MAXIMES
En terminant ces Mémoires , j'ai cru devoir ajouter ici certaines maximes qui n'ont pas peu contribué au succès de mes différens combats et de mes expédi-
(1) Ces fragmcns soni tires de l'édilioc de 17^0.
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tions, afin que les bons sujets du Roi qui les liront puissent en tirer quelques lumières, et quelque avan tage pour son service.
Je commencerai par assurer que mon désintéressement a beaucoup servi à me gagner les cœurs des officiers et des soldats. Il est vrai que, bien loin de m attacher, sur l'exemple de plusieurs autres, à piller les prises que je faisois, et m'enrichir de ce qui ne m'étoit pas dû, j'ai souvent employé ce qui m'appartenoit légitimement à gratifier, au sortir d'une action, les officiers, soldats ou matelots, quand ils s'y étoient distingués, ne leur promettant jamais récompense ou punition que cela n'ait été suivi d'un prompt effet.
J'ai toujours été fort attentif à faire observer une exacte discipline, ne souffrant jamais qu'on se relâchât sur ses devoirs ou sur la régularité du service, et que l'on éludât, sous quelque prétexte que ce fût, les ordres que j avois une fois donnés.
D'ailleurs, par l'arrangement , le bon ordre et la disposition que j'établissois avant le combat, j'ai toujours mis mes équipages dans le cas d'être braves par nécessité, et dans une espèce d'impossibilité d'abandonner leurs postes; prévoyant en même temps tous les accidens qui pou voient arriver dans une action, et meltant toujours les choses au pis, afin de n'en être pas troublé, et de prendre des mesures d'avance, pour y apporter remède autant qu'il étoit possible.
Je joignis encore à ces précautions une grande attention à conserver mes équipages, et à ne les jamais exposer mal à propos : aussi en étoient-ils si bien persuadés, qu'ils ne manquoient presque jamais d'exécuter avec activité, soit à la mer, soit à terre, les ordres
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et les mouvemens que je leur avois marqués. Etoit-il question de joindre ou d'éviter avec plus de vitesse les vaisseaux ennemis? je ne craignois pas de faire mettre tous mes gens à fond de cale, parce que j'étois assuré qu'à mon premier signal ils se mettroient à leurs postes sans y manquer. Souvent même je les ai fait coucher tout d'un coup, le ventre sur le pont, dans la vue de les épargner; et j'ai toujours remarqué qu'ils en combattoient après cela avec plus d'ardeur et de confiance.
Quoique ces différentes maximes soient d'ellesmêmes assez estimables, j'avouerai, à ma honte, que je les ai quelquefois un peu ternies par une vivacité trop outrée , dans les occasions où j'ai cru qu'on n'avoit pas bien rempli son devoir. Ce premier mouvement m'a souvent emporté à des procédés trop vifs, et des termes peu convenables à la dignité d'un commandant, qui doit se posséder, et n'employer jamais son autorité qu'avec modération et de sang froid : mais comme ce défaut est dans le sang, tous mes efforts, joints à une longue expérience, n'ont pu que le modérer, et non le détruire entièrement.
Ceux qui liront ces Mémoires, et qui réfléchiront sur la multitude de combats, d'abordages et de dangers de toute espèce que j'ai essuyés, me regarderont peut-être comme un homme en qui la nature souffre moins à l'approche du péril que dans la plupart des autres. Je conviens que mon inclination est portée à la guerre; que le bruit des fifres, des tambours, celui du canon et du fusil, tout enfin ce qui en retrace l'image, m'inspire une joie martiale : mais je suis obligé d'avouer en même temps que, daus beaucoup d'occa-
sions, la vue d'un danger pressant ma souvent causé des révolutions étranges, quelquefois même des tremblemens involontaires dans toutes les parties de mon corps. Cependant le dépit et l'honneur surmontant ces indignes mouvemens, m'ont bientôt fait recouvrer une nouvelle force, et dans ma plus grande foiblesse : et c'est alors que, voulant me punir moi-même de m'être laissé surprendre à une frayeur si honteuse, j'ai bravé avec témérité les plus grands dangers. C'est après ce combat de l'honneur et de la nature que mes actions les plus vives ont été poussées au-delà de mes espérances. Je n'en parle ici que dans la vue de porter ceux auxquels pareil accident peut arriver à faire de généreux efforts sur eux-mêmes, et à les redoubler à proportion de leurs foiblesses.
