‹ Mémoires de F. de RovereaChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Septembre — fin Octobre 1800.

Le peuple toscan. Les Arètins. Menace d