Mémoires de F. de Roverea
Correspondances. Le comte de Courten. Mon fils. Aperçu de la situation en Italie. Marengo. Convention d' Alexandrie. Départ de Pise. Florence. Propositions de Jean de Müller.
Le comte Eugène de Courten qui malgré les inconvénients que je lui avais prédits à Augsbourg , avait essayé à l’instigation de M. Wickham, de lever en Piémont un bataillon de Valaisans à la solde britannique , m’écrivit de Turin le 10 Avril:... „Vous aviez bien raison en m’annonçant que ceux qui avaient entravé notre formation à Neuravensbourg,
me seraient également contraires ici. — L’instruction que m’a remise le colonel Ramsay à Augsbourg pour lever en Piémont un corps deValaisans, m’a servi à être présenté par M. Jakson ministre de S. M. britannique au général en chef baron de Mêlas , qui d’abord ne me laissa entrevoir aucune difficulté à l’objet de ma mission, mais dès le lendemain me fit demander un mémoire détaillé à ce sujet: je le lui remis; il m’avisa qu’il l’enverrait au Conseil aulique à Vienne et que je devais attendre la réponse. Elle vint au bout d’un mois et fut favorable. Je dus alors fournir de nouveaux mémoires sur l’établissement de mon dépôt, pour avoir des patentes de recrutement et éviter à mes recruteurs les désagréments qu’ils essuyaient journellement. “
„Je reçus enfin du général en chef une lettre d’office , qui me mettait à même de commencer ma formation et qui m’assignait Novare pour lieu de dépôt. Mes gens faisaient beaucoup de recrues ici, où il se trouve un grand nombre d’anciens soldats des cidevant régiments suisses au service du roi de Sardaigne; on en conçut de la jalousie, ce qui m’attira un ordre du général Mêlas de quitter Turin et de restreindre mon recrutement
entre Aoste et Bellinzone, mesure qui me retarde considérablement. — Il m’est cependant arrivé un transport de Yalaisans qui ont franchi les glaciers pour s’échapper, car les Français ont singulièrement resserré les passages et augmenté leurs postes pour empêcher l’émigration. — J’ai néanmoins reçu l’assurance que dès que les neiges auront diminué, il me viendra beaucoup de monde de mon pays où la misère est extrême
„Nous avons cette fois la perspective d’une entreprise par le St. Bernard, après le succès des opérations contre Gênes qui vont trèsbien. Nos troupes sont à Savone; Masséna est par conséquent coupé et isolé avec son armée dans Gênes. La prise du Mont-Cenis est aussi un événement heureux, et la Bocchetta vient également d’être emportée par le lieutenant-général Hohenzollern. “
„Le général émigré Villat se rend ici où nombre d’officiers de différentes nations l’attendent, vivant joyeusement et n’étant pas fort discrets dans leurs propos; vous savez cependant que tout cela est destiné à une expédition secrète... 66
En Allemagne on ne s’endormait pas non plus et en Suisse les petites intrigues allaient leur train. — On me mandait de Munich le
17 Avril.... „La cour de Vienne a déclaré à celle de St. James qu’elle renonçait à toute paix partielle ; on peut donc croire que pour peu que la campagne qui va s’ouvrir soit heureuse, les bases d’une pacification générale après laquelle tout le monde soupire , ne nous seront pas désavantageuses ; cependant nous autres Suisses , nous vivons dans une ignorance totale de nos destinées futures. . . . Voici la carte du jour : M. Wickham est à Stuttgart d’où il joindra le quartier-général; M. de Lehrbach est auprès de Kray. — Les principales forces des deux armées se concentrent entre Brisach et Bruck. — On croit que les Français vont prendre l’offensive pour pénétrer dans les Grisons et descendre par les montagnes dans les plaines du Milanais. Le lieutenant-général Hiller est chargé de la défense des Grisons et du Vorarlberg; le général prince de Reuss commande sous lui à Brégenz , et aura sous ses ordres la brigade suisse Bachmann. — Le conseiller May, le baillif Freudenreich , Moutach et Haller, attendent à Augsbourg le moment de devenir utiles; le dernier a quitté M. de Fassbender qui a perdu sa place. — J’admire avec vous la bizarrerie qui a fait tomber en vos mains, la lettre que vous me renvoyez avec une
note, que je transmettrai comme vous l’exigez à son auteur (*). J’aimerais mieux que vous eussiez ignoré les absurdités que l’envie forge contre vous ; elles font naître des réflexions amères sur l’ingratitude des hommes. — Vous avez du moins appris par cette découverte de quel bois se chauffent vos ennemis , et vous aurez j’espère reconnu dans le passage en question le résultat des bruits répandus, dégagés de l’opinion individuelle de l’écrivain dont je puis vous garantir la plus haute estime, etc. — Vous avez joué un rôle trop distingué dans les premiers temps qui ont suivi notre bouleversement, pour que l’envie ne s’attachât pas momentanément à vos pas. La fermeté de votre caractère , l’inflexibilité de vos principes et la sévérité de vos formes, vous ont suscité des malveillants dont l’amour
(*) Cette lettre du beau-père de M. K. lui avait été adressée sous un nom supposé, de Berne à Augsbourg, d’où la croyant pour moi, mon banquier me l’expédia à Pise. J’y répondis par la note suivante: «que Roverea qui a prouvé mieux que nul Suisse vivant son attachement à l’ancien ordre de choses, soit suspecté d’avoir voulu faire du Léman un canton séparé , c’est le juger trop contradictoirement avec sa conduite, pour qu’il s’en offense. — Mais ajouter: apparemment pour récompenser ses amis La Harpe et compagnie , est une platitude qu’il méprise comme elle le mérite. »
propre est le seul Dieu; vous savez le reste mieux que moi...44
