prétexte de visiter les prisonniers français, et de leur faire porter secrètement un habit à la suédoise, pour le remettre à mon maître d'équi-

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page, lequel parlant bien suédois, et étant comme eux

de haute stature, pourroit se sauver mêlé avec eux à l'entrée de la nuit, quand ils partiroient de la prison.

Tout cela fut exécuté , et mon maître d'équipage s'échappa sous ce déguisement avec les matelots suédois. Il convint avec leur capitaine du prix de sa chaloupe pour trente-cinq livres sterlings, à condition qu'elle seroit prête à un jour marqué; et que six de ses gens m'attendroient à un rendez-vous hors de la ville, pour m'escorter jusqu'à la chaloupe.

L'auberge où je devois me trouver avec la marchande étoit adossée à une montagne; du second étage de la maison, on entroit dans un jardin disposé en terrasse, dont le derrière répondoit à une petite rue trèsécartée ; et c'étoit en escaladant le mur qui séparoit la rue d'avec le jardin, que j'avois projeté de me sauver, lorsque mon capitaine amoureux me croiroit le plus occupé à disposer sa maîtresse en sa faveur. J'avois ordonné pour cet effet, à mon valet de chambre, qui avoit la liberté de sortir pour acheter des provisions, et à mon chirurgien, qui alloit panser nos blessés à l'hôpital , de ne pas manquer de se trouver sur les quatre heures du soir derrière le mur en question, et de m'y attendre, pour me conduire à l'endroit où je devois trouver mes bons amis les Suédois.

Ce jour tant désiré arriva enfin. Le capitaine ayant vu entrer l'objet de ses vœux dans l'auberge, ne fit aucune difliculté de me laisser sortir de ma chambre avec un de mes officiers, qui, de son consentement, étoit entré dans la confidence : il nous pria seulement de ne pas le laisser languir, et de le faire avertir Je plus tôt qu'il nous seroit possible. Mais à peine avois-je

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marqué ma reconuoissance à cette amie salutaire; que, plein d'impatience, je sautai par dessus le mur du jardin avec mon camarade. Mon chirurgien et mon valet nous attendoient derrière -, ils nous conduisirent au rendez- vous marqué, où nous trouvâmes six braves Suédois bien armés, qui nous firent faire deux bonnes lieues à pied, et nous accompagnèrent jusqu'à la chaloupe.

Nous nous embarquâmes vers les six heures du soir dans cette chaloupe, cinq Français que nous étions , savoir : l'officier compagnon de ma fuite, mon maître d'équipage, mon chirurgien, moi et mon valet. Aussitôt nous fîmes route, et trouvâmes, en passant dans la rade, deux vaisseaux de guerre anglais qui y étoient mouillés, et qui nous interrogèrent : nous leur répondîmes comme auroit fait un bateau de pêcheur an- , glais-, et, continuant notre chemin, nous étions à la pointe du jour au dehors de la grande rade. Nous nous trouvâmes alors assez près d'une frégate anglaise qui couroit sa bordée pour entrer à Plymouth. Je ne sais par quel caprice elle s'opiniâtra à vouloir nous parler 5 mais il est certain que nous allions être repris , si le vent, qui cessa tout d'un coup, ne nous eût mis en état de nous éloigner d'elle à force de rames.

Nous la perdîmes enfin de vue, et nous nous trouvâmes en pleine mer, outrés de lassitude d'avoir ramé si long-temps, et avec autant d'action. La nuit vint, pendant laquelle nous nous relevions , mon maître d'équipage et moi, pour gouverner, sûr un compas de route éclairé d'un petit fanal. Je me trouvai, tenant le gouvernail, si excédé de fatigue, que le sommeil me surprit j mais je fus bien promptement et bien cruel-

DIS DUGUAY-TROUIN. [l6o,4] 3o5

lement réveillé par un coup de vent qui, donnant subitement et avec impétuosité dans la voile, coucha la chaloupe, et la remplit d'eau dans un instant. Aussitôt je larguai l'écoute (0; et, poussant en même temps le gouvernail à arriver vent arrière, j'évitai par cette prompte manœuvre un naufrage d'autant plus indispensable, que nous étions éloignés de plus de quinze lieues de toute terre. Mes compagnons, qui dormoient, furent aussi bientôt réveillés, ayant de l'eau par dessus la tête. Notre biscuit et notre baril de bière, dans lequel la mer entra, furent entièrement gâtés, et nous fûmes très-long-temps à vider l'eau avec nos chapeaux. A la fin la chaloupe étant soulagée, je remis à route pendant le reste de la nuit; et le jour suivant, vers les huit heures du soir, nous abordâmes à la côte de Bretagne, à deux lieues de Tréguier. Charmé de me voir échappé de tant de périls, je sautai légèrement sur le rivage, pour embrasser ma terre natale, et pour rendre grâces à Dieu, qui m a voit conservé. Nous gagnâmes ensuite le village le plus prochain, où l'on nous donna du lait et du pain bis, que l'appétit nous fit trouver délicieux; après quoi nous nous endormîmes sur de la paille fraîche.

Le jour ayant paru, nous nous rendîmes à Tréguier, et de là à Saint-Malo. J'appris, en y arrivant, que mon frère aîné étoit parti pour fxochefort, où il armoit pour moi le vaisseau du Roi le Français, de quarante-huit canons, comptant m'en réserver le commandement

(i) Je larguai Fc'coute : L'écoute est un cordage attaché à l'angle inférieur de la voile, du côté opposé au vent, et qui sert à la border, c'està-dire à la tendre. En larguant ou lâchant l'écoute, lèvent n'eut plus autant de prise sur la voile, cl lu chaloupe put se redresser.

T. 75. ïto

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jusqu'à moa retour d'Angleterre. Je pris la poste pour l'aller joindre , et je trouvai ce vaisseau mouillé aux rades de La Rochelle : il ne lui manquoit rien pour partir.

Je montai dessus le lendemain; et, cinglant en haute mer , j'établis ma croisière sur les côtes d'Angleterre et d'Irlande. J'y pris d'abord cinq vaisseaux charges de tabac et de sucre, et un sixième chargé de mâts et de pelleteries, venant de la Nouvelle-Angleterre : ce dernier s'étoit séparé depuis deux jours d'une flotte de soixante voiles , escortée par deux vaisseaux de guerre anglais , l'un nommé le Sans-Pareil, de cinquante canons; l'autre, le Boston, de trente-huit, mais percé à soixante-douze. Les habi tans de Boston l'avoient fait construire , et l'a voient chargé des plus beaux mâts et des pelleteries les plus recherchées, pour en faire présent au prince d'Orange, qui avoit pris alors le titre de roi d'Angleterre. Je m'informai avec grand soin , du capitaine de ce dernier vaisseau marchand que j'avois pris, de l'air de vent où cette flotte pouvoit être : je courus à toutes voiles de ce côté-là, et j'en eus connoissance vers le midi.

L'impatience que j'avois de prendre ma revanche me fit , sans hésiter , attaquer les deux vaisseaux de guerre qui lui servoient d'escorte. J'eus le bonheur, dès mes premières bordées , de démâter le Boston de son grand mât de hune (0, et de lui couper sa grande vergue M. Cet accident le mit hors d'état de traverser le dessein que j'avois d'aborder le Sans-Pareil : j'en

( 1 ) Grand mat de hune : Voyez la note a de la page 296*. — (a) Sa grande vergue : Celle du I • n:"t qui porte la grand** voile. {Voyez (a noie 1 de la page 286.

profitai, et mes grappins furent jetés au milieu du feu * mutuel de notre canon et de notre mousqueterie. Pavois fait disposer un si grand nombre de grenades de lavant à l'arrière de mon vaisseau , que ses ponts et ses gaillards furent nettoyés en fort peu de temps. Je fis battre la charge; et mes gens commençoient à pénétrer sur son bord, lorsque le feu prit à sa poupe avec tant de violence, que je fus contraint de faire pousser promptement au large, pour ne pas brûler avec lui. Cet embrasement ne fut pas plus tôt éteint, que je le raccrochai une seconde fois : alors le feu prit aussi dans ma hune 0) et dans ma voile de misaine ; ce qui m'obligea encore de déborder. La nuit vint sur ces entrefaites, et toute la flotte se dispersa : les deux vaisseaux de guerre furent les seuls qui se conservèrent fc) , et que je conservai de même très-soigneusement : cependant je fus obligé de faire changer toutes mes voiles, qui étoient criblées ou brûlées. Les ennemis, de leur coté, me paroissoient aussi occupés que moi pour tâcher de se réparer.

Aussitôt que le jour parut, je recommençai le combat avec la même ardeur, et je me présentai une troisième fois à l'abordage du Sans-Pareil. Au milieu de nos bordées de canon et de mousqueterie, ses deux grands mâts tombèrent dans mes porte-haubans (3) :

(i ) Hune ; Plate-forme à jour placée en tête des bas mâts; elle est à peu près carrée; ses angles du devant sont arrondis. La misaine est la voile du bas mât de misaine, (fqyez la note a de la page 296. — (a) Qui se conservèrent : C'est-à-dire qui ne se perdirent pas de vue. — (3) Porle-haubans : Parties saillantes de chaque côté du vaisseau, d'où parlent des cordages qui vont rejoindre la tete des bas mats, et les soutiennent. Ces cordages, traversés par des enfléchures formant échelons, sont appelés haubans.

3o8 [ifyfl MÉMOIRES

cet accident, qui le mettoit hors detat de combattre, et dans l'impossibilité de s'échapper , m'empêcha de permettre à mes gens de sauter à bord : au contraire, je fis pousser précipitamment au large, et courus avec la même activité sur le Boston , qui mit alors toutes ses voiles au vent pour s'enfuir, mais inutilement. Je le joignis ; et , m'en étant rendu maître en peu de temps , je revins sur son camarade , qui , se trouvant ras comme un ponton, fut aussi obligé de céder.

Je me souviens d'une scène assez plaisante qui se passa lorsque j'eus soumis ces deux vaisseaux. Un Hollandais, capitaine d'une prise que j'avois faite peu de jours auparavant , monta sur le gaillard pour m'en faire compliment : il me dit, d'un air vif et content, qu'il venoit aussi de remporter sa petite victoir%sur le capitaine de la prise anglaise, qui m'avoit donné le premier avis de cette flotte ; qu'étant descendus tous deux à fond de cale, un moment avant que notre combat commençât , l'Anglais lui avoit dit : « Camarade, « réjouissez- vous, vous serez bientôt en liberté. Le « vaisseau le Sans-Pareil est monté par un des plus « braves capitaines de toute l'Angleterre : il a pris à « l'abordage, avec ce même vaisseau, le fameux Jean « Bart et le chevalier de Forbin(0. Le capitaine du a Boston n'est pas moins brave, et est tout au moins et aussi bien armé : ils ont fortifié leurs équipages de « celui d un vaisseau anglais qui s'est perdu depuis peu « sur la côte de Boston. Ainsi vous jugez bien que ce u Français ne pourra pas leur résister long-temps. » Le Hollandais m'ajouta qu'il lui avoit répondu qu'il me croyoit plus brave qu'eux, et qu'il parieroit sa tête

( i) Voftz les Mémoires de Forbin, qui précédent ceux-ci.

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que je serois victorieux ; que, de discours en discours, ils en étoient venus aux mains , et que l'Anglais avoit été bien battu-, qu'il venoit m'en faire part, me demandant pour toute grâce de faire monter mon adversaire sur le pont , afin qu'il vît de ses yeux ces deux vaisseaux soumis , et qu'il en crevât de dépit. Effectivement je l'envoyai chercber. Il perdit toute contenance quand il aperçut son Sans-Pareil et son Boston dans le pitoyable état où je les avois mis -, et il se retira promptement, s'a rra chant les cheveux, et jurant à faire trembler. On m'apporta un moment après les brevets de messieurs Bart et de Forbin, tous deux depuis chefs d'escadre, qui avoient été enlevés par le Sans-Pareil, comme le capitaine hollandais venoit de me le dire.

J'eus une peine infinie à amariner (0 ces deux vaisseaux. Ma chaloupe et mon canot étoient hachés, et pour surcroît il survint une tempête qui me mit dans un très-grand péril, par le désordre où j'étois après un combat si long et si opiniâtre : tous les officiers du Sans-Pareil avoient été tués ou blessés , et de mon côté j'avois perdu près de la moitié de mon équipage. Cette tempête nous sépara tous. M. Boscher, qui étoit mon capitaine en second, et qui s'étoit fort distingué dans le combat , se trouvant commander sur le Sans- Pareil, fut obligé de faire jeter à la mer tous les canons de dessus son pont et de ses gaillards j et quoiqu'il fût sans mâts, sans canons et sans voiles, il eut l'habileté de sauver ce vaisseau, et de le mener dans le Port-Louis. Le Boston trouva , après la tempête , quatre corsaires de Flessingue qui le reprirent à la

(') ^ amariner : A prendre possession de.

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vue de l'île d'Ouessant j et ce fut avec bien de la peine que je gagnai le port de Brest avec mon vaisseau , démâté de ses mâts de hune et de son artimon (»), e,t tout délabré.

Le feu Roi, attentif à récompenser le zèle et la bonne volonté , me fit la grâce , après cette action , de m'envoyer une épée : je la reçus, accompagnée d'une lettre très-obligeante de M. de Pontchartrain , alors secrétaire d'Etat de la marine , et depuis chancelier de France , qui m'exhortoit à mettre mon vaisseau en état d'aller joindre M. le marquis de Nesmond aux rades de La Rochelle. Je ne perdis point de temps à me rendre à cette destination.

Nous nous trouvâmes cinq vaisseaux de guerre sous son commandement : V Excellent, de soixante-deux canons, monté par ce général 5 le Pélican, de cinquante, commandé par M. le chevalier des Augers; le Fortuné, de cinquante-six, par M. de Beaubriant; le Saint- Antoine, de Saint-Malo , aussi de cinquantesix canons , par M. de La Villestreux ; et le Français, de quarante-six canons , que je montois. Cette escadre croisa à l'entrée de la Manche. Nous y trouvâmes trois vaisseaux de guerre anglais; et leur ayant donné chasse, je me trouvai un peu de l'avant du reste de l'escadre, et précisément dans les eaux du plus gros vaisseau ennemi, monté de soixante-seize canons, et nommé l'Espérance. Je le joignis à une bonne portée de fusil , et je me préparai à l'aborder, dans la résolution de ne pas tirer un coup qu'après avoir jeté mes grappins à son bord. Sur ces entrefaites, M. le

(1) Et de son artimon : L'artimon est le mât de l'arrière du vaisseau. ( V oyez la note a, page 396.

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marquis de Nesmond, qui avoit, aussi bien que tous les vaisseaux de son escadre , pavillon et flamme anglaise, tira un coup de canon à balle sous le vent, sans changer de pavillon ; sur quoi tous les officiers qui étoient sur mon bord me représentèrent que le commandant n ayant point arboré son pavillon blanc, ce coup de canon ne pouvoit être qu'un commandement pour moi de l'attendre -, et que si je n'y déférois pas , je tomberois dans le cas de désobéissance, le dessein du commandant ne pouvant jamais être de me faire combattre sous pavillon ennemi. J'eus une peine infinie à céder à cette remontrance , et à consentir qu'on carguât ma grande voile (0 , ne pouvant me consoler de laisser échapper une si belle occasion de me distinguer : mais je fus bien plus désolé quand je vis, un quart-d'heure après , M. le marquis de Nesmond mettre enfin son pavillon blanc, et tirer un autre coup de canon pour commencer le combat. Je fis à l'instant remettre ma grande voile, et tirer toute ma bordée au vaisseau V Espérance; M. de La Villestreux, capitaine du Saint- Antoine, attaqua en même temps l'Jnglesey, de cinquante-huit canons : mais à peine eûmesnous tiré trois ou quatre bordées , que M. le marquis de Nesmond joignit VEspérance, et le combattit à porlée du pistolet si vivement, qu'il le démâta de son grand mât, et s'en rendit maître après une assez belle résistance. M. de La Villestreux avoit été blessé mortellement en abordant VAnglesejr; d'ailleurs son vaisseau fut tellement désemparé de ses voiles et de ses manœuvres, que l'ennemi s'échappa avec son camarade, à la faveur de la nuit.

(0 Grande voile : Voyez la noie 3 Je la page 2$$.

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Je fis mes justes plaintes à M. le marquis de Nésmond de ce qu'il m'avoit obligé de carguer ma grande voile par ce coup de canon à balle qu'il avoit tiré sous pavillon anglais, m'ayant privé par là de l'honneur que j'allois acquérir sous ses yeux, en abordant le vaisseau V Espérance. Je pris la liberté de lui dire que mes officiers et tout mon équipage étoient témoins que j'y étois préparé et bien déterminé, et qu'il étoit fort triste pour moi qu'il se fût servi de son autorité pour profiter de cette occasion à mon préjudice. Il me répondit qu'il en étoit bien fâché par rapport à moi 5 mais que c'étoit une méprise de son capitaine de pavillon, qui n'avoit pas fait attention au pavillon anglais-, et que toute la faute, s'il y en avoit une, rouloit sur cet officier, et non sur moi, qui avois bien rempli mon devoir. Cependant les équipages des autres vaisseaux , qui m'avoient vu le plus près des ennemis , et n'avoient pas fait attention au coup de canon que le commandant avoit tiré sous pavillon anglais, avoient été surpris de me voir carguer ma grande voile : ils eurent même l'injustice d'interpréter à mon désavantage la manœuvre que j'avois faite 5 et, sans approfondir les raisons de subordination qui m'y avoient obligé, ils me taxèrent de peu de zèle dans leurs chansons matelotes ; mais ils en ont fait depuis ce temps-Jà un si grand nombre d'autres à mon honneur, qu'ils ont réparé et au-delà cette légère injustice. M. le marquis de Nesmond rendit en celte occasion des témoignages si publics et si authentiques de ma conduite , que j'eus tout lieu d'en être satisfait.

[1695] Le Roi ra'ayant continué le commandement

ds DUGUAY-TROUHf. [1695] ' 3l3

de son vaisseau le Français, et'à M. de Beaubriant celui du vaisseau le Fortuné, pour les employer à détruire les baleiniers hollandais sur les côtes de Spitzberg, nous sortîmes tous deux du Port-Louis, où . nous avions fait caréner nos vaisseaux, et fîmes route pour nous rendre sur ces parages; mais les vents contraires nous traversèrent avec tant d'opiniâtreté, qu'après avoir vainement lutté contre, et consommé toute notre eau, nous fûmes contraints d'aller la renouveler aux îles de Feroë, après quoi la saison étant trop avancée pour aller jusqu'à Spitzberg , nous demeurâmes à croiser sur les Orcades : enfin, rebutés de n'y rencontrer aucun vaisseau ennemi , nous fîmes route pour aller consommer le reste de nos vivres sur les côtes d'Irlande.

Le malheur que nous avions eu de ne rien trouver pendant trois mois de croisière avoit consterné les officiers et les équipages de nos deux vaisseaux; j'étois seul à les encourager, par un pressentiment secret qui ne me quitta jamais, et qui me donnoit un air content au milieu d'une tristesse générale. La joie et la confiance que je tâchois de leur inspirer , et l'assurance que je leur donnois hardiment de quelque bonne aventure, fut justifiée heureusement par la rencontre que nous fîmes, sur les blasques, de trois vaisseaux anglais venant des Indes orientales , très -considérables par leur force, et plus encore par leur richesse. Le commandant, nommé la Défense, étoit percé à soixantedouze canons, et monté à cinquante-huit; le second , nommé la Résolution, étoit percé de soixante canons, et monté de cinquante-six ; le troisième , dont je ne puis retrouver le nom, avoit quarante canons montés :

ils nous attendirent en ligne. M. de Beaubriant donna en passant sa bordée au commandant anglais ; et, poussant sa pointe, il s'attacha à combattre et à réduire le . second. Je le suivis, le beaupré sur la poupe 5 et, aussitôt qu'il eut dépassé le commandant, je le combattis si vivement, que je m'en rendis maître. Dès qu'il fut soumis, je courus, sans perdre de temps, sur le troisième vaisseau, qui fuyoit à toutes voiles : il se défendit avec beaucoup d'opiniâtreté. 11 est vrai que je le ménageois un peu , dans la crainte de le démâter; et d'ailleurs je ne jugeois pas à propos de l'aborder, par rapport au pillage, qui auroit été en ce cas presque inévitable. Il se rendit à la fin , et nous les amarinâmes tous trois, de façon à se défendre s'il en étoit besoin. Nous les escortâmes dans le Port-Louis ; et les richesses dont ils étoient chargés donnèrent plus de vingt pour un de profit, malgré tout le pillage qu'il n'avoit pas été possible d'empêcher.

Après cette heureuse campagne , le désir me prit de faire un voyage à Paris , pour me faire connoître à M. le comte de Toulouse et à M. de Pontchartrain 5 mais encore plus pour me donner la satisfaction de voir â mon aise la personne du feu Roi , pour lequel, dès ma tendre jeunesse , je m'étois senti un grand fonds d'amour et de vénération. M. de Pontchartrain voulut bien me présenter à Sa Majesté, et mon admiration redoubla à la vue de ce grand monarque. Il daigna paroître content de mes foibles services, et je sortis de son cabinet le cœur pénétré de la douceur et de la noblesse qui régnoient dans ses paroles et dans ses moin-j* dres actions : le désir que j'avois de me rendre digne de son estime en devint plus ardent. Après quelque

DE DUGtJAY-TROUIN. [1696] 3 1 5

séjour à Paris, je pris tout d'un coup la résolution de me rendre au Port-Louis , dans le dessein d'y armer le Sans-Pareil, que j'a vois pris sur les Anglais; mais, au lieu de cinquante canons qu'il avoit auparavant , je n'en fis mettre que quarante- deux, afin de le rendre plus léger.

[1696] Ce vaisseau étant caréné, je mis à la voile; et m'étant rendu sur les côtes d'Espagne, j'appris, par quelques vaisseaux neutres que je rencontrai, qu'il y avoit dans le port de Vigo trois vaisseaux hollandais qui attendoient l'arrivée d'un vaisseau de guerre anglais, lequel devoit incessamment sortir de la Corogne pour les prendre en passant, et les escorter jusqu'à Lisbonne. Je réfléchis sur cet avis, et je formai le dessein de faire usage de mon Sans-Pareil pour tromper les Hollandais. En effet, je me présentai un beau matin à l'entrée de Vigo avec pavillon et flamme anglaise, mes basses voiles carguées, mes perroquets en bannière (0, et un iac M anglais au bout de ma vergue d'artimon : manœuvre que j'avois vu faire aux Anglais en cas à peu près semblable. La fabrique anglaise du Sans-Pareil aida si bien à ce stratagème, que deux de ces vaisseaux, abusés par ces apparences, mirent à la voile, et vinrent bonnement se ranger sous mon escorte : le troisième en auroit sûrement fait autant, s'il avoit été en état de lever l'ancre. Je trouvai ces vaisseaux chargés de gros mâts, et d'autres bonnes marchandises.

(i) Mes perroquets en bannière : C'est-à-dire les voiles des mais qui portent le même nom {voyez la note a de la page aç/6) déployées et abandonnées à elles-mêmes, sans être bordées ou tendues par les écoutes, qui sont des cordages attachés aux angles inférieurs. — (a) tac : pavillon.

3l6 [^9^] MÉMOIRES

Mutant mis en route pour les conduire dans le premier port de France, je me trouvai à la pointe du jour à trois lieues sous le vent de l'armée navale des ennemis. Sur cet incident, très-embarrassant, je pris mon parti sans balancer. J'ordonnai, à ceux qui coramaudoient mes deux prises, d'arborer pavillon hollandais, et d'arriver vent arrière, après m'avoir salué de sept coups de canon chacun; ensuite, me confiant dans la bonté et dans la fabrique du Sans-Pareil, je fis voile vers l'armée ennemie, avec autant d'assurance et de tranquillité que j'aurois pu faire si j'avois été réellement un des leurs qui, après avoir parlé à des vaisseaux hollandais, eût voulu se rallier à son corps.

Il s'étoit d'abord détaché de cette armée deux gros vaisseaux, et une frégate de trente-six canons, pour venir me reconnoître : les deux vaisseaux, trompés par ma manœuvre, cessèrent bientôt leur chasse, et retournèrent à leur poste; la seule frégate, poussée par son mauvais destin , s'opiniâtra à vouloir parler à mes deux prises, et je vis qu'elle les joignoit à vue d'œil. Je naviguois alors avec toute l'armée, et paroissois fort tranquille, quoique je fusse intérieurement désespéré de ce que ces prises alloient infailliblement tomber au pouvoir de cette frégate. Comme je m'aperçus cependant que mon vaisseau alloit beaucoup mieux que ceux des ennemis qui étoient les plus près de moi, je fis courir insensiblement le mien un peu largue 0), pourmemettredel'avantd'eux; et tout d'un coup je forçai de voiles, pour aller me placer entre mes prises et la frégate. Je m y rendis assez à temps pour lui bar-

(1) Courir un peu largue : Aller par un veul de travers, inclinant vers l'arrière du bâtiment.

DE DUGUÀY-TROUIN. [1696] 3l7

rer le chemin, et pour la combattre, comme je fis, à

la vue de toute l'armée. Je laurois même enlevée, s'il m'avoit été possible de l'aborder-, mais le capitaine qui la montoit conserva assez de défiance et d'habileté pour se tenir une portée de fusil au vent, et il jugea à propos d'envoyer son canot à mon bord. Les gens de ce canot étant à moitié chemin , me reconnurent pour Français, et se mirent en devoir de retourner à leur frégate. Alors, me voyant démasqué, je fis arborer mon pavillon blanc à la place de l'anglais que j'avois à poupe, et je commençai au même instant le combat. Cette frégate me répondit de toute sa bordée j mais, ne pouvant soutenir le feu de mon canon et de ma mousqueterie, elle trouva moyen de revirer de bord à la rencontre de plusieurs gros vaisseaux, qui se détachèrent pour venir promptement à son secours. Leur approche m'obligea de la quitter dans un temps où elle se trouvoit si maltraitée, qu'elle mit à la bande (0, avec un pavillon rouge sous ses barres de hune en tirant des coups de canon de distance en distance. Ce signal pressant d'incommodité fit que les vaisseaux les plus près d'elle s'arrêtèrent pour la secourir : ils recueillirent en même temps son canot, qui n'avoit pu regagner son bord, et avoit fait route du côté de l'armée pendant notre combat. Toutes ces circonstances, favorables pour moi, me donnèrent le temps de rejoindre mes prises à l'entrée de la nuit, et je les conduisis au Port-Louis.

(i) Qu'elle mit à la bande : Qu'elle s'inclina latéralement, afin de mellre hors de l'eau la partie endommagée. — (a) Barres Je hune : Petite hune composée de deux barres de bois qui eu traversent deux autres, et qui sont placées en tclc des deux mats de hune, et du mât de perroquet de fougue.

3l8 MÉMOIRES

Aussitôt que je les eus mises en sûreté, j'allai croiser à Tentrée de la Manche, où je rencontrai un flessinguois revenant de Curaçao. Je m'en rendis maître, et le conduisis dans le port de Brest, où je fis caréner mon vaisseau.

Je fis en même temps équiper une frégate de seize canons, dont je donnai le commandement à un de mes jeunes frères , qui m'avoit donné en plus d'une occasion des marques d'une capacité au-dessus de son âge. Nous mîmes ensemble à la voile , et fûmes croiser sur les côtes d'Espagne. Nous y consommâmes la plus grande partie de nos vivres sans rien trouver-, et comme nous commencions à manquer d'eau, je jugeai à propos d'en aller chercher auprès de Vigo, dans l'espérance d'y faire en même temps quelque capture. Sur cette idée, je fus mouiller entre ce port et les îles de Bayonne -, et n'y ayant rien rencontré, je m'attachai à découvrir un endroit qui fût propre à faire de l'eau. Pour cet effet, nous nous embarquâmes mon frère et moi dans mon canot , avec quelques volontaires 5 et ayant remarqué une anse à main droite, d'où paroissoit couler un ruisseau , nous avançâmes pour la reconnoître de plus près : mais en l'approchant nous fûmes salués de plusieurs coups de fusil , qu'on nous tira des retranchemens qui bordoient le rivage. Ma première pensée (et plût à Dieu que je l'eusse suivie î) fut de retourner à bord de nos vaisseaux, et de mépriser de pareilles canailles ; mais mon frère, jeune et ardent aux occasions d'honneur, me représenta qu'il seroit honteux de se retirer pour de misérables paysans qui n'étoient pas capables de tenir devant nous ; qu'il falloit les aller attaquer, et faire en même temps signal

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à nos vaisseaux de nous envoyer le secours que j'avois ordonné que Ton y tînt prêt en cas de besoin. J'avouerai qu' une mauvaise honte et un ridicule point d'honneur remportèrent sur la répugnance que j'avois à suivre ce conseil. Je mis donc pied à terre, suivi d'une vingtaine de jeunes gens qui étoient dans mon canot : nous forçâmes , l'épée à la main , les retranchemens d'où Ton avoit tiré, et nous nous y établîmes, après en avoir chassé ceux qui les gardoient. Il arriva bientôt après de nos vaisseaux cent cinquante hommes bien armés : j'en laissai vingt à la garde des retranchemens, sur lesquels je fis mettre les pierriers de nos chaloupes, pour assurer notre retraite. J'en donnai cinquante autres à commander à mon frère, avec ordre d'aller prendre à revers un gros bourg, où j'avois remarqué que les milices espagnol e^s'étoient assemblées, tandis que je l'attaquerois de front avec cent hommes qui me restoient. Dans cette résolution , je m'avançai , tambour battant, vers l'endroit où je croyois trouver le plus de résistance. Mon frère, se laissant emporter à l'ardeur de son courage, pressa sa marche plus que moi, et attaqua le premier, à ma vue, les retranchemens de ce bourg, qu'il enleva dans un moment. Sa valeur lui devint funeste : il reçut, en les franchissant le premier, un coup de mousquet qui lui traversoit l'estomac. Je combatlois en m^me temps de mon côté; et, ayant aussi forcé ces retranchemens, j'étois occupé à faire donner quartier à quatre-vingts Espagnols qui avoient mis les armes bas, quand je reçus celte triste nouvelle. Il est difficile d'exprimer à quel point j'en fus pénétré: cet infortuné frère metoit encore plus cher par sou intrépidité; et par son caractère

3aO MÉMOIRES

aimable, que par les liens du sang. Je restai d'abord immobile; après quoi, devenant tout à coup furieux, je courus comme un désespéré vers ceux des ennemis qui résistoient, et j'en sacrifiai plusieurs à ma douleur. Pendant que tous mes gens s'abandonnoient au pillage, il parut une troupe de cavalerie sur la hauteur. Je repris alors mes sens, et, rassemblant la plus grande partie de mes soldats avec assez de promptitude, je courus chercher mon frère. Je le trouvai couché sur la terre, et baigné dans son sang , qu'on •'efforçait en vain d'arrêter. Un objet si touchant m'arracha des larmes : je l'embrassai , sans avoir la force de lui parler 5 et je le fis emporter sur-le-champ à bord de mon vaisseau, où je l'accompagnai, ne pouvant me résoudre à le quitter dans l'état déplorable où je le voyois. Je laissai aiîx officiers le soin de faire rembarquer tous nos gens, et j'ordonnai au premier lieutenant de mon vaisseau de les couvrir, et d assurer notre retraite, qui se fit sans confusion, et avec fort peu de perte.