C'est ici que finissent les Mémoires de M. Duguay. Quoique le reste de sa vie ait été rempli d'époques honorables, qui ont toujours fait voir le cas que le ministère faisoit de lui, il n'en avoit point écrit l'histoire, et on ne Ta tirée que de quelques pièces qu'on a trouvées parmi ses papiers après sa mort. On a cru que le public auroit pris assez d'intérêt dans la personne de M. Duguay, par toutes les actions qu'on vient de lire, pour être curieux de l'histoire de son repos, et des dernières années de sa vie.
La paix que Louis xrv laissa en mourant ôta bien à M. Duguay les moyens qu'on regarde comme les plus éclatans de faire valoir son zèle pour le bien de PEtât - 7 mais ce zèle ne demeura pas inutile. Il ne seroit en effet guère possible qu'un homme qui possède tous
les talons d'un art aussi difficile que celui de la guerre n'en eût pas plusieurs de ceux qui servent pendant la paix. Les soins et l'intelligence pour perfectionner la construction des vaisseaux , la vigilance et Tordre pour entretenir la discipline dans les ports où M. Duguay commandoit, sont des choses moins brillantes que des combats, mais dont il s acquittait avec la même ardeur, parce qu'il savoit qu'elles ne sont pas moins importantes.
La confiance qu'avoit en lui le grand prince qui gouverna la France pendant la minorité parut dans une occasion qui avoit un rapport très-immédiat au bien de l'Etat. M. le Régent jugea qu'un homme tel que M. Duguay seroit fort utile dans le conseil des Indes -, et il le nomma à la tête de quelques officiers de marine qui dévoient former une partie de ce conseil. Sa santé ne lui permettoit guère alors ni d'assister aux assemblées, ni de s'appliquer à des matières qui pourroient demander une forte attention. D'un autre côté, il ne pouvoit se résoudre à refuser ses soins dans une occasion où on les croyoit utiles. On verra quelles étoient ses dispositions sur cela par la lettre qu'il écrivit à M. le cardinal Dubois $ et on connoîtra, par la réponse que lui fit ce ministre, combien il jugeoit nécessaires les conseils et les lumières de M. Duguay, puisque , malgré tout l'intérêt qu'il prenoit à son rétablissement, il lengageoit à employer les heures que ses indispositions pourroient lui donner à faire des Mémoires, et suspendoit le règlement et l'arrangement du conseil des Indes jusqu'à ce qu'il eût eu son avis.
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« A Paris. le .... 1723.
« Monseigneur, je dois à Votre Eminence mille re- « mercîmens très-humbles des marques d'estime dont « elle m'honore, en me faisant choisir pour membre « du conseil des Indes. J'ai tant de fois sacrifié ma « santé et je me suis livré à tant de périls pour le ser- « vice du Roi , que je ne balancerai jamais sur l'o- « béissance que je dois à ses ordres : ainsi, monsei- « gneur, vous êtes le maître de disposer de moi en « tout ce qui regarde son service et le bien de l'Etat. « Cependant je me trouve dans la rude nécessité de « représenter à Votre Eminence que depuis longci temps je suis attaqué d'une maladie très-grave, lace quelle m'a fait venir à Paris, où je suis dans les trai- « temens, sans savoir quand je pourrai en sortir : sitôt a qu'ils seront terminés, je seiai obligé, pour raffer- « mir ma santé, de prendre le lait d'ânesse à la cam- « pagne, et ensuite les eaux minérales. D'ailleurs tous « mes meubles et mes domestiques sont à Brest; et si , « dans l'état fâcheux où se touve ma santé, il faut « encore les transporter, ce sjra pour moi un surcroît ci d'embarras et de chagrin tès-sensible. Après cela, « monseigneur, disposez démon sort, si vous m'esti- « mez assez pour croire que e sacrifice de ma santé et ci du repos, dont j'ai grand )esoin, soit nécessaire au « bien de l'Etat : ordonnez et vous serez obéi avec « toute l'ardeur et le zèle dont je suis capable. Un « accident qui m'est arrivé ce matin m'empêche, h monseigneur , d'aller prendre vos ordres : aussitôt « qu'il sera calmé, j'aurai et honneur.