M. Mou la c!i me manda d’Augsbourg le 19 Avril:... „Le major Rusillon et le capitaine Roland sont arrivés de l’intérieur, avec des propositions du gouvernement helvétique qui ont été mal reçues : Rusillon reste auprès de son ami le major Pérault (général Pichegru) ; Roland blâmé par M. Wickham de s’être prêté à celte mission en sa qualité d’officier à la demi-paye anglaise, va pour se réhabiliter faire cette campagne comme volontaire dans votre régiment.44
„L’abbé de St. Gall est parti pour Brégenz. Le comité n’est ni établi, ni même accordé; tout ce que j’ai pu obtenir de M. Wickham c’est la promesse qu’il rapprochera de lui MM. May, Freudenreich , d’Aregger et Haller, dès qu’on entamera la Suisse , pour se concerter et conférer avec eux, sur le mode de rétablissement de l’ancien ordre de choses qu’on parait vouloir prendre pour principe.44
„M. de Lehrbach ne se montrait point contraire à la formation d’un comité , mais il est très-prévenu contre les Suisses. — On croit que les succès en Italie décideront l’armée autrichienne du Rhin à prendre incessamment l’offensive : votre régiment est à Waldshut,
Bachmann à Feldkirch et Salis dans les Grisons. Les Bavarois sont aux environs de Lindau...66
Tout prit bientôt une tournure différente; l’abbé Camus me manda d’Augsbourg le 4 Mai: ,,Du 25 au 28 du mois dernier, les Français se sont avancés sur la rive droite du Rhin jusqu’à Olfenbourg , Fribourg et Waldshut: leurs colonnes avaient débouché par Worms, Kehl, Vieux-Brisach , Bâle et Laufenbourg: on prétend ici que le 29 iis ont été repoussés avec perte et précipitation sur tous les points, excepté sur Waldshut: votre régiment étant divisé par détachements autour de cette ville, l’un d’eux a donné avec une bravoure particulière. — Il continue à arriver beaucoup de recrues qui comme de raison préfèrent votre régiment aux autres... 66
Le 10 Mai, le comte de Courten de son côté, m’écrivait de Turin:... „ L’aile droite de notre armée a passé le coi de Tende, s’est emparée de Sospello et du fort de Saorgio, a battu l’ennemi sur le Montécaro , lui a pris 15 pièces de canon, un général, 40 officiers et 1500 hommes; son quartier-général est à Oneilles; tout annonce que nous aurons Nice dans peu mais pas de sitôt Gênes, vu l’obstination de Masséna à la défendre et la résolution de Mêlas de la réduire par famine.
Il n’y a plus de troupes dans l’intérieur du Valais , les Français qui s’y trouvaient se sont portés vers la Furca, le Griesberg et le Luffenerberg; mais les paysans du district de Sion s’étant trop pressés de couper les arbres de liberté et de s’insurger, ont été forcés de rentrer sous le joug et de recevoir des garnissaires français. — J’espère marcher bientôt avec 2 compagnies complètes vers le Saint- Bernard où mon recrutement sera aisé.“
„Le général Villot dont l’instruction est d’organiser une Vendée en Provence, amplement muni de fonds à cet effet , reçoit beaucoup d’officiers venant la plupart d’Allemagne. Il m’a sollicité de me joindre à lui avec mon eorps , se chargeant d’en obtenir l’agrément des ministres de S. M. britannique, je m’y suis absolument refusé, préférant servir avec 400 hommes pour mon pays , que d’en aller commander 2000 en Provence et en Languedoc où je n’ai aucune vocation directe. — En attendant on me laisse manquer de tout et malgré que je me mette souvent à découvert, j’ai été deux fois dans l’impossibilité de payer le prêt à ma petite troupe. “
„Un courrier nous apporte la nouvelle que le général Kray se disposait à faire le 3 une attaque générale dès le St. Gotlhard à Manheim,
mais que les Français l’ont prévenu et ont pénétré jusqu’à Stockach : on nous dit que c’est une feinte de Kray qui cherche à attirer l’ennemi dans les plaines de la Souabe, afin de pouvoir mieux faire agir sa cavalerie et de lui couper la retraite... “
Voici au vrai ce qui avait eu lieu sur ce point important de la ligne du Rhin, ainsi que mon fils quoique bien jeune encore, m’en rendit compte assez correctement pour me faire favorablement augurer de sa capacité, si Dieu lui conservait la vie... Je transcris textuellement sa lettre datée de Ratisbonne le 17 Mai:... ^Légèrement blessé, je profite du premier moment où je le puis, pour vous informer de ce qui s’est passé et dont j’ai été le témoin. Les Français ayant passé le Rhin dans la nuit du 26 au 27 Avril sur 3 colonnes par Kehl, Vieux-Brisach et Bâle, les avant-postes près de cette dernière ville se replièrent sur Seckingen et le 27 au soir sur la position de l’Alp , défendue par plusieurs batteries sous le commandement du colonel Metscheri ; on lui envoya un renfort de 700 hommes du landsturm du pays. — Le 28 un détachement de notre régiment y marcha sous le major de Diesbach. La moitié de notre compagnie de chasseurs commandée par le lieutenant d’Erlach
et moi, fut envoyée en avant; nous nous battîmes en tirailleurs jusque vers midi, que nous vîmes arriver 3 demi-brigades françaises formant autant de colonnes serrées , marchant l’arme au bras , tambour battant , drapeaux déployés, comme à l’exercice, et venant droit sur la batterie qui nous protégeait. Elles en étaient à une demi-portée de fusil lorsqu’on a détaché les avant-trains des pièces et pris la fuite, en les abandonnant sans avoir tiré un seul coup. ... On ne s’est arrêté qu’à Waldshut à une lieue et demie de là : nous avions eu 5 morts et 10 blessés; les Autrichiens ont laissé en arrière 3 pièces de canon et 200 hommes/4
„De Waldshut on se retira avec plus d’ordre jusqu’à Tingen : à moitié chemin est un pont sur la Wertach que le général prince de Rosenberg qui nous commandait, voulait défendre ; il plaça à cet effet au village attenant de Lauchingen, le bataillon franc de Rubnitz, des chasseurs tyroliens avec quelque cavalerie et notre régiment un peu plus en arrière à l’entrée d’un bois , ayant à gauche un rocher élevé sur lequel sont les ruines du château de Rechberg.44