Mon frère ne vécut que deux jours, et rendit son dernier soupir entre mes bras, avec de grands sentimens de religion, et une fermeté héroïque. La tendresse et la douleur me rendirent éloquent à l'exhorter dans ces momens, et je demeurai dans un accablement extrême. J'ordonnai qu'on levât l'ancre, et qu'on mît à la voile pour porter son corps à Yiana^ ville portugaise sur la frontière d'Espagne, où je lui fis rendre les derniers devoirs avec tous les honneurs dus à sa valeur et à son mérite , qui certainement n'étoit pas commun. Toute la noblesse des environs assista à ses funérailles, et parut sensible à la perte

Goog

DE DOGUAY-TROUJN. [1696] 3st

d'un jeune homme qui emportoit les louanges et les regrets de tous nos équipages.

M'étant acquitté de ce triste devoir , je repris la mer , pour consommer le reste de mes vivres 5 et ayant rencontré un vaisseau hollandais venant de Curaçao , je m'en rendis maître, et le conduisis à Brest. J'y désarmai mes deux vaisseaux. J'avois l'esprit continuellement agité de l'idée de mon frère expirant entre mes bras : cette cruelle image me réveilloit en sursaut toutes les nuits, et pendant fort long-temps elle ne me laissa pas un moment de repos.

Six mois après, M. Descluseaux, intendant de la marine à Brest, qui m'estimoit plus que je ne méritois, m'engagea, par ses sollicitations, à prendre le commandement de trois vaisseaux qu'il vouloit envoyer au devant de la flotte de Bilbao. Ces vaisseaux étoient le Saint- Jacques-des-Victoires , de quarantehuit canons-, le Sans- Pareil ^ de quarante-deux-, et la frégate la Léonore, de seize canons. Je montai le premier vaisseau , et je confiai le commandement du second à mon parent M. Boscher, qui m'avoit servi jusque 14 de capitaine en second, et dont j'avois éprouvé . la valeur et la capacité.

Huit jours aprèse notr départ de Brest, j'eus connoissance de cette flotte , qui étoit escortée par trois vaisseaux de guerre hollandais, commandés par M. le baron de Wassenaër, vice-amiral de Hollande. Ces vaisseaux étoient le Delft et le Houslaërdick j tous deux de cinquante -quatre canons; et un troisième, dont j'ai oublié le nom, de trente-huit. Le grand vent et l'agitation des vagues m'obligèrent de les conserver pendant deux jours, au bout desquels j'étois sur le T. 75. ai

3 a3 [1696] MÉMOIRES

point de hasarder un combat assez inégal , quand par bonheur je découvris deux frégates de Saint-Malo, Tune de trente canons, nommée V Aigle noir, montée par M. de Belille-Pepin; et l'autre, de trente-huit canons, nommée la Faluère, par M. Dessandrais- Dufréne. Nous tînmes conseil ensemble , et disposâmes notre attaque de la manière suivante.

. Les trois vaisseaux de guerre ennemis étoient en panne au vent de leur flotte : le Delft, commandant , au milieu-, le Houslaërdick à son arrière; et le troisième de l'avant. Je devois les attaquer le premier, et, après avoir donné en passant ma bordée au Houslaërdick, pousser ma pointe pour aller aborder le commandant. Le Sans-Pareil étoit destiné à me suivre, le beaupré sur ma poupe, et à accrocher le Houslaërdick aussitôt que je l'aurois dépassé. Les frégates V Aigle noir et la Faluère dévoient s attacher à réduire le troisième vaisseau de guerre, et donner ensuite dans le corps de la flotte. A l'égard de la Léonore, elle éloit uniquement destinée à prendre des vaisseaux marchands.

[1697] Dans cette disposition, nous arrivâmes sur les ennemis ; et comme j'allois ranger sous le vent le . Houslaërdick, il mit le vent dans ses voiles d'avant, et appareilla sa misaine (0. Ce changement imprévu de manœuvre en apporta nécessairement à notre disposition , en ce qu'étant venu à l'abri des voiles de ce vaisseau , il me fut impossible de le dépasser pour aller aborder le commandant. Celui-ci arriva en même temps sur moi , à dessein de me mettre entre deux

(1) Appareilla sa misaine : Déploya et disposa sa misaine à recevoir Je vent.

DE DUGUÀY-TROUIN. [1697] 3î3

feux ; et je n'eus d'autre parti à prendre que celui d'aborder le Houslaërdick. Alors le capitaine du

Sans-Pareil , qui me suivoit de près, se détermina sans hésiter à couper chemin au commandant, et ensuite à l'aborder de long en long avec une audace et une conduite admirable. Les deux frégates de Saint - Malo attaquèrent en même temps le troisième vaisseau -, et la Léonore donna, comme je l'avois ordonné, dans le milieu de la flotte.

Les deux abordages des vaisseaux le Houslaërdick et le Delft furent exécutés avec une égale fierté, mais avec un succès bien différent. Je fis sauter à bord du premier la moitié de mes officiers, avec cent vingt de mes meilleurs hommes, qui l'enlevèrent d'emblée. Je poussai en même temps au large , et courus avec empressement secourir le Sans-Pareil > qui, toujours accroché au commandant, en essuyoit un feu terrible. J'arrivai près d'eux comme la poupe de mon camarade sautoit en l'air, par le feu qu'un boulet avoit mis à des caisses remplies de gargousses. Plus de quatre-vingts hommes en furent écrasés, ou jetés à la mer-, et le feu étant prêt de se communiquer à la soute aux poudres , j attendois avec frayeur le moment de le voir périr. Dans ce danger pressant , M. Boscher, qui commandoit ce vaisseau, conserva assez de fermeté et de sang froid pour faire couper ses grappins, et pousser au large. Désespéré de ce fâcheux contre-temps, et de la perte de ce brave parent, qui me paroissoit inévitable, je m'avançai pour prendre sa place,, et pour le venger. Ce nouvel abordage fut très- . sanglant , par la vivacité de notre feu mutuel de canon , de mousqueterie et de grenades, et par le grand

3*4 [ l6 97l MÉMOIRES

courage de M. le baron deWassenaër, qui me reçut avec une fierté étonnante. Les plus braves de mes officiers et de mes soldats furent repoussés jusqua quatre fois : il en périt un si grand nombre, que, malgré mon dépit et tous mes efforts, je fus contraint de faire pousser mon vaisseau au large, afin de redonner un peu d'haleine à mes gens, que je voyois presque rebutés, et de pouvoir travailler à réparer mon désordre, qui nétoit pas médiocre.

Dans cet intervalle, V Aigle noir et la Faluère s'étoient rendus maîtres du troisième vaisseau de guerre-, et cette dernière frégate se trouvant à portée de ma voix , j'ordonnai à M. Dessandrais-Dufrêne, qui la montoit, de s'avancer sur le vaisseau le Delftj afin d'entretenir le combat, et de me donner le temps de revenir à la charge. Il s'y présenta de la meilleure grâce du monde, mais malheureusement il fut tué des premiers coups. Ce nouveau contre-temps mit le désordre dans cette frégate , qui vint en travers , et m'attendit. J'appris avec une extrême douleur la mort d'un homme si courageux, et je dis à M. de Langavan, son capitaine en second, de me suivre pour le venger. En effet, je retournai tète baissée aborder ce redoutable baron, résolu de vaincre ou de périr. Cette dernière scène fut si vive et si sanglante, que tous les officiers de son vaisseau furent tués ou blessés ; il reçut lui-même quatre blessures très-dangereuses, et tomba sur son gaillard de derrière, où il fut pris les armes à la main. La frégate la Faluère eut part à ce dernier avantage, en venant m aborder, et en jetant dans mon bord quarante hommes de renfort.

Plus de la moitié de mon équipage périt dans cette

DE DTJGUÀY-TROTJIN. [1697] 3^5

action. J'y perdis un de mes cousins-germains, premier lieutenant sur mon vaisseau , et deux autres parens sur le Saris-Pareil ; plusieurs autres officiers furent tués ou blessés. Ce combat fut suivi d'une tempête et d'une nuit affreuse , qui nous sépara les uns des autres. Mon vaisseau , percé de coups de canon à l'eau , et entrouvert par les abordages réitérés , couloit bas; il ne me restoit qu'un seul officier, et cent cinquante-cinq hommes des moindres de mon équipage, qui fussent en état de servir-, et j'avois plus de cinq cents prisonniers hollandais à garder. Je les employai à pomper et à puiser l'eau de l'avant à l'arrière de mon vaisseau ; et nous étions forcés, cet officier et moi, d'être continuellement sur pied, l'épée et le pistolet à la main, pour les contenir. Cependant toutes nos pompes et nos puits ne suffisant pas pour nous empêcher de couler bas , je fis jeter à la mer tous les canons du second pont et des gaillards, mâts et vergues de rechange, boulets et pinces de fer, et jusqu'aux cages à poules : enfin l'extrémité devint si pressante, que l'eau se déchargeoit aux roulis (0 du fond de cale , dans l'entre pont. Mais, dans ce péril menaçant, rien ne me toucha plus sensiblement que l'horreur de voir cent malheureux blessés, fuyant l'eau qui les gagnoit, se traîner sur les mains avec des gémissemens affreux, sans qu'il me fût possible de les secourir. La mort nous environnant ainsi de toutes parts, je me déterminai à faire gouverner sur la cote de Bretagne, qui ne pouvoit être loin, afin de périr au moins plus près de terre , avec le foible et unique es-

(i) Roulis : Mouvement du vaisseau , se balançant d'un bord sur l'autre. Le tangage est !c mouvement de bascule de Pavant sur l'arrière.

3a6 [ l6 97] mémoires

poir que quelqu'un pourroit s'y sauver , par hasard , sur les débris du vaisseau. Cette résolution fut cause de notre salut , car en faisant cette route nous fûmes obligés de présenter lé côté de bâbord (0 au vent; et comme c'étoit le plus endommagé de l'abordage, et des coups de canon à fleur d'eau , il arriva que ce côté se trouvant en partie au-dessus de la mer, elle n'y entra plus avec la même rapidité; en sorte que, redoublant nos efforts, nous soulageâmes le vaisseau de deux bons pieds d'eau. Sur ces entrefaites, les matelots placés en garde sur le mât de beaupré s'écrièrent qti'ils voyoient les brisans des rochers, et que nous allions périr dessus, si on ne revenoit pas dans le moment du côté de tribord. Il est naturel de fuir le danger le plus pressant, pour prolonger sa vie : ainsi nous ne balançâmes point à changer de route; mais en moins d'une demi-heure le vaisseau se remplit d'eau, comme auparavant. Trois fois nous fîmes cette manœuvre , et trois fois nous la changeâmes pendant la nuit. Aussitôt que le jour parut, nous connûmes que nous étions entre l'île de Grois et la côte de Bretagne. Je fis mettre un pavillon rouge sous les barres de hune, et tirer des coups de canon de distance en distance , pour attirer un prompt secours. Heureusement le vent avoit beaucoup diminué; de sorte qu'un grand nombre de bateaux se rendirent à mon bord, qui soulagèrent nos gens épuisés, et firent entrer le vaisseau dans le Port-Louis.

Un hasard singulier fit que les trois vaisseaux de guerre hollandais, avec douze autres vaisseaux mar-

(i) Bâbord : Côlé gauche du vaisseau, en regardant de l'arriére l'avant.

chands de leur flotte, arrivèrent le même jour, ainsi que V Aigle noir, la Faluère et la Léonore; le Sans-Pareil s'y rendit aussi le lendemain, après avoir été vingt fois sur Je point de périr par le feu et par la tempête.

Un de mes premiers soins, en arrivant, fut de m'informer de l'état où se trouvoit M. le baron de Wassenaêr, que je savois très-grièvement blessé- et j'allai sur-le-champ lui offrir avec empressement ma bourse, et tous les secours qui étoient en mon pouvoir. Ce généreux guerrier, dont la valeur m'avoit inspiré de l'amour et de l'émulation, ne voulut pas me faire l'honneur d'accepter mes offres : il se contenta de m'en témoigner beaucoup de reconnoissance, et de me dire qu'il se seroit plus aisément consolé de son malheur, s'il avoit pu se faire porter à bord de mon vaisseau , où il étoit persuadé qu'il auroit reçu tous les secours et toutes les honnêtetés qui auroient dépendu de moi. Je compris, à ce discours, qu'il n'avoit pas lieu de se Jouer de ceux qui s'étoient rendus maîtres de son vaisseau : j'en restai confus , et je conçus l'indignation la plus grande contre l'officier qui y commandoit; je lui en fis tous les reproches qu'il méritoit, et j'ajoutai à ces reproches des mortifications très-sensibles. Il m'a été depuis impossible de le regarder de bon œil, quoiqu'il fût mon proche parent. Effectivement, quiconque n'est pas capable d'aimer et de respecter la valeur dans son ennemi ne peut pas avoir le cœur bien fait: un des plus sensibles chagrins que j'aie eus de ma vie a été de n'avoir pu témoigner, comme je l'avois désiré, à ce valeureux baron de Wassenaër toute l'estime et toute la vénération que j'ai pour sa vertu.

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Sur le compte que M. le comte de Pontchartrain , qui exerçoit, en survivance de monsieur son père, la charge de secrétaire d'Etat de la marine, rendit de celte action au feu Roi , il eut la bonté de me prendre à son service, en qualité de capitaine de frégate légère. Sensible à cette grâce autant que le peut être un sujet plein de zèle et d'admiration pour son prince, je n'attendis pas le désarmement de mes vaisseaux délabrés pour aller en remercier Sa Majesté : je lui fus présenté dans son cabinet par M. le comte de Pontcbartrain, et j'y reçus des marques de sa bonté et de sa satisfaction, qui touchèrent mon cœur d'autant plus vivement qu'une forte inclination m'attachoit à ce'grand roi. M. de "Wassenaër eut aussi l'honneur de lui faire la révérence quand il fut guéri de ses blessures; et sa valeur lui fit recevoir de Sa Majesté des témoignages d'estime et de bienveillance tout-à-fait distingués. Il est vrai que personne ne connoissoit si bien quel est le prix de la vertu, et ne savoit mieux aussi la récompenser. L'aversion que j'ai toujours eue pour le personnage de courtisan ne m'empêchoit pas de lui faire assidûment ma cour, et de lui marquer mon attachement fidèle et désintéressé, dont la connoissance n'échappa pas à sa pénétration. Cependant, comme ce n'étoit pas par cet endroit que je désirois le plus de me rendre digne de ses bontés, je sollicitai et j'obtins de Sa Majesté ses vaisseaux le Solide et VOiseau, pour aller faire la guerre à ses ennemis.

Avant que de me rendre à Brest pour les armer, je passai à Saint-Malo , et j'engageai deux de mes amis à me venir joindre , avec deux autres vaisseaux de trente-six canons chacun. Us les couduisirent à Brest - y

et nous étions sur le point d'en sortir pour aller ensemble croiser, quand le Roi jugea à propos de donner la paix à l'Europe. La publication qui en fut faite m'obligea de faire rentrer mes vaisseaux dans le port, et d'y désarmer.

Pendant les quatre années que dura cette paix , je passois les hivers à Brest, qui étoit mon département; et les étés à Saint-Malo, où, depuis le bombardement de cette ville par les Anglais, le Roi envoyoit tous les ans au printemps un corps d'officiers et de soldats de la marine. Je m'occupois pendant ce temps-là à me perfectionner dans les sciences, et dans les exercices qui avoient rapport à mon état.

[1702] Sur la fin de ces quatre années de paix, je fus nommé capitaine en second sur le vaisseau du Roi la Dauphine, commandé par M. le comte de Hautefort, aujourd'hui lieutenant général des armées navales de Sa Majesté. Mais la guerre s'étant déclarée (0, on me fit débarquer pour armer en course les frégates du Roi la Bellone, de trente-huit canons, et la Railleuse, de vingt-quatre. Comme il n'y avoit point d'autres vaisseaux à Brest propres à croiser, je fus obligé de me borner à ces deux-là ; et j'en engageai deux autres de quarante canons à venir me joindre de Saint-Malo à Brest.

L'un d'eux, commandé par M. Porée, qui s'étoit acquis la réputation d'un très-brave homme et trèsentendu par plusieurs actions distinguées, se rendit le premier à Brest; et l'autre tardant trop à arriver, nous

(1) La guerre s'étant déclarée: Lorsque Louis xiv eut accepté la succession au trône d'Espagne pour son petit-fils, l'Angleterre, la Hollande et l'Empire se coaliscreni conlre la France.

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mîmes ensemble à la voile, et fûmes croiser sur les Orcades. Nous y prîmes trois vaisseaux hollandais venant de Spitzberg; mais une tempête qui nous sépara fit périr deux de ces prises sur les côtes d'Ecosse. L'orage ayant cessé , et cherchant à rejoindre mes camarades, je découvris, au lieu d'eux, un vaisseau de guerre hollandais de trente-huit canons, qui croisoit pour couvrir les pêcheurs de harengs. J'arrivai sur lui ; et ayant arboré mon pavillon , je fis prolonger ma civadière (0, afin de l'aborder plus aisément. Ce vaisseau se sentant aussi fort que moi , bien loin de plier, cargua ses deux basses voiles, et mit en panne, avec son grand hunier sur le mât et le vent dans son petit. J'étois prêt de le ranger sous le vent, et déjà mon beaupré étoit par le travers de sa poupe, quand il mit tout d'un coup son grand hunier en ralingue ( 3 ), appareilla sa misaine ; et , traversant ses voiles d'avant, il arriva si promptement, que je ne pus l'empêcher de mettre mon beaupré dans ses grands haubans (4). Cette situation désavantageuse me fit essuyer le feu de toute son artillerie, sans pouvoir lui riposter que de deux canons de Pavant. J'étois perdu, si je n'avois

(i) Civadière : Nom d'une voile et d'une vergue placées au-dessous du mât de beaupré (mât sur l'avant, qui est trés-incliné et trcVsaillant). Prolonger la civadière, c'est ranger cette vergue le long du mâl de beaupré, qu'elle croise dan? sa situation ordinaire. — (a) Mil son grand hunitr sur le mât : Fit porter le vent en sens contraire sur cette voile. En effet, mettre en panne K c'est disposer ses voiles de manière à ce quune partie pousse en avant et l'autre en arrière, afin que le navire ne marche plus. — (3) En ralingue : Une voile est en ralingue lorsque le vent ne porte ni dedans ni dessus, mais sur le bord même, qui s'appelle ralingue. — (4) Haubans : Gros cordages qui maintiennent les mâts, et qui, traversés par des cnflcclmres, servent d'échelles. {Voyez la note 3 de la page 307.)

DE DUGUÀY-TROUIN. [170%] 33 1

à l'instant même pris le parti de faire sauter tout mon équipage à son bord. Le plus jeune de mes frères , qui etoit mon premier lieutenant, s'y lança le premier, tua un des officiers à ma vue, et se distingua par des actions au-dessus de son âge. Cet exemple d'intrépidité anima si puissamment le reste de mes gens, qu'il ne resta dans mon vaisseau qu'un seul pilote avec quelques timonniers, et les mousses. Le capitaine hollandais fut tué avec tous ses officiers, et son vaisseau fut enlevé en moins d'une demi-heure. J'avois déjà reçu deux coups de canon à eau qui pénétroient dans ma fosse aux lions (0, quatre autres dans mes mâts de beaupré et de misaine, et trois dans mon grand mât $ de manière que toute son artillerie m'enfilant de l'avant à l'arrière, c'étoit une nécessité de vaincre brusquement, ou de périr sans ressource.

Nos deux vaisseaux se trouvèrent si maltraités de cet abordage, que je fus obligé, pour les rétablir, d'aller dans un port de l'île d lsland. Nous y essuyâmes un coup de vent très-violent, qui, m'ayant mis dans un danger évident de périr à l'ancre, me força de remettre à la voile, et d'y laisser ma prise : elle en sortit peu de temps après, et fit naufrage sur les côtes d'E^ cosse. Je pris encore un autre vaisseau hollandais qui coula bas, et dont je ne pus sauver qu'une partie de l'équipage, avec bien de la peine et du péril.

Rebuté de ces tempêtes continuelles, et ne trouvant point mes camarades, je fis route pour aller terminer ma croisière à l'entrée de la Manche. La tempête opiniâtre m'y accompagna, et me démâta pendant

(«) Fosse aux lions : Magasin des cordages, des poulies , ele , sous la direction du mai ire d'équipage

33i ['7°'0 MÉMOIRES

la nuit de mon beaupré, de mon mât de misaine , et de mon grand mât de hune. Cet accident me fit encore envisager Ja mort d'assez près : la Providence seule me conserva, et me donna la force d'arriver dans le port de Brest, où je désarmai.

Mes deux camarades ne furent pas plus heureux. M. Porée ayant de son côté rencontré un vaisseau de guerre hollandais , il l'attaqua avec sa bravoure ordinaire-, et, s'étant mis en devoir de l'aborder, il eut le bras emporté d'un boulet de canon, et reçut un moment après une autre blessure très-dangereuse au bas- ventre, dont il n'échappa que par une espèce de miracle.

La Railleuse, qui étoit montée par un de mes parens , fut contrainte de faire vent arrière , au gré de l'orage , qui la poussa vers Lisbonne : elle y relâcha , et de là se rendit à Brest, sans avoir pu faire aucune prise.

[1703] L'année suivante, le Roi m'accorda ses vaisseaux l'Eclatant , de soixante-six canons; le Furieux , de soixante-deux ; et le Bien-Venu, de trente. J e montai le premier, sur lequel je ne mis que cinquantehuit canons, et sur le Furieux que cinquante-six , afin de les rendre plus légers. M. Desmarets-Herpin , lieutenant de port , monta ce dernier vaisseau ; et le Bien-Venu fut commandé par M. Desmarques, lieutenant de vaisseaux du Roi. Je fis joindre à ces trois vaisseaux deux frégates de Saint-Malo de trente canons chacune , dans le dessein d'aller tous cinq détruire la pêche des Hollandais sur les côtes de Spitzberg.

Ces deux frégates m'ayant joint à Brest, je mis à la

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voile , et fus d'abord croiser sur les Orcades , sur l'avis que Ton m'avoit donné que quinze vaisseaux hollandais, revenant des Indes orientales , dévoient y passer. Y étant arrivé, je découvris effectivement quinze vaisseaux, que je nepus bien distinguer à cause de la brume, qui étoit assez épaisse. L'attente où j'étois de pareil nombre de vaisseaux des grandes Indes me fit croire que c'étoit eux : dans cet espoir, je m'avançai pour les reconnoître de plus près ; mais le brouillard se dissipant, nous connûmes que c'étoit une escadre de gros vaisseaux de guerre hollandais, qui croisoient au devant de ceux que nous cherchions. Nous ne balançâmes point à mettre toutes nos voiles au vent, afin de les éviter. Cependant il se trouva parmi eux cinq à six vaisseaux nouvellement carénés, qui alloient si bien, contre l'ordinaire des hollandais, qu'ils joignoient à vue dœil le Furieux et le Bien-Venu, Ce dernier vaisseau surtout étoit prêt de tomber entre leurs mains : je ne pus me résoudre à les voir prendre sans coup férir; et comme V Eclatant, que je montois, étoit le meilleur de ma petite escadre, je fis carguer mes basses voiles, et demeurai de l'arrière d'eux, afin de les couvrir, faisant en cette occasion l'office du bon pasteur, qui s'expose à périr pour sauver son troupeau. Dieu bénit mes soins, et permit que le vaisseau de soixante canons, qui vint me combattre à portée du pistolet, fut, en trois ou quatre bordées de canon et de mousqueterie données à bout touchant , démâté de tous ses mâts, et resta ras comme un ponton. Les quatre vaisseaux les plus près de lui , qui poursuivoient le Furieux et le Bien-Venu, se lancèrent aussitôt sur moi, pour secourir leur camarade ;

334 [ l 7°3] mémoires

je les attendis sans me presser, les saluant Pan après l'autre de quelques volées de canon , dans le dessein de les attirer davantage. En effet, ils s'amusèrent alternativement à me canon ner assez long-temps pour donner lieu aux vaisseaux de mon escadre de les éloigner, et même de les perdre de vue, à la faveur d'un brouillard qui s'éleva. Les ennemis s'opiniâtrèrent à me suivre et à me combattre tant cjue je fus sous leur canon 5 mais je n'eus pas plus tôt vu mes vaisseaux bors de péril , que je fis de la voile, et me mis bors de leur portée en assez peu de temps. Je revins ensuite du côté ou j'avois remarqué que mes camarades avoient fait route , et je fus assez beureux pour les rejoindre avant la nuit.

M. le chevalier de Courserac, lieutenant de vaisseau, qui étoit mon capitaine en second, me seconda de la tête et de la main dans cette occasion délicate, avec beaucoup de valeur et de sang froid. Nous n'eûmes qu'environ trente hommes bors de combat : c'est cependant, de toutes les affaires où je me suis trouvé, celle dont je suis resté intérieurement le plus flatté, parce qu'elle m'a paru la plus propre à m'attirer l'estime des cœurs vraiment généreux.

La rencontre de cette escadre ennemie m'empêcha de croiser plus long-temps sur ces parages, et me fît aller droit aux côtes de Spitzberg. Nous y prîmes, rançonnâmes ou brûlâmes plus de quarante vaisseaux baleiniers. La brume nous en fit manquer un très-grand nombre d'autres. J'eus avis qu'il y en avoit deux cents dans le port de Groënhave : je m'y présentai 5 et déjà j'étois engagé entre les pointes qui forment cette baie, quand il s'éleva un brouillard si épais et un calme si

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grand, que nos vaisseaux, ne gouvernant plus, furent jetés par les courans jusque dans le nord de l'île de Worland, par les quatre-vingt-un degrés de latitude nord, et si près d'un banc de glace qui s'étendoit à perte de vue, que nous eûmes bien de Ja peine à empêcher nos vaisseaux de donner dedans. A la fin, il vint un peu de vent qui nous mit au large, et en état de retourner au port de Groënhave. Nous n'y trouvâmes plus les deux cents vaisseaux hollandais, et nous apprîmes que pendant ce calme, qui nous avoit poussés vers le nord, ils s'étoient fait remorquer par un grand nombre de bateaux dont ils sont pourvus pour la pèche de la baleine, et qu'ils avoient fait route sous l'escorte de deux vaisseaux de guerre.

Lesbrumes sont si fréquentes dans ces parages, qu'elles nous firent tomber dans une erreur fort singulière, et qui m'a paru mériter d'être rapportée. On se sert, dans les vaisseaux , d'horloges de sable qui durent une demi-heure-, et les timonniers ont soin de les retourner huit fois pour marquer le quart, qui est de quatre heures 5 au bout duquel la moitié de l'équipage relève celle qui est sur le pont. Or il est assez ordinaire que les timonniers, voulant chacun abréger leur quart, surtout dans une contrée où le froid est si rigoureux , tournent cette horloge avant qu'elle soit entièrement écoulée. Us appellent cela manger du sable. L'erreur qui résulte de ce petit tour d'adresse ne se peut corriger qu'en prenant la hauteur au soleil ; et comme la brume nous le fit perdre de vue pendant neuf jours entiers, et que d'ailleurs, dans la saison et par la latitude où nous étions, il ne fait que tourner autour de l'horizon, de manière que les jours et les nuits sont également

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éclairés, il arriva que les timonniers,à force de manger du sable, étoient parvenus, au bout de ces neuf jours, à faire du jour la nuit , et de la nuit le jour 5 de sorte que tous les vaisseaux de l'escadre , sans exception , trouvèrent au moins onze heures d'erreur quand le soleil vint à reparoître. Cela avoit tellement dérangé les heures du repas et celles du sommeil, qu'en général nous avions envie de dormir quand il étoit question, de manger, et de manger quand il falloit dormir. Nous n'y fîmes attention, et nous ne fûmes désabusés, que par le retour du soleil.

Au bout de deux mois de croisière sur ces parages, la saison nous obligea de faire route avec nos prises, pour retourner en France. Nous essuyâmes, dans cette longue traversée , des coups de vent fort vifs et fort fréquens, qui séparèrent une partie de nos prises : quelques-unes firent naufrage , quelques autres furent reprises par les ennemis ; et nous n'en conduisîmes que quinze dans la rivière de Nantes, avec un vaisseau anglais chargé de sucre, que nous avions pris chemin faisant 5 après quoi nous retournâmes à Brest, pour y désarmer.