»i Je suis , etc. »
Réponse.
« A Versailles, le .... 1723.
« Votre zèle, monsieur, pour le service du Roi, « votre politesse et votre complaisance pour tout ce a qu'on peut désirer de vous sont autant connus que « vos talens et vos actions. Je suis sensiblement tou- <c ché de la manière dont vous m'écrivez : elle m'en- « gage à vous répondre sur-le-champ qu'il faut préfète rer votre santé à tout. Je vous estime trop pour ne « pas penser que voire guérison est un soin qui inté- , « resse l'Etat. Ne pensez donc qu'au rétablissement de « votre santé, auquelje voudrois pouvoir contribuer 5 « et pour cet eifet si les secours des habiles gens que « nous avons ici vous sont utiles, ils vous aideront de « leurs conseils et de leurs soins. S'il vous convenoit « même de vous tranjporter à Versailles, ils seroient « auprès de vous, et tous auriez tous les jours leurs « secours , l'air de la Qmpagne, et le lait. Il suffira, ci jusqu'à ce que votre ianté soit bien affermie et vos « affaires arrangées, quî vous aidiez la compagnie des « Indes de vos conseils ou ici ou à Paris. Je n'ai pas « voulu non-seulementdonner au public, mais même « j'ai arrêté les réglemtns qui doivent fixer l'arran- « gement du conseil de» Indes, et ce qu'il convient « mieux que chacun y fisse , jusqu'au temps où vous « serez en état de me domer votre avis. Ainsi je vous « prie, aux heures que v>s indispositions vous pour- « ront donner , de me fare un petit mémoire de ce « que vous croyez qu'on peut faire de mieux pour k faire prospérer le comnerce de la compagnie, qui
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« est le principal du royaume. Faites-moi part de vos « réflexions sur ce sujet tout à votre aise 5 car, encore « une fois, je préfère votre santé à tout le reste, et je « souhaite de faire connoître, par les attentions que « j'aurai pour vous, monsieur, le cas que je veux faire « du mérite dans tout mon ministère.
« Signé le cardinal Dubois. »
M. Duguay vit , par cette réponse , que M. le cardinal Dubois, malgré toutes les attentions qu'il avoit pour sa santé , souhailoit qu'il acceptât la proposition qu'il lui avoit faite, et qu'il le croyoit nécessaire au conseil des Indes. Aussitôt il oublia toutes ses incommodités, et ne pensa plus qu'à répondre à la confiance qu'avoit en lui le ministre. Il alloit assidûment toutes les semaines lui porter les réflexions qu'il faisoit tant sur l'administration générale de la compagnie , que sur tous les détails.
La première chose que M. Duguay proposa à M. le cardinal Dubois, qui venoit de lui donner une place si honorable dans le conseil des Indes, fut de supprimer ce conseil, du moins d'en changer la forme, qu'il jugea trop fastueuse pour une assemblée de commerce. Il croyoit la simplicité et la confiance que demande le commerce peu compatibles avec un si grand appareil , et pensoit qu'une compagnie de négocians habiles et d'une probité reconnue, qui travailleroient sous, les yeux du ministère, seroit plus propre à entretenir cette confiance que toute autre administration. M. Duguay fit sur cela un mémoire dans lequel il proposoit un plan qu'on peut croire d'autant meilleur, qu'il ressembloit davantage à celui qu'on voit
aujourd'hui établi dans la compagnie des Indes, et qui est si bien justifié par le succès.
Cependant M. le cardinal Dubois, quoiqu'il approuvât ce plan, ne jugea pas à propos de changer si promptement la forme de la compagnie, après tant de changemens quelle avoit déjà éprouvés; et il arriva ici ce qui arrive quelquefois, qu'on remit à un autre temps une chose qui étoit bonne dès-lors. En effet, tout changement a toujours quelques désavantages ; et quoique l'état nouveau qu'on envisage soit préférable, il n'est pas toujours facile de peser juste le dommage et l'avantage qu'apportera le changement.
M. Duguay tourna alors toutes ses vues vers le commerce de la compagnie des Indes, c'est-à-dire vers le nombre de vaisseaux qu'elle devoit envoyer, et la quantité des marchandises quelle devoit rapporter, afin que non-seulement elle fournît le royaume de tout ce qui étoit nécessaire pour sa consommation , mais encore afin que toutes les marchandises des Indes fussent assez communes et à un assez bas prix pour faire cesser tout le profit que pourroient faire les étrangers en introduisant en France ces marchandises.
M. le cardinal Dubois témoigna jusqu'à la fin les mêmes sentimens pour M. Duguay. Les bontés de ce ministre étoient telles, qu'il l'appeloit souvent son ami, même en plein conseil ; et sa confiance étoit si grande, qu'il ne bornoit pas les conversations qu'il avoit avec lui à ce qui regardoit la marine : il vouloit souvent savoir ce qu'il pensoit sur d'autres matières qui n'y avoient point de rapport. M. Duguay lui disoit presque toujours que ces matières étoient au-dessus de sa portée; mais le ministre en jugeoit autrement.
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La mort enleva M. le cardinal Dubois dans le temps où M. Duguay pouvoit beaucoup attendre de l'estime et de l'amitié qu'il avoit pour lui.
Son Altesse Royale s'étant chargée de la place de premier ministre, ce grand prince , protecteur déclaré de tous les talens, connoissoit trop ceux de M. Duguay pour n'en pas faire tout le cas qu'ils méritoient. La première grâce que M. Duguay lui demanda fut de le dispenser d'assister au conseil des Indes. Son Altesse Royale la lui accorda, mais à condition qu'il viendroit une fois par semaine lui dire librement ce qu'il pensoit sur le commerce : entretiens que M. le duc d'Orléans jugeoit apparemment encore plus utiles que la présence de M. Duguay dans le conseil des Indes. M. Duguay, flatté d'être consulté par un prince si éclairé , tâcha de mériter cet honneur par son assiduité à ces entretiens, et par toutes les réflexions qu'il y apportoit. Il ne cessoit surtout de représenter l'utilité dont il étoit pour la France d'entretenir une marine toujours prête et capable d'inspirer aux nations voisines la même idée de grandeur que la puissance de la France leur inspire. Mais la mort de Son Altesse Royale fit bientôt perdre à M. Duguay le plus grand protecteur qu'il pût avoir; et il ressentit la confiance dont ce prince l'avoit honoré avec tant de reconnoissancequ'il auroit pu avoir pour tous les autres bienfaits, qu'on regarde d'ordinair^omme ayant plus de réalité.
Cependant on ne l'oubHoit pas à la cour : le Roi le fit commandeur de l'ordre de Saint-Louis le premier mars 1728, et lieutenant général dans la promotion du 27 du même mois.
M. le comte de Maurepas, qui a toujours honoré
M. Duguay d'une estime particulière, lui procura en 1731 le commandement d'une escadre que le Roi envoya dans le Levant, qui étoit composée des vaisseaux V Espérance, de soixante -douze canons, monté par M. Duguay, le Léopard, de soixante, par M. de Camilly 5 le Toulouse, de soixante, par M. de Voisins; et V Alcyon y de cinquante-quatre, par M. de La Valette-Thomas. Cette escadre , destinée à soutenir • l'éclat de la nation française dans toute Ja Méditerranée, partit le 3 juin : elle arriva bientôt à Alger, où M. Duguay fit rendre par le Dey plusieurs esclaves italiens pris sur nos côtes. De là, elle alla à Tunis, où M. Duguay ayant marqué au Dey que la cour n'étoit pas contente de ses corsaires, J'affaire fut aussitôt terminée , à l'honneur de la nation et à l'avantage du commerce. Passant ensuite à Tripoli de Barbarie, M. Duguay affermit la bonne intelligence qui est entre notre nation et son Dey, dont il reçut les plus grands honneurs.
M. Duguay jugea à propos, pour abréger la campagne, de détacher le Léopard et V Alcyon><\\\\ furent visiter Alexandrie, Saint- Jean-d'Acre et Saïde, tandis qu'il alloit, avec l'Espérance et le Toulouse, à Alexandrette, et à Tripoli de Syrie. L'escadre se rejoignit à l'île de Chypre -, et, après avoir mouillé dans différentes îles de l'Archipel, vint à Smyrne. M. Duguay y parut avec beaucoup de dignité , et y régla toutes les a flaires avec autant de succès. Delà il fit voile vers Toulon, où il arriva le premier novembre. Le principal mérite d'une expédition de cette espèce, qui ne présentoit pas à M. Duguay d'occasions d'exercer sa valeur, étoit d'inspirer du respect pour la nation,
de régler les affaires d'une manière avantageuse pour le commerce, et d'y parvenir de la manière la plus prompte, et qui coûtât le moins de dépense au Roi. Toutes ces choses furent remplies.
Après cette campagne, M. Duguay demeura dans l'inaction -, mais la guerre avec l'Empereur s'étant allumée en 1733, et les armemens considérables que les Anglais faisoient étant suspects, la cour donna à M. Duguay le commandement d'une escadre qu'elle fit armer à Brest.
Après tant d'années de paix , l'espoir prochain de signaler son zèle pour le service de l'Etat lui fit oublier tous les accidens qui menaçoient sa santé depuis long-temps. Jamais officier dans la fleur de son âge, dans la soif la plus forte de réputation , n'a montré plus d'ardeur ni plus d'activité que M. Duguay en montroit, allant continuellement visiter les vaisseaux, faisant faire à ses troupes tous les jours de nouveaux exercices, et tous les mouvemens auxquels il les destinoit , surtout les exerçant pour les descentes , qu'il regardoit comme celles de toutes les opérations maritimes qui demandent le plus d'ordre et de précaution.
Cependant tous ces préparatifs furent inutiles. Les vaisseaux, sans être sortis de la rade, rentrèrent dans le port-, et la paix, qui se fit bientôt après avec l'Empereur, fit perdre à M. Duguay toutes les espérances qu'il avoit conçues. Il ressentit alors ses incommodités, qu'il n'y avoit que ses projets qui fussent capables de suspendre. Il fut bientôt dans un état si triste, que, s'étant fait transporter avec grande peine à Paris, les médecins jugèrent que tout leur artlui seroit inutile. Sentant lui-même approcher sa fin, il écrivit à M. le t. 7 5. 29
cardinal de FJeury une lettre à laquelle Son Eminence, qui connoissoit tout son mérite, voulut bien faire la réponse suivante, qu'on nous permettra de rapporter, comme un monument précieux pour sa mémoire.
« A Versailles, le... septembre 1736.
« Si j'ai différé , monsieur , de répondre à votre « lettre du 1 7, ce na été que pour la pouvoir lire au « Roi , qui en a été attendri -, et je n'ai pu moi-même « m'empêcher de répandre des larmes. Vous pouvez être « assuré que Sa Majesté sera disposée, en cas que Dieu « vous appelle à lui, à donner des marques de sa bonté « à votre famille ; et je n'aurai pas de peine à faire va- <( loir auprès d elle votre zèle et vos services. Dans le « triste état où vous êtes, je n'ose vous écrire une plus u longue lettre, et je vous prie d'être persuadé que « je connois toute l'étendue de la perte que nous fe- « rons , et que personne au monde n'a pour vous des « sentimens plus remplis d'estime et de considération « que ceux avec lesquels je fais profession, monsieur, « de vous honorer. — Signé le cardinal de Fleury.»
Après avoir reçu ce dernier témoignage des bontés du Roi et de l'estime de M. le cardinal de Fleury, il ne pensa plus qu'à la mort; et cette mort méprisée dans les combats, mais qui a effrayé quelquefois les plus grands capitaines qui l'attendoient dans leur lit, ne parut pas à M. Duguay différente de ce qu'il l'avoit vue si souvent, et ne lui causa pas plus d alarmes. Il l'attendit avec toute la fermeté qu'un grand courage peut donner; et, après avoir rempli tous les devoirs de la religion , il mourut le 27 septembre 1736.
M. Duguay-Trouin avoit une de ces physionomies
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qui annoncent ce que sont les hommes, et la sienne n avoit rien que de grand à annoncer. Il étoit d'une taille avantageuse et bien proportionnée, et il avoit pour tous les exercices du corps un goût et une adresse qui l'avoient servi dans plusieurs occasions. Son tempérament le portoit à la tristesse, ou du moins à une espèce de mélancolie qui ne lui permettoit pas de se prêter à toutes les conversations 5 et l'habitude qu'il avoit de s'occuper de grands projets l'entretenoit dans cette indifférence pour les choses dont la plupart des gens s'occupent. Souvent, après lui avoir parlé long-temps, on s'apercevoit qu'il n'avoit ni écouté ni entendu. Son esprit étoit cependant vif et juste; personne ne sentoit mieux que lui tout ce qui étoit nécessaire pour faire réussir une entreprise , ou ce qui pouvoit la faire manquer ; aucune des circonstances ne lui échappoit. Lorsqu'il projetoit, il sembloit qu'il ne comptât pour rien sa valeur, et qu'il ne dût réussir * qu'à force de prudence -, lorsqu'il exécutoit, il paroissoit pousser la confiance jusqu'à la témérité.
M. Duguay avoit, comme on a pu voir dans ses Mémoires, certaines opinions singulières sur la prédestination et les pressentimens. S'il est vrai que ces opinions peuvent contribuer à la sécurité dans les périls, il est vrai aussi qu'il n'y a que les araes très-courageuses chez qui elles puissent s'établir assez pour les faire agir consequemment.
Le caractère de M. Duguay étoit tel qu'on auroit pu le désirer dans un homme dont il auroit fait tout le mérite : jamais homme n'a porté les sentimens d'honneur à un plus haut point ; et jamais homme n'a été d'un commerce plus sûr et plus doux. Jamais ni ses
actions ni leurs succès n'ont changé ses mœurs. Dans sa plus grande élévation , il vivoit avec ses anciens amis comme il eût fait s'il n'eût eu que le même mérite et la même fortune qu'eux : il seroit cependant subitement passé de cette simplicité à la plus grande hauteur, avec ceux qui auroient voulu prendre sur lui quelque air de supériorité qu'ils n'auroient pas méritée. Il étoit prêt alors à regarder sa gloire comme une partie du bien de l'Eut, et à la soutenir de la manière la plus vive. C'est par ces qualités qu'il s'est toujours fait aimer et considérer dans le corps de la marine, où il y a un si grand nombre d'officiers distingués par leur valeur et par leur naissance.
On a reproché à M. Duguay un peu de dureté dans la discipline militaire. Connoissant combien cette discipline est importante, et craignant trop de ne pas parvenir à son but, peut-être avoit-il tiré un peu audessus pour l'atteindre.
M. Duguay possédoit une vertu que nous devons d'autant moins passer sous silence, qu'on ne la croit peut-être pas assez liée aux autres vertus des héros. Il étoit d'un tel désintéressement, qu'après tant de vaisseaux pris, et une ville du Brésil réduite sous sa puissance, il n'a laissé qu'un bien médiocre, quoique sa dépense ait toujours été bien réglée.
11 n'a jamais aimé ni le vin ni la table-, il eût été à souhaiter qu'il eût eu la même retenue sur un des autres plaisirs de la vie; mais ne pouvant résister à son penchant pour les femmes, il ne s'étoit attaché qu'à éviter les passions fortes et longues, capables de trop occuper le cœur.
DE DUGUAY-TKOUIN.