„Le 1er Mai au matin les Français attaquèrent le pont, le prince fit avancer notre
régiment, mais dès qu’il fut à Lauchingen prêt à donner, il le fit retirer: nous autres chasseurs seulement fûmes envoyés défendre le vieux château : nous prîmes position dans le village qui le touche, et là attendîmes l’ennemi qui plus nombreux et plus adroit que nous , nous enveloppa et nous assaillit de tous les côtés : après avoir néanmoins tenu une demi-heure dans le village , nous voulûmes nous jeter dans le château pour contenir mieux l’ennemi, mais impétueusement chargés nous dûmes lâcher le pied, fûmes coupés par notre centre, et en mon particulier je me vis réduit à me retirer avec une quinzaine d’hommes d’une manière peu glorieuse , étant poursuivis de très-près par un beaucoup plus grand nombre de Français. — Je rencontrai mon camarade Fellenberg avec un détachement pareil au mien; nous ne perdîmes pas de temps à délibérer, car il fallait s’en aller et bien vite, mais où? — Nous n’avions ni carte ni connaissance du pays, et ignorions la direction que prenait notre armée : un capitaine du bataillon de Rubnitz qui se retirait pareillement avec 40 hommes , nous apprit que nous étions coupés et sans autre moyen de nous échapper, que de filer en silence le long des bois sans nous laisser apercevoir. C’est à
lui que j’ai eu l’obligation de m’être tiré de ce mauvais pas ; il nous conduisit pendant 5 heures à travers les postes français sans tirer un coup de fusil, et au bout de 7 heures de marche à partir du château de Rechberg, nous atteignîmes les avant-postes autrichiens à Hallau/‘
„Je comptais de là aller rejoindre le régiment avec mes 30 hommes excédés de fatigue et manquant de cartouches , lorsqu’un colonel de hussards m’ordonna d’aller sur la droite défendre des vignes contre les tirailleurs français. — Mes représentations ayant été mal reçues j’obéis , mais parvenu sur la hauteur, je découvris l’armée française s’avançant en ordre , et mon colonel de hussards s’en allant au grand trot avec les siens. — Au lieu donc de tenir là, ce qui eût été folie, je me repliai sur la grande route, où je trouvai une compagnie du régiment à laquelle je me joignis. — Nous eûmes encore grande peine à atteindre le gros de notre armée ; Schaffhouse avait été pris le matin, et les Français occupaient depuis deux heures les gorges et la ville de Stuhlingen où nous comptions passer; cependant grâce à notre heureuse étoile nous rejoignîmes par des détours à Füssen. — Peu après nous marchâmes
avec le régiment aux avant-postes d’Aepfenhoffen, où nous passâmes la nuit tranquillement. Mon capitaine, Charles May de Brandis, que Ton croyait perdu avec 60 hommes, les ramena de son côté , après une longue et hasardeuse marche nocturne à travers les bivouacs de l'armée française/*
„Le 2 Mai nous nous portâmes sur Riedeschingen où nous bivouaquâmes avec les cuirassiers de Zittschwitz, les uhlans de Meerfeldt et quelque infanterie autrichienne. Nos avant-postes étaient au Zollhaus , à une lieue et demie de nous. — Le 3 de grand matin, ils furent repoussés et l’ennemi vint à nous : les uhlans se battirent, mais notre régiment resta en ligne sans faire feu quoique canonné d’assez près; bientôt on détacha dans un bois une compagnie à laquelle j’eus ordre de me joindre avec mes chasseurs, nous y tiraillâmes toute la matinée en nous repliant jusqu’à l’extrémité du bois. — Bientôt l’ennemi parut en force , les uhlans le chargèrent et j’eus pour la première fois l’imposant spectacle d’un combat de cavalerie. Nous continuâmes à nous battre en tirailleurs jusqu’à ce que nos munitions fussent épuisées ; on nous renvoya alors à Stetten où était le régiment, et où il resta en réserve jusqu’à ce qu’on lui ordonnât
de marcher en ligne à l’ennemi : quoique sur un terrain fraîchement labouré on s'avançait en bon ordre, lorsque le lieutenant-colonel, malgré que nous fussions encore à un quart de lieue du point d'attaque , crie hourra ! . . . toute la troupe le répète, chacun se met à la course, les tambours battent la charge.... bref cela devait représenter une attaque à la baïonnette... Arrivés dans un complet désordre près du front ennemi, une grêle de balles, de boulets et de mitraille rafraîchirent notre ardeur : ceux de nos gens qui étaient en arrière ne sachant ce qu’ils faisaient, tiraient sur les plus avancés, c’est ainsi que le lieutenant Bodmer a vu un soldat lui lâcher par inadvertance , un coup de fusil dont il est blessé. ... le feu était trop vif pour rester longtemps à sa portée ; on s’en éloigna soit dit à notre honte, aussi vite qu'on était venu... Cela n’a pas empêché l’archiduc Ferdinand, jeune prince de 17 ans qui était à notre tête, de témoigner sa satisfaction de notre zèle. — Notre perte, surtout en blessés, a été considérable. — Le colonel de Watteville a fait les reproches les plus vifs au lieutenantcolonel Wagner: „ voilà votre ouvrage “ lui dit-il, en lui montrant de la main nos gens revenant en désordre et exténués de la course
inutile qu’il avait si imprudemment provoquée. .. . „Sans votre vivacité déplacée ajouta-t-il, „nous chargions l’ennemi en règle sans tirer un coup de fusil, nous aurions enlevé ses canons et nous nous serions couverts de gloire.... “