[1704] A mon retour dans ce port, j'obtins du Roi la permission d'y faire construire deux vaisseaux de cinquante-quatre canons chacun, dont l'un fut nommé le Jason, et l'autre l'Auguste, et une corvette de huit canons, appelée la Mouche, pour servir de découverte. Je montai le Jason; M. Desmarques, l'Auguste; et M. Du Bourgneuf-Gravé, la Mouche.

Ces vaisseaux étant prêts , je mis à la voile, et j'établis ma croisière sur les Sorlingues , îles fort fréquentées par des vaisseaux de guerre, parce qu'elles

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servent d'attérage aux vaisseaux marchands et aux flottes. J'y trouvai d'abord un garde-côte anglais de soixante-douze canons, nommé la Revanche , qui vint me reconnoître à portée du canon. J'étois éloigné de trois lieues de mes camarades : mais cela ne m'empécha pas de m'avancer avec ma civadière prolongée, dans l'intention de l'aborder. Surpris de cette manœuvre, il prit chasse vers les Sorlingues, et je ne pus le joindre plus près que la portée du fusil. Nous étions même si égaux de voiles , que, sans perdre ni gagner un pouce de terrain, nous combattîmes pendant trois heures, et perdîmes de vue V Auguste et la Mouche. Cependant je m'opiniâtrai à le poursuivre ; et je combattis si vivement, que, pour éviter l'abordage où je m'efforçois de l'engager, il se réfugia dans le port des Sorlingues } ce qui m'obligea de revirer de bord, pour rejoindre mes camarades.

Peu de jours après , la Mouche s'étant séparée de nous pendant la nuit, fut rencontrée par ce même vaisseau la Revanche, qui la joignit, et s'en empara : il s'étoit fortifié de la compagnie du Falmouth, vaisseau de guerre anglais de cinquante-quatre canons, à dessein de nous chercher mon camarade et moi , et de nous combattre : du moins s'en vanta-t-il au capitaine de la Mouche y lorsqu'il s'en fut rendu maître.

Sur ces entrefaites, nous découvrîmes pendant la nuit une flotte de trente voiles qui sortoit de la Manche : nous la conservâmes jusqu'au jour, qui nous fit voir qu'elle étoit escortée par un vaisseau de guerre anglais de cinquante-quatre canons, qui s'appeloit le Coventry. Je fis signal à V Auguste de donner au milieu de la flotte, et je m'avançai vers le Coventij pour

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l'aborder. Un peu trop d'ardeur me fit le dépasser de la portée du pistolet , et manquer ce premier abordage : je revins aussitôt sur lui , et m'en rendis maître en moins de trois quarts-d'heure. Douze autres vaisseaux anglais de cette flotte furent pris $ le reste .se sauva à la faveur de la nuit, qui les déroba à notre poursuite.

En conduisant toutes mes prises à Brest, nous vîmes deux gros vaisseaux avec une corvette, qui arrivoient vent arrière, et qui mirent en travers une lieue au vent de nous. Je reconnus aisément la Revanche et le Falmouthy avec ma pauvre Mouche. Cet objet mit tout mon sang en mouvement; et, quoique affaibli d'équipage et embarrassé de toutes ces prises , je mis sans balancer toutes mes voiles au vent pour les joindre, et leur livrer combat. Alors, bien loin de soutenir la gageure, ils prirent honteusement la fuite. Nous les poursuivîmes jusqu'à la nuit, qui m'obligea de rejoindre mes prises, pour les mettre en sûreté dans le port de Brest.

Pendant cette relâche, j'obtins du Roi Ja permission de faire construire une frégate de vingt-six canons , qui fut nommée la V aleur. J'en confiai le commandement à mon jeune frère, dont l'application et la bravoure donnoient de grandes espérances ; et, en attendant qu'elle fût achevée , je remis en mer avec mes deux vaisseaux , et deux frégates de vingt à vingt-six canons, qui se joignirent à moi. Je fis, en leur compagnie, trois prises anglaises à la vue du cap Lézard. J'avois fait mettre ma chaloupe â la mer avec deux officiers et soixante de mes meilleurs matelots, afin de les amariner, quand tout d'un coup il parut, à la

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pointe du jour, deux gros vaisseaux de guerre qui arrivèrent sur nous avec tant de vitesse , que je n'eus pas le loisir de reprendre une partie de mes gens, ni celui de me préparer au combat, comme je l'aurais voulu. J'en fis cependant le signal à mes camarades $ et, courant à la rencontre du plus gros vaisseau ennemi, nommé le Roches ter, de soixante-six canons, je me présentai pour l'aborder. Aussitôt qu'il me vit à portée du pistolet, prêt à le prolonger, il me lâcha sa bordée de canons chargés à mitraille, qui me hacha toutes mes voiles d'avant , lesquelles , se trouvant dénuées de bras de bouline (0 et d'écoutes M, se coiffèrent sur les mats (3), et firent prendre à mon vaisseau vent d'avant, malgré son gouvernail. Dans cette situation , l'ennemi eut le temps de me tirer une seconde bordée , qui m'enfiloit de l'arrière à l'avant f et qui me mit beaucoup de gens hors de combat. Tous mes mâts en furent endommagés ; et ma vergue de grand hunier ayant été coupée en deux, tomba par malheur sur ma grande voile, qu'elle perça à droite et à gauche, et qu'elle embarrassa tellement , que je ne pouvois absolument plus manœuvrer.

Dès qu'il me fut possible de mettre le vent dans les voiles de mon vaisseau, tout ce que je pus faire fut

(1) Bras de bouline: Cordage attaché nu milieu d'uneespèce d'anse de corde (la bouline) établie de chaque côté des voile?, formant ensemble une pale d'oie. Lorsque le vent est contraire, ou souille par le travers, on lire en avant la bouline du cAté d'où vient le vent, afin de faire mieux porter celui-ci dans la voile. — (a) Ecoutes : Cordages attaches aux angles inférieurs des voiles, qui servent à les border (à les tendre). — (3) Se coiffèrent sur les mats : C'est-à-dire que le vent, les prenant par dessus, les jeta sur les mâts et sur les haubans. L'impulsion devenant contraire, le vaisseau cessa momentanément d'obéir nu gouvernait.

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de donner ma bordée à l'ennemi , et de gouverner ensuite vent arrière, pour travailler à me remettre un

peu en état. J'étois obligé, en faisant cette manœuvre, d'aller ranger de fort près le second vaisseau ennemi, nommé le Modéré, de cinquante-six canons, contre lequel mon camarade canonnoit de loin. Nous nous tirâmes en passant nos deux bordées de canon et de mousqueterie, et je continuai de gouverner vent arrière, afin de me rejoindre à V Auguste, et de revenir ensemble à la charge, aussitôt que jau rois pu remettre mes manœuvres un peu en ordre. Je voudrois pouvoir dissimuler ici que mon camarade, bien loin de courir à mon secours, ou du moins de m attendre, mit des voiles pour s'éloigner de moi, pendant que les deux vaisseaux ennemis, s étant mis à droite et à gauche du mien , me combattoient avec une extrême vivacité. Je faisois aussi feu sur eux des deux bords; et je ne voulus pas permettre qu'on mît davantage de voiles , ni même que l'on coupât le cablot de la chaloupe que j'avois à la remorque ('). Malgré cet exemple, V Auguste fit encore appareiller son foc d'avant W, qui étoit la seule voile qui lui restoit à mettre; et les deux frégates, de leur côté, ne firent pas le moindre mouvement pour venir me seconder. Je ne sais pas, en vérité, si le dessein des uns et des autres n'étoit point de me sacrifier : toutes les apparences y étoient ; mais il arriva que mon vaisseau, sans avoir de grand hunier, sans aucunes menues

(i) Que j'avois à la remorque : Que je traiuois. — (a) Son foc d'avant : Les focs, au nombre de deux, trois ou quatre, sout des voilts triangulaires placées entre le mât de misaine et celui de beaupré. Ils ne peuvent servir pour le vent arrière; mais ils sont fort miles pour aller vent de càuf.

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voiles, et traînant une chaloupe, alloit encore plus vite que V Auguste avec toutes ses voiles. Lassé cependant et outré de cette indigne manœuvre, après lui avoir fait inutilement signal de venir me parler, je lui fis tirer un coup de canon à balle 5 et ma résolution étoit prise de faire cesser mon feu sur les Anglais, et de pointer tous mes canons sur lui, s'il avoit tardé plus long- temps à obéir à mon signal. Il cargua enfin ses voiles \ et les ennemis nous voyant joints , arrivèrent vent arrière, et cessèrent le combat, après avoir tiré chacun leur bordée à mon camarade. Cette distinction marquoit assez l'estime qu'ils faisoient de sa façon d'agir. Je passe aussi légèrement qu'il m'est possible sur l'ingratitude de cet officier, que j'avois préservé Tannée précédente d'une escadre hollandaise, en m'exposant seul, comme je l'ai raconté, pour empêcher que le vaisseau du Roi le Bien-Venu, qu'il montoit alors, ne tombât au pouvoir des ennemis. J'éviterois même d'en parler, si je n'avois à me justifier de n'avoir pas pris ces deux vaisseaux anglais, lesquels ne m'auroient certainement pas échappé, si j'avois été passablement secondé. La manœuvre des deux frégates ne fut pas plus estimable que celle de V Auguste : bien loin de se tenir à portée de nous jeter du renfort si nous avions abordé les vaisseaux ennemis, comme c'étoit mon intention, elles s'éloignèrent avec nos prises, pour juger des coups en toute sûreté.

Après cette aventure, je me hâtai de retourner à Brest avec mes trois prises , impatient de faire tomber le commandement de l'Auguste à quelque autre officier de meilleure volonté j mais celui-ci trouva tant

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de protection auprès du commandant du port, que je fus contraint de souffrir qu'il continuât de le monter pendant le reste de Ja campagne. Cette dure nécessité me piqua si vivement, que j'aurois abandonné le commandement de ces vaisseaux, et même entièrement quitté le service, si l'amour et le respect que j'avois pour la personne du Roi , joints au désir ardent de mériter son estime, n'eussent été plus puissans que mon ressentiment. Ce chagrin fit que je me joignis au vaisseau du Roi le Prôthée, qui étoit prêt de mettre à la voile sous le commandement de M. de Roquefeuille, aimant mieux servir sous les ordres d'un si brave homme , que de commander à gens sur lesquels je ne pouvois plus compter. Nous achevâmes la campagne à l'entrée de la Manche , sans faire aucune rencontre digne d'attention \ et je revins désarmer à Brest.

[1705] Les vaisseaux du Roi leJasonetrJugiistey furent carénés de frais. Ce dernier fut monté par M. le chevalier de Nesmond ; et la frégate la V aleur étant achevée, mon jeune frère en prit le commandement. Nous établîmes notre croisière à l'entrée de la Manche, et sur les côtes d'Angleterre : nous y trouvâmes deux vaisseaux de guerre anglais, l'Elisabeth, de soixantedouze canons, et le Chatam, de cinquante-quatre. Ils arrivèrent vent arrière sur nous, et nous leur épargnâmes Ja moitié du chemin. Je m'avançai sur l'Elisabeth, et me présentai pour l'aborder du côté de bâbord (0. Nos bordées de canons et de mousqueterie furent tirées à bout touchant; et, au milieu de la fu-

(1) Bâbord: Le côlé gauche du vaisseau , en regardant de l'arrière l'avant. Tribord est le côlé opposé.

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mée, son petit mât de hune tomba. Le grand feu qui

sortoit des deux vaisseaux m'empêcha de le remarquer, et fit que je ne pus modérer ma course assez à temps pour jeter mes grappins à son bord: ainsi je le dépassai malgré moi de la portée du pistolet. Il profita de celte occasion , arriva par ma poupe, et m'envoya sa bordée de tribord , qu'il n'avoit point encore tirée. J'arrivai comme lui; et, lui ripostant de la mienne, je le tins sous le feu continuel de ma mousqueterie , faisant gouverner mon vaisseau de façon à ne plus manquer un second abordage. Le capitaine de V Elisabeth fit tous ses efforts pour l'éviter; mais je le serrai de si près, que, s'apercevant qu'il ne pouvoit plus se dispenser d'être accroché, et que son équipage, saisi d'épouvante de voir tous mes officiers et tous mes soldats, le sabre à la main , rangés sur le plat-bord (0 , prêts à se lancer dans son vaisseau , comr mençoit à abandonner ses postes , il fit baisser son pavillon > et se rendit après une heure et demie de résistance.

Dès le commencement de l'action, M. le chevalier de Nesmond et mon frère s'étoient présentés avec la même audace, et ils avoient tiré leurs bordées aux deux vaisseaux ennemis. Comme ils me virent attaché opiniâtrément à l'Elisabeth, ils tournèrent du côté du Chatam, pour l'aborder : leurs efforts furent vains, par l'habileté du capitaine de ce vaisseau , qui avoit eu la précaution de se tenir assez au vent de son camarade pour éviter l'abordage; d'ailleurs son vaisseau allant mieux que ceux des autres, il étoit par consé-

(i) Plat-bord : Clôture en planches formant une esproc Je parafa •uluur du pout supérieur du vaisseau.

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quent le maître de combattre à telle distance qu'il vouloir Quand il vit l'Elisabeth rendu, il mit toutes ses voiles au vent pour s'échapper. Attentif à sa manoeuvre, je m'aperçus , étant encore bord à bord de V Elisabeth, de ce qu'il vouloit faire; et comme mon vaisseau alloit infiniment mieux que V Auguste et la Valeur y je ne balançai point à les charger du soin d'achever d'amariner le vaisseau pris. Je fis pousser en même temps au large , et toutes mes voiles furent mises au vent pour atteindre ce Chatam, que je connoissois pour un excellent vaisseau. Je ne pus jamais l'approcher plus près que la portée du fusil : il fut même assez heureux pour n'être ni démâté ni désemparé, de toutes les bordées que je lui tirai. Je le poursuivis à coups de canon jusqu'à la vue des côtes d'Angleterre; et la nuit seule me fit cesser la chasse , pour rejoindre l'Elisabeth et mes deux camarades.

Le lendemain , il s'éleva une tempête qui nous sépara tous, et qui mit l'Elisabeth en grand danger de périr sur les côtes de Bretagne. Cet orage apaisé , je joignis l'Auguste et l'Elisabeth, et nous fîmes route ensemble pour nous rendre dans le port de Brest. Chemin faisant, nous découvrîmes sous le vent deux corsaires flessinguois, l'un de quarante canons, et l'autre de trente-six, qui nous attendirent assez témérairement. Je courus sur eux; et ayant devancé mes camarades, je joignis ces deux vaisseaux, qui étoient demeurés en panne à une portée de fusil l'un de l'autre. Je donnai en passant toute ma bordée de canon et de mousqueterie au plus fort des deux, qui s'appeloit l'Amazone. Je comptois qu'il en seroit démâté ou désemparé , et que le laissant à l'Auguste, qui s'avan-

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çoit à toutes voiles, je pourrais rejoindre et réduire aisément son camarade : mais le premier n'ayant pas été fort incommodé de ma bordée, ces deux vaisseaux prirent aussitôt chasse, l'un d'un côté, et l'autre de l'autre, et je me trouvai dans le cas d'opter. Je revins sur le plus fort, commandé par un déterminé corsaire, qui se défendit comme un lion pendant près de deux heures : il est vrai que, dans le peu de temps que j'avois couru sur son camarade, il avoit eu l'habileté de gagner une portée de fusil au vent, et par cette raison je ne me trouvois plus en situation de l'aborder. Un peu trop de confiance m'avoit même empêché de prendre les précautions nécessaires pour tenter ou soutenir l'abordage. J'eus bientôt lieu de m'en repentir, puisqu'il eut l'audace d'arriver sur moi au milieu du combat , et de prolonger sa civadière (0 , dans l'intention de m'aborder moi-même, ou de m'obliger à plier. A l'instant je fis cesser le feu de mon canon et de ma mousqueterie , détachant au plus vite deux de mes sergens pour aller chercher des haches d'armes , des sabres, des pistolets et des grenades; et tout d'un coup, faisant border mon artimon je poussai mon gouvernail à venir au vent , afin de seconder le dessein que l'ennemi paroissoit avoir de me joindre. Ce mouvement ralentit son ardeur, et le porta à retenir aussitôt le vent ; en sorte qu'il ne fit que toucher mon bossoir (3) en passant , et poussa en même temps au large. Dans cette situation, je lui lâchai toute ma bor-

(i) Voyez la noie i de la page 33o. — (a) Border mon artimon : Tendre les bords de la voile basse du mât de derrière, en tirant sur L'écoute. [Voyez la note de la page 3o5.) — (3) Bossoir: Voyez la note i de la page a88.

dée de mousqueterie et de canon, que j'avois fait charger à double charge : cette bordée fut suivie de trois autres coup sur coup, qui, données à bout touchant, le démâtèrent de tous ses mâts, et le rasèrent comme un ponton. Ce brave capitaine ne se rendit qu'à la dernière extrémité. Je le remarquai dans le combat, se portant, le sabre à la main, la tête levée, de l'arrière à l'avant de son vaisseau , et essuyant une grêle de coups de fusil , dont ses habits et son chapeau furent percés en plusieurs endroits : aussi me fis-je un vrai plaisir de le traiter avec toute la distinction que méritoit sa valeur. Je suis même fâché d'avoir oublié le nom d'un homme si intrépide : je n'aurois pas manqué de le mettre ici.

M. le chevalier de Nesmond, après avoir poursuivi pendant un assez long temps l'autre corsaire flessinguois sans le pouvoir joindre, revint avec V Elisabeth se rallier à moi ; et nous arrivâmes tous deux peu de jours après dans la rade de Brest avec nos deux prises , V Elisabeth et V Amazone.

Mon frère s'étant trouvé séparé de nous par la tempête , le lendemain de la prise de l'Elisabeth, rencontra un corsaire de Flessingue, aussi fort d'équipage et de canons que la Valeur. Mon frère lui livra combat; et, l'ayant démâté d'un mât de hune, il l'aborda et s'en rendit maître , après une défense opiniâtre. Il étoit occupé à faire raccommoder sa prise démâtée, et à se rétablir du désordre où cet abordage l'avoit mis, quand deux autres corsaires ennemis , de trente-six canons chacun , attirés par le bruit du canon , fondirent tout à coup sur lui, le forcèrent d'abandonner sa prise, et le chassèrent jusqu'à Saint-Jean de-Luz, où il se

réfugia. Il en sortit peu de temps après , et prit un bon vaisseau anglais, chargé de sucre et d'indigo. Il se mettoit en devoir de le conduire dans le port de Brest, où il comptoit me rejoindre, lorsqu'il eut le malheur de trouver en son chemin un autre corsaire ennemi de quarante-quatre canons, qui l'attaqua , et qui voulut lui faire abandonner sa prise. Quoique l'équipage de la Valeur fût considérablement diminué par les différens combats que cette frégate avoit rendus, mon frère soutint l'attaque, essuya deux abordages consécutifs sans plier, et se comporta avec tant de fermeté et de conduite, qu'au rapport de tout son équipage, il auroit enlevé le corsaire , si dans le dernier choc il n'eût pas été mortellement blessé d'une balle, qui lui fracassa toute la hanche. Il reçut ce malheureux coup dans le temps même que le pont et le gaillard de l'ennemi étoient abandonnés, et qu'une partie des plus déterminés soldats de la Valeur pénétroient à son bord. Ce funeste accident les obligea de se rembarquer précipitamment, et de pousser la frégate du Roi au large du vaisseau ennemi , qui n'eut jamais le courage de profiter de la consternation que ce malheur avoit causée : en sorte que mon pauvre frère, après avoir mis sa prise en sûreté , arriva mourant à Brest. Je courus à son vaisseau avec autant d'inquiétude que d'empressement : je le fis mettre sur des matelas dans ma chaloupe , et je le transportai moi-même à terre, où je lui procurai tous les secours possibles. Mes soins et ma tendresse ne purent le sauver : il expira peu de jours après, avec une fermeté et une résignation exemplaire.

C'est ainsi que la mort m'enleva en peu de temps

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deux frères, l'un après l'autre. Le caractère que je leur avois connu dans un âge si tendre promettoit infiniment, et leu r valeur m'auroit été d'une grande ressource danstoutes mes expéditions. Je les aimois tendrement; et je demeurai d'autant plus accablé de la mort de ce dernier, qu'elle réveilla dans mon cœur l'idée touchante du premier, qui avoit fini entre mes bras. Ce triste souvenir, malgré le temps et la raison , me pénètre encore d'une douleur très-amère et très-vive.

Dans ce même temps, il y avoit dix-sept vaisseaux de guerre dans la rade de Brest, sous le commandement de M. le marquis de Coëtlogon , lieutenant général des armées navales; et, sur l'avis que l'on avoit eu que les Anglais avoient formé, de tous leurs gardescôtes rassemblés, une escadre de vingt-un vaisseaux de guerre qui barroient l'entrée de la Manche, ce général, plein de valeur et de zèle pour le service du Roi et pour ia gloire de la nation , brûloit d'envie de mettre à la voile, et de les aller combattre. Cette occasion d'honneur suspendit mon affliction , et me fit presser la carène de mes deux vaisseaux. L'activité avec laquelle j'y fis travailler me mit bientôt en état d'aller offrir mes services à M. de Coëtlogon : je lui dis que je me faisois un devoir et un plaisir bien sensible de pouvoir servir sous ses ordres dans une occasion oùj'espérois me rendre digne de sou estime, et que je l'attendrois aussi long-temps qu'il le jugeroit à propos. Ces offres furent reçues avec de grandes marques do reconnoissance ; mais cette bonne volonté demeura sans effet, par un conseil de guerre que tint là-dessus M. le comte de Château-Regnault , qui commandoità Brest, dans lequel il fut jugé que les ennemis étoient

DE DUGUÀY-TB0U1N. [l7<>5]

Irop supérieurs : de manière qu'on arrêta que la plus grande partie des vaisseaux qui composoient cette escadre rentreraient dans le port. Cette résolution me fut annoncée par M. le marquis de Coëtlogon , qui m'en parut mortifié; et je le fus aussi extrêmement, par l'intérêt que je prenois à la gloire des armes du Roi , qui auroient certainement triomphé. J'en puis parler savamment, puisque je tombai peu de jours après, comme je le dirai bientôt, au milieu de ces vingt-un vaisseaux anglais. Ils étoient, il est vrai, supérieurs en nombre à ceux que commandoit M. de Coëtlogon; mais ils étoient moins forts. J'ai remarqué que le sort de presque tous les conseils qui ont été tenus dans la marine a été de choisir le parti le moins honorable et le moins avantageux : ainsi je mourrai persuadé que, dans les occasions où le péril est grand et le succès incertain , c'est au commandant à décider sans assembler de conseil , et à prendre sur lui le risque des bons ou des mauvais événemens ; autrement la nature , qui abhorre sa destruction , suggère imperceptiblement à la plupart des conseillers tant de raisons plausibles sur les inconvéniens à craindre, que le résultat est toujours de ne point combattre , parce que la pluralité des voix l'emporte.

Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Coëtlogon n'étant pas le maître de suivre les mouvemens de son courage, me pria de ne plus différer mon départ : ainsi je mis à la voile avec nos deux seuls vaisseaux. Deux jours après, étant à l'entrée de la Manche, pendant la nuit un vaisseau vint à passer entre nous deux : nous revirâmes sur lui , et le conservâmes (0. A la

(i) Le conservâmes ; Ne le perdime* pas de vue.

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pointe du jour, je me trouvai à portée du fusil, un peu au vent, et de l'arrière de lui : mon camarade se trouva sous le vent, à peu près à même distance. Je ne tardai pas long-temps à reconnoître le Chatam, ce vaisseau qui m a voit échappé lorsque V Elisabeth fut pris. Le capitaine du Chatam reconnut aussi mon vaisseau, et cette connoissance le détermina à revirer tout d'un coup vent arrière. Nous en fîmes autant ; et le tenant entre nous deux, cette situation pressante l'obligea de commencer le combat avec V Auguste, qui , de son côté, se mit à le canonner vivement. La crainte que j'avois que ce vaisseau ne m'échappât une seconde fois me rendit très-attentif sur tout ce qui pouvoit assurer le succès de mon abordage. J'avois ordonné à tous mes gens de se coucher sur le pont sans branler , mon dessein étant de l'aborder sans tirer un seul coup; et j'étois sur le point de le prolonger, quand la sentinelle cria, du haut des mats, quelle découvrait plusieurs vaisseaux venant à toutes voiles sur nous. Je me fis apporter mes lunettes d'approche; et, reconnoissant que c'étoit l'escadre anglaise en question, je revirai de bord sans balancer, et fis signal à mon camarade d'en faire autant. Il tarda un peu, à cause de la fumée qui l'empêchoit de distinguer mon signal : aussitôt qu'il s'en aperçut, il revira de bord, et laissa le Chatam, incommodé au point d'être obligé de mettre à la bande dès qu'il nous vit éloignés de la portée du canon. Nous prîmes chasse (0, et mîmes toutes nos voiles au vent -, mais cette escadre, composée des meilleurs vaisseaux d'Angleterre, frais carénés, joignoit à vue d'œil V Auguste, que je ne

(i) I\ ous prtrncx chasse : Nous fimps retraite.

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voulois pas abandonner. L'affaire me paroissant des plus sérieuses, je conseillai à M. le chevalier de Nesmond de jeter à Ja mer ses ancres, sa chaloupe, ses mâts, et ses vergues de rechange; en un mot, de ne rien ménager pour sauver le vaisseau du Roi de ce danger pressant.

Ces précautions furent vaines : les ennemis, qui portoient le premier vent avec eux , nous joignirent vers les cinq heures du soir, à portée du canon. Je réfléchis, mais un peu tard, que mon secours éloit fort inutile contre un si grand nombre de vaisseaux de guerre , qui tous alloient mieux que V Auguste; et qu'il y avoit de la témérité à hasarder de perdre deux vaisseaux, au lieu d'un. Dans cette vue, je fis signal à M. le chevalier de Nesmond de tenir un peu plus lèvent, ayant remarqué que cétoit la situation où il alloit le moins mal : de mon côté, je pris le parti d'arriver un peu davantage (0. Mon idée, en cela, étoit que l'escadre ennemie ne voudroit pas se séparer, par la crainte qu'elle auroit de celle de M. le marquis de Coëtlogon , qui , la trouvant dispersée , auroit pu lui faire un mauvais parti. Toutes ces réflexions me faisoient espérer qu'un de nous deux au moins se sauveroit : je me flattois même que s'ils s attachoient au Jason seul, qui éloit un excellent vaisseau, nous pourrions fort bien leur échapper tous deux. Ce raisonnement fut déconcerté par leur manœuvre : six d'entre eux se détachèrent sur V Auguste, et les quinze autres me poursuivirent. L'un d'eux , nommé le Honster y de soixante-quatre canons, me joignit avec une vitesse extrême. A peine eus-je le temps de me dis-

(i) D 'arriver un peu davantage : D'obéir au veni.

poser au combat , et de ranger chacun à son poste , que ce vaisseau fut à portée du pistolet sur moi. La précipitation avec laquelle mes gens se préparèrent fit que les canonniers de la première batterie jetèrent à la mer une partie des avirons de mon vaisseau , n'ayant pas le temps de les rattacher aux bancs du second pont. J'eus la curiosité, avant que de comment cer le combat, de savoir le nom d'un vaisseau si surprenant par sa légèreté} et je lui fis demander par un interprète. Celte interrogation déplut au capitaine, qui, pour réponse, m'envoya toute sa bordée de canon et de mousqueterie, tirée à bout touchant. Tous ces coups donnèrent dans le corps de mon vaisseau ; et la mer étant fort unie, j'aurois eu beaucoup de monde hors de combat, sans cette précaution que j'avois euè d'ordonner à tous mes gens, et même aux officiers, de se coucher le ventre sur le pont, et de ne se relever qu'au signal que je leur en ferois moi-même, avec ordre de pousser, en se relevant , un cri de vive le Roi ! et de pointer tous les canons les uns après les autres, sans se presser. Cet ordre fut exécuté très -régulièrement, et réussit à souhait. Je n'eus que deux hommes tués, et trois de blessés; et, de ma seule décharge de canon et de mousqueterie Je mis près de cent hommes sur le carreau dans le Honster. Le désordre y fut si grand, que je n aurois pas manqué de l'enlever d'emblée, s'il n'avoit pas arrivé tout à coup vent arrière , ets'il n'eût pas été soutenu de près par plusieurs gros vaisseaux, lesquels me seroient tombés sur le corps avant que j'eusse pu débarrasser le mien d'un pareil abordage. Cependant il fut près de trois quarts-d'heure sans revenir à la charge -, et alors il se mit à me ca-

DE DUGCAY-TR0U1N. [l7<)5] 353

non n er dans la hanche , sans oser m'approcher de plus près que la portée du fusil. Sur ces entrefaites, le vent

cessa; et les ennemis, après m avoir harcelé jusqu'à minuit, m'entourèrent de toutes parts, et me laissèrent en repos. Ils étoient bien persuadés que je ne leur échapperois pas, et qu'à la pointe du jour ils se rendroient maîtres de mon vaisseau avec moins de risque et beaucoup plus de facilité. J'en étois moi-même si bien convaincu , que j'assemblai tous mes officiers, pour leur déclarer que, ne voyant aucune apparence de sauver le vaisseau du Roi, il falloit au moins soutenir la gloire de ses armes jusqu'à la dernière extrémité ; et que la meilleure forme, à mon sens, d'y procéder étoit d'essuyer, sans tirer, le feu des vaisseaux qui nous environnoient , et d'aller téte baissée aborder, debout au corps, le commandant; que, pour plus grande sûreté, je me tiendrois moi-même au gouvernail du vaisseau jusqu'à ce qu'il fût accroché au bord de l'ennemi, lequel ne s'attendant point à un pareil abordage , et n'ayant pas par conséquent le temps de faire les dispositions nécessaires pour le soutenir, nous donneroit peut-être occasion de faireu ne action brillante avant que de succomber sous le nombre; qu'à toute aventure , et de quelque manière que la chose tournât , il étoit au moins bien certain que le pavillon du Roi ne seroit jamais baissé, tant que je vivrois, par d'autres mains que par celles de ses ennemis.

