‹ Mémoires de DuguayTrouin 16891715Chapitre 3 sur 3 · DUGUAY · texte numérisé non relu

DUGUAY

( y oyez pa»e 3gy de ces Mémoires. )

Louis , par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir, salut. Aucune récompense ne touchant plus ceux de nos sujets qui se distinguent par leur mérite que celles qui sont honorables , et passent à leur postérité , nous avons bien voulu accorder nos lettres d'anoblissement à nos chers et bien amés Luc Trouin de La Barhinais et René Trouin-Duguay , capitaine de vaisseau. Ces deux frères , animés par l'exemple de leur aïeul et de leur père, qui ont utilement servi pendant longues années dans la place de consul de la nation française à Malgue, n'ont rien oublié pour mériter la grâce que nous voulons aujourd'hui Jeur départir. Le sieur LucTrouin de La Barbinais, après nous avoir aussi servi dans la même place de consul à Malgue, et y avoir soutenu nos intérêts et ceux de la nation avec tout le zèle et la fidélité qu'on pou voit désirer, s'adonna particulièrement, en notre ville et port de Saint-Malo, à armer des vaisseaux, tant pour l'avantage du commerce de nos sujets que pour troubler celui de nos ennemis ; et ces armemens ont été portés jusqu'à un tel point , qu'étant commandés par ses frères, Us ont eu tous les

succès qu'on devoit altendre de braves oiliciers, deux de sesdits frères ayant été tués en combattant glorieusement pour l'honneur de la nation ; ce que ledit sieur de La Barbinais a soutenu avec une grande dépense, préférant toujours le bien de notre service à ses intérêts : en sorte que jusqu'à présent il a, par ses soins, par son propre bien et son crédit , tenu en mer des escadres considérables de vaisseaux, tant pour le commerce que pour faire la guerre aux ennemis. C'est dans le commandement de ces vaisseaux et de ces escadres entières que ledit René Trouin-Duguay son frère a montré qu'il est digne des grâces les plus honorables; car en 1689, n'ayant encore que quinze ans, il commença à servir volontaire sur un vaisseau corsaire de dix-huit canons. Il donna les premières preuves de sa valeur à la «prise d'un vaisseau flessinguois de même force, dont ledit corsaire se rendit maître après deux heures de combat. Il se distingua de même en servant, sur un autre corsaire de vingt-six canons, à l'attaque d'une flotte de quatorze navires anglais de différentes forces, que le commandant dudit vaisseau se résolut d'attaquer , sur les vives instances dudit sieur Duguay. Aussi, étant rempli d'ardeur et de bonne volonté, il sauta le premier à bord du commandant ennemi, qui fut enlevé; et son activité en cette occasion fut telle, qu'après la prise de celui-là il se trouva encore le premier à l'abordage d'un des plus gros navires de la même flotte. Ses campagnes de 1691 , 1693 et 1694 furent marquées par une descente qu'il fit dans la rivière de Limerick , où il prit un brûlot , trois bâtimens, et enleva deux vaisseaux anglais qui escortoient une flotte, et prit aussi un vais-

DE DUGUAY-TROUIH. 4^5

seau de quatre hollandais , qu il attaqua avec une de nos frégates, dont nous lui avions confié le commandement. Il acquit même beaucoup de gloire dans le commandement de cette même frégate, quoiqu'il se vît réduit à céder et se rendre à quatre vaisseaux anglais, contre lesquels il combattit pendant quatre heures , et y fut dangereusement blessé : et s'étant évadé des prisons d'Angleterre par une entreprise hardie, cette même année 1694 ne se passa pas sans qu'il donnât de nouvelles marques de sa valeur, ayant, avec un de nos vaisseaux de quarante-huit canons, attaqué et pris deux vaisseaux anglais de trentesix et quarante-six canons , après un combat de deux jours-, et peu de temps après il prit trois vaisseaux venant des Indes, richement chargés. En 1695, se servant d'un vaisseau qu'il avoit.pris la campagne précédente, et d'une autre frégate commandée par un de ses frères , il fit une descente près du port de Vigo, brûla un gros bourg, enleva deux prises considérables qu'il amena en France, après avoir perdu son frère en cette occasion , et avoir défendu ces deux prises contre l'avant-garde des ennemis. Le baron'de Wassenaër , à présent vice-amiral d'Hollande , qui commandoit en 1 696 trois vaisseaux hollandais, escortant une flotte de vaisseaux marchands de la même nation, éprouva la valeur dudit sieur Trouin-Duguay, qui le combattit à forces inégales , et cependant se rendit maître du vaisseau que ledit sieur de Wassenaër commandoit, et d'une partie de la flotte qui étoit sous son escorte. La guerre présente ayant commencé, il eut le commandement d'une de nos frégates de trente-six canons, et prit un vaisseau hollandais de