„ Pendant que nous étions aux prises à Sletten, une bataille se livrait à Engen, les Autrichiens n’y furent pas défaits , néanmoins on se retira si fort en désordre qu’on aurait pu croire l’armée plutôt en fuite qu’en retraite. — L’arrière-garde dont nous faisions partie prit une position pour la nuit, et le 4 au matin nous continuâmes à rétrograder : il le fallait, les Français ayant chassé de Stockach le corps autrichien chargé de le défendre, avant qu’il eût évacué ou anéanti les magasins considérables qui s’y trouvaient. Le soir nous prîmes position à Liptingen où nous fûmes rejoints par 8000 Bavarois.^
„Le 5 vers midi nous marchâmes de nouveau en arrière et marchions encore, quand vers les 4 heures un aide-de-camp arrivant en carrière, nous annonça que les Français étaient battus , que notre colonne devait faire volte-face et se porter sur eux; on fit un demi-tour à droite , on marcha en chantant : je n’avais rien mangé de tout le jour, le jus
d'un citron me rendit des forces, mais je ne chantais pas, ne pouvant comprendre comment une armée en fuite pouvait avoir retenu, attaqué , battu et si vite mis en déroute , un ennemi victorieux : aussi le propos de l’adjudant n’était-il qu’une jactance sans fondement. — Arrivés sur le champ de bataille on nous plaça en observation; il pouvait être 5 heures et demie : à 6 on nous fit avancer mais sans hourra , on attaqua en ordre et quand nous fûmes près de l’ennemi on se dispersa en tirailleurs. a
„Je n’avais point encore vu de champ de bataille couvert de morts, mais je puis affirmer que dans le bois où nous nous battions, on ne pouvait faire quatre pas sans heurter des morts et des mourants Français, Autrichiens, Bavarois et Suisses, pêle-mêle: les cuirassiers de Zittschwilz qu’on avait imprudemment engagés dans cette forêt avaient infiniment soulfert. — Après avoir tenu jusqu’à 9 heures, nous fûmes forcés de hâter notre retraite: dans ce moment je fus atteint d’un coup de feu à la cuisse , mais continuai à marcher pour n’être pas pris : un cheval me transporta ensuite à 2 lieues de là, où je rencontrai d’autres blessés ; cette affaire nous a plus coûté que celle de Stetten ; les lieutenants
Gygax et de Varicourt ont été tués et plusieurs officiers sont plus ou moins grièvement blessés. Le lendemain 52 de nos blessés sont tombés au pouvoir de l’ennemi; pour lui échapper j’ai dû faire 12 lieues à pied de Mœskirch à Riedlingen, ce qui a envenimé ma plaie; j’ai été transporté de là à Ratisbonne où je suis réuni à ceux de mes camarades qui ont eu le même sort, bénissant Dieu que vous ayez été retenu loin du théâtre de la guerre, car si vous aviez été au régiment, je suis sûr que vous auriez cherché la mort....66
Un autre de mes correspondants m’écrit de Munich le 25 Mai:... „I1 s’est passé des
événements bien fâcheux , la campagne a débuté par des revers conséquents pour les Alliés : ils doivent maintenant comprendre, s’ils en ont jamais douté, que la Suisse seule peut leur garantir la possession de l’Italie et de la haute Allemagne. — Tandis que Moreau attaquait l’armée du Rhin sur un flanc de 25 lieues , Bonaparte pénètre peut-être à travers les gorges des Alpes pour reconquérir l’Italie, et ces deux généraux avec des forces inférieures à celles de leurs adversaires, réduisent ceux-ci à une défensive incertaine et détruisent leurs plans. Quoique Kray se maintienne dans la position avantageuse qu’il a sur le Danube,
des partis français inondent les rives du Lech: ils ont été à Augsbourg, se sont emparés des ponts de Friedberg et de Landsberg et me-
nacent la Bavière. L’Electeur a quitté sa capitale, les ministres étrangers l’ont suivi et les mécontents se sont hâtés de répandre la terreur. On va cependant prendre quelques mesures de défense sur les rives de l’Amper qui sert de barrière aux incursions de l’ennemi. La régence a signifié l’ordre aux étrangers de partir sous 4 jours. — Des germes révolutionnaires se manifestent et ceux-là même qui ne vivent que de privilèges n’en sont pas exempts. 66
„I1 paraît constant que les Autrichiens ont fait des pertes considérables dans les combats d’Engen, de Mœskirch, de Biberach et de Memmingen. Cette retraite tenait de la déroute ; ce n’est que sur Piller qu’on s’est rallié. Les Français ont fait d’inutiles efforts pour tourner la position d’Ulm par les gorges de Blaubeuren; ils portent en ce moment leurs forces sur le point de Memmingen pour attirer Kray dans la plaine, en alarmant sa gauche et le corps détaché du prince de Reuss. Ce corps qui faisait l’aile gauche de la grande armée , s’en sépare pour couvrir les Grisons et le Vorarlberg et ne communique
maintenant plus avec Kray que par la rive droite du Lech. Il a été renforcé de levées tyroliennes et du pays des Grisons, et se porte en ce moment en avant sur Ragatz et Sargans, afin de communiquer avec Davidowitsch qui est maître du St. Gotthard. Cette diversion est très-importante au moment où Bonaparte débouche par le St. Bernard et le Simplon; il paraît que les Autrichiens se maintiendront au St. Gotthard, s’ils réussissent à défendre la position des Grisons : alors l’armée française d’Italie se trouvera séparée de celle du Rhin. Moreau détache 20,000 hommes qui se dirigent sur le St. Gotthard, c’est donc sur cette clé de l’Italie que se frapperont les grands coups. Toute l’armée de réserve a traversé le pays de Yaud, de Genève à Bex, une partie par le lac; l’autre a été passée en revue par Bonaparte dans la plaine de St. Sulpice; lui-même accompagné des généraux Murat, Berthier, Marmont, Duhème et d’un état-major considérable, à pris la route de St. Maurice. Aurions-nous cru il y a quelques années, tandis que nous habitions nos paisibles chaumières , que notre terre natale serait inondée par des armées étrangères dans toutes les directions possibles!...** „Le gouvernement helvétique a envoyé le