M. de La Jaille et M. de Bourgneuf-Gravé , mes deux principaux officiers, parurent charmés de ma résolution, et tous unanimement assurèrent qu'ils périroient eux-mêmes, plutôt que de m'abandonner.

Quand j'eus donné mes ordres pour rendre cette scène T. 75. 33

354 [ 1 y OO j MÉMOIRES

plus vive et plus éclatante, je me sentis plus tranquille, et voulus prendre sur mon lit une heure de repos : mais il me fut impossible de fermer l'œil , et

je revins sur mon gaillard, où j elois tristement occupé à regarder les uns après les autres tous les vaisseaux dont j'étois entouré, entre autres celui du commandant, qui éloit remarquable par ses trois feux à poupe, et par un quatrième dans sa grande hune. Au milieu de cette morne occupation , je crus m'apercevoir, demi-heure avant le jour, qu'il se formoit une noirceur à l'horizon par le travers de notre bossoir, et que cette noirceur augmentait peu à peu. Je jugeai que le vent alloit venir de ce côté-là ; et comme javois mes basses voiles carguées et mes deux huniers tout bas, à cause du calme, je les fis rappareiller sans bruit, et orienter en même temps toutes les autres, pour recevoir la fraîcheur qui savançoit : j'employai aussi ce qui me restoit d'avirons à gouverner mon vaisseau, afin qu'il prêtât le côté au vent lorsqu'il viendroit. Il vint en ellet} et trouvant mes voiles bien brasseyées, et disposées à le recevoir, il le fit tout d'un coup aller de l avant. Les ennemis, qui dormoient en toute confiance, n'avoient point songé à se mettre dans le même état. Dans leur surprise, ils prirent tous vent d'avant, et perdirent un temps considérable à mettre toutes leurs voiles, et à revirer vent arrière pour me rejoindre. Toute cette manœuvre me fit gagner sur eux une bonne portée de canon d'avance -, et alors le vent augmentant insensiblement, mon vaisseau , qui alloit très-bien quand il ventoit un peu frais , avança de manière que l'escadre ennemie n'eut plus, à beaucoup près, sur moi le même avantage qu'elle avoit

DE DUGUÀY-TROUIN. [1706] 355

eu. Le seul Horister me joignit encore à portée du fusil , et se remit à me canonner dans la hanche; mais je lui ripostois si vivement, que chaque bordée l'obligeoit à culer (0, et le rebutoit. Cette chasse dura jusqu'à midi ; et comme le vent angmentoit toujours, je m'éloignai de plus en plus de tous les vaisseaux de cette escadre : le Honster même commença à rester . aussi de l'arrière de nous. Ce fut pour lors que je me regardai comme un homme vraiment ressuscité, ayant cru fermement que j'allois m'ensevelir sous les ruines du pauvre Jason. Je me prosternai pour en rendre grâces à Dieu , et je continuai ma route pour aller relâcher au plus tôt dans le premier port de France-, car j'avois été obligé, pour sauver le vaisseau du Roi, de jeter à la mer non-seulement toutes mes ancres, à l'exception d une, mais aussi tous les mâts, et toutes les vergues de rechange.

Je trouvai le lendemain , à la pointe du jour, un corsaire de Flessingue de vingt canons, nommé le Paon. L'état où j étois ne m'empêcha pas de le poursuivre jusqu'à la vue de Belle-Ile; et m'en étant rendu maître, je le conduisis au Port-Louis. J'y trouvai trois vaisseaux du Roi , mouillés sous l'île de Grois : c'étoit V Elisabeth, que j'avois pris sur les Anglais la campagne précédente , avec U Achille et le Fidèle, tous trois sous le commandement de M. de Riberet, qui n'attendoit qu'un vent favorable pour retourner à Brest. Je pris au Port-Louis une seconde ancre, et un mât de hune de rechange-, et comme j'avois donné un rendez-vous à M. le chevalier de Nesmond , en cas que nous pussions échapper de l'escadre ennemie, je

(i) A culer : A reculer.

crus devoir m'y rendre, et ne pas laisser un vaisseau du Roi plus long- temps exposé à tomber au pouvoir des Anglais; d autant plus que je savois qu'il n'alloit pas bien, et d ailleurs que leurs vaisseaux gardes-côtes s'étoient mis sur le pied de croiser au moins deux ou trois ensemble. Quelques envieux voulurent donner à cette résolution un air de témérité, et me blâmèrent hautement d'avoir remis en mer avec un vaisseau aussi délabré que l'étoit le Jason. Il est vrai qu'il étoit fort maltraité dans ses œuvres mortes (0, et que sa poupe étoit criblée ; mais d'ailleurs il ne faisoit point d'eau , et ses mâts étoient en assez bon état : ainsi ce délabrement de poupe ne pouvoit que me causer personnellement un peu d'incommodité, chose que je sacrifiois volontiers à mon devoir.

Je mis donc à la voile avec les trois vaisseaux du Roi, qui s'en alloient à Brest; et les ayant quittés sur Penmarck, je fus droit à mon rendez-vous, et j'y croisai pendant quinze jours, sans découvrir l Auguste. J'en tirai un sinistre augure. A son défaut, je trouvai le flessinguois U Amazone, que j'avois pris la campagne précédente, et qu'un de mes amis avoit armé pour me venir joindre. Nous prîmes ensemble deux assez bons vaisseaux hollandais, venant de Curaçao, chargés de cacao et de quelque argent : il en conduisit un à Saint- Malo , et je me rendis avec l'autre dans le port de Brest. J'appris, en y arrivant, la prise de l'Auguste, dont voici les principales circonstances.

Ce vaisseau, après avoir exécuté le signal que je lui avois fait de tenir plus de vent, avoit été poursuivi par

(1) OEuvres mortes: Le» parties du vaisseau qui sont hors de Peau. Celles qui soni dans l'eau portent le nom d'oeuvres vives, ou carène.

DK DUGUAY-TROU1N. [l705] 35;

six Vaisseaux détachés de .l'escadre anglaise. L'un d'eux le joignit, et lui livra combat à peu près dans le temps que je fus attaqué par le Honster. M. le chevalier de Nesmond se défendit fort vigoureusement $ et le vent ayant cessé, il se servit de ses avirons, qu'il avoit conservés (car nous en avions chacun trente), pour s'éloigner des ennemis. Il fut en cela favorisé du calme, qui dura toute la nuit ; et , à la pointe du jour, il se trouvoit déjà éloigné de cinq lieues des vaisseaux qui le poursuivoient. Mais Je vent s'étant levé, ils le rejoignirent vers les cinq heures du soir, le combattirent l'un après l'autre, le démâtèrent, et enfin s'en rendirent maîtres le second jour.

La frégate la Valeur, sur laquelle mon frère avoit été tué, eut la même destinée. Elle étoit sortie de Brest peu de jours après nous , sous le commandement de M. de Saint-Auban , auquel j'avois donné ordre de me venir joindre sur les parages que je lui avois mar- * qués ; mais il eut le malheur de trouver en son chemin le Honster, qui l'atteignit , le désempara, et l'obligea de céder à la force supérieure.

Par la prise de ces deux vaisseaux, il ne me restoit que le Jason : tous les autres du port de Brest étoient employés pour le service du Roi. Ainsi je remis en mer avec ce seul vaisseau , et fus croiser sur les côtes d'Espagne, dans le dessein de joindre l'armée navale du Roi, commandée par M. le comte de Toulouse, amiral de France. Je n'eus pas le bonheur de la découvrir. Je pris en chemin un vaisseau anglais , à l'entrée de la rivière de Lisbonne-, de là, m'étant .posté à l'ouverture du détroit de Gibraltar, j'y trouvai deux frégates anglaises venant du Levant , fane de trente

358 [^oS] MÉMOIRES

canons , en guerre, et l'autre Je vingt-six, en marchandises. Elles résistèrent trois quarts-d'heure, et ne baissèrent leur pavillon que lorsqu'elles me virent sur le point de les aborder. J'interrogeai les officiers et les équipages de ces deux prises; et, sur l'assurance qu'ils me donnèrent tous qu'ils n'avoient eu aucune connoissance de l'armée navale de France, je jugeai à propos d'aller escorter mes prises jusqu'à Brest. En faisant cette route, je pris, à la hauteur de Lisbonne, un autre vaisseau anglais de cinq cents tonneaux, chargé de poudre pour l'armée ennemie. Je fis encore une cinquième prise de la même nation, que je trouvai vers le cap de Finistère -, et je conduisis le tout à Brest.

[1706] L'année suivante, j'armai le Jason et le Paon, ce flessinguois de vingt canons que j'avois pris l'année précédente. J'en donnai le commandement à M. de La Jaille, qui avoit servi avec moi de lieutenant et de capitaine en second, toujours avec un zèle très- distingué. L'Hercule, vaisseau du Roi de cinquante-quatre canons , commandé par M. de Druys, lieutenaut de vaisseau, eut Ordre de venir du Portlouis se joindre à nous dans la rade de Brest ; et j'y reçus une lettre de Sa Majesté, qui m'ordonnoit d'aller me jeter dans Cadix, qui étoit menacée d'un siège, et d'y servir avec ces trois vaisseaux et leurs équipages, sous les ordres de M. le marquis de Valdecanas, capitaine général, et gouverneur de la place. Le Roi avoit eu la bonté de me faire capitaine de vaisseau à la dernière promotion ; et c'étoit pour moi un motif de redoubler de zèle pour son service.

L'Hercule tardant trop' à se rendre à Brest , je mis

à Ja voile avec le Paon, pour Palier chercher au Port- Louis. Chemin faisant, je rencontrai un vaisseau fies-

singuois de trente -six canons, nommé le Marlborougît, dont je m'emparai. Je trouvai ensuite V Hercule mouillé sous Pîle de Grois-, et, après avoir fait entrer ma prise dans le Port-Louis, nous mîmes tous trois à la voile, pour aller à notre destination.

Etant à la hauteur de Lisbonne, environ quinze lieues au large, nous découvrîmes une flotte de deux cents voiles venant du Brésil, escortée par six vaisseaux de guerre portugais, depuis cinquante jusqua quatre-vingts canons. Cette flotte occupoit un trèsgrand espace ; et ayant remarqué un peloton de vingt navires marchands, avec un des vaisseaux de guerre, qui étoient trois lieues au vent, et séparés du corps de Ja flotte, je compris que nous pourrions accoster assez aisément ce peloton sous pavillon anglais; et qu'en amusant le vaisseau de guerre par cette enseigne trompeuse, j'aurois le temps de l'aborder, et de prendre ensuite quelques-uns des vaisseaux marchands, avant qu'ils pussent être secourus du reste de la flotte.

La frégate le Paon éloit alors quatre lieues derrière nous \ mais le temps étoit trop précieux pour l'attendre, et il ne convenoit pas do donner de la défiance aux ennemis en temporisant davantage. Je dis donc a M. de Druys qu'il falloit qu'il coupât ce peloton séparé; etqucj'allois aborder le vaisseau de guerre, tandis qu'il se rendroit maître des navires marchands qu'il pourroit joindre. Aussitôt nous arborâmes pavillon anglais, et je m'avançai vers le vaisseau de guerre portugais, comme si j'avois eu intention de lui parler en passant, et de lui demander des nouvelles. 11 mit

36o t^O^] MÉM01BES

en panne pour m'attendre ; mais comme il étoit à l'encontre de nous, et qu'il n'étoit pas possible d'exécuter avec succès mon abordage dans une situation semblable , je jugeai à propos de carguer mes basses voiles, et de le ranger sous le vent , afin de l'empêcher d'arriver sur la flotte. Dans cette idée, je ne fis mettre mon pavillon blanc que lorsque je fus à portée du pistolet ; et aussitôt je lui fis tirer toute ma bordée de canon et de mousqueterie. Ce vaissean, surpris, ne me répondit que de cinq ou six coups de canon ; et Je feu continuel de ma mousqueterie l'empêchant de pouvoir manoeuvrer ses voiles d'avant, j'eus le temps de revirer de bord sur mes deux huniers, et de le prolonger, pour exécuter mon abordage. Déjà mes grappins étoient prêts à l'accrocher, quand V Hercule vint passer à toutes voiles sous notre beaupré-, et tirant sa bordée, peu nécessaire, il s'approcha si près de nous deux, que, pour éviter d'être brisés tous les trois dans ce triple abordage, je fus contraint de mettre promptement mes voiles sur le mât (0, et ensuite d'arriver. Cet accident , ou plutôt cette manœuvre inconsidérée , m'ayant fait manquer mon abordage, et le vaisseau portugais ne paroissant plus faire aucune résistance , je crus qu'il n'y avoit plus d'inconvénient à laisser le soin de l'amariner à mon camarade, d'autant plus que mon vaisseau allant bien mieux que le sien, je pouvois joindre plus vite quelques-uns de ces vaisseaux marchands, avant qu'ils fussent secourus. Cependant comme, dès les premiers coups que j'avois tirés, ils avoient tous arrivé vent arrière sur la flotté, et que,

(1) De mettre* mes voiles sur le mât : De les coiffer sur le mût.

(Ployez la note 3 de la page 339.)

DE DUGUAY-TROWN. [1706] 36 1

d'un autre côté, les vaisseaux -de guerre, venoient à toutes voiles à eux, je me trouvai à portée du canon

de ces vaisseaux de guerre avant que d'avoir pu v * atteindre un seul vaisseau marchand. Pour comble d'infortune, M. de Druys, auquel j'avois laissé le soin d'amariner ce premier vaisseau de guerre, au lieu de l'aborder, et de jeter à son bord quelques-uns de ses gens pour s'en emparer promptement, prit le parti d'y envoyer sa chaloupe : mais les Portugais , un peu revenus de leur premier trouble, n'eurent pas plus tôt tiré quelques coups de fusil pour l'empêcher d'aborder, que M. de Druys la fit revenir, et se mit à canonner ce vaisseau si vivement, qu'il hacha sa mâture en pièces ; de façon qu'après l'avoir soumis, le mât de misaine tomboit lorsqu'il y renvoya sa •

chaloupe. :a \»

Pendant que cela se passoit, j'étois occupé à com.-^ battre de loin les autres vaisseaux de guerre , pour les retarder, en les obligeant à me canonner de même; et pour donner , par cette diversion , tout loisir à M. de Druys de bien amariner le vaisseau pris. A la fin, jugeant qu'il avoit eu pour cela un temps plus que suffisant, je revirai de bord sur lui -, et voyant ce vaisseau démâté, je fis préparer un cablot, pour le prendre sur-le-champ à la remorque. Ma surprise fut êxtrême quand j'appris de M. de Druys qu'il avoit été ' contraint de l'abandonner , parce qu'il alloit incessamment couler bas, et qu'il avoit en beaucoup de peine à en retirer nos gens. Lorsqu'il me tint ce discours, le jour alloit finir-, et les autres vaisseaux de guerre portugais n'étant plus qu'à portée du fusil de nous, le mal me parut sans remède, et je fus obligé

362 ' [l7°6] MÉMOIRES

de m'eri rapporter, bien malgré moi, à ce qu'il me disoit.

Cependant je conservai toute la nuit cette flotte : à la pointe du jour, j'aperçus ce vaisseau pris la veille, qui, bien loin d'avoir coulé bas, s'étoit remâté avec des mâts de hune , et avoit bravement pris sa place en ligne avec les autres. Cette apparition , à laquelle je ne devois pas m'attendre, m'engagea à faire venir

de Druys et deux de ses principaux officiers à bord de mon vaisseau , pour savoir les raisons qui les avoient portés à me dire si affirmativement que ce vaisseau alloit incessamment disparoître, et en même temps pour m'informer s'il ne s'étoit pas assuré, en retirant ses gens, du capitaine, ou de quelque autre officier portugais. Tout ce que je pus tirer de M. de Druys fut qu'il avoit été si pressé de sauver son équipage, à cause de l'approche des autres vaisseaux de guerre portugais , et dans l'impatience où il étoit de venir me seconder, qu'il n*avoit pas pensé à retirer aucun prisonnier, d'autant plus qu'on lui disoit à chaque instant que le vaisseau alloit couler bas.

* Je compris à ce discours que la cause de ce malentendu venoitdu pillage que ses matelots avoient fait dans ce riche vaisseau, et que ces coquins, voyant d'un côté qu'il étoit démâté, et s'apercevant de l'autre que ses camarades accouroient à son secours , avoient eu peur de tomber au pouvoir des ennemis avec leur butin, et que, pour l'éviter, ils n'avoient point trouvé de meilleur expédient que celui de crier que le vais*seau alloit couler bas, et qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour se sauver. Alors, persuadé qu'il y avoit dansla conduite de M. dç Druys pluscfe malheur quede

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mauvaise volonté, et qu'ainsi il étoit inutile de lui faire des reproehes, je crus qu'il convenoit au contraire de

lui fournir l'occasion de réparer son tort par une action éclatante, en le mettant pour cet effet dans la nécessité d'aller aborder le commandant portugais, et en me chargeant de le couvrir du feu de tous les autres • vaisseaux pendant qu'il exécuteroit son abordage. Je l'avertis que, pour y bien réussir, il falloit ne pas tirer un coup que ses grappins ne fussent jetés de l'avant et de l'arrière, et nommer, pour sauter à bord , la * moitié de ses officiers, le tiers de ses soldats et de ses manoeuvriers, avec deux hommes de chaque canon, , afin que les postes restassent passablement garnis. Je lui dis encore que je donnerois ordre à M. de La Jaille, capitaine du Paon, de venir aborder V Hercule aussitôt qu'il le verroit accroché au commandant « portugais, et de lui jeter tout son équipage, pour remplacer ceux qui auroient sauté de son bord, et le mettre, par ce renfort, en état de combattre comme auparavant : qu'au moyen de ces précautions, j'étois * sûr qu'il enlèveroit ce gros vaisseau, dont l'entre-pont étoit fort embarrassé de marchandises, et dont l'équipage, composé de différentes nations, devoit être très- • peu aguerri. Je fis en même temps sentir à M. de Druys que si je ne me chargeois pas de cet abordage, c'étoit parce que la manœuvre que j'aurois à faire pour Je bien couvrir étoit la plus délicate et la plus dange- * . reuse j mais que je comptois bien que quand il auroit enlevé ce gros vaisseau, il viendroit me rendre le même service que je lui aurois rendu , en me couvrant à son . tour quand j'irois aborder le vice-amiral portugais. Ces précautions prises et les ordres donnés , nous

, arrivâmes sur les vaisseaux de guerre ennemis, qui nous attendoient en ligne au vent de leur flotte. Nous essuyâmes sans tirer leurs premières bordées, et M. de Druys aborda le commandant, monté de quatre-vingts canons, avec toute l'audace et la valeur possible : il jeta ses grappins à son bord, et lui donna dans le ventre toute sa bordée de canon , chargé à double charge. La mousqueterie et les grenades, jointes à cela, jetèrent la mort et la terreur dans ce grand vaisseau; et je ne doute nullement qu'il n'eût été facilement enlevé d'emblée, si M. de Druys avoit eu autant d'attention à sa manœuvre qu'il avoit marqué d'intrépidité : mais le commandant ennemi, un instant avant que d'être accroché, avoit appareillé sa misaine et sa civadière, et poussé son gouvernail à arriver (0. Ainsi ces deux vaisseaux , liés ensemble , prirent lof pour lof en l'autre bord 0 2 ) -, de manière que le vent prit sur toutes les voiles (3) du Portugais , et se conserva dans celles de l'Hercule. Il arriva de là que les voiles de l'un étant orientées à courir de l'avant, et celles de l'autre à culer, les grappins rompirent, et que les deux vaisseaux se séparèrent , avant que les gens de V Hercule eussent pu sauter dans le vaisseau ennemi. J'étois alors à portée du pistolet sous le vent, et je leur criois de toutes mes forces de brasseyer leurs voiles (4);

(i) A arriver : A obéir au vent. — (a) Prirent lof pour lof en Vautre bord: Le côté du lof est le côté du vaisseau sur lequel le vent souffle. Prendre lof pour lof, c'est donc recevoir le vent sur le bord opposé à celui" qui le recevoil d'abord, ou virer de bord. — (3) Le vent prit sur toutes les voiles : Le vent donna en sens contraire sur les voiles. — (4) De brasseyer leurs voiles : De changer la direction de leurs voile*, en tirant sur des cordes attachées au bout des vergues, et qu'on appelle bras, On dit j>\\i{ôi brasser quv brassjycr.

DE DUGUÀY-TROUIN. [1706] " 365

mais, dans le bruit et la confusion d'un abordage, je

n'étois pas entendu; et d'ailleurs j'étois moi-même occupé à combattre, et à soutenir le feu des deux matelots du commandant, qui me cbamailloient rudement. Cependant voyant ce gros vaisseau , quoique manqué à l'abordage, si maltraité qu'il ne pouvoit presque plus tirer, je voulus tenter de raccrocher à mon tour; mais je ne pus jamais y parvenir, parce que j'étois un peu trop sous le vent. D'un autre côté, M. de La Jaille, qui s'étoit avancé à portée de jeter tout son équipage à bord de l'Hercule, ainsi que je l'avois ordonné, le voyant désaccroché, prit le parti de retenir le vent, et se démêla comme il put du milieu de tous ces vaisseaux, au moindre desquels le sien n'étoit pas capable de prêter le côté.

L'Hercule se trouvant désemparé après son abordage, voulut s'écarter, pour se raccommoder plus aisément; et, faisant de la voile, il passa par le travers de deux vaisseaux de guerre portugais , qui le maltraitèrent encore davantage.

Au moyen de tout cela , je me trouvai seul au milieu des ennemis. Toutes mes voiles et mes manœuvres étoient hachées; et le vent ayant cessé, mon vaisseau avoit bien de la peine à gouverner. Heureusement les Portugais avoient encore moins de facilité à se remuer , à cause de leur pesanteur. L'un d'eux n'avoit pu revirer comme les autres sur le commandant, et étoit resté en panne assez loin de ses camarades : je trouvai le moyen de revirer de bord sur lui, à l'aide de mes avirons, et je fis tous mes efforts pour le doubler au vent, dans la résolution de l'aborder. Mais toutes mes manœuvres d'avant étant coupées , il me

366 f 1 ; 0 ^] MÉMOIRES

fut impossible de le ranger plus près que la demi portée de fusil sous le vent; et comme j'avois d'ailleurs beaucoup de mes gens hors de combat, et que le corps de mon vaisseau étoit fort maltraite, je me contentai de lui donner en passant toute ma bordée, et je continuai ma route pour me tirer hors de portée des autres vaisseaux, qui ne cessoient de me ennonner.

Dès que je fus débarrassé, je fis signal à l Hercule et au Paon de me venir joindre : ils obéirent-, et M. de Druys me représenta les raisons qui l'avoient obligé de s'écarter de moi, et qu'il n'étoit pas en état de recommencer, ayant un aussi grand nombre de ses gens tués ou blessés. Je lui répondis qu'il falloit donner encore un coup de collier, et que les ennemis étant à proportion plus incommodés que nous, j'étois résolu de les poursuivre jusqu'à l'extrémité. En elFet, je ne tardai pas à arriver sur eux -, et mes deux camarades me suivirent sans balancer.

Nous commencions à découvrir les côtes de Portugal-, et le vent ayant augmenté, la flotte ennemie s'efforçoit d'en profiter, pour entrer avant la nuit dans le port de Lisbonne. La vitesse de mon vaisseau me fit gagner deux lieues sur V Hercule et sur le Paon; en sorte que je joignis vers la fin du jour les vaisseaux de guerre portugais, qui étoient restés un peu de l'arrière pour couvrir leur flotte. Ils étoient si incommodés, et si rebutés de la besogne, qu'ils m'abandonnèrent ce vaisseau de guerre qui avoit été démâté, et pris le jour précédent par M. de Druys. Je nie pressois de le joindre, pour m'en emparer avant que la nuit qui s'avançoit fût fermée ; et , pour plus grande précaution , j'avois mis ma chaloupe à la

DE DtJGUÀY-THOUIN. [1706] % '367

mer, prête à l'amariner, en cas que mon abordage eût manqué par quelque événement imprévu, quand je découvris les brisans des écueils nommés Arcathophes, à portée de fusil sous Je vent. Ce vaisseau , dont j'étois sur le point de me rendre le maître, toucha dessus, et alla échouer entre le fort de Cascais et celui de Saint-Julien. Il s'en fallut très-peu que je ne fisse aussi naufrage sur ces brisans , n'ayant eu précisément que le temps de revirer tout d'un coup en l'autre bord.

C'est ainsi que, par une infinité de circonstances des plus malheureuses et des moins attendues, je perdis une des plus belles occasions de ma vie. La fortune refusa de m'enrichir par la prise de ce vaisseau, qui ' tout seul étoit d'une valeur immense. Au milieu du combat , trois boulets consécutifs passèrent entre mes jambes; mon habit et mon chapeau furent percés de plusieurs coups de fusil ; et je fus blessé, mais légèrement, de quelques éclats. Il sembloit que les boulets et les balles vinssent me chercher partout où je portois mes pas.

* - Après cette aventure malheureuse, je rejoignis mes deux camarades, et nous fîmes route pour nous rendre à Cadix, suivant les ordres du Roi. M. le marquis de* Yaldecanas parut fort aise de notre arrivée : il me chargea du soin de garder les Puntalès. Je fis entrer nos trois vaisseaux en dedans 5 je disposai les canonniers et les matelots qui me parurent nécessaires pour , servir l'artillerie des deux forts de l'entrée, et je fis travailler le reste de nos équipages à perfectionner la*, batterie de Saint-Louis, qui n'étoit pas achevée. J'ajoutai à ces précautions celle d'avoir des chaloupes

armées de soldats , toutes prêtes à servir en, cas de besoin ; je fis aussi armer, sur mon crédit (le gouverneur ne voulant donner aucun fonds ) , un vaisseau , que je fis équiper en brûlot par mes canonniers, pour le placer avec un va-et-vient (0 dans la passe du Puntalès, la plus aisée à forcer. En un mot, je ne négligeai rien de tout ce qui pouvoit contribuer à la sûreté des postes qui m'étoient confiés, sans que pour cela j'assistasse moins régulièrement à tous les conseils .que tenoit M. de Valdecanas.

J'appris qu'il n'y avoit pas pour quinze jours de vivres dans Cadix, quoique le gouverneur eût, sous ce prétexte , exigé de grosses contributions de tous les négocians. Je crus de mon devoir de lui représenter fortement qu'il étoit absolument nécessaire d'y pourvoir incessamment, s'il ne vouloit se trouver exposé , par ce défaut , à rendre la place à l'armée navale ennemie, que l'on savoit être arrivée sur les côtes de Portugal. Mes représentations réitérées lui déplurent : aussi profita-t-il du premier prétexte qu'il put trouver de me mortifier; et il l'entreprit, contre la règle et le respect qu'il devoit au Roi, qui m'avoit honoré de ses ordres. Il sera aisé d'en juger par le récit que j'en ferai incessamment.

On reçut dans ce temps-là, à Cadix, des nouvelles de Lisbonne , au sujet de mon dernier combat avec la flotte portugaise. Elles portoient que le marquis de Santa- Cruz, amiral de cette flotte, avoit été tué, et beaucoup d'autres officiers ; que cinq de ces vaisseaux de guerre étoient entrés Lisbonne fort délabrés ; et

(i) Fa-et-vient : Corde fixée aux deux rives d\ro bras d'ean, et 'qui sert à conduire uue barque de passagt. *

DK DUGSATf-TROUIN. [1706] * 369

que le sixième, ayant été démâté et poursuivi de près, s'étoit échoué entre les forts de Cascais et de Saint- J ulien ; mais qu on avoit sauvé une partie de ses effets. On ajouloit que ce dernier vaisseau, qui revenoit de Goa, avoit relâché au Brésil, où il s'étoit joint à la flotte; qu'il étoit riche de plus de deux millions de piastres , et que le pillage fait dessus par les gens de l'Hercule étoit estimé à deux cent mille écus; qu'il étoit même resté dans le vaisseau portugais quatorze matelots français que le trop de précipitation avoit empêché d'en retirer, lesquels avoient été mis au cachot en arrivant à Lisbonne. On apprit aussi, par la même voie, que l'armée navale des ennemis avoit quitté les côtes d'Espagne , et qu'il n'y avoit aucune apparence qu'elle pût désormais entreprendre le siège de Cadix. •

Sur ces nouvelles , je pris l'agrément de M. de Valdecanas pour faire sortir nos vaisseaux des Puntalès; et ayant su qu'il y avoit dans le port de Gibraltar soixante navires chargés de vivres et de munitions pour l'armée ennemie, je formai le dessein d'y aller avec le brûlot que j'avois fait équiper à mes dépens, et de les brûler. Je l'aurois exécuté d'autant plus facilement, qu'ils n'étoient soutenus d'aucun vaisseau de guerre : mais j'eus beau répondre du succès à M. de Yaldecanas, et lui faire là-dessus toutes les instances imaginables, il ne voulut jamais y consentir; et comme j'avois ordre exprès de lui obéir, il ne me resta que le regret de voir échapper une occasion qui auroit été si avantageuse au service des deux couronnes.