pareille force. L'année 1704 fut encore marquée par la prise qu'il fit d'un vaisseau anglais de soixantedouze canons, n'ayant qu'un vaisseau de cinquantequatre qu'il montoit, et prit encore un autre vaisseau de cinquante -quatre canons. En 1705, il se rendit maître d'un vaisseau flessinguois de trente -huit canons, après un rude combat 5 et un de ses frères étant à la poursuite de ceux qui lui avoient échappé, il reçut une blessure dont il mourut quatre jours après. Pour l'attacher encore plus particulièrement à notre service, nous l'honorâmes d'une commission de capitaine de vaisseau ; et peu de temps après il attaqua une flotte de treize navires , escortée par une frégate de trente-quatre canons , se rendit maître de la frégate, et de presque tous les vaisseaux de la flotte ; et ayant en 1707 joint une escadre de nos vaisseaux armée à Dunkerque, il sut y servir si utilement avec quatre vaisseaux qu'il avoit sous son commandement, que notre escadre ayant attaqué une flotte escortée par cinq gros vaisseaux de guerre anglais , ledit sieur Duguay-Trouin eut le bonheur d'attaquer et prendre à l'abordage le commandant, de quatre-vingt-deux canons, et de contribuer beaucoup aux autres avantages que l'escadre de nos vaisseaux remporta , tant sur les vaisseaux de guerre anglais que sur la flotte. Enfin, en la présente année 1709, ayant le commandement de quatre vaisseaux de soixante, de quarante et de vingt canons, il attaqua une autre flotte escortée par trois vaisseaux anglais de cinquante , soixante et soixante-dix canons, en prit plusieurs, et peu de temps après prit encore à l'abordage un autre vaisseau anglais de soixante canons, qu'il n'abandonna que

DE DUGUÀY-TROUIN. 457

quand il s'y vit contraint à la vue de dix-sept vaisseaux de guerre ennemis : en sorte que ledit sieur Duguay-Trouin peut compter qu'il a pris, depuis qu'il s'est adonné à la marine, plus de trois cents navires marchands , et vingt vaisseaux de guerre ou corsaires ennemis. Toutes ces actions considérables , et le zèle dudit sieur de La Barbinais son frère, dont nous sommes pleinement satisfait , nous ont excité à leur en donner des marques. A ces causes, et autres considérations à ce nous mouvant , de notre propre mouvement , grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale, nous avons lesdits Luc Trouin de La Barbinais et René Trouin-Duguay, leurs enfans et postérité nés et à naître en légitime mariage, anoblis et anoblissons par ces présentes, signées de notre main 5 et du titre et qualité de nobles et d'écuyers les avons décorés et décorons. Voulons et nous plaît qu'en tous lieux et endroits, tant en jugement que dehors, ils soient tenus, censés, réputés nobles et gentilshommes 5 et comme tels, qu'ils puissent prendre la qualité de nobles et d'écuyers , et parvenir à tous degrés de chevalerie, et autres dignités, titres et qualités réservées à la noblesse 5 jouir et user de tous les honneurs, privilèges , prérogatives , prééminences, franchises, libertés et exemptions dont jouissent les autres nobles de notre royaume, tout ainsi que s'ils étoient issus de noble et ancienne race 5 tenir et posséder tous fiefs , terres et seigneuries nobles , de quelque titre et qualité qu'elles soient : leur permettons en outre de porter armoiries timbrées, telles qu'elles seront réglées et blasonnées par le sieur d'Hozier, juge d'armes de France, et ainsi qu'elles seront peintes et

figurées dans ces présentes, auxquelles son acte de règlement sera attaché, sous le conlre-scel de notre chancellerie ; icelles faire mettre et peindre , graver et insculper en leurs maisons et seigneuries, ainsi que font et peuvent faire les autres nobles de notre royaume. Et pour leur donner un témoignage honorable de la considération que nous faisons de leurs services, nous leur permettons d ajouter à leurs armes deux fleurs de lis d'or, et d'y mettre, au cimier, pour devise : Dédit hase insignia virtus. Sans que , pour raison des présentes, lesdits sieurs Trouin et leurs descendans soient tenus de nous payer, ni à nos successeurs rois, aucune finance ni indemnité, dont nous leur avons fait et faisons don par cesdites présentes , à la charge de vivre noblement, et de ne faire aucun acte dérogeant à noblesse (0.

Si donnons en mandement, à nos amés et féaux conseillers les gens tenant nos cours de parlement et chambre des comptes de Bretagne , que ces présentes ils aient à faire registrer; et du contenu en icelles faire jouir et user lesdits sîeirrs Trouin, leurs enfans et postérité nés et à naître en loyal mariage, pleinement , paisiblement et perpétuellement , cessant et faisant cesser tous troubles et empêchemens, nonobstant toutes ordonnances, arrêts et réglemens à ce contraires, auxquels, et aux dérogatoires y contenus, nous avons dérogé et dérogeons par cesdites présentes 5 car tel est notre plaisir. Et afin que ce soit chose ferme

(i) Les armoiries sont un éeti d'argent à une ancre de sable, et un chef d'azur chargé de deux fleurs de lis d'or ; cet écu timbré d'un casque de profil, orné de ses lambrequins d'or, d'azur, d'argent et de sable; et au-dessus , en cimier, pour devise : Dédit hœc insignia virtus.

et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes.

Donné à Versailles au mois de juin Tan de grâce mil sept cent neuf, et de notre règne le soixanteseptième.

Signé Louis.

Et plus bas :

Par Je Roi , Phelipeaux.

Page 1