ci-devant directeur Gleyre complimenter le premier Consul qui lui a répondu : que tous les fléaux qui accablent la Suisse , étaient inséparables de la guerre entreprise pour sa liberté
„Votre régiment a cruellement souffert; sur 1400 combattants, il n’en reste guère dit-on que 400 en activité de service ; il a été envoyé à Ingolstadt pour se refaire; il a du moins dans ces malheureuses journées, honorablement soutenu l’antique réputation de valeur et de fidélité suisse; votre fils a été cité avec éloge; il a été blessé mais pas dangereusement. — Les régiments de Salis et de Bachmann sont au corps du prince de Reuss et n’ont pas encore donné. Nos amis d’Augsbourg ont tous pris la fuite : le comte de Stackelberg sur Ratisbonne ; M. de Salis sur Vienne; Moutach, Haller, d’Àregger sur Erlangen et le trésorier-général de Gugger sur Innsbruck. — Le colonel de Tinteau est écarté, il est déjà question de reformer l’état-major. “
Le baron de Castelnau plus éloigné que moi du théâtre de la guerre, mais plus à portée de juger la tendance de l’esprit des cabinets, m’écrivit de Londres vers la fin de Mai:... „On avait ici une telle confiance dans les assertions de Wickham, qu’on se refusait à croire
celles des papiers de Paris , annonçant les premiers succès de Moreau qui ont été suivis de succès plus importants encore; la position s’embrouille tellement que j’aurais attendu quelque nouvelle chance pour vous écrire , si je n’avais à vous mander une chose qui vous intéresse particulièrement. On a parlé hier à dîner chez le duc d’York de la valeur de votre régiment, il fut question de vous et des raisons qui vous ont empêché de le commander dans ce moment-ci, après lui avoir imprimé une énergie aussi remarquable l’année dernière. . . Ce prince déplora beaucoup les pertes qu’à essuyées ce régiment et ajouta: que le ministère avait donné des ordres pour qu’il fût accordé tout de suite à ce qu’il reste, aux veuves et aux enfants, des secours réels et les plus fortes assurances pour l’avenir.
„Le baron de Roll est revenu brouillé avec M. Wickham; il jette les hauts cris sur sa partialité qu’il prouve par les faits qu’il raconte, comme si lui-même ne l’avait pas influencé pendant longtemps. Je n’ai aucune donnée pour apprécier les motifs qui ont dirigé ce ministre, mais je ne puis m’ernpêcher de craindre que ses instructions n’aient contribué aux mesures contradictoires qu’il semble avoir prises durant sa mission.
^Je crains non moins que la vigueur des opérations de Moreau, n’effraie assez le cabinet de Vienne pour le déterminer à un accommodement» Je crois même apercevoir ici un commencement de doute dans l’esprit publie, et pour peu qu’il vînt à faiblir sur les inconvénients de la paix, le ministère serait forcé d’y céder. — La supposition la plus avantageuse qu’on puisse faire sur le traité, c’est que les deux cours alliées agiront de concert. Il me semble donc que si l’armée dite de réserve, parvient à dégager Masséna, on doit s’attendre à un accommodement brusque, mais dont les conditions sont déjà méditées. “
?;Je vous manderai sans délai ce que j’apprendrai de réel, passant sous silence les préparatifs qu’on fait et qu’on défait , tout le mouvement qu’on se donne , et plus encore les propos et les assurances des ministres, ce qui dans un moment aussi critique n’est qu’un moyen pour remplir la scène. “
„Le roi et la famille royale sont parfaitement bien pour nos augustes princes : Monsieur se loue également des ministres, reste à savoir si en définitive nous n’aurons pas à rabattre sur les motifs de ces démonstrations. “ Tandis que la plupart de ces lettres faisaient de longs circuits pour me parvenir, je
continuais à observer attentivement ce qui se passait autour de moi et à en rendre compte à mes amis d’Allemagne ; je mandais entr’autre le 8 Juin au banneret Kirchberguer , que je supposais à Munich „Gênes est enfin tombé le 6 Juin, après que la majeure partie des troupes formant le blocus, en étaient parties pour se rendre à marches forcées sur Turin; le lieutenant-général Gottesheim avait même reçu l’ordre précis de Mêlas, de suivre immédiatement avec le reste et par conséquent de lever complètement le siège pour marcher à son secours; heureusement qu’avant d’obéir, ne consultant que son courage, il menaça Masséna d’un assaut. Celui-ci réduit par la famine à une extrémité dont l’histoire olfre peu d’exemples , mais venant d’avoir par un hasard extraordinaire (*), la certitude que
(*) Le 15 Mai le commissaire français Bressan voulant à tout prix se rendre de Gênes à Paris, obtint d’un patron de felouque qu’il tentât pour la somme de 100 louis, de le conduire à Nice à travers la croisière anglaise: il y parvint sur un bateau monté de 11 rameurs, en même temps que le général Rey y arrivait, envoyé par Bonaparte pour annoncer à Masséna qu’il avait passé le St. Bernard et accourait le dégager, lui enjoignant de tenir jusqu’à son apparition. Cet officier ne trouvant à Nice aucune possibilité de gagner Gênes, le même patron Lavagna, consentit au poids de l’or à risquer une seconde fois le trajet, et ayant échappé aux boulets des
Bonaparte avait franchi les Alpes, crut gagner suffisamment de temps en proposant quoiqu’on le sut aux abois , une capitulation tellement favorable aux assiégés que la discussion de ses articles traînerait en longueur, au lieu que sa prompte et entière acceptation en lui confirmant l’approche du premier Consul , lui causa dit-on, de vifs regrets de s’être laissé aller à une démarche que justifiait néanmoins la plus urgente nécessité. Selon cette capitulation, il se retire avec armes et bagages et chose inouie, avec la liberté de combattre les Alliés dès qu’il aura atteint la frontière de la république française, c’est-à-dire le Var, où il peut être joint par la division de gauche dont il avait été coupé. — Gottesheim a dû laisser à Gênes une garnison assez nombreuse, qui sera dit-on renforcée ou relevée par les troupes de débarquement que l’amiral Keith a à bord de sa flotte. — On évalue à 12,000 hommes la perte des Autrichiens durant le blocus, tant par maladies que dans les fréquentes affaires qui ont eu lieu pendant les
vaisseaux anglais ainsi qu’à la poursuite de plusieurs de leurs chaloupes , il rentra au port le 3 Juin. — Masséna dût à ce singulier concours, d’être instruit d’un événement tellement important assez tôt pour en tirer avantage. Il reçut par la même voie un million pour la solde de ses troupes»
3 mois qui ont précédé la reddition de la place. Les corps qui en reviennent sont dans un état de misère digne de pitié. — Néanmoins la prise de Gênes est trop importante pour ne pas compenser ce qu’elle a coûté, au moment où Bonaparte s’avance victorieusement entre le Tessin et le Pô : car malgré les bulletins officiels qui publient en Toscane de prétendus succès des Autrichiens dans un engagement près d’Yvrées, je sais que le général Palfy y a été tué , deux régiments de cavalerie détruits, et que les débris de ce détachement se sont retirés sur Alexandrie, où le général en chef rassemble en hâte les différents corps que dans sa profonde sécurité, il avait imprudemment dirigés sur divers points , nommément vers Nice , dont les habitants ne tarderont pas à être la victime de l’attachement qu’ils viennent de manifester à leur roi.“
^En attendant on leurre ici le peuple de l’espérance de revoir sous peu son bien-aimé Souverain à Florence ; on l’enivre de fausses nouvelles , les généraux autrichiens publient sans pudeur de grands avantages remportés par les leurs en Allemagne, quoique bien instruits des revers successifs qu’ils viennent d’y essuyer. — Aussi n’entend-on parmi la
populace des villes et dans les campagnes, qu’imprécations contre les Français parcequ’on les croit battus et en fuite , et louanges adulatrices per VImperatore et Varmata te desca , qui cependant ne sont rien moins que chéris de cette population qu’on a impolitiquement aigrie, par des levées d’hommes aussi ridicules dans leur ensemble , qu’onéreuses au pays et nulles pour sa défense. On dit aujourd’hui Bonaparte pris et l’on prépare pour ce soir des feux de joie.“
„La reine de Naples a débarqué à Livourne, amenée par Nelson et accompagnée de la belle et séduisante Lady Hamilton : on dit l’amiral rappelé en Angleterre pour y rendre compte de son inaction à Naples, qu’on attribue au charme dont l’a étreint cette moderne Circé.... il est certes assez grand homme pour avoir des faiblesses. On prétend aussi que c’est l’aversion qu’on porte à la reine à Naples qui l’a décidée à s’en éloigner; elle se rend à Vienne. “
Sachant les débris de mon régiment confinés à Ingolstadt et ma santé m’ayant empêché de le rejoindre, la tournure que prenaient les événements me fit prolonger mon séjour en Italie. — J’allai le 13 Juin à Lucques, d’effroyables hurlements partant d’une vieille tour
me frappèrent, j’en demandai la cause, on me répondit que c’étaient des misérables convaincus de délits révolutionnaires, qui enfermés là depuis le départ des Français, avaient commencé peu de jours auparavant à importuner le public par cet horrible tapage. J’étais tenté d’interprêter cette féroce joie comme un sinistre augure, lorsqu’un courrier extraordinaire dépêché du quartier-général autrichien à Livourne, annonça que le 12 le général Mêlas avait remporté une grande victoire à Marengo sur les Français, commandés selon les uns parBerthier, selon d’autres par Bonaparte en personne. — Au dire de ce courrier, les Français avaient perdu dans cette bataille 10,000 hommes et les Autrichiens 8000, au nombre desquels 5 généraux blessés : Mêlas, Orelly, Lattennann, Haddik et Gottesheim, ces trois derniers mortellement et le quartier-maître-général Zach avait été fait prisonnier.
Ces détails rendaient selon moi le fond de la nouvelle vraisemblable et causèrent une joie qui fut hélas de courte durée, ce dont je pus promptement me convaincre , ayant dû me rendre le lendemain à Livourne , d’après le singulier message qu’un homme de ma connaissance vint me faire de la part du confesseur de la reine de Naples qui lui écrivait:...
„S. M. m’ordonne de vous prier d’engager le colonel de R. de se rendre chez elle lundi matin. S. M. désirerait l’entretenir d’objets qui pourraient lui être agréables. . .“ Exact à l’audience et ayant dû céder le pas à une duchesse napolitaine devenue actrice au théâtre de Florence, je crus convenable de me retirer, et sus ensuite qu’il s’agissait d’entendre une proposition de passer à la paix avec mon régiment au service du roi des Deux-Siciles. — Or je trouvais que de prêter l’oreille à de telles ouvertures , tant que lé' gouvernement britannique ne nous aurait pas annoncé son intention de nous licencier, ce serait manquer à ce que nous lui devions.
Ce même jour un second courrier de Mêlas apporta à la reine , la relation officielle de cette funeste journée de Marengo et des humiliantes conditions de l’armistice qui la suivit. La reine , dont la jubilation avait été sans bornes à la lecture des premières dépêches, se trouva mal en entendant lire les secondes, et s’exhala en invectives contre le malheureux général que peu d’instants auparavant elle prônait comme un héros.
A Livourne malgré certain plaisir secret de l’humiliation des Allemands , la consternation était au comble par la crainte du retour des
Français , quoique selon les termes de l’armistice on parût en être à l’abri.
Bien que cette journée de Marengo ait été souvent décrite et soit connue de tout le monde, je ne saurais passer sous silence le précis des relations qui m’en parvinrent* alors : Mêlas attaqua les Français le matin, les battit et les repoussa jusqu’à 6 heures du soir, que blessé il se retira de sa personne à Alexandrie, et confia le soin de la poursuite de l’ennemi au lieutenant-général Zach en lui enjoignant de ne pas aller au delà d’un point désigné, ce dont ce dernier ne tint compte ; l’ennemi était en fuite, lorsqu’une réserve principalement composée de cavalerie, conduite par le général Desaix arriva, chargea avec impétuosité, rallia les fuyards , répandit le trouble dans l’armée victorieuse et ne rencontra d’obstacle que 2 escadrons des chasseurs de Bussy, tandis que 4 régiments de cavalerie qui étaient en position, refusèrent de donner sous prétexte de la fatigue de leurs chevaux et d’un fossé à franchir, et en se retirant précipitamment jetèrent le découragement dans l’infanterie qui alors prit la fuite, abandonnant une partie de son artillerie à l’ennemi, trop affaibli pour profiter sur le champ de cette inopinée et éclatante victoire....
Ce qui paraît plus extraordinaire encore c’est que le lieutenant-général Zach prisonnier, servit d’intermédiaire entre Bonaparte et Mêlas dont jusque-là celui-ci persistait à révoquer la présence en doute, pour traiter des conditions d’une trêve qui était aussi indispensable aux Français que superflue aux Autrichiens, dont tous les généraux et les chefs de corps demandaient au contraire qu’on renouvelât l’attaque dès le lendemain. Mais le général en chef sourd à leurs instances, non-seulement consentit à une suspension d’hostilités dont l’ennemi avait un grand besoin, mais lui céda d’un trait de plume les forteresses de Tortone, Alexandrie, Milan, Turin, Pizzighetone , Plaisance, Coni, Savone, Gênes et le fort Urbin près de Bologne ; ne se réservant que l’artillerie des fonderies impériales et la moitié des approvisionnements qui s’y trouvaient. L’armée impériale dût aux termes de cette convention se replier immédiatement derrière le Mincio, ne conservant que les places de Mantoue, Ferrare et la Toscane. — Ainsi commençait à s’accomplir la prédiction du vieux maréchal , lorsqu’après la reddition de la citadelle de Tortone en Septembre 1799 en prenant congé de Mêlas, il lui dit: ??on m’oblige de quitter l’Italie avant d’en avoir expulsé les Français par la prise
de Gênes, mais le moment n’est pas éloigné où les Autrichiens chassés juqu’aux gorges du Tyrol, votre Souverain implorera de l’Empereur mon maître les secours qu’il dédaigne aujourd’hui ,a
Sans doute que 60,000 Autrichiens dans la position qu’ils allaient occuper, ayant leur gauche à Mantoue et leur droite à Peschiéra et au Tyrol, offraient encore de grandes ressources; mais c’était l’esprit de cette armée qui était ainsi écrasé et perdu, car le flegme national laissait peu d’espoir de le voir se relever de sitôt; d’autant moins que dans tous les grades, dès le général au simple soldat, l’individu était pénétré d’un vif mécontentement : les uns se plaignaient de ce que le commandant en chef était subordonné à de minutieuses instructions du cabinet; les autres de ce qu’on les avait vainement sacrifiés : et l’on pouvait ajouter à cette fâcheuse disposition, une secrète tendance du soldat à convoiter le système militaire français, qui certes était comparativement bien propre à le séduire: or en résumant ces diverses considérations, on avait la mesure de ce que la prolongation de cette guerre nous laissait à espérer où à craindre.
Présumant que les Français ne tarderaient pas à envahir la Toscane, je demandai à Vienne
des passeports pour m’y rendre et allai les attendre à Florence. La nouvelle de la conclusion d’un armistice de 2 mois entre les armées d’Allemagne me décida à m’y fixer temporairement, soit afin d’éviter à ma femme dont la santé s’était affaiblie, les fatigues d’un long voyage durant les grandes chaleurs , soit dans l’idée qu’on traitait de la paix, soit enfin parceque les hostilités devant être dénoncées en Italie 15 jours à l’avance, j’étais en mesure de m’éloigner à temps dans toutes les éventualités.
Selon la ligne de démarcation tracée en Allemagne , une partie de la Bavière y compris Munich, demeurait occupée par les Français et le reste par les Alliés : ce pays fut ainsi frappé de part et d’autre de fortes contributions, qui bien que les exactions habituelles des troupes républicaines fussent interdites et sévèrement réprimées, en écrasaient les habitants. — Cependant le général Moreau s’y concilia comme en Souabe leur affection et la considération publique, par son exacte discipline. Il concourait également selon le vœu tacite de son gouvernement à favoriser la rentrée des émigrés en France, et elle s’accélérait tellement, qu’on s’attendait à voir sous peu le corps de Condé se dissoudre.
Quant à la Suisse, on se flattait qu’une pacification continentale ne tarderait pas à la débarrasser d’un mode de gouvernement établi par la violence , et que la nation française avait relégué pour elle-même au rang des chimères.
Mon régiment enfermé dans Ingolstadt y perdit dans une reconnaissance mal dirigée un officier et 40 hommes, peu d’heures avant la promulgation de l’armistice , selon lequel cette place devait dorénavant être approvisionnée de 10 en 10 jours. Bientôt après on annonça la signature des préliminaires de la paix à Paris , par le général comte de St. Julien au nom de l’Empereur. — Le fait était vrai, mais le cabinet britannique ayant vivement protesté à Vienne contre cette infraction à la coalition, le négociateur fut honteusement désavoué et exilé dans Je fond du Bannat.
Cependant il fut immédiatement question d’un prochain congrès, posant en principe qu’une pacification générale rendrait à la Suisse son indépendance. — Le conseiller Jean de Millier en prit occasion de m’écrire , me félicitant de la conduite qu’avait tenue mon régiment, louant le bon esprit dont les deux autres étaient également animés, il les considérait tous les trois comme un noyau propre à rendre au bon parti
en Suisse, le courage de se faire jour et d’imposer aux sophistes qui voudraient mettre obstacle au rétablissement des lois. — Il ajoutait:... „Ce qu’il y a de plus désirable, c’est qu’on convienne d’ici là de ce qu’on veut, et de ne vouloir que des choses faisables dans les circonstances actuelles. Dès-lors on réunira plus de monde et on pourra régler la marche d’après un plan sage : mais pour cela il ne faudrait penser qu’à la patrie telle qu’elle est, et à ce qu’elle peut être dans l’état présent des opinions de nos puissants voisins. “ — Il m’invitait enfin: „ à méditer sur ces objets de concert avec l’élite des chefs de notre nation. “ Feignant ainsi de me supposer les moyens de faire agréer le résultat de ce que j’aurais trouvé bon, et d’en pousser l’exécution....
Il ignorait alors le changement qui venait de s’opérer sous l’influence française et sans secousse, dans le gouvernement helvétique, où le corps législatif avait été dissous et remplacé par une commission de 43 membres, épurée de révolutionnaires et chargée de travailler à un projet de constitution: un de nos anciens magistrats en me l’annonçant, convenait qu’on pouvait en espérer des réformes salutaires, mais il trouvait:... ,, que des palliatifs seraient insuffisants ; qu’il fallait couper
le mal par la racine ; que notre salut dépendait de l’alliance étroite des cours de Vienne et de Londres, et de la médiation de celles de Prusse et de Russie; qu’il nous importait surtout d’intéresser ces dernières à notre sort, celle de Vienne ayant trop d’affaires sur les bras pour s’occuper de celles des autres ; qu’il serait donc essentiel, ainsi que nous en étions précédemment convenus, d’avoir à Berlin et à Pétersbourg des agents tacitement accrédités et investis de la confiance de leurs commettants, lesquels seraient eux-mêmes représentés en Suisse par quelques personnes marquantes. “ — Il insistait sur la nécessité d’écarter d’un congrès , la représentation exclusive du nouveau gouvernement qu’il qualifiait de révolutionnaire, tout en rendant justice à sa bonne composition: contradiction qui prouvait malheureusement à quel point la défiance régnait entre nos compatriotes les mieux avisés.
Dans cet état de choses et vu l’importance que pouvait avoir le caractère public de M. de Muller, secrétaire intime du premier ministre, je renouai comme il m’y invitait notre précédente relation, en éludant cependant d’accepter la mission qu’il paraissait avoir été chargé de me proposer. J’admettais avec lui que la paix devait rendre à la Suisse son indépendancef
comme condition indispensable de la sécurité réciproque des états limitrophes; mais je révoquais en doute qu’elle pût nous restituer de sitôt le calme politique, et par conséquent le bonheur que nous avions perdu, présumant qu’elle nous vaudrait tout au plus une existence susceptible de cicatriser à la longue nos plaies ; que même pour cela il fallait que d’un côté, on nous accordât les moyens de comprimer les divisions, les haines, les rancunes, les intérêts particuliers qui naîtraient du passage subit de l’ordre actuel à un ordre nouveau, et que de l’autre côté, c’est-à-dire de la part de la France, on y consentît et qu’on nous donnât à cet égard des garanties suffisantes.
Je lui observai que notre sort à venir était tellement subordonné aux convenances des puissances contractantes , que nul de nous ne pouvait raisonnablement concevoir l’idée de travailler à un plan de réorganisation quelconque, jusqu’à ce que la paix fut conclue et que ses clauses à notre égard nous eussent été officiellement communiquées : qu’alors même d’autres obstacles se présenteraient ; que pour concerter un plan comme il l’indiquait et le soumettre à la majorité des opinions présumées de poids, je demanderais quel serait le mpde de réunions à établir pour procéder à
de si importantes conférences ; et enfin quels chefs suisses, pour me servir de son expression, se croiraient des droits suffisants à la déférence de leurs compatriotes pour s’interposer de leur autorité privée , dans la discussion des prétentions respectives de leurs concitoyens dans une conjoncture tellement éminente? — Ce rassemblement de Suisses réputés les plus éclairés, se formerait-il sous les auspices d’un ou de plusieurs diplomates étrangers ? — Et ce moyen bon peut-être en lui-même , se concilierait-il avec le système de l’indépendance réelle ? — Des étrangers auraient-ils une connaissance assez approfondie de nos institutions , de nos usages , de nos localités , de nos besoins , pour asseoir sans froissement les bases de notre restauration? — Admettrait-on qu’ils fussent assez prémunis contre les menées de l’intrigue pour n’introduire dans cet aréopage , que des personnes propres à diriger les opérations vers le seul vrai but de la chose? — Et ce qui serait plus difficile encore , obtiendrait-on de chacun l’oubli temporaire des intérêts particuliers de son culte, de son canton, ou tout au moins de ne les envisager que comme secondaires dans la réorganisation de la commune patrie? — Nos malheurs auraient-ils déraciné
le germe de l’égoïsme qui nous perdit? — Revenus à nos frontières, ne verrait-on plus le Zuricois être avant tout Zuricois, le Bernois, le Schwytzois, le Soleurois et d’autres en faire autant? — Et l’Allemand témoin de cette divergence, ne s’écrierait-il pas avec étonnement: où donc est la Suisse ? — M. l’avoyer disait aux rois , qu’elle n’existait plus que dans les décrets du directoire français et dans les proclamations de ses commissaires. — Plus d’une fois je fus tenté de lui observer, que depuis longtemps elle n’avait existé que sur la carte et dans le protocole d’une Diète impuissante...
Je concluais à la suite de ces diverses considérations, que je n’étais nullement disposé à me prêter au travail qu’il me proposait; convaincu que nous devions maintenant attendre des événements le développement de nos destinées ; déplorant néanmoins que nul de nos compatriotes ne fût initié dans le secret des négociations entamées , et que nous fussions ainsi entièrement frustrés de toute représentation dans les discussions qui devaient régler le sort de l’Europe , depuis que la seule voix qui eût été écoutée en réclamant en notre faveur, s’était éteinte.