Lorsque nos vaisseaux mouillèrent dans la rade de Cadix, j'avois^ ordonné que nos chaloupes allant à t. 75. 24

Z*JO t 1 ? 0 ^] MÉMOIRES

terre ne fussent point armées, et qu'il y eût seulement un officier pour en contenir l'équipage, afin d'éviter

toute discussion avec les Espagnols. 11 arriva que les barques de la douane, abusant de ma discrétion, insultèrent nos chaloupes à diverses reprises, et même les visitèrent, contreledroitdela nation française. J'en fis mes plaintes par le canal de M. Je chevalier Kenaud, français, et lieutenant général au service d'Espagne, qui résidoit à Cadix. Je le priai d'en parler au gouverneur, afin que l'on punît les coupables d'une pareille violence, et qu'on y remédiât à l'avenir, puisque je ne pouvois ni ne devois souffrir qu'on donnât atteinte aux privilèges de la nation, et qu'on insultât des vaisseaux du Roi. J'ajoutai que le tort des Espagnols étoit d'autant plus grand, que nous n'étions là que pour les secourir et les protéger. M. de Valdecanas ne fit aucune attention à tout ce que lui représenta M. Renaud , et négligea entièrement de pourvoir aux inconvéniens qui pourroient arriver; de sorte que deux jours après une barque de la douane insulta une seconde fois ia chaloupe de l'Hercule, et en maltraita l'officier, qui vouloit s'opposer à la visite. M. de Druys, capitaine de ce vaisseau , vint à huit heures du soir m'en porter ses plaintes , et me représenter qu'ayant l'honneur décommander dans la rade de Cadix pour le service des deux couronnes, il étoit de mon devoir d'envoyer sur-lechamp arrêter cette barque, et d'en demander hautement justice, si je ne voulois m'exposer au reproche d'avoir le premier souffert des nouveautés injurieuses à la nation , et contraires au respect qu'on devoit au Roi. J'eus la précaution de me faire rendre compte, par l'officier et par l'équipage de la chaloupe , des cir-

constances de cette insulte-, et les ayant trouvées trèsgraves , je détachai deux chaloupes sous le commandement de M. de La Jaille, pour aller arrêter cette barque, avec ordre exprès de ne point tirer, et de n'user d'aucune violence qu'à la dernière extrémité. La barque en question s'étoit mêlée parmi plusieursautres, et il eut quelque peine à la trouver : à la fin l'ayant démêlée, il s'avança sur elle. Aussitôt elle prit chasse, et tira la première des coups de pierriers et de fusil sur nos chaloupes. Deux de nos soldats en furent blessés, et deux autres tués; et M. de La Jaille eut le devant de son habit emporté d'un coup de pierrier. Alors , se conformant à mes ordres, il aborda cette barque , s'en rendit maître, et la conduisit à bord de mon vaisseau. Cet abordage ne se put faire sans effusion de sang : les Espagnols tirant à toute outrance sur nos gens , ceux-ci ne purent être retenus, et leur tuèrent trois hommes; ils en blessèrent trois autres, que j'eus soin de faire panser par nos chirurgiens.

Le lendemain matin, je crus devoir descendre à terre avec messieurs deDruys et de La Jaille, pour informer le gouverneur du fait, et pour lui en demander raison : mais, bien loin de vouloir m'écouter, il me fit arrêter dans son antichambre par le major de la place , et je fus conduit en prison à la tour de Sainte-Catherine. M. Renaud , averti d'un procédé si surprenant , courut lui en représenter toutes les conséquences; et, le trouvant mal disposé , il dépêcha un exprès au marquis de Yilladarias, gouverneur d'Andalousie, et beaufrère de M. de Valdecanas, le conjurant de venir interposer son autorité pour arrêter les suites périlleuses d'une pareille conduite. M. de Villadarias se rendit

t 1 ? 0 ^] MÉMOIRES

le jour suivant à Cadix -, et , dans un conseil qiiïl assembla à ce sujet, il fut simplement décidé que l'armée navale des ennemis s'étanl retirée, et le secours des vaisseaux français ne paraissant plus nécessaire à la conservation de la place, on me feroit sortir de prison , et que je pourrois mettre à la voile quand bon me sçmbleroit. Cela fut exécuté, et je fus conduit à bord de mon vaisseau. J'y arrivai, outré de l'indigne procédé du marquis de Valdecanas, pour récompense des soins et des mouvemens que je m'étois donnés avec autant de zèle que si j'avois été personnellement chargé de conserver Cadix. Toute ma consolation étoit l'espérance que le Roi, bien informé du fait, en tireroit une satisfaction authentique. En elfet, Sa Majesté s'en étant fait rendre compte, exigea du roi d'Espagne que le gouvernement de Cadix seroit ôté à M. de Valdecanas, et celui de l'Andalousie à M. de Villadarias, qui s'étoit donné la licence d'écrire là-dessus en termes très peu convenables au profond respect qu'un particulier comme lui devoit à un si grand monarque, aïeul de son maître.

Impatient de quitter cette terre, je mis à la voile dès le lendemain, et je fis route pour me rendre à Brest. J'eus en chemin connoissance d'une flotte de quinze vaisseaux anglais , escortée par le Gaspard^ frégate de trente-six canons. Je fis signal à mes camarades de donner dans la flotte, et j'allai aborder le Gaspard. Celui qui le commandoit se défendit trèsvaleureusement , et soutint mon abordage tout autant qu'il lui fut possible. M. de Fossières , officier plein d'ardeur, qui étoit mon capitaine en second, y fut tué: j'eus encore un autre officier blessé, et nous prîmes

ilouze vaisseaux de cette flotte, que nous conduisîmes à Brest.

J'avois marqué pendant la route toutes sortes de prévenances à l'Anglais, capitaine de ce Gaspard; et je m'éiois empressé à lui faire connoître tout le cas que je faisois de sa valeur et de sa fermeté. Il fut assez injuste pour attribuer mes politesses à la crainte de tomber à mon tour entre les mains des Anglais , et il poussa Tin4i*crétion jusqu'à m'en faire confidence en mangeant à ma table, entre le dessert et Ja fin du repas. Cette insolence me mit dans la nécessité d'en user, contre mon inclination, avec autant de dureté que je lui avois auparavant témoigné d'estime et d'amitié, afin de lui faire bien comprendre que si je considérais la valeur dans les ennemis du Roi lorsqu'ils étoient vaincus, je savois aussi dompter leur orgueil , et braver toutes sortes d'événemens, quand il étoit question de combattre pour ma patrie. "

[1707] Le Roi m'ayant fait l'honneur de me nommer chevalier de l'ordre de Saint-Louis, je me fis un devoir d'aller recevoir l'accolade de la main même de ce grand prince. Je me rendis à Versailles, où Sa Majesté voulut bien me faire connoître qu'elle étoit satisfaite de mon zèle et de mes services. Elle m'en donna des preuves en m'accordant ses vaisseaux le Lis, de soixante - quatorze canons-, V Achille, de soixante-six-, le Jason , de cinquante -quatre $ la Gloire, de quarante -, V Amazone, de trente-six ; et VAstrée, de vingt-deux. Je partis promptement pour Brest, et je choisis, pour commander ces vaisseaux , messieurs de Beauharnois, deCourserac, de La Jaille,

de Nesmond et de Kerguelin -, et ayant mis à la voiJe , je fus me placer à la hauteur de Lisbonne , espérant d'y rencontrer la flotte du Brésil , qu'on attendoit incessamment. Je ne pus parvenir à en avoir de nouvelles. Je m'emparai cependant de deux vaisseaux anglais assez riches, qui sortoient du détroit de Gi- ' braltar. De Jà m'étant porté à l'entrée de la Manche, je fis quatre autres prises de la même nation, chargées de tabac 5 et je ramenai le tout à Brest , où je fis caréner les vaisseaux de mon escadre.

Je trouvai dans ce port M. le comte de Forbin /chef d'escadre, avec six vaisseaux de guerre qu'il commandoit. Nous y reçûmes en même temps l'un et l'autre une lettre de M. le comte de Pontchartrain , qui nous avertissoit qu'il y avoit aux dunes d'Angleterre une flotte considérable, chargée de troupes et de munitions de guerre, prête à faire voile pour le Portugal et pour la Catalogne. Ce ministre nous marquoit qu'il étoit d'une extrême conséquence que nous allassions sans différer croiser ensemble quelque temps au devant de cette flotte 5 et que nous rendrions un service des plus importans à l'Etat, si nous pouvions la joindre et la détruire.

J'avois sous mes ordres le même nombre de vaisseaux que M. le comte de Forbin, parce que le Maure, vaisseau de cinquante canons, commandé par M. de La Moinerie-Minac, de Saint-Malo, s'étoit venu joindre à moi, à la place de VAstrêe, qui restait dans le port. Nous partîmes donc tous ensemble de Brest , et nous allâmes nous poster à l'ouverture de la Manche. Après avoir resté trois jours sans rien rencontrer, il me parut que M. de Forbin faisoit route

DE DUGUÀY-TRODIN. [1707] 3^5

du côté de Dunkerque, lieu de son désarmement. H étoit déjà éloigné de moi environ de quatre lieues, lorsque je remarquai qu'il changeoit sa manœuvre et sa route. Je jugeai qu'il avoit fait quelque découverte; et, courant de ce côté, j'aperçus effectivement une flotte qui me parut être de deux cents voiles, et vraisemblablement celle dont M. le comte de Pontchartrain nous avoit avertis. Le jour commençoit alors à paroître. Je crus devoir m'approcher de M. de Forbin, pour concerter ensemble la manière d'attaquer cette flotte; et je me pressois de le joindre : mais ayant vu, cheminfaisant, qu'il avoitarboré pavillon dechasse, je mis aussitôt toutes mes voiles au vent, et chassai sur la flotte. La légèreté de mon escadre, carénée de frais, me fît devancer M. de Forbin d'environ une lieue; et je n'étois plus qu'à une bonne portée de canon de cette flotte, quand il s'avisa, au grand étonnement de tous , de venir en travers, et de prendre un ris (0 dans ses huniers, par un temps où nous aurions pu porter perroquets sur perroquets (a), L'esprit de subordination , dont j'ai toujours été plus jaloux que qui que ce soit, me fit, contre mon gré, imiter cette manoeuvre, qui seule nous fit manquer l'entière destruction de cette importante flotte. Elle étoit rassemblée sous le vent de cinq gros vaisseaux anglais, qui nous

(i) Prendre un ris: Dans la partie supérieure d'une voile, il y. u plusieurs rangées horizontales d'oeillets traverses par des bouts de tresses, qu'on appelle garcettes. Lorsqu'on veut prendre un ris, ou noue sur la vergue toute la première rangée ; pour prendre deux ris , on noue la rangée suivante - et ainsi pour les autres. — (a) Perroquets sur perroquets : C'est-à-dire que la faiblesse du venl éloil telle, que, loin de diminuer les huniers en prenant un ris, on auroit pu mettre de.» perroquets au-dessus des perroquets ordinaires.

3;6 ['7°7] mémoire* •

attendoient rangés sur une ligne. Le vaisseau le Cumberlandyde quatre-vingt-deux canons, qui étoit le commandant, s'étoit placé au milieu; le Devonshïre, de quatre-vingt-douze canons , à la tête ; et le RojaU Oàk, de soixante-seize, à la queue; le Chester et le Buby, de cinquante-six à cinquante- quatre canons chacun, étoient matelots de l'avant et de l'arrière ( l ) du Cumberland. Ils nous prirent d'abord, à ce qu'ils nous ont dit depuis, pour une troupe 'Ue corsaires rassemblés, dont ils ne fa i soient pas grand cas. Maia nous n'eûmes pas plus tôt mis en travers , qu'ils connurent qui nous étions à la séparation des mâts de nos vaisseaux, et à la hauteur de leurs œuvres mortes. L'affaire leur parut sérieuse , et le commandant fit signai dans l'instant aux bâtimens de transport de se sauver comme ils pourroient par différentes routes : d'où il est aisé de conclure que si nous les eussions attaqués, sans nous amuser inutilement à prendre des ris, ils étoient tous indubitablement perdus, et que par conséquent les projets formés par les puissances alliées contre la maison de France pour achever de conquérir l'Espagne se seroient trouvés dès-lors entièrement renversés; d'autant plus que l'archiduc et le roi de Portugal attendoient avec la plus grande impatience ce convoi que la reine d'Angleterre leur envoyoit, pour les soulager un peu dans l'extrême détresse où ils étoient; et surtout le premier, depuis la bataille d'Almanza, qu'il avoit perdue quelques mois auparavant.

Impatient de voir que M. de Forbin ne se pressoit

(i) Matelots de l'avant et de l arrière : Bàiimens destine.-, à se tenir sur la même ligue qu'un autre, l'un devant, et l'autre derrière.

DE DUGUÀY-TROUIN. [1707]

pas d'arriver, et réfléchissant que la journée s'avançoit beaucoup , puisqu'il étoit près 9e midi , et que nous étions à Ja fin du mois d'octobre, je fis signal à

tous les vaisseaux de mon escadre de venir me parler les uns après les autres. J'ordonnai à M. le chevalier de Beauharnois d'aborder le Royal-Oak, à M. le chevalier de Courserac d'aborder le Chester, à M. de La Moinerie-Miniac d'aborder le Rubyj et comme je me réservois le commandant, je donnai ordre à M. de La Jaille de me suivre avec la Gloire, et de venir me jeter une partie de son équipage aussitôt qu'il m'y verroit accroché, afin de me trouver par ce renfort plus en état de secourir les vaisseaux de mon escadre que je verrois pressés , ou même ceux de l'escadre de M. de Forbin qui pourroient être assez hardis pour oser se mesurer avec le Devonshire. Mais aussi comme il y avoit de l'équité à songer un peu aux intérêts de mes armateurs, et prévoyant que nous trouverions assez de difficultés à soumettre les vaisseaux de guerre, pour n'être pas en état de prendre et d'amariner les vaisseaux de transport , je chargeai M. le chevalier de Nesmond, qui commandoit la frégate V Amazone, la meilleure de mon escadre, de donner au milieu de Ja flotte, pourvu cependant qu'aucun des vaisseaux du Roi ne se trouvât dans le cas d'avoir un besoin pressant de son secours.

Ces ordres donnés, j'arrivai sur les ennemis; et, faisant coucher tout mon équipage sur le pont, je donnai mon attention à bien manœuvrer. J'essuyai d'abord sans tirer Ja bordée du Chester, matelot de l'arrière du Cumberland; ensuite celle du Cumberland même, qui fut des plus vives. Je feignis dans

cet instant de vouloir plier : il donna dans le piège j et ayant voulu arriver pour me tenir sous son feu , je revins tout à coup au vent, et par ce mouvement son

beaupré se trouva engagé dans mes grands haubans, avant que de lui avoir riposté d'un seul coup de canon ; en sorte que toute mon artillerie chargée à double charge, et ma mousqueterie l'enfilant de l'avant a l'arrière , ses ponts et ses gaillards furent dans un instant jonchés de morts. Aussitôt M. de La Jaille , mon fidèle compagnon d'armes , s'avança avec la Gloire pour exécuter ce que je lui avois ordonné; mais ne pouvant m'aborder que très-difficilement, par rapport à la position où il me trouva, il eut l'audace d'aborder le Cumberland même de long en long. Il est vrai qu'il rompit son beaupré sur la poupe de mon vaisseau, dans le même moment que l'ennemi achevoit de rompre le sien dans mes grands haubans. Alors ceux de mes gens que j'avois nommés pour sauter à l'abordage du Cumberland s'efforcèrent de pénétrer à son bord; mais très-peu y réussirent, à cause de son beaupré rompu , qui rendoit l'approche de ce vaisseau aussi difficile que dangereuse. Messieurs de La Calandre, de Blois, et Dumenaye, officiers sur la Gloire , furent les premiers qui s'élancèrent dedans, à la tête de quelques vaillans hommes. Ils tuèrent et mirent en fuite ce qui restoit d'Anglais sur le pont et sur les gaillards, et se rendirent les maîtres du vaisseau. Alors, voyant qu'ils me faisoient signe avec leurs mouchoirs, et que l'on baissoit le pavillon anglais, je fis cesser le feu, et j'empêchai qu'il ne sautât un plus grand nombre de mes gens à bord. Au même instant je fis pousser au large , pour

DE DUGU AY- TROUI N . [1707]

me porter dans les lieux où je pourrois être de quelque utilité.

M. le chevalier de Beauharnois, qui montoit VAchiïle, avoit abordé de son eôté , avec toute l'audace possible, le Royal-Oak; et ses gens s'étant présentés pour sauter à l'abordage , il étoit prêt de s'en rendre maître , lorsque le feu prit dans son vaisseau à des gargousses pleines de poudre. Ses ponts et ses gaillards en furent enfoncés , et plus de cent hommes y perdirent la vie. Il fit pousser au large, et fut assez heureux pour éteindre cet embrasement après bien / du travail ; mais pendant ce temps-là le Royal-Oak, dont le beaupré se trouvoit rompu , avoit profité de l'occasion, et s'étoit servi de toutes ses voiles pour se sauver. •

M. le chevalier de Courserac , qui commandoit le Jason, aborda aussi le Chester; et ses grappins s'étant rompus, les deux vaisseaux se séparèrent. M. le chevalier deNesmond, qui le suivoit sur V Amazone, * voulut en profiter, et aborder à son tour ce vaisseau anglais ; mais n'ayant pas modéré sa course assez à temps , il le dépassa malgré lui : alors M. de Courserac revint dessus, et l'enleva à ce dernier abordage; ce qui fit prendre à M. de Nesmond le parti d'exécuter l'ordre que je lui avois donné de fondre au milieu de la flotte , et il s'empara d'un assez grand nombre de ces bâtimens de transport.

Le Maure, commandé par M. de La Moinerie-Miniac, avoit, suivant sa destination , abordé le Rubj; et, dans le temps même qu'il y étoit accroché, M. le comte de Forbin vint à toutes voiles donner de son beaupré sur la poupe de cet anglais , qui se rendoit.

38o mémoires

M. de Forbin prétendit que c'étoii à lui qu'il s'étoit rendu, quoiqu'il n'eût pas jeté un seul homme à son bord. Celte prétention lui fit d'autant moins d'honneur, que le témoignage des Anglais ne lui étoit pas favorable, et que ce brave général auroit pu trouver, s'il l'avoit voulu, des occasions plus glorieuses d'exercer son courage.

Aussitôt que j'eus fait pousser mon vaisseau au large du Cumberlaiid , j'examinai avec attention la face du combat, et ma première pensée fut de courir sur le Royal Oakj que je voyois fuir en très-mauvais état, et que j'aurois certainement enlevé d'emblée, sans beaucoup de danger, et sans effusion de sang. Cette action m'auroit peut-être fait plus d'honneur que le combat sanglant que je rendis contre le Devonshire.

Je crois pouvoir avancer hardiment que, dans cette occasion, l'intérêt de ma gloire particulière céda à un motif plus généreux. Je vis que M. le chevalier de Tourouvre, qui commandoit/e Blak-Owal, vaisseau de cinquante-quatre canons, de l'escadre de M. de Forbin, osoit attaquer ce Devonshirej<\u\ en portoit quatre-vingt-douze, et que, suivi du Salisbury, monté par M. Bart, il s'avançoit pour l'aborder avec une intrépidité héroïque. Je remarquai même qu'il avoit déjà brisé son beaupré sur la poupe de ce gros vaisseau , dont le feu, infiniment supérieur, et l'artillerie formidable , hachoient en pièces ces deux pauvres vaisseaux. Touché de cet exemple de valeur , je volai au secours de ce brave chevalier, et je pris la résolution d'aborder de long en long le Devonshire. J'avois déjà prolongé ma civadière, et j'étois sur le point de l'accrocher, quand je vis sortir de sa poupe

DE DUGUÀY-TROUIN. [1707] 38 1

une fumée si épaisse, que la crainte de brûler avec lui me fit le battre à portée du pistolet, jusqu'à ce que j'eusse vu ce commencement d'incendie éteint. Il me seroit difficile de tracer une peinture sensible du feu terrible de canon et de mousqueterie que j'en essuyai pendant trois quarts-d'heure, attendant toujours que la fumée de sa poupe fût un peu ralentie pour l'aborder. Il me mit dans cette attente plus de trois cents hommes hors de combat. Enfin, désespéré de voir périr tous mes gens l'un après l'autre , je me résolus à tout événement de l'accrocher, et fis pousser mon gouvernail à bord. Déjà nos vergues commençoient à se croiser lorsque M. de Brugnon, l'un de meslieutenans, qui commandoit la mousqueterie et la manœuvre, vint précipitamment me faire remarquer que le feu qui s'étoit fomenté dans la poupe du Devonshire se communiquoit à ses haubans, et à ses voiles de l'arrière. Frappé d'un danger si pressant, je fis à l'instant changer la barre de mon gouvernail , appareiller tout ce qui me restoit de voiles, détachant des officiers pour aller sur le bout des vergues couper avec des haches mes manœuvres, qui étoient embarrassées avec celles de l'ennemi. A peine m'en étois-je éloigné de la portée du pistolet, que le feu se communiqua de l'arrière à l'avant de ce gros vaisseau avec tant de violence, qu'il fut consumé en moins d'un quart-d'heure. Tout son équipage périt au milieu des flammes et des eaux, à l'exception de trois de ses matelots, qui se trouvèrent après l'affaire à bord de mon vaisseau, où ils étoient passés de vergues en vergues , lorsqu'ils s'aperçurent du motif qui me faisoit abandonner mon abordage avec tant de précipitation . Ils m'assurèrent qu'il y avoit

38a [1707] MÉMOIRES L*

plus de mille hommes dans ce vaisseau, lequel portoit, outre son équipage * plus de trois cents officiers ou soldats passagers. Je n'eus pas de peine à le croire , vu la vivacité avec laquelle son canon et sa mousqueterie étoient servis.

Apçès ce sanglant combat, mon vaisseau resta tellement délabré, que je fus deux jours entiers sans pouvoir remuer. Le corps du vaisseau , les mâts , les voiles , les manœuvres * tout étoit haché : le gouvernail étoit de même, par deux balles barrées de trente-six livres. Je demeurai dans cette perplexité, ne sachant ce que les autres vaisseaux étoient devenus. Chacun d'eux avoit pris le parti de se rallier, ou de poursuivre les débris de cette flotte : je savois seulement que le RojaUOak s'étoit sauvé, ayant bien remarqué que M. de Forbin n'avoit pas jugé cette conquête digne de son attention. J'avoue que si j'eusse été capable de me repentir d'une bonne action, et si je n'avois pas eu présente l'utilité qui devoit en revenir au roi d'Espagne , j'au rois eu quelque regret d'avoir laissé échapper un si beau vaisseau , qui étoit pour ainsi dire en mes mains, et d'avoir été me faire hacher en pièces y pour avoir la douleur de voir périr mille infortunés d'un genre de mort si affreux. Le souvenir de ce spectacle effroyable me fait encore frémir d'horreur.

Avant que de finir le récit de ce combat, je ne puis m'empêcher de parler de l'action d'un de mes contremaîtres, qui sauta le premier à bord du Cumberland par dessus son beaupré rompu , et qui pénétra à son pavillon de poupe pour le baisser. Il étoit occupé à en couper la drisse, quand il vit quatre soldats anglais, qui s'étoient tenus ventre à terre, s'avancer sur lui le

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DE DUGUÀY-TROUIN. [1707] 383

sabre haut. Dans ce ; péril imprévu, il conserva assez de jugement pour jeter à la mer Je pavillon anglais, et pour s'y lancer ^ensuite lu^-même : il eut aussi la présence d'esprit de ramasser le pavillon dans l'eau, et de gagner à la nage une chaloupe que le Cumberland avoit à fjfïemorque. Il en coupa le cablot; et , se servant d'une voile qu'il trouva dedans, il arriva vent arrière , et se rendit dans cet équipage à bord de VAchille^ qui étoit resté en travers sous le Vent, pour se rétablir du désordre où son abordage Ta voit mis. Le pavillon dont je parle ici fut porté dans ^église de Notre-Dame à Paris , avec ceux des autres vaisseaux de guerre anglais ; eï^'sur le compte que je rendis de cette action à M.^le comte de Pontchartrain, le Roj, sur son rapport, voulut la récompenser d'une me 5 - - daille d*6r, et faire maître d'équipage ce vaillant homme. Il s'appeloit Honorât Toscan , et naviguoit en 17I.2, ep sa qualité de paître, avec M. le chevalier de tougéray, lorsqu^l fut pris par le South-Seas- Chastel. Les matelots ou sojclats anglais ayant su que c'éroit lui qui avoit fait la belle action dont je viens de parler, lui firent essuyer mille indignités. Je n'ai pas voulu passer sous silence ni cette action, ni la récompense que ce brave soldat en reçut du Roi. Ce grand prince n'apprenoit jamais une action de valeur du moindre de ses sujets, qu'il ne lui en fit connoître sa satisfaction par quelque grâce. ,

Tous les vaisseaux de mon escadre et de celle de M. de Forbin arrivèrent deux jours avant moi dans la rade de Brest , avec le Cumberland, le Chester et le Ruby. Le Cumberland étoit mené à la remorque en triomphe par le vaisseau Je ce général, de la

même manière que s'il en avoit été personnellement le vainqueur. 4

Outre les vaisseaux de transport dont j ai dît que l'Amazone s'étoit emparée, et qu'elle conduisit à Brest, il y en eut plusieurs autres qui furent pris par différent corsaires qui se trouvèrent à portée de profiter de la déroute, et qui les firent entrer dans d'autres ports de France (0.

M. le comte de Forbin dépêcha, à son arrivée, M. le chevalier de Tourouvre, pour porter au Roi la nouvelle de ce combat. J'appris dans la suite que ce dernier m'avoit rendu, auprès de Sa Majesté, toute la justice que je pouvois attendre d'un caractère aussi généreux que le sien : je la lui rendis aussi tout entière quand j'eus l'honneur d'entretenir à mon tour le Roi sur les circonstances de cette action.

Je reçus alors une lettre très-obligeante de M. le comte de Pontchartrain , qui me témoignoit la satisfaction que Sa Majesté avoit de mes services, en considération desquels elle vouloit bien m'accorder une pension de mille livres sur son trésor royal. J'eus l'honneur de l'en remercier très-humblement; mais je * lui demandai en grâce de faire tomber cette pension à M. de Saint-Auban, mon capitaine en second, qui avoit eu une cuisse emportée à l'abordage du Cumberland, et qui avoit plus besoin de pension que moi. J'ajoutai que je me trouverois trop récompensé, si je pouvois, par mes très-humbles supplications, obtenir

(1) Rapin Thoyras, ou son continuateur, convient, page 184 du douzième tome de son Histoire d'Angleterre, que ce convoi dissipé fit presque autant de tort aux affaires de l'archiduc qu'en avoii fait la bataille d'Almanza. ■

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l'avancement des officiers qui m'avoient si valeureusement secondé; mais que si le Roi me jugeoit digne de quelque grâce particulière, j'espérois de sa bonté qu'il voudrait bien m'accorder des lettres de noblesse pour mon frère aîné et pour moi, puisque je (1* vois à son secours et à ses soins tout ce que j'avois fait d'estimable, et l'honneur que j'avois d'être connu de Sa Majesté, par les occasions qu'il m'avoit procurées de servir sans discontinuation. M. le comte de Pontchartrain trouva quelque difficulté à m'obtenir cette grâce, ou plutôt il jugea à propos de me la réserver pour récompense de quelque nouvelle action , croyant sans doute que cet objet me rendroit encore plus ardent : mais il est certain que je n'avois pas besoin d'être aiguillonné, et que le désir que j'avois de mériter les bontés du Roi , et d'être utile à l'Etat, étoit seul plus capable de m animer que toutes les récompenses. Aussi ne m'étois-je porté à lui demander cette grâce que par rapport aux grandes obligations que j'avois à mon frère, dont le zèle pour le service du Roi étoit égal au mien. Malgré tous ces motifs, je n'insistai pas, et crus devoir me rendre auprès de Sa Majesté, pour lui représenter de vive voix les services des officiers qui s'étoient distingués sous mes ordres. Elle eut la bonté d'en avancer plusieurs, entre autres M. le chevalier de Beauharnois , M. le chevalier de Courserac, M. de La Jaille , M. de Saint-Auban , et quelques autres.

Ce fut alors qu'ayant le bonheur d'entretenir le Roi du détail de mon dernier combat, je profitai avec empressement de l'occasion pour lui faire connoître toute

la valeur de M. le chevalier de Tourouvre. Je lui fis

une peinture si vive de l'intrépidité de cet officier, que Sa Majesté se tournant vers M. de Busca, lieutenant des gardes du corps, qui avoit l'honneur de servir auprès d'elle, lui demanda si feu Ru y ter, son bon .uni, en auroit fait autant. Il répondit qu'on ne pouvoit rien ajouter au portrait que je venois de faire du mérite et de la bravoure de M. de Tourouvre 5 et qu'il n'en étoit pas surpris, ayant connu deux de ses frères dans les troupes de terre de Sa Majesté, qui n'étoient pas moins valeureux que celui-ci. M. le maréchal de Villars , qui étoit aussi présent, prit la parole, et ajouta des particularités de leurs services très-avantageuses, et qui faisoient connoître que la valeur et la probité étoient héréditaires dans la maison de Tourouvre. Il pouvoit encore y joindre la modestie car je n'ai , de mes jours, vu de guerrier qui joignît à un si haut point cette dernière vertu à tant d'intrépidité. J'ai été bien aise de faire connoître, en rapportant tous ces détails, que l'émulation, entre gens d'honneur, ne les empêche point de se rendre réciproquement justice, avec une satisfaction intérieure que les faux braves ne connoissent pas.

[ 1 708] J'étois si pénétré des bontés et des distinctions dont le Roi avoit daigné rn honorer, et j'avois un désir si pressant de m'en rendre digne de plus en plus, que je quittai bientôt le séjour de Versailles, pour aller chercher à combattre ses ennemis. J'avois demandé et j'obtins de Sa Majesté un plus grand nombre de ses vaisseaux, que je destinois à une expédition dont je ne fis confidence à personne, parce que le succès dépendoit d'un profond secret. Il s'agissoit d'aller attendre la nombreuse flotte du Brésil. J'avois reçu

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avis que les ennemis avoient envoyé sept vaisseaux de « guerre au devant d'elle , et qu'ils croisoient sur les îles des Açores, où elle devoit passer nécessairement pour s'y rafraîchir, et y prendre escorte. Ainsi mon entre* prise paroissoit immanquable à cet attérage, si je pouvois aimer assez à temps pour me rendre sur ces côtes avant qu'elle y fût arrivée.

Je ne tardai donc pas à prendre congé du Roi ; et je me rendis en poste à Brest , où je fis diligemment équiper les vaisseaux le Lis et le Saint-Michel, de soixante -quatorze canons chacun; V Achille, de soixante-six 5 la Dauphine, de cinquante-six; le Jason, de cinquante-quatre; la Gloire, de quarante; l 'Amazone, de trente-six ; et VAstrée, de vingt-deux. Ces vaisseaux furent montés par M. de Géraldin, M. le chevalier de Courserac, M. le chevalier de Nesmond, M. le chevalier de Goyon, M. de Miniac, M. de Courserac l'aîné, M. de La Jaille, et M. de Kerguelin. Presque tous avoient déjà servi sous mes ordres avec distinction. Je joignis à cette escadre une corvette de structure anglaise de huit canons, pour servir de découverte. Je la confiai à un jeune homme de mes parens; et j'engageai une autre frégate de Saint-Malo de trente canons, nommée le Desmarets , à venir me joindre dans la rade.

Nous mîmes à la voile, et nous fûmes nous placer à la hauteur de Lisbonne. Le capitaine d'un vaisseau suédois qui en sortoit me confirma ce que j'avois appris de la flotte du Brésil , et me dit que les sept vaisseaux de guerre que le roi de Portugal envoyoit au devant d'elle étoient partis depuis deux mois pour l'attendre sur les îles des Açores. Nous cinglâmes de

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ce côté ; et, passant hors de la vue de ces îles, nous fûmes nous placer à l'ouest à quinze lieues d'elles, vers l'endroit où devoit passer la flotte, pour éviter que ces sept vaisseaux portugais, ou les habitans des îles, n'eussent connoissance de notre escadre, et n'envoyassent quelque vaisseau d'avis au devant de cette flotte, pour lui faire prendre une autre route. Je détachai en même temps ma corvette anglaise pour aller faire le tour des îles, et reconnoître les sept vaisseaux en question , avec ordre de les bien examiner, et de venir me rendre compte de leurs forces, et des parages où ils croiseroient. Elle les trouva à l'ouest du port de la Tercère , qui couroient bord à terre , et bord à la mer ( ! ). Le capitaine me rapporta que cette escadre étoit composée de trois vaisseaux portugais, trois anglais , et un hollandais-, qu'un des portugais étoit à trois ponts, et tous les autres depuis cinquante jusqu'à soixante-dix canons.

Nous demeurâmes constamment près de trois mois sur ces parages, fort étonnés de ne pas voir paroître Ja flotte, et renvoyant tous les quinze jours la corvette faire le tour des îles : elle me rapportoit toujours la même chose des sept vaisseaux de guerre. En lin nous découvrîmes un vaisseau venant de l'ouest, qui faisoit route pour se rendre aux îles : nous le poursuivîmes, et ne pûmes le joindre, à cause d'un brouillard, et de la nuit qui survint. Je ne doutai pas qu'il n'informât les vaisseaux ennemis de notre croisière , et que ceux-ci ne se déterminassent à dépêcher un vaisseau d'avis au devant de la flotte, pour la détour-

(i) Qui couroient bord à terre et bord à la nier: Qui louvoyoîent en allant de la pleine mer ver les rivage, et du rivage vers la pleine mer.

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lier de sa route; et que par conséquent elle ne s'éloignât des îles, pour éviter d'être exposée à notre insulte. Cependant nos provisions d'eau commençoient à manquer 5 en sorte que nous ne pouvions demeurer plus de quinze jours à croiser sur ces parages. Cette considération me porta à assembler un conseil corail posé de tous les capitaines de l'escadre, auxquels je tâchai de faire connoître la nécessité où nous étions d'aller attaquer sans différer les sept vaisseaux de guerre ennemis , dans lesquels nous devions vraisemblablement trouver de l'eau , et assez de vivres pour prolonger notre croisière jusqu'à l'arrivée de la flotte. J'ajoutois que ces vaisseaux, même seuls, suffi soient pour payer l'armement, les Portugais étant dans l'usage d'avoir beaucoup de canons de fonte 5 et j'insistois sur ce qu'il étoit presque impossible qu'ils n'eussent été informés dè notre croisière par ce dernier vaisseau, ^ que la nuit nous avoit fait manquer : de manière que si nous tardions davantage à les aller chercher, il étoit indubitable que nous ne les trouverions plus, et que nous tomberions dans le cas de nous voir forcés, par la disette d'eau, à retourner en France sans avoir rien fait, et ainsi à perdre notre armement en entier.

Ce raisonnement étoit naturel -, mais quelque démon , envieux de mon -bonheur , empêcha tous les capitaines de l'escadre, sans exception, de le goûter. Ils se laissèrent aller à l'avis de M. de Géraldiu, qui étoit d'attendre constamment la flotte sur cette croisière. Us disoient , pour leurs raisons , que cette flotte ne pouvoit manquer d'arriver incessamment, le vent étant bon pour l'amener; qu'en attaquant les sept vais-

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seaux , il n'étoit point douteux qu'ils ne nous attendissent de pied ferme , étant pour le moins aussi forts que nous ; que le sort des armes étoit incertain ; que, supposant même que nous les réduisissions, cela ne pourroit se faire sans que plusieurs de nos vaisseaux ne se trouvassent désemparés , et peut-être hors d'état de tenir la mer ; enfin qu'au pis aller, nous serions toujours à portée de les attaquer. Ils ajoutoient que mes armateurs auroient lieu de me reprocher d'avoir préféré, dans cette occasion, ma gloire particulière à leurs intérêts. Enfin ils m'ébranlèrent de façon que , pour ne pas paroître entier dans mes sentimens, je crus devoir leur accorder quelques jours. Mais cette condescendance ne m'empêchoit pas de sentir que je m'exposois , par leur conseil, à un malheur sans remède. C'est le seul conseil que j'aie tenu de ma vie pour savoir s'il étoit à propos de combattre; et si j'en suis le maître, ce sera le dernier.

Cependant je leur laissai un ordre de combat dans lequel étoient marqués les vaisseaux que chaque capitaine devoit aborder, leur recommandant à tous de se tenir préparés , et de me suivre au premier signal que je ferois. Chaque jour que je diflférois d'aller aux ennemis me paroissoit une année, et j'avois toujours dans l'esprit les suites malheureuses de notre retardement, que je regardois comme inévitables. Enfin au bout de quatre jours, n'y pouvant plus tenir, je mis le signal de combat, et fis route pour les îles. Aussitôt M. de Géraldin me dépêcha un officier, pour me demander encore trois jours en grâce ; et les officiers de mon vaisseau , qui m'étoient les plus affidés , séduits par l'attente de la riche flotte du Brésil , et par

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l'espoir d'un butin immense, y joignirent des prières si pressantes, que j'eus encore la foiblesse d'y consentir. *•

Ces trois jours expirés, je fis route pour aller chercher les ennemis, et ne les trouvai plus, ainsi que je Ta vois prévu. Mon embarras devint extrême : je ne savois si la flotte n'avoit point passé à la faveur de la nuit, et si, après avoir joint les vaisseaux de guerre, elle n'avoit point continué sa route pour Lisbonne , sans s'arrêter aux îles. Pour m'en éclaircir , je résolus d'y faire une descente; et pour cet effet ayant passé entre les îles de Fayal , de Pico et de Saint-Georges , je remarquai , en rangeant cette dernière , un port au fond duquel étoit une assez jolie ville, et quelques forts qui dominoient sur la marine. Cet endroit me parut très-propre à mon dessein ; et j'ordonnai un détachement de toutes nos chaloupes, chargées de sept cents soldats sous le commandement de M. le comte d'Ârquien, mon capitaine en second, avec ordre de descendre à terre, et de se rendre maître de la ville. Avant que de faire partir ces chaloupes , j'avois envoyé tous nos canots faire une fausse attaque de l'autre côté, pour y attirer une partie de ces insulaires. La véritable descente se fit; et ceux des ennemis qui voulurent s'y opposer furent mis en fuite, et poursuivis si chaudement, que nos troupes entrèrent presque aussitôt qu'eux dans la ville, qui étoit la capitale de l'île de Saint-Georges. La plupart des habitans l'avoient déjà abandonnée, et les religieuses même s'étoient sauvées, et avoient gagné les montagnes. Alors je fis porter à terre un grand nombre de futailles, pour les remplir d'eau ; et je fis en même temps enlever tout

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ce qui m'étoit nécessaire en grains et en vins, dont les magasins de cette ville regorgeoient.

Les prisonniers portugais que Ton fit me dirent que les sept vaisseaux de guerre ayant eu avis, par ce vaisseau que nous avions manqué , et de notre croisière et de nos forces, avaient quitté ces parages depuis trois jours , et étoient retournés à Lisbonne -, mais que la flotte du Brésil n'étoit pas encore passée, et qu'on ne sa voit ce qui pouvoit la retarder si long- temps. Ce rapport me donna une lueur d'espérance qui s'évanouit bientôt. Nos vaisseaux furent pris tout à coup d'une tempête qui en mit plusieurs en danger de périr contre ces îles , et tous dans la nécessité de gagner le large. Cette tempête continua si long-temps, que j'eus beaucoup de peine à retirer les troupes de cetle ville, dont nous nous étions emparés, et que je me vis forcé d'abandonner nos futailles , pour faire promptement route vers les côtes d'Espagne. Mon unique espoir étoit de gagner le port de Vigo assez à temps • pour y faire de l'eau, et pour revenir attendre la flotte du Brésil à la hauteur de Lisbonne. J'y donnai rendez- vous à tous les vaisseaux de l'escadre, en cas de séparation - y mais nous fûmes si contrariés par les vents et si pressés de la soif, que chaque vaisseau chercha à gagner le port qui lui parut le plus à sa portée. La Dauphine, le Desmarets et la corvette se séparèrent les premiers de l'escadre, et retournèrent en France ; le Saint-Michel, le Jason, la Gloire et V Amazone furent à Cadix; et pour moi, j'arrivai à Vigo avec mon seul vaisseau et V Achille.

Cette flotte du Brésil avoit attéréaux îles des Açores huit jours après que j'en étois parti ; et c'est une chose

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bien surprenante que mon escadre , composée d'excellens vaisseaux, ayant ces huit jours d'avance sur une flotte qui n'alloit pas bien , n ait pu , malgré tous mes efforts, arriver devant elle sur les côtes de Portugal ; car la plus grande partie de la flotte étoit entrée dans Lisbonne ou dans les ports voisins à peu près dans le même temps que j'entrai dans celui de Vigo. J'étois occupé à y faire de l'eau, lorsqu'un vaisseau de cette flotte , poussé par la tempête, vint échouer à quatre lieues de nous dans le port de Pontenedro, et fut pris par les Espagnols. Je sortis de Yigo le plus promptement qu'il me fut possible, et je fis deux petites prises de cette même flotte : tout le reste étoit déjà rentré dans ses ports , comme je viens de le dire. Ainsi mon armement fut entièrement perdu ; et mes vivres étant consommés, je revins désarmer à Brest avec le Lis et V Achille.

M. deGéraldin,qui, par notre séparation, se trouva commandant des vaisseaux le Saint-Michel, le Jason, la Gloire et V Amazone , étant arrivé dans Cadix, et s'y étant muni d'eau et de vivres, fit, en retournant à Brest, trois autres petites prises anglaises, qui ne payèrent pas la dépense de sa relâche.

La perte entière de cet armement, dans lequel nous avions risqué mon frère et moi une bonne partie de notre petite fortune, nous mit hors d'état de continuer des armemens aussi considérables.

[1709] Cependant je remis en mer avec le vaisseau V Achille y et les frégates V Amazone, la Gloire et VAstrée, montées par M. le chevalier de Courserac, M. de La Jaille, et M. de Kerguelin. J'étois informé qu'une flotte de soixante voiles devoit bientôt sortir de

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Kinsale, sous l'escorte de trois vaisseaux de guerre anglais de soixante-dix , soixante et cinquante-quatre canons, pour se rendre en diOérens ports d'Angleterre. J'allai croiser sur son passage, et je la découvris à la vue du cap Lézard. La mer étoil trop agitée et le vent trop fort, pour hasarder de les aborder $ d'un autre côté, les ennemis étoient si supérieurs en artillerie, qu'il y auroit eu de la témérité à prétendre de les réduire par le canon. Cependant je considérai que, pareilles occasions ne se rencontrant pas fréquemment, il falloit les saisir quand elles se présentoient -, que la fortune aidoit souvent la valeur un peu téméraire; et qu'enfin le vent pourroit s'apaiser pendant l'action.

Ces réflexions faites, je fis signal à VAstrêe de donner dans la flotte; et je m'avançai avec V Achille, V Amazone et la Gloire, pour livrer le combat aux trois vaisseaux qui m'attendoient en ligne au vent de leur flotte. Je donnai, en passant, ma bordée de canon et de mousqueterie au vaisseau de l'arrière du commandant ; et , poussant ma pointe, j'abordai ce dernier de long en long. L'agitation des vagues ne me permit pas de jeter un seul homme à son bord; et même les deux vaisseaux abordés se séparèrent, malgré mes précautions. Je revins jusqu'à trois fois tenter cet abordage , sans pouvoir y tenir , ni faire sauter personne de mon équipage dans ce vaisseau -, mais le feu de mon canon et de ma mousqueterie , et d'un trèsgrand nombre de grenades , fut exécuté si vivement , que ses ponts et gaillards furent couverts de morts, et même abandonnés; ses vergues de misaine et de

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petit hunier coupées ; en un mot, je le mis hors d'état de manœuvrer et de se défendre.

Dans cet intervalle, l'Amazone et la Gloire combattoient de leur côté les deux autres vaisseaux anglais : elles étoient trop foibles de bois, pour les aborder par un si mauvais temps sans courir un risque évident de périr. Ce combat d'ailleurs étoit trop désavantageux pour elles au canon : aussi furent-elles fort maltraitées; et elles l'auroient été bien davantage, si je ne les avois secourues par intervalles, en partageant mon feu sur les vaisseaux qui les combattoient. Cette attention ne put empêcher que la Gloire ne demeurât tout-à-fait désemparée, avec perte d'un grand nombre d'hommes. M. de La Jaille, qui la commandoit , vint me passer à poupe, et me pria de le couvrir, afin qu'il pût travailler à se rétablir.

Je n'étois guère moins maltraité, ayant reçu entre autres un boulet qui traversoit ma soute (0 aux poudres, lesquelles commençoient à se mouiller. L'inquiétude que j'en devois avoir ne m'empêcha pas de répondre à mon camarade qu'il eût à se placer à une portée de fusil sous le vent de mon vaisseau, et qu'il pouvoit travailler en sûreté à se bien rétablir. En effet, les trois vaisseaux ennemis étoient battus et délabrés de façon à n'en devoir rien craindre. Comme V Amazone me parut encore en assez bon état, je fis signal à M. le chevalier de Courserac, qui la montoit, de donner dans la flotte. Il le fit, et amarina cinq bons vaisseaux chargés de tabac , sans que les vais-

(0 Soute : Retranchement, petit cabinet, caveau, fermant à clef. U y en a plusieurs dans un vaisseau pour differens usages.

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seaux de guerre ennemis osassent faire aucun mouvement pour l'en empêcher. J'étois à demi portée de canon d'eux, avec Ja frégate la Gloire, prêt à donner dessus s'ils avoient branlé : j'eus même l'audace de faire baisser les voiles à quatorze navires marchands de leur flotte, que je plaçai entre la Gloire et moi , à dessein de lesamariner aussitôt que nos chaloupes, criblées de coups de canon, pourraient se trouver un peu rajustées. Mais il survint tout à coup un si violent orage, que la Gloire en fut démâtée, et mon vaisseau couché, le plat-bord à l'eau, en danger évident d être abymé, si les écoutes de mes huniers ne s'étoieut pas rompues. Au moyen de cet incident, les quatorze vaisseaux que j'avois à ma disposition ne balancèrent pas à arriver vent arrière sur la côte d'Angleterre, et passèrent sous mon beaupré, sans que je pusse les en empêcher. Les trois vaisseaux de guerre les imitèrent ; et ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est que VAstrée, qui dès le commencement avoit donné dans la flotte, avoit brisé sa chaloupe en la mettant à la mer, et n'avoit pu, à cause de la grosse vague, aborder une seule de plusieurs prises qu'elle avoit arrêtées : ainsi ces prises n'étant point amarinées profitèrent de l'orage, et se sauvèrent avec les autres. Après ce combat, la tempête devint encore plus affreuse, et nous sépara tous. Deux de nos prises arrivèrent à Saint-Malo avec V Amazone et VAstrée; une autre se sauva dans Calais, et deux firent naufrage sur la côte d'Angleterre. Je fus aussi sur le point de périr, et j'eus toutes les peines du monde à gagner le port de Brest avec la frégate la Gloire y tous deux en fort mauvais état. Après les y avoir fait raccommoder, nous retour-

nâmes en croisière à l'entrée de la Manche, et nous y vîmes, comme la nuit se formoit, un gros vaisseau qui couroit vent arrière vers les côtes d'Espagne. J'observai sa manœuvre; et, réglant les miennes dessus, je le joignis à onze heures du soir. Je le conservai toute la nuit, et mis un feu à poupe, afin que la Gloire, qui n'alloit pas si bien que mon vaisseau, ne me perdît pas de vue. Dès que le jour parut , je m'avançai sur ce vaisseau étranger : il arbora pavillon anglais -, et ayant établi une batterie de six canons à l'arrière de sa poupe, j'en essuyai plusieurs décharges qui tuèrent quantité de mes gens, et incommodèrent fort mes mâts et mes voiles, parce que, fuyant toujours, et allant aussi bien que moi , je fus assez long-temps sans pouvoir le joindre à portée du pistolet. Quand il me vit prêt à l'aborder, il brasseya tout d'un coup ses voiles de l'arrière; et, bordant son artimon, poussa son gouvernail à venir au vent, dans la vue de mettre mon beaupré dans ses grands haubans. Attentif à sa manœuvre et à son gouvernail, je fis orienter mes voiles avec la même promptitude, et, venant aussi tout d'un coup au vent, j'évitai cet abordage dangereux, et je l'abordai lui-même de long en long. Mes grappins furent accrochés au milieu de nos bordées de canon, de mousqueterie et de grenades, et ce vaisseau fut enlevé en moins de trois quarts-d'heure; mais, par le mouvement qu'il avoit fait de mettre mon beaupré dans ses haubans, et par celui que j'avois fait moimême pour l'éviter, il étoit arrivé que les deux vaisseaux , en présentant le côté au vent, avoient plié davantage , de manière que tous mes canons se trouvèrent pointés à couler bas ; et mes canonnière n'ayant

pas le temps d'en laisser tomber la culasse , tous leurs coups donnèrent dans la carène du vaisseau ennemi. . Quand son pavillon fut baissé, je fis pousser au large; et un instant après il vint passer à ma poupe, pour m'avertir qu'il alloit couler bas, si je ne lui envoyois un prompt secours. Je fis mettre sur-le-champ la chaloupe à la mer avec deux bons officiers, et un nombre suffisant de calfas et de charpentiers pour sauver ce vaisseau, qui étoit de soixante canons, et tout neuf: il s'appeloit le Bristol.

Dans ce même instant la Gloire me joignit , et se mit en devoir d'envoyer aussi sa chaloupe; mais au milieu de cette occupation, il parut tout d'un coup une escadre de quatorze vaisseaux de guerre anglais à trois lieues sur nous, avec tant de vitesse que je n'eus pas même le temps de retirer mes gens du Bristol : il fut dans un moment entouré d'ennemis , et coula bas au milieu d'eux. La moitié des Français et des Anglais qui étoient dedans fut noyée ; le reste fut sauvé par les chaloupes des Anglais. M. de Sabrevois, premier lieutenant de mon vaisseau , officier plein de mérite, fut du nombre des malheureux-, et messieurs de Cussy et de Noilles, enseignes, se sauvèrent à la nage. Outre cette perte , j'eus dans cette action quatrevingts hommes hors de combat; M. de La Harteloire , fils du lieutenant général de ce nom , jeune homme plein de valeur , fut tué en se présentant des premiers à l'abordage; et il y eut encore deux autres officiers blessés.

Du moment que j'eus connoissance de cette escadre, j'arrivai vent arrière avec la Gloire : mes mâts et mes voiles étoient fort maltraités , mes deux vergues

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de civadière brisées , mon grand mât de hune percé de deux boulets, et mes deux basses voiles si hachées, que je fus obligé de les changer en présence des ennemis. Ils nous joignirent bientôt à portée du canon. M. de La Jaille , qui connoissoit la situation où sa frégate alloit le mieux , jugea à propos de prendre chasse entre les deux écoutes (0. La connoissance que j'avois aussi de mon vaisseau m'engagea à tenir un peu plus le vent Notre sort fut bien différent : tout délabré que j'étois, j'eus le bonheur d'échapper aux ennemis; mais trois ou quatre de leurs vaisseaux les plus vites joignirent la Gloire. M. de La Jaille résisla jusqu'à l'extrémité, et remplit tous ses devoirs avec sa valeur ordinaire : il fut enfin contraint de céder à des forces si supérieures. Le lendemain de ce combat et de cette chasse, je trouvai une frégate anglaise qui sortoit de la Manche : je m'en rendis maître, et la conduisis dans le port de Brest, où je désarmai.

A peu près dans ce temps-là , le feu Roi , satisfait de la continuation de mon zèle, se porta de lui-même à nous accorder , à mon frère et à moi , des lettres de noblesse les plus distinguées ; et cette grâce nous fit d'autant plus de plaisir, que nous n'osions presque plus nous y attendre. Nous avions même pris des mesures pour recouvrer des titres et des papiers que mon frère avoit été obligé de laisser, en s'enfuyant avec précipitation de Malaga en Espagne, où il étoit consul de France, lors de la déclaration de la guerre en 1689. Ce consulat avoit été possédé de père en fils par ma

( 1) De prendre chasse entre les deux écoules : De fuir veut arrière. — (a) Tenir un peu plus le vent : Faire route en obéissant un peu moins au vent.

famille pendant plus de deux cents ans , et nous nous flattions de trouver dans ces papiers de quoi prouver et faire renaître la noblesse de notre extraction, dont j'avois souvent entendu parler dans mon enfance. Quoi qu'il en soit, la bonté du Roi nous épargna des soins peut-être inutiles; et nous nous tenons plus glorieux , mon frère et moi , d'avoir pu mériter notre noblesse de la bonté d'un si grand monarque , que si nous la devions à nos ancêtres ; d'autant plus que Sa Majesté voulut qu'on insérât dans ces lettres les services de mon frère , et la plupart des miens. Je ne tardai pas à me rendre auprès d'elle pour lui en rendre mes très-humbles actions de grâces, et pour avoir l'honneur de lui faire en même temps ma cour : mais cela ne m'empêcha pas de faire armer le Jason, l'Amazone et l'Astrée, sous le commandement de M. de Courserac , qui s'en acquitta fort dignement , Et plusieurs prises, et revint désarmer à Brest.

[17 10] Mon séjour à Versailles ne fut pas long. Tétais persuadé qu'en cherchant les ennemis du Roi , je lui faisois infiniment mieux ma cour qu'en faisant le personnage de courtisan, auquel je n'étois pas propre. Ainsi je pris congé de Sa Majesté, et je retournai à Brest, où je fis armer le Lis, V Achille, la Dauphine, le Jason et l'Amazone. Je montai le Lis; et les quatre autres furent montés par M. le comte d'Arquien, M. le chevalier de Courserac, M. de Courserac l'aîné , et M. de Kerguelin.

J'avois reçu avis que cinq vaisseaux anglais, venant des Indes orientales, dévoient aborder à la côte d'Irlande, sous l'escorte de deux vaisseaux de guerre de soixante-dix canons. La richesse immense de ces

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cinq vaisseaux avoit porté l'amirauté d'Angleterre à en faire partir deux autres de soixante-six canons chacun, pour aller au devant d'eux. Je mis à la voile avec ces instructions, et j'établis ma croisière un peu au large de la côte d'Irlande. Je ne tardai pas à y rencontrer un des vaisseaux dépêchés par l'amiral d'Angleterre : je le joignis avant qu'aucun de mes camarades pût arriver à sa portée, et je m'en rendis maître en moins d'une heure de combat. Ce vaisseau, nommé le Glocester, que je trouvai effectivement monté de soixante-six canons, comme on me l'avoit marqué, étoit tout neuf - et comme il alloit fort bien , il me parut propre à croiser avec nous. Je choisis, pour le commander, M. de Nogent, capitaine en second sur mon vaisseau, officier de mérite et de valeur, s'il en fut jamais; et je le fis armer d'un bon nombre d'officiers , de soldats et de matelots , afin qu'il fût en état de combattre avec nous dans l'occasion. J'avois trouvé

dans ce vaisseau les instructions de l'amiral d'Angleterre touchant sa destination.

Peu de jours après je vis son camarade, que je poursuivis, et qui se sauva à la faveur de la nuit. Ce début me fit espérer que ces riches vaisseaux des Indes ne m'échapperoient pas 5 mais j'eus le malheur de tomber malade d'une dyssenterie qui me mit à l'extrémité. Pour comble d'infortune, nous essuyâmes pendant quinze jours un brouillard si épais, que tous les vaisseaux de l'escadre, ne se voyant plus, étoient obligés de se conserver par des signaux continuels de canons, de fusils, de cloches et de tambours. Les vaisseaux des Indes furent assez heureux pour passer justement dansce temps-là j de sorte que nous n'en eûmes aucune t. 7*5. 26

4oa [ f 7 10 J mémoires

connoissance. Le pressentiment que j'en avois me tourmenloit encore plus que mon mal. Dès que ce malheureux brouillard fut dissipé, je courus à toutes voiles sur la côte d'Irlande, et j'arrivai précisément à la vue du cap de Clare le même jour que les vaisseaux des Indes attéroient à cette côte. Nous les vîmes, du haut de nos mâts, qui entroient dans les ports de Cork et de Kinsale. Il étoit même resté de l'arrière d'eux un vaisseau de guerre de trente-six canons , que le Jason approcha à la portée du canon. Il lui tira plusieurs bordées, sans pouvoir l'empêcher de se réfugier parmi des écueils qui nous étoient inconnus, et de pénétrer dans le fond d'un port dont l'entrée paroissoit très-dangereuse. Tant de contre-temps nous ayant fait manquer une si belle occasion, le reste de la campagne se passa à peu près de même : je fis seulement une prise chargée de tabac ; et mes vivres étant finis, j'allai désarmer à Brest. On m'y débarqua mourant, et je fus très-long-temps sans pouvoir me rétablir. Enfin la nature surmonta le mal, et me remit en état d'aller à Versailles pour y faire ma cour au Roi.

[171 1] Ce fut dans ce voyage que je commençai à former une entreprise sur la colonie de Rio-Janeiro , l'une des plus riches et des plus puissantes du Brésil (0. M, Du Clerc, capitaine de vaisseau, avoit déjà tenté cette expédition avec cinq vaisseaux du Roi, et environ mille soldats des troupes de la marine 5 mais ces forces n'étant pas, à beaucoup près, suffisantes pour exécuter un tel projet, il y étoit demeuré prisonnier avec six ou sept cents hommes : le surplus

(0 Depuis 1703, le roi de Portugal avoit rompu avec Louis xiv, et étoit entré dans la grande alliance formée contre la France.

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avoit été tué à l'assaut qu'il avoit donné à la ville et aux forteresses de Rio-Janeiro.

Depuis ce temps-là, le roi de Portugal en avoit fait augmenter les fortifications, et y avoit envoyé en dernier lieu quatre vaisseaux de guerre de cinquante-six à soixante-quatorze canons , et trois frégates de trentesix à quarante canons, chargés d'artillerie, de munitions de guerre, et de cinq régimens composés de soldats choisis , sous le commandement de don Gaspard d'Acosta, afin de mettre cet important pays absolument hors d'insulte.

Les nouvelles par lesquelles on avoit appris la défaite de M. Du Clerc et de ses troupes disoient que Jes Portugais , insolens vainqueurs, exerçoient envers ces prisonniers toutes sortes de cruautés; qu'ils les faisoient mourir de faim et de misère dans des cachots; et même que M. Du Clerc avoit été assassiné, quoiqu'il se fût rendu à composition. Toutes ces circonstances , jointes à l'espoir d'un butin immense, et surtout à l'honneur qu'on pouvoit acquérir dans une entreprise si difficile , firent naître dans mon cœur le désir d'aller porter la gloire des armes du Roi jusque dans ces climats éloignés, et d'y punir l'inhumanité des Portugais par la destruction de cette florissante colonie. Je m'adressai pour cela à trois de mes meilleurs amis, qui de tout temps ra'avoient aidé de leurs bourses et de leur crédit dans les différentes expéditions que j'avois formées. C'étoit M. de Coulanges, aujourd'hui maître d'hôtel ordinaire du Roi , et contrôleur général de la maison de Sa Majesté; messieurs de Beau vais et de La Sandre-le -Fer , de Saint-Malo, tous trois fort estimés et très-accrédités. Je leur con-

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fiai mon entreprise , et les engageai à être directeurs de cet armement. Mais l'importance et l'étendue de l'expédition exigeant des fonds très-considérables, nous fûmes obligés de nous confier à trois autres riches négocians de Saint-Malo , qui étoient messieurs de Belille-Pepin , de L'Espine-Danican , et de Chapdelaine-, ce qui faisoit, y compris mon frère, sept directeurs. Je leur fis voir un état des vaisseaux, des officiers, des troupes, des équipages, des vivres, et de toutes les munitions nécessaires , suivant lequel la mise hors de cet armement, non compris les salaires payables au retour, devoit monter à douze cent mille livres.

M. de Coulanges vint me joindre à Versailles, afin d'arrêter un traité en forme, et d'obtenir du ministre les conditions» essentiellement nécessaires au succès de mon projet. Il eut besoin d'une patience à l'épreuve, et d'une grande dextérité, pour lever toutes les difficultés qui s'y opposoient. A la fin il y réussit, et M. le comte de Toulouse, amiral de France, ne dédaigna pas d'y prendre un assez gros intérêt; en sorte que, sur le compte que ce prince et M. de Pontchartrain en rendirent au Roi, Sa Majesté l'approuva, et voulut bien me confier ses vaisseaux et ses troupes pour aller porter le nom français dans un nouveau monde.

Aussitôt que cette résolution eut été prise, nous nous rendîmes à Brest mon frère et moi , et nous y fîmes diligemment équiper les vaisseaux le Lis et le Magnanime, de soixante-quatorze canons chacun ; le Brillant, V Achille et le Glorieux, tous trois de soixante-six canons; la frégate V Argonaute, de quarante-six canons; V Amazone et la Bellone, autres

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frégates de trente-six canons chacune. La Bellone étoit équipée en galiote , avec deux gros mortiers - VAstrée, de vingt-deux canons ; et la Concorde, de vingt. Cette dernière étoit de quatre cents tonneaux, et devoit servir de vivandier à la suite de l'escadre: elle étoit principalement chargée de futailles pleines d'eau.

Je choisis, pour monter les vaisseaux , M. le chevalier de Goyon, M. le chevalier de Courserac, M. le chevalier de Beauve, M. de La J aille , et M. le chevalier de Bois de La Mothe. M. de Kerguelin monta la frégate V Argonaute; et les trois autres furent confiées à messieurs de Chenais-le-Fer, de Rogon , et de Pradel- Daniel, tous trois de Saint-Malo, et parens des principaux directeurs de l'armement»

Je fis en même temps armer à Rochefort le Fidèle, de soixante canons , sous le commandement de M. de La Moinerie-Miniac , sous prétexte d'aller en course , comme il lui étoit ordinaire. L'Aigle, frégate de quarante canons, y fut aussi équipée et montée par M. de La Mare-Decan , comme pour aller aux îles de l'Amérique 5 et je fis préparer sous main deux traversiers de La Rochelle, équipés en galiotes, avec chacun deux mortiers.

Le vaisseau le Mars, de cinquante-six canons, fut pareillement armé à Dunkerque, et monté par M. de La Cité-Danican , sous prétexte d'aller en course dans les mers du Nord, comme il faisoit ordinairement, me servant pour tous ces armemens de personnes que je faisois agir indirectement.

Je donnai toute mon attention à faire préparer de bonne heure, avec tout le secret possible, les vivres , munitions, tentes, outils, enfin tout l'attirail néçes»

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saire pour camper, et pour former un siège. J'eus soin aussi de m'assurer d'un bon nombre d'officiers choisis, pour mettre à la tête des troupes , et pour bien armer tous ces vaisseaux. M. de Saint-Germain , major de la marine à Toulon , fut nommé par la cour pour servir de major sur l'escadre ; et son activité , jointe à son intelligence, me fut d'un secours infini pendant Je cours de cette expédition.

Indépendamment de ces préparatifs , et de tous les vaisseaux que nous faisions armer mon frère et moi , nous en engageâmes deux autres de Saint-Malo, qui étoient relâchés aux rades de La Rochelle, le Chancelier, de quarante canons , monté par M. Danicandu-Rocher ; et la Glorieuse, de trente, par M. de La Perche. Les soins que nous prîmes pour accélérer toutes choses furent si vifs et si bien ménagés , que , malgré la disette où étoient les magasins du Roi , tous les vaisseaux de Brest et de Dunkerque se trouvèrent prêts à mettre à la voile dans deux mois, à compter du jour de mon arrivée à Brest.

J'avois eu avis qu'on travailloit en Angleterre à mettre en mer une forte escadre; et, ne doutant pas que ce ne fût pour venir me bloquer dans la rade de Brest, je changeai le dessein où j'étois d'y attendre le reste de mon escadre en celui de l'aller joindre aux rades de La Rochelle, ne voulant pas même donner à mes vaisseaux le temps d'être entièrement prêts. En effet, je mis à la voile le 3 du mois de juin; et, deux jours après, il parut à l'entrée du port de Brest une escadre de vingt vaisseaux de guerre anglais, dont quelques-uns s'avancèrent jusque sous les batteries, et prirent deux bateaux de pêcheurs, qui les infor-

nièrent de ma sortie : d'où il est aisé de juger que, sans l'extrême diligence qui fut apportée à cet armement, et le parti que je pris de mettre tout d'un coup à la voile, l'entreprise étoit échouée.

J'arrivai le sixième aux rades de La Rochelle : j'y trouvai le Fidèle, les deux traversiers à bombes, et les deux frégates de Saint-Malo prêtes à me suivre.

Le neuvième du mois, je remis à la voile avec tous les vaisseaux rassemblés, à l'exception de la frégate l'Aigle, qui avoit besoin d'un soufflage (0 pour être en état de tenir la mer. Je lui donnai rendez-vous à Tune des îles du Cap- Vert, où je devois, suivant les mémoires que Ton m'avoit donnés, faire aisément de l'eau, et trouver des rafraîchissemens.

Le ai, je fis une petite prise anglaise sortant de Lisbonne, que je jugeai propre à servir à la suite de l'escadre.

Le 2 juillet, je mouillai à 111e Saint-Vincent, l'une de celles du Cap-Vert, où la frégate l'Aigle vint me joindre. J'y trouvai beaucoup de difficulté à faire de l'eau, et très-peu d'apparence d'y avoir des rafraîchissemens. Ainsi je remis à la voile le sixième, avec le seul avantage d'avoir mis toutes les troupes à terre , et de leur avoir fait connoître l'ordre et le rang qu'elles dévoient observer à la descente.

Je passai la ligne le 1 1 du mois d'août, après avoir essuyé pendant plus d'un mois des vents si contraires

(i) Soufflage : Opération dont le but est de corriger, dans un vaisseau , le vice de construction qui l'expose à chavirer. Elle consiste à renfler les côtés aux environs de la flottaison, par le revêtement de planches sous lesquelles on laisse quelquefois un espace vide. Le soufflage est un faux ventre du bâtiment de mer, qui le dispose à mieux porter la voile.

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et si frais, que tous les vaisseaux de l'escadre, les uns après les autres, démâtèrent de leur mât de hune.

Le 19, j'eus connoissance de l'île de Y Ascension; et le 27, me trouvant à la hauteur de la baie de tous les Saints, j'assemblai un conseil, dans lequel je proposai d'y aller prendre ou brûler, chemin faisant, ce qui s'y trouverait de vaisseaux ennemis. Pour cet effet, je me fis rendre compte de la quantité d'eau qui restoit dans tous les vaisseaux de l'escadre-, mais il s'en trouva si peu, qu'à peine suffisoit-elle pour nous rendre à Rio-Janeiro. Ainsi il fut décidé que nous continuerions notre route, pour aller en droiture à notre destination.

Le 1 1 septembre, on trouva fond, sans avoir cependant connoissance de terre. Je fis mes remarques làdessus, et sur la hauteur que l'on avoit observée; après quoi, profitant d'un vent frais qui s'éleva à l'entrée de la nuit, je fis forcer de voiles à tous les vaisseaux de l'escadre, malgré la brume et le mauvais temps, afin d'arriver, comme je fis, à la pointe du jour précisément à l'entrée de la baie de Rio-Janeiro. Il étoit évident que le succès de cette expédition dépendoit de la promptitude, et qu'il ne falloit pas donner aux ennemis le temps de se reconnoître. Sur ce principe, je ne voulus pas m 'arrêter à envoyer à bord de tous les vaisseaux les ordres que chacun devoit observer en entrant : les momens étoient trop précieux. J'ordonnai donc à M. le chevalier de Courserac, qui connoissoit un peu l'entrée de ce port, de se mettre à la tête de l'escadre ; et à messieurs de Goyon et de Beauve, de le suivre. Je me mis après eux, me trouvant, de cette façon, dans la situation la plus conve-

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nable pour observer ce qui se passoit à la tête et à la queue, et pour y donner ordre. Je fis en même temps signal à messieurs de La Jaille et de La Moinerie-Miniac, et ensuite à tous les capitaines de l'escadre , suivant le rang et la force de leurs vaisseaux, de s'avancer les uns après les autres. Ils exécutèrent cet ordre avec tant de régularité, que je ne puis assez élever leur valeur et leur bonne conduite : je n'en excepte pas même les maîtres des deux traversiers et de la prise anglaise, qui, sans changer de route, essuyèrent le feu continuel de toutes les batteries, tant est grande la force du bon exemple. M. le chevalier de Courserac surtout se couvrit, dans cette journée, d'une gloire éclatante par sa bonne manœuvre, et par la fierté avec laquelle il nous fraya le chemin, en essuyant le premier feu de toutes les batteries.

Nous forçâmes donc de cette manière l'entrée de ce port, qui étoit défendue par une quantité prodigieuse d'artillerie, et par les quatre vaisseaux et les trois frégates de guerre que j'ai marqué ci-dessus avoir été envoyés par le roi de Portugal pour la défense de la place. Ils s'étoient tous traversés à l'entrée du port ; mais voyant que le feu de leur artillerie, soutenu de celui de tous leurs forts , n'avoit pas été capable de nous arrêter , et que nous allions bientôt être à portée de les aborder, et de nous emparer d'eux , ils prirent le parti de couper leurs câbles, et de s'échouer sous les batteries de la ville. Nous eûmes, dans cette action , environ trois cents hommes hors de combat 5 et afin qu'on puisse juger sainement du mérite de cette entrée, j'exposerai ici quelle est la situation de ce port, et j'y joindrai celle de la ville et de ses forteresses.

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La baie de Rio- Janeiro est fermée par un goulet , d'un quart plus étroit que celui de Brest : au milieu de ce détroit, est un gros rocher qui met les vaisseaux dans la nécessité de passer à portée du fusil des forts qui en défendent l'entrée des deux côtés.

A droite est le fort de Sainte-Croix , garni de quarante-huit gros canons , depuis dix-huit jusqu'à quarante-huit livres de balles ; et une autre batterie de huit pièces * qui est un peu en dehors de ce fort.

A gauche est le fort de Saint- Jean, et deux autres batteries de quarante-huit pièces de gros canons, qui font face au fort de Sainte-Croix.

Au dedans , à l'entrée à droite , est le fort de Notre- Dame-de-Bon- Voyage , situé sur une presqu'île, et muni de seize pièces de canon de dix-huit à vingtquatre livres de balles.

Vis-à-vis est le fort de Villegagnon , où il y a vingt pièces du même calibre.

En avant de ce dernier fort, est celui de Sainte- Théodore , de seize canons qui battent la plage. Les Portugais y ont fait une demi-lune. *

Après tous ces forts , on voit l'île des Chèvres , à portée du fusil de la ville , sur laquelle est un fort à quatre bastions, garni 'de dix pièces de canon -, et sur un plateau au bas de l'île, une autre batterie de quatre pièces.

Vis-à-vis de cette île , à une des extrémités de la ville, est le fort de la Miséricorde, muni de dix-huit pièces de canon , qui s'avance dans la mer. Il y a encore d'autres batteries de l'autre côté de la rade , dont je n'ai pas retenu le nom. Enfin les Portugais, avertis, avoient placé du canon et élevé des retranchemens

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partout où ils avoient cru qu'où pouvoit tenter une descente.

La ville de Rio-Janciro est bâtie sur le bord de la mer, au milieu de trois montagnes qui la commandent, et qui sont couronnées de forts et de batteries. La plus proche , en entrant, est occupée par les jésuites -, celle qui est à l'opposite , par les bénédictins -, et la troisième , par l'évêque du lieu. %

Sur celle des jésuites est le fort de Saint-Sébastien, garni de quatorze pièces de canon et de plusieurs pierriers; un autre fort nommé de Saint- Jacques , garni de douze pièces de canon; et un troisième nommé de Sainte-Aloysie, garni de huit; et, outre cela, une batterie de douze autres pièces de canon.

La montagne occupée par les bénédictins est aussi fortifiée de bons retranchemens et de plusieurs batteries, qui voient de tous côtés.

Celle de l'évêque , nommée la Conception , est retranchée par une haie vive , et munie de distance en distance de canons qui en occupent le pont.

La ville est fortifiée par des redans et par des batteries dont les feux se croisent -, du côté de la plaine, elle est défendue par un camp retranché , et par un bon fossé plein d'eau. Au dedans de ces retranchemens, il y a deux places d'armes qui peuvent contenir quinze cents hommes en bataille. Cetoit en cet endroit que les ennemis tenoient le fort de leurs troupes, qui consistoient en douze ou treize mille hommes au moins, en y comprenant cinq régimens de troupes réglées nouvellement amenées d'Europe par don Gaspard d'Acosta, sans compter un nombre prodigieux de Noirs disciplinés.

4l* [171 l] MÉMOIRES

Surpris de trouver cette place dans uu état si différent de celui dont on m'avoit flatté, je cherchai a m'instruire de ce qui pouvoit y avoir donné lieu; et j'appris que la reine Anne d'Angleterre avoit fait partir un paquebot pour donner avis de mon armement au roi de Portugal , lequel , n'ayant aucun vaisseau prêt pour en aller porter h nouvelle au Brésil , avoit dépéché le même paquebot pour Rk)-Janeiro ; et que le hasard l'avoit si bien favorisé, qu'il y étoit arrivé quinze jours avant moi. C'est sur cet avertissement que le gouverneur avoit fait de si grands préparatifs.

• Toute la journée s étant passée à forcer l'entrée d» port, je fis avancer pendant la nuit la galiote et les deux traversiers à bombes pour commencer à bombarder; et à la pointe du jour je détachai M. le chevalier de Goyon avec cinq cents hommes d'élite, pour aller s'emparer de l'île des Chèvres. 11 l'exécuta dans le moment, et en chassa les Portugais si brusquement, qu'à peine eurent-ils le temps d'enclouer quelques pièces de leur canon. Ils coulèrent à fond , en se retirant, deux gros navires marchands entre la montagne des Bénédictins et l'île des Chèvres , et firent sauter en l'air deux de leurs vaisseaux de guerre, qui étoient échoués sous le fort de la Miséricorde. Ils voulurent en faire autant d'un troisième, échoué sous la pointe de 111e des Chèvres ; mais M. le chevalier de Goyon y envoya deux chaloupes commandées par messieurs de Vauréal et de Saint-Osman, lesquels, malgré tout le feu des batteries de la place et des forts, s'en rendirent maîtres , et y arborèrent le pavillon du Roi. Ils ne purent cependant mettre ce vaisseau à flot,

parce qu'il s'étoit rempli d'eau par les ouvertures que le canon y avoit faites.

M. le chevalier de Goyon m'ayant rendu compte de la situation avantageuse de 1 île des Chèvres , j'allai visiter ce poste; et , le trouvant tel qu'il me l'avoitdit, j'ordonnai à messieurs de La Ruffinière, de Kerguelin et Elian, officiers d'artillerie, d'y établir des batteries de canons et de mortiers. M. le marquis de Saint-Simon , lieutenant de vaisseau , fut chargé du soin de soutenir les travailleurs, avec un corps de troupes que je lui laissai. Les uns et les autres y servirent avec tout le zèle et toute la fermeté que je pouvois souhaiter , quoiqu'ils fussent exposés à un feu continuel et très-vif de canon et de mousqueterie.

Cependant nos vaisseaux manquant d'eau, il n'y avoit pas un moment à perdre pour descendre à terre, et pour s'assurer d'une aiguade CO. J'ordonnai pour cet effet à M. le chevalier de Beauve de faire embarquer la plus grande partie des troupes dans les frégates V Amazone, V Aigle, VAstrée et la Concorde; et je le chargeai de s'emparer de quatre vaisseaux marchands portugais, mouillés près de l'endroit où je comptois faire ma descente. Cet ordre fut exécuté pendant la nuit si ponctuellement, que le lendemain matin notre débarquement se fit sans confusion et sans danger. Il est vrai que j'avois tâché d'en ôter la connoissance aux ennemis par d'autres mouvemens, et par de fausses attaques qui attirèrent toute leur attention.

Le 14 septembre, toutes nos troupes, au nombre de deux mille deux cents soldats et sept à huit cents

(0 Aiguade: Source d'euu douce.

4*4 l l 7 11 ] MÉMOIRES

matelots armés et exercés, se trouvèrent débarquées; ce qui forma, y compris les officiers, les gardes de la marine et les volontaires, un corps d'environ trois mille trois cents hommes. Nous avions , outre cela , près de cinq cents hommes attaqués du scorbut, qui débarquèrent en même temps : ils furent, au bout de quatre ou cinq jours , en état d'être incorporés avec le reste des troupes.

De tout cela joint ensemble, je composai trois brigades de trois bataillons chacune. Celle qui servoit d'avant-garde étoit commandée par M. le chevalier de Goyon*, celle de l'arrière-garde , par M. le chevalier de Courserac ; et je me plaçai au centre avec la troisième, dont je donnai le détail à M. le chevalier de Beauve. Je formai en même temps une compagnie de soixante caporaux choisis dans toutes les troupes, avec un certain nombre d'aides de camp, de gardes de la marine et de volontaires, pour me suivre dans l'action, et se porter avec moi dans tous les lieux où ma présence pourroit être nécessaire.

Je fis aussi débarquer quatre petits mortiers portatifs, et vingt gros pierriers de fonte, afin d'en former une espèce d'artillerie de campagne. M. le chevalier de Beauve inventa à ce sujet des chandeliers de bois à six pâtes ferrées, qui se fichoient en terre, et sur lesquels les pierriers se plaçoient assez solidement. Cette artillerie marchoit dans le centre au milieu du plus gros bataillon ; et quand on jugeoit à propos de s'en servir, le bataillon s'ouvroit.

Toutes nos troupes et toutes nos munitions étant débarquées , je fis avancer M. le chevalier de Goyon et M. le chevalier de Courserac , tous deux à la tête de

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leurs brigades, pour s'emparer de deux hauteurs d'où l'on découvroit toute la campagne, et une partie des mouvemens qui se faisoient dans la ville. M. d'Auberville , capitaine des grenadiers de la brigade de Goyon, chassa quelques partis des ennemis d'un bois où ils étoient embusqués pour nous observer ; après quoi nos troupes campèrent dans cet ordre. La brigade de Goyon occupa la hauteur qui regardoit la ville ; celle de Courserac s'établit sur la montagne à l'opposite-, et je me plaçai au milieu, avec la brigade du centre. Par cette situation , nous étions à portée de nous soutenir les uns et les autres, et nous demeurions les maîtres du bord de la mer, où les chaloupes faisoient de l'eau , et apportoient continuellement de nos vaisseaux les munitions de guerre et de bouche dont nous avions besoin. M. de Ricouart, intendant de l'escadre, avoit soin de ne nous en point laisser manquer, et de faire fournir tous les matériaux nécessaires à l'établissement de nos batteries.

Le i5 septembre, voulant examiner si je ne pourrois pas couper la retraite aux ennemis, et leur faire voir que nous étions maîtres de la campagne, j'ordonnai que toutes les troupes se missent sous les armes, et je les fis avancer dans la plaine, détachant jusqu a la portée du fusil de la ville des partis qui tuèrent des bestiaux et pillèrent des maisons, sans trouver d'opposition, et même sans que les ennemis fissent aucun mouvement. Leur dessein étoit de nous attirer dans leurs retranchemens , qui étoient les mêmes où ils avoient engagé et défait M. Du Clerc. Je pénétrai sans peine ce dessein ; et voyant qu'ils continuoient à être immobiles, je fis retirer les troupes en bon ordre.

4l6 ['7 11 ] MÉMOIRES

Cependant je donnai toute mon attention à bien re* connoître le terrain : je le trouvai si impraticable, que quand j'aurois eu quinze mille hommes, il m'auroit été impossible d'empêcher ces gens-là de sauver leurs richesses dans les bois et dans les montagnes. J'en fus encore mieux convaincu lorsqu ayant remarqué un parti ennemi au pied d'une montagne, et ayant fait couler des troupes à droite et à gauche pour le couper, elles trouvèrent un marais et des broussailles qui les arrêtèrent tout court, et les forcèrent de revenir sur leurs pas.

Le 16, un de nos détachemens s'étant avancé, les ennemis firent jouer un fourneau avec tant de précipitation , qu'il ne nous fit aucun mai. Le même jour, je chargeai messieurs de Beauve et de Blois d'établir une batterie de dix canons sur une presqu'île qui prenoit à revers les batteries et une partie des retranchemens de la hauteur des Bénédictins.

Le 17, les ennemis brûlèrent quelques magasins qu'ils avoient au bord de la mer, et qui étoient remplis de caisses de sucre, d agrès et de munitions. Us firent aussi sauter en l'air le troisième vaisseau de guerre qui étoit demeuré échoué sous les retranchemens des Bénédictins-, ils brûlèrent aussi les deux frégates du roi de Portugal.

Dans l'intervalle de tous ces mouvemens, quelques partis ennemis, connoissant les routes du pays, se coulèrent le long des défilés et des bois qui bordoient notre camp ; et, après avoir tenté quelques attaques de jour, ils surprirent pendant la nuit trois de nos sentinelles, qu'ils enlevèrent sans bruit. Il y eut aussi quelques-uns de nos maraudeurs qui tombèrent entre

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leurs mains : cela leur fit naître l'idée d'un stratagème assez singulier.

Un Normand, nommé Du Bocage, qui, dans les précédentes guerres , avoit commandé un ou deux bâtimcns français armés en course , avoit depuis passé au service du Portugal : il s'y étoit fait naturaliser, et il étoit parvenu à monter de leurs vaisseaux de guerre. Il commandoit à Rio-Janeiro le second de ceux que nous y avions trouvés-, et, après l'avoir fait sauter, il s'étoit chargé de la garde des retranchemens des Bénédictins. Il s'en acquitta si bien, et fit servir ses canons si à propos , que nos traversiers à bombes en furent très-incommodés , et plusieurs de nos chaloupes furent très-maltraitées 5 une entre autres, chargée de quatre gros canons de fonte, fut percée de deux boulets ; et elle alloit couler bas, si je ne m'en fusse aperçu par hasard en revenant de l'île des Chèvres, et si je ne l'avois pas prise à la remorque avec mon canot. Ce Du Bocage voulant faire parler de lui, et gagner la confiance des Portugais , auxquels , comme Français , il étoit toujours un peu suspect, imagina de se déguiser en matelot, avec un bonnet, un pourpoint, et des culottes goudronnées. Dans cet équipage, il se fit conduire par quatre soldats portugais à la prison où nos maraudeurs et nos sentinelles enlevées étoient enfermés. On le mit aux fers avec eux , et il se donna pour un matelot de l'équipage d'une des frégates de Saint- Malo, qui, s'étant écarté de notre camp, avoit été pris par un parti portugais. Il fit si bien son personnage, qu'il tira de nos pauvres Français, trompés par son déguisement , toutes les lumières qui pouvoient lui faire connoître le fort et le foible de nos troupes 5

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sur quoi les ennemis prirent la résolution d'attaquer notre camp.

Ils firent pour cet effet sortir de leurs retranchemens, avant que le jour parût , quinze cents hommes de troupes réglées, qui s'avancèrent, sans être découverts, jusqu'au pied de la montagne occupée par la brigade de Goyon. Ces troupes furent suivies par un corps de milices qui se posta à moitié chemin de notre camp, à couvert d'un bois, et à portée de soutenir ceux qui nous dévoient attaquer.

Le poste avancé qu'ils avoient dessein d'emporter étoit situé sur une éminence à mi-côte, où il y avoit une maison crénelée qui nous servoit de corps-degarde ; et quarante pas au-dessus régnoit une haie vive, fermée par une barrière. Les ennemis firent passer, lorsque le jour commença à paroître, plusieurs bestiaux devant cette barrière. Un de nos sergens et quatre soldats avides les ayant aperçus, ouvrirent, pour s'en saisir, la barrière, sans en avertir l'officier ; mais à peine eurent-ils fait quelques pas, que les Portugais embusqués firent feu sur eux, tuèrent le sergent et deux des soldats : ils entrèrent ensuite, et montèrent vers le corps-de-garde. M. de Liesta, qui gardoit ce poste avec cinquante hommes , quoique surpris et attaqué vivement, tint ferme, et donna le temps à M. le chevalier de Goyon d'y envoyer M. de Boutteville, aide-major, avec les compagnies de M. de Droualin et d'Auberville. Il me dépêcha en même temps un aide-de-camp, pour m'informer de ce qui se passoit -, et, en attendant mes ordres, il fit mettre toute sa brigade sous les armes, et prête à charger. A l'instant je fis partir deux cents grenadiers par un che-

min creux, avec ordre de prendre les ennemis en

flanc aussitôt qu'ils verroient l'action engagée ; et je fis mettre toutes les autres troupes en mouvement. Je courus ensuite vers le lieu du combat avec ma compagnie de caporaux : j'y arrivai assez à temps pour être témoin de la valeur et de la fermeté avec laquelle messieurs de Liesta, de Droualin et d'Auberville soutenoient, sans s'ébranler, tous les efforts des ennemis. A l'approche des troupes qui me suivoient, ils se retirèrent précipitamment, en laissant sur le champ de bataille plusieurs de leurs soldats tués, et quantité de blessés. J'interrogeai ces derniers \ et, apprenant d'eux les circonstances que je viens de rapporter, je ne jugeai pas à propos de m'engager dans ce bois et dans ces défilés. Ainsi je fis faire halte aux grenadiers et à toutes les autres troupes qui étoient en marche. En prenant un autre parti , je donnois au milieu de l'embuscade, où le corps des milices étoit posté.

M. de Pontlo-de-Coëtlogon , aide-de-camp de M. le chevalier de Goyon , fut blessé en cette occasion , et nous eûmes trente soldats tués ou blessés. Ce même jour, la batterie dont j'avois laissé le soin à messieurs de Beauve et de Blois commença à tirer sur les retranchemens des Bénédictins.

Le 19, M. de La Rufiinière, commandant de l'artillerie, me manda qu'il avoit sur l'île des Chèvres cinq mortiers et dix-huit pièces de canon de vingtquatre livres de balles, prêtes à battre en brèche, et qu'il altendoit mes ordres pour démasquer les batteries. Je crus qu'il ctoit temps de sommer le gouverneur, et j'envoyai un tambour lui porter cette lettre .

u Le Roi mon maître voulant, monsieur, tirer rai- « son de la cruauté exercée envers les officiers et les « troupes que vous fîtes prisonniers l'année dernière ; « et Sa Majesté étant bien informée qu'après avoir fait « massacrer les chirurgiens, à qui vous aviez permis de « descendre de ses vaisseaux pour panser les blessés, « vous avez encore laissé périr de faim et de misère « une partie de ce qui restoit de ces troupes , les re- « tenant toutes en captivité, contre la teneur du carte tel d'échange arrêté entre les couronnes de France « et de. Portugal, elle m'a ordonné d'employer ses vais- « seaux et ses troupes à vous forcer de vous mettre à « sa discrétion y et de me rendre tous les prisonniers « français j comme aussi de faire payer aux habitans « de cette colonie des contributions suffisantes pour « les punir de leurs cruautés, et qui puissent dédom- « mager amplement Sa Majesté de la dépense qu'elle « a faite pour un armement aussi considérable. Je n'ai « point voulu vous sommer de vous rendre que je ne « me sois vu en état de vous y contraindre , et de ré- « duire votre pays et votre ville en cendres, si vous ne « vous rendez à la discrétion du Roi mon maître, qui « m'a commandé de ne point détruire ceux qui se sou- « mettront de bonne grâce, et qui se repentiront de « l'avoir offensé dans la personne de ses officiers et de a ses troupes. J'apprends aussi , monsieur, que l'on a « fait assassiner M. Du Clerc , qui les commandoit : je « n'ai point voulu user de représailles sur les Portu- « gais qui sont tombés en mon pouvoir, l'intention de « Sa Majesté n'étant point de faire la guerre d'une fa- « çon indigne d'un roi très-chrétien ; et je veux croire « que vous avez trop d'honneur pour avoir eu part à

DE DUGUÀY-TROUIN. [1711] fal

« ce honteux massacre. Mais ce n'est pas assez : Sa « Majesté veut que vous m'en nommiez les auteurs, « pour en faire une justice exemplaire. Si vous difFé- « rez d obéir à sa volonté, tous vos canons, toutes vos « barricades ni toutes vos troupes ne m'empêcheront « pas d'exécuter ses ordres , et de porter le fer et le « feu dans toute l'étendue de ce pays. J'attends, m on- « sieur , votre réponse 5 faites-la prompte et décisive : « autrement vous connoîtrez que si jusqu'à présent je « vous ai épargné , ce n'a été que pour m'épargner à « moi-même l'horreur d'envelopper les innocensavec « les coupables.

«Je suis, monsieur, très-parfaitement, etc^ »

Le gouverneur renvoya mon tambour avec cette réponse :

« J'ai vu, monsieur, les motifs qui vous ont en- « gagé à venir de France en ce pays. Quant au trai- « tement des prisonniers français, il a été suivant « l'usage de la guerre : il ne leur a manqué ni pain « de munition, ni aucun des autres secours, quoi- « qu'ils ne le méritassent pas, par la manière adht <« ils ont attaqué ce pays du Roi mon maître, sans en « avoir de commission du roi Très-Chrétien, mais fai- <t sant seulement la course. Cependant je leur ai ac- « cordé la vie au nombre de six cents hommes, comme « ces mêmes prisonniers le pourront certifier ; je les « ai garantis de la fureur des Noirs, qui les vouloient « tous passer au fil de l'épée; enfin je n'ai manqué en « rien de tout ce qui les regarde , les ayant traités « suivant les intentions du Roi mon maître. A l'égard

faï MÉMOIRES

u de la mort de M. Du Clerc , je l'ai mis , à sa sollicite ration , dans la meilleure maison de ce pays , où il « a été tué. Qui Ta tué ? C'est ce que Ton n'a pu vérifier, « quelques diligences que l'on ait faites, tant de mon « c6té que de celui de la justice. Je vous assure que « si l'assassin se trouve, il sera châtié comme il le mé- « rite. En tout ceci , il ne s'est rien passé qui ne soit « de la pure vérité, telle que je vous l'expose. Pour « ce qui est de vous remettre ma place, quelques me- « naces que vous me fassiez, le Roi mon maître me « l'ayant confiée, je n'ai point d'antre réponse à vous « faire, sinon que je suis prêt à la défendre jusqu'à la « dernière goutte de mon sang. J'espère que le Dieu « des armées ne m'abandonnera pas dans une cause « aussi juste que celle de la défense de cette place, « dont vous voulez vous emparer sur des prétextes « frivoles, et hors de saison. Dieu conserve Votre Sei- « gneurie!

« Je suis, monsieur, etc.

« Signé Don Francisco de Castro-Mores. »

Sur cette réponse , je résolus d'attaquer vivement la plac^î ; et j'allai avec M. le chevalier de Beauvetout le long de la côte, pour reconnoître les endroits par où nous pourrions le plus aisément forcer les ennemis. Nous remarquâmes cinq vaisseaux portugais mouillés près des Bénédictins , qui me parurent propres à servir d'entrepôt aux troupes que je pourrois destiner à l'attaque de ce poste. Je fis avancer, par précaution, le vaisseau le Mars entre nos deux batteries et ces cinq vaisseaux , afin qu'il se trouvât tout porté pour les soutenir quand il en seroit question .

DE m/GUÀÏ-TROUIN. [1711] 4*^

Le 20 , je donnai ordre au Brillant de venir mouiller près du Mars. Ces deux vaisseaux et nos batteries firent un feu continuel, qui rasa une partie des retranchemens-, et je disposai toutes choses pour livrer Tassant le lendemain à la pointe du jour.

Pour cet effet, aussitôt que la nuit fut fermée, je fis embarquer dans des chaloupes les troupes destinées à l'attaque des retranchemens des Bénédictins, avec ordre de s'aller loger, avec le moins de bruit qu'il seroit possible, dans les cinq vaisseaux que nous avions remarqués. Elles se mirent en devoir de le faire; mais un orage qui survint les ayant fait apercevoir à la lueur des éclairs, les ennemis firent sur ces chaloupes un très-grand feu de mousqueterie. Les dispositions que j'avois vues dans lair m'a voient fait prévoir cet inconvénient , et pour y remédier j 'avois envoyé ordre avant la nuit, au Brillant et au Mars, et dans toutes nos batteries, de pointer de jour tous leurs canons sur les retranchemens , et de se tenir prêts à tirer dans le moment qu'ils verroient partir le coup d'une pièce de la batterie où je m'étois posté. Ainsi, dès que les ennemis eurent commencé à tirer sur nos chaloupes , je mis moi-même le feu au canon qui devoit servir de signal , lequel fut suivi dans l'instant d'un feu général et continuel des batteries et des vaisseaux, qui, joint aux éclats redoublés d'un tonnerre affreux, et aux éclairs qui se succédoient les uns aux autres sans laisser presque aucun intervalle, rendoit cette nuit affreuse. La consternation fut d'autant plus grande parmi les habitans, qu'ils crurent que j'allois leur donner assaut au milieu de la nuit.

Lé 21, à la petite pointe du jour, je m'avançai à la

4^4 l T l 11 ] MÉMOIRES

tête des troupes pour commencer l'attaque du côté de la Conception ; et j'ordonnai à M. le chevalier de Goyon de filer le long de la côte avec sa brigade , et d'attaquer les ennemis par un autre endroit. J'envoyai en même temps ordre aux troupes postées dans les cinq vaisseaux de donner l'assaut aux retranchemens des Bénédictins.

Dans le moment que tout alloit s'ébranler, M. de La Salle, qui avoit servi à M. Du Clerc d'aide de camp, et qui étoit resté prisonnier dans Rio-Janeiro, parut, et vint me dire que la populace et les milices, effrayées de notre grand feu dès qu'il avoit commencé , et ne doutant point qu'il ne fût question d'un assaut général, avoient été frappées d'une terreur si grande, que dès ce temps-là même elles avoient abandonné la ville avec une confusion que la nuit et l'orage avoient rendue extrême , et que cette terreur s'étant communiquée aux troupes réglées, elles avoient été entraînées par le torrent; mais qu'en se retirant elles avoient rais le feu aux magasins les plus riches, et laissé des mines sous les forts des Bénédictins et des Jésuites, pour y faire périr du moins une partie de nos troupes 5 qu'ayant vu de quelle importance il étoit de m'en avertir à temps, il n'avoit rien négligé pour cela, et qu'il avoit profité du désordre pour s'échapper.

Toutes ces circonstances, qui me parurent d'abord incroyables, et qui pourtant se trouvèrent bien vraies, me firent presser ma marche. Je me rendis maître sans résistance, mais avec précaution , des retranchemens de la Conception , et de ceux des Bénédictins ; ensuite, m'étant mis à la tête des grenadiers, j'entrai dans la place, et je m'emparai de tous les forts , et des

autres postes qui méritaient attention. Je donnai en même temps ordre d'éventer les mines : après quoi j'établis la brigade de Courserac sur la montagne des . Jésuites, pour en garder tous les forts.

En entrant dans cette ville abandonnée , je fus surpris de trouver d'abord sur ma route les prisonniers qui étoient restés de la défaite de M. Du Clerc. Ils avoient , dans la confusion , brisé les portes de leurs prisons, et s'étoient répandus de tous côtés dans la ville, pour piller les endroits les plus riches. Cet objet excita l'avidité de nos soldats , et en porta quelquesuns à se débander : j'en fis faire , sur-le-champ même, un châtiment sévère qui les arrêta, et j'ordonnai que tous ces prisonniers fussent conduits et consignés dans le fort des Bénédictins.

J'allai après cela rejoindre messieurs de Goyon et de Beauve , auxquels j'avois laissé le commandement du reste des troupes, étant bien aise de conférer avec eux sur les mesures que nous avions à prendre afin d'empêcher, ou tout au moins afin de diminuer, le pillage dans une ville ouverte, pour ainsi dire, de toutes parts. Je fis ensuite poser des sentinelles et établir des corps-de-garde dans tous les endroits nécessaires, et j'ordonnai que l'on fit jour et nuit des patrouilles, avec défense, sous peine de la vie, aux soldats et aux matelots, d'entrer dans la ville. En un mot, je ne négligeai aucunes de toutes les précautions praticables 5 mais la fureur du pillage l'emporta sur la crainte du châtiment. Ceux qui composoient les corps-de-garde et les patrouilles furent les premiers à augmenter le désordre pendant Ja nuit 5 en sorte que, le lendemain matin , les trois quarts des magasins et

4l6 C 1 ? 11 ] MÉMOIRES

des maisons se trouvèrent enfoncés, les vins répandus, les vivres, les marchandises et les meubles épars au milieu des rues et de la fange; tout enfin dans un désordre et dans une confusion inexprimable. Je fis, sans rémission , casser la tête à plusieurs qui se trouvèrent dans le cas du ban publié. Mais tous les châtimens réitérés n'étant pas capables d'arrêter cette fureur , je pris le parti , pour sauver quelque chose , de faire travailler les troupes, depuis le matin jusqu'au soir , à porter dans des magasins tous les effets que Ton put ramasser; et M. de Ricouart y plaça des écrivains (0, et des gens de confiance.

Le a3, j'envoyai sommer le fort de Sainte-Croix, qui se rendit. M. de Beauville, aide-major général, en prit possession, ainsi que des forts de Saint-Jean et de Villegagnon , et des autres de l'entrée. Il fit, par mon ordre, enclouer tous les canons des batteries qui n'étoient pas fermées.

Sur ces entrefaites, j'appris, par différons Noirs transfuges, que le gouverneur de la ville, et don Gaspard d'Acosta, commandant de la flotte, avoient rassemblé leurs troupes dispersées, et qu'ils s'étoient retranchés à une lieue de nous, où ils attendoient un puissant secours des mines, sous la conduite de don Antoine d'Albuquerque , général d'un grand renom chez les Portugais. Ainsi je trouvai à propos de me précautionner contre eux. J'établis, pour cet effet, la brigade de Goyon à la garde des retranchemens qui regardoient la plaine ; et je me plaçai avec la brigade du centre sur les hauteurs de la Conception et des Bé-

(i) Ecrivains : Employés qui ont élé remplaces depuis par les commis aux approvîsionncmens.

DE DU GU AT- TROU IN . Ql 7 1 1 ] ' 4 2 7

nédictins, me mettant par là à portée de donner du secours à ceux qui en auroient besoin. La brigade de Courserac étoit déjà postée , comme je lai dit, sur la montagne des Jésuites.

Ayant l'esprit tranquille de ce côté-là , je donnai mon attention aux intérêts du Roi et à ceux des armateurs. Les Portugais avoient sauvé leur or dans les bois, brûlé 4 ou coulé à fond leurs meilleurs vaisseaux, et mis le feu à leurs magasins les plus riches : tout le reste étoit en proie à l'avidité des soldats, que rien ne pouvoit arrêter. D'ailleurs il étoit impossible de garder cette place, à cause du peu de vivres que j'avois trouvés, et de la difficulté de pénétrer dans les terres pour en recouvrer. Tout cela bien considéré, je fis dire au gouverneur que , s'il tardoit à racheter sa ville par une contribution, j'allois la mettre en cendres, et en saper jusqu'aux fondemens. Afin de lui rendre même cet avertissement plus sensible, je détachai deux compagnies de grenadiers, pour aller brûler toutes les maisons de campagne à demi-lieue à la ronde. Ils exécutèrent cet ordre-, mais étant tombés dans un corps de Portugais fort supérieur, ils auroient été taillés en pièces, si je n'eusse eu la précaution de les faire suivre par deux autres compagnies commandées par messieurs de Brugnon et de Cheridan, lesquelles , soutenues de ma compagnie de caporaux , enfoncèrent les ennemis, en tuèrent plusieurs, et mirent le reste en fuite. Leur commandant, nommé Amara, homme en réputation parmi eux, demeura sur la place. M. de Brugnon me présenta ses armes , et son cheval , l'un des plus beaux que j'aie vus. Cet officier s'étoit fort distingué dans cette action : ils avoient, lui et M. de

4l8 MÉMOIRES

Cheridan, percé les premiers, la baïonnette au bout du fusil. Cependant comme je vis que l'affaire pouvoit devenir sérieuse, par rapport au voisinage du camp des ennemis, je fis avancer deux bataillons sous le commandement de M. le chevalier de Beauve. Il pénétra plus avant, brûla la maison qui servoitde demeure à ce commandant, et se retira.

Après cet échec, le gouverneur m'envoya le président de la chambre de justice avec un de ses mestres de camp, pour traiter du rachat de la ville. Ils commencèrent par me dire que le peuple les ayant abandonnés pour transporter ses richesses bien avant dans les bois et dans les montagnes, il leur étoit impossible de trouver plus de six cent mille cruzades : encore demandoient-ils un assez long terme pour faire revenir l'or appartenant au roi de Portugal, qu'ils disoient aussi avoir été porté très-loin dans les terres. Je rejetai la proposition , et congédiai ces députés , après leur avoir fait voir que je faisois ruiner tous les lieux que le feu ne pourroit pas entièrement détruire.

Ces gens partis, je n'entendis plus parler du gouverneur; j'appris au contraire, par des Nègres déserteurs, que cet Antoine d'Albuquerque s'approchoit, et devoit le joindre incessamment avec un puissant secours; et qu'il lui avoit dépêché un exprès pour l'en avertir. Inquiet de cette nouvelle, je compris la nécessité où j etois de faire un effort avant leur jonction , si je voulois tirer parti d'eux. Ainsi j'ordonnai que toutes mes troupes, que j'avois recrutées d'environ cinq cents hommes restés de la défaite de M. Du Clerc, décampassent, et se missent en marche sans tambour et à la sourdine, quand la nuit seroit un peu

avancée. Cet ordre fut exécuté, malgré l'obscurité et la difficulté des chemins, avec tant d'ardeur et de régularité, que je me trouvai à la pointe du jour en présence des ennemis. L avant-garde , commandée par M. le chevalier de Goyon, ne fit halte qu'à demiportée de fusil de la hauteur qu'ils occupoient, et sur laquelle leurs troupes parurent en bataille : elles avoient été renforcées de douze cents hommes arrivés depuis peu du quartier de l'IIe-Grande. Je fis ranger tous nos bataillons en front de bandière, autant que le terrain put le permettre , prêt à leur livrer combat; et j'eus soin de faire occuper les hauteurs et les défilés, détachant eto même temps divers petits corps pour aller faire un assez grand tour, avec ordre de tomber sur le flanc des ennemis aussitôt qu'ils auraient connoissance que l'action seroit engagée.

Le gouverneur surpris envoya un jésuite, homme d'esprit, avec deux de ses principaux officiers, pour me représenter qu'il avoit offert pour racheter sa ville tout l'or dont il pouvoit disposer, et que, dans l'impossibilité où il étoit d'en trouver davantage , tout ce qu'il pouvoit faire étoit d'y joindre dix mille cruzades de sa propre bourse, cinq cents caisses de sucre, et tous les bestiaux dont je pourrois avoir besoin pour la subsistance de nos troupes ; que si je refusois d'accepter ces offres, j'étois le maître de les combattre, de détruire la ville et la colonie , et de prendre tel autre parti que je jugerois à propos.

J'assemblai le conseil là-dessus, lequel conclut unanimement que si nous passions sur le ventre de ces gens-là, bien loin d'en tirer avantage, nous perdrions l'unique espoir qui nous restoit de les faire contri-

43 o | i;w I MÉMOIRES

buer -, et qu'il ne falloit pas balancer d'accepter cette proposition. J'en compris aussi la nécessité. Je me fis donner en conséquence sur-le-champ douze des principaux officiers pour otages ; et je pris une soumission de payer les six cent mille cruzades dans quinze jours, et de me fournir tous les bestiaux dont j'aurois besoin. On arrêta en même temps qu'il seroit permis à tous les marchands portugais de venir à bord de nos vaisseaux et dans la ville, pour y racheter les effets qui leur conviendroient, en payant comptant.

Le lendemain n octobre, don Antoine d'Àlbuquerque arriva au camp des ennemis avec trois mille hommes de troupes réglées, moitié cavalerie et moitié infanterie. Pour s'y rendre plus promptement, il avoit fait mettre l'infanterie en croupe, et il s'étoit fait suivre par plus de six mille Noirs bien armés, qui arrivèrent le jour suivant. Ce secours, quoique venant un peu tard, étoit trop considérable pour que je ne redoublasse pas mes attentions : je me tins donc continuellement sur mes gardes, d'autant plus que les Noirs qui se rendoient à nous assuroient que, malgré les otages livrés, les Portugais vouloient nous surprendre et nous attaquer pendant la nuit; mais cela ne m'empêcha pas de faire travailler à porter dans nos vaisseaux toutes les caisses de sucre, et à remplir nos magasins de ce que l'on put rassembler d'autres effets. La plus grande partie, n'étant propre que pour la mer du Sud, auroit tombé en pure perte, si on les avoit apportés en France. La difficulté étoit d'avoir des bâtimens capables d'entreprendre un tel voyage : il ne s'en trouva qu'un seul de six cents tonneaux en état dy aller, encore ne pouvoit-il contenir qu'une

DE DUGUÀY-TROUIDJ. [1711] 43l

partie des marchandises 5 de manière que, pour sauver le reste, nous jugeâmes à propos, M. de Ricouart et moi, d'y joindre la Concorde.

J'ordonnai en conséquence qu'on travaillât jour et nuit à charger ces deux vaisseaux ; et comme il restok encore cinq cents caisses de sucre, je les fis mettre dans la moins mauvaise de nos prises , que chaque vaisseau contribua à équiper, et dont M. de La Ruffih nière prit le commandement. Les autres vaisseaux pris furent vendus aux Portugais, ainsi que les marchandises gâtées, dont on tira le meilleur parti que l'on put.

Le 4 novembre, les ennemis ayant achevé leur dernier paiement, je leur remis la ville , et je fis embarquer les troupes, gardant seulement le fort de l'île des Chèvres et celui de Yillegagnon , ainsi que ceux de l'entrée, afin d'assurer notre départ.

Je fis ensuite mettre le feu au vaisseau de guerre portugais que l'on n'avoit pu relever, et à un autre vaisseau marchand que l'on n'avoit pas trouvé à vendre.

Dès le premier jour que j'étois entré dans la ville, j'avois eu un très-grand soin de faire rassembler tous les vases sacrés, l'argenterie et les ornemens des églises 5 et je les avois fait mettre, par nos aumôniers, dans de grands coffres, après avoir fait punir de mort tous les soldats ou matelots qui avoient eu l'impiété de les profaner, et qui s'en étoient trouvés saisis. Lorsque je fus sur le point de partir, je confiai ce dépôt aux jésuites, comme aux seuls ecclésiastiques de ce pays-là qui m'avoient paru dignes de ma confiance-, et je les chargeai de le remettre à l'évêque du lieu. Je dois rendre à ces pères la justice de dire quils contri-

43a mémoires

buèrent beaucoup à sauver cette florissante colonie, en portant le gouverneur à racheter sa ville-, sans quoi je Taurois rasée de fond en comble, malgré l'arrivée d'Antoine Albuquerque et de tous ses Noirs. Cette perte, qui auroit été irréparable pour le roi de Portugal, nauroit été d aucune utilité à mon armement.

Avant que de parler de mon retour en France, il est bien juste de témoigner ici que le succès de cette expédition est dû à la valeur de la plupart des officiers en général, et à celle des capitaines en particulier; mais surtout à la fermeté et à la bonne conduite de messieurs de Goyon,de Courserac, de Beauve et de Saint-Germain. Ces quatre officiers me furent d'une ressource infinie dans tout le cours de cette entreprise ; et j avoue avec plaisir que c'est par leur activité, par leur courage et par leurs conseils que je suis parvenu à surmonter un grand nombre d'obstacles qui me paroissoient au-dessus de nos forces.

Le 1 3 , toute l'escadre mit à la voile -, et le même jour les bâtimens destinés pour la mer du Sud partirent aussi , bien équipés de tout ce qui leur étoit nécessaire. J'embarquai sur nos vaisseaux un officier, quatre gardes de la marine, et près de cinq cents soldats restant de l'aventure de M. Du Clerc : tous les autres officiers avoient été envoyés à la baie de tous les Saints. J'avois formé la résolution de les y aller délivrer; et il est certain que je laurois exécutée, et même que j'aurois tiré de cette colonie une autre contribution , si je n'avois eu le malheur d'être cruellement traversé par les vents contraires pendant plus de quarante jours : de sorte qu'il nous restoit à peine des vivres suffisamment pour nous conduire en France.

DE DUGUAY-TROUIW. [1711] 4^3

Dans cette situation, il y auroit eu de la témérité et même de la folie à s'exposer aux plus grandes extrémités.

Ce défaut de vivres nous fit délibérer si nous irions relâcher aux îles de l'Amérique : la seule incertitude de pouvoir y en trouver assez pour un si grand nombre de vaisseaux m'empêcha de prendre ce parti. Nous fûmes même dans l'obligation de laisser la prise chargée de sucre, parce qu'elle nous faisoit perdre trop de chemin , et que, dans 1 état où nous étions, le moindre retardement nous exposoit à de fâcheux événemens. La frégate V Aigle eut ordre de conserver cëtte prise, et de l'escorter jusque dans le premier port de France. •

Le ao décembre, après avoir essuyé bien des vents contraires, nous passâmes la ligne équinoxiale; et, le 29 janvier 1712, nous nous trouvâmes à la hauteur des Açores. Jusque là toute l'escadre s'étoit conservée; mais nous fûmes pris sur ces parages de trois coups de vent consécutifs, et si violens qu'ils nous séparèrent tous les uns des autres. Les gros vaisseaux furent dans un danger évident de périr : le Lis, que je montois, quoique l'un des meilleurs de l'escadre, ne pouvoit gouverner, par l'impétuosité du vent $ et je fus obligé de me tenir en personne au gouvernail pendant plus de six heures, et d'être continuellement attentif à prévenir toutes les vagues qui pourroient faire venir le vaisseau en travers. Mon attention n'empêcha pas que toutes mes voiles ne fussent emportées , que toutes mes chaînes de haubans ne fussent rompues les unes après les autres* et que mon grand mât ne rompît entre les deux ponts : nous faisions d'ailleurs de l'eau t. 75. 28

à trois pompes; et ma situation devint si pressante au milieu de la nuit, que je me trouvai dans le cas d'avoir recours aux signaux d'incommodité, en tirant des coups de canon , et mettant des feux à mes haubans. Mais tous les vaisseaux de mon escadre, étant pour le moins aussi maltraités que le mien, ne purent me conserver; et je me trouvai avec la seule frégate V 'Argonaute, montée par M. le chevalier Du Bois de La Mothe, qui dans cette occasion voulut bien s'exposer à périr, pour se tenir à portée de me donner du secours.

Cette tempête continua pendant deux jours avec la même violence; et mon vaisseau fut sur le point d'en être abymé, en faisant un effort pour joindre trois de mes camarades, que je découvrais sous le vent. En effet, ayant voulu faire vent arrière sur eux avec les fonds de ma misaine (0 seulement, une grosse vague vint de l'arrière, qui éleva ma poupe en Fair ; et dans le même instant il en vint une autre encore plus grosse de l'avant, qui, passant par dessus mon beaupré et ma hune de misaine, engloutit tout le devant de mon vaisseau jusqu'à son grand mât. L'effort qu'il fit pour déplacer cette épouvantable colonne d'eau dont il étoit affaissé nous fit dresser les cheveux , et envisager pendant quelques instans une mort inévitable au milieu des abymes de la mer. La secousse des mâts et de toutes les parties du vaisseau fut si grande, que c'est une espèce de miracle que nous n'y ayons pas péri; et je ne le comprends pas encore. Cet orage apaisé, je rejoignis le Brillant *V Argonaute , la

(t) Les fonds Je ma misaine : Le milieu de Ja partie basse de cette voile, tous Ks ris étant pris {voyez la note i de la page 375) , et les angles inférieurs plus ou moins retrousses.

DE DUGUAY-TROUIIt. [1712] 4^5

Bellone, V Amazone et VAstrée. Nous mîmes plusieurs fois en travers, pour attendre le reste de l'escadre 5 et n en ayant pas eu connoissance , nous entrâmes dans la rade de Brest le 6 février 1 7 1 n. LÏAchille et le Glorieux s'y rendirent deux jours après nous. Le Mars ayant été démâté de tous ses mâts, se trouva dans un danger évident, faute de vivres-, et, après avoir infiniment souffert, il arriva dans le port de la Corogne, d'où il se rendit au Port-Louis.

L'Aigle relâcha à l'île deCayenne avec la prise qu'il escortoit : il y périt à l'ancre, et son équipage s'embarqua dans cette prise, pour repasser en France.

A l'égard du Magnanime et du Fidèle, je me flattai long-temps de jour en jour de les voir arriver : mais on n'en a eu depuis aucunes nouvelles ; et on ne peutdouterà présent que,dans celte horrible tempête, il ne leur soit arrivé quelque aventure à peu près pareille à celle du Lis, dont ils ont eu le malheur de ne se pas tirer comme moi.

Ces deux vaisseaux avoient près de douze cents hommes d'équipage, et quantité d'officiers et de gardes de la marine, gens de mérite et de naissance, que je regretterai toujours infiniment ; mais entre autres M. le chevalier de Courserac, mon fidèle compagnon d'armes, qui, dans plusieurs de mes expéditions, m a voit secondé avec une valeur peu commune, et qui rapportoit en France la gloire distinguée de nous avoir frayé l'entrée du port de Rio- Janeiro, comme je l'ai dit. La tendre estime qui nous unissoit depuis très-longtemps, et qui n'avoit jamais été traversée par un moment de froideur, m'a fait ressentir sa perte aussi vivement que celle de mes frères. Ma confiance en lui

ctoit si grande, que j'avois fait charger sur le Magnanime, qu'il montoit, plus de six cent mille livres en or et en argent. Ce vaisseau étoit, outre cela, rempli d'une grande quantité de marchandises. Il est vrai que c'étoit le plus grand de l'escadre , et le plus capable, en apparence , de résister aux efforts de la tempête et à ceux des ennemis. Presque toutes nos richesses étoient embarquées sur ce vaisseau , et sur celui que je montois.

Les retours du chargement des deux vaisseaux que j'avois envoyés à la mer du Sud , joints à l'or et aux autres effets apportés de Rio-Janeiro , payèrent la dépense de mon armement , et donnèrent quatre-vingtdouze pour cent de profit à ceux qui s'y étoient intéressés. Il est encore resté à la mer du Sud plus de cent mille piastres de mauvais crédits, par la friponnerie de ceux auxquels on s'est confié. Cette perte , jointe à celle des vaisseaux le Magnanime, le Fidèle et V Aigle, fit manquer encore cent pour cent de bénéfice : ce sont de ces malheurs que toute la prudence humaine ne peut empêcher.

Les avantages que l'on a retirés de cette expédition sont petits, en comparaison du dommage que les Portugais en ont souffert, tant par la contribution à laquelle je les forçai, que par la perte de quatre -vaisseaux et de deux frégates de guerre, et de plusde soixante vaisseaux marchands 5 outre une prodigieuse quantité de marchandises brûlées, pillées, ou embarquées sur nos vaisseaux. Le seul bruit de cet armement causa une grande diversion et beauioiip de dépense aux Hollandais et aux Anglais. Ce* derniers mirent d'abord en mer une e«mdre de vingt viîsswmx de guerre, dans le dessein

DE DUGUÀY-TROUIW. [1712] 4^7

de me bloquer dans la rade de Brest; et, appréhendant que mon armement ne fût destiné à porter le Prétendant en Angleterre , ils rappelèrent de Flandre six raille hommes de leurs troupes, et se donnèrent de grands mouvemens pour se mettre en état de s'opposer à une descente sur leurs côtes. Ils envoyèrent en même temps des vaisseaux d'avis et des navires de guerre dans leurs principales colonies , avec une inquiétude d'autant plus grande qu'ils ignoroient absolument la destination de mon armement.

Deux mois après mon arrivée à Brest, je me rendis à Versailles pour faire ma cour au Roi : il eut la bonté de me témoigner beaucoup de satisfaction de ma conduite, et une grande disposition à m'en accorder la récompense. M. le comte de Pontchartrain me pro- ♦ tégea ouvertement dans cette occasion , et me rendit auprès de Sa Majesté de si bons offices, que, malgré les brigues et la malignité des jaloux et des envieux , elle fut sur le point de me nommer dès-lors chef d'escadre, par une promotion particulière. Mais comme il y avoit nombre d'anciens capitaines de vaisseaux distingués par leurs services et par leur naissance, Sa Majesté jugea à propos de différer jusqu'à une promotion générale; et, en attendant, elle eut la bonté de me gratifier d'une pension de deux mille livres sur l'ordre de Saint-Louis.

[171 5] J'étois à Versailles lorsque le Roi voulut bien m'honorer de la cornette (0 : c'étoit au commen-

(i) Cornette : Pavillon carré qui est terminé par deux pointes, et qu'on déploie à la tête du mat d'artimon (du mal de l'arriére ). C'est une marque de distinction qui n'est arborée que dans les vaisseaux commandés par deà chefs d'escadre.

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cernent du mois d'août 17 15. Un jour que j'étois dans ]a foule des courtisans sur son passage lorsqu'il alloit à la messe, il s'arrêta en m'a perce vaut , fit un pas comme pour s'approcher de moi , et daigna m'annoncer luimême cette nouvelle , dans des termes si pleins de bonté, et de cette douceur majestueuse qui accompagnoit jusqu'aux moindres de ses actions, que j'en fus pénétré : mais je remarquai , avec une douleur qui égaloit ma reconnoissance, à sa voix affaiblie et à tout son maintien , que le mal qui le minoit depuis quelque temps avoit fait de grands progrès ; et je ne distinguai que trop les efforts que son grand courage lui faisoit faire pour le surmonter. Peu de jours après, il fut contraint de céder. Je ne quittai point les avenues de sa chambre , jusqu'au moment ou la mort enleva à la France un si bon maître , et à l'univers son plus grand ornement. On peut juger de la profonde affliction où je me trouvai. Dès ma tendre jeunesse, j'avois eu pour sa personne et pour ses vertus des sentimens d'amour et d'admiration ; et j*aurois sacrifié mille fois ma vie pour conserver ses jours. Je ne pus soutenir un spectacle si touchant : je partis brusquement en poste , et je vins me confiner dans un coin de ma province , pour y donner un libre cours à mes pleurs et à mes regrets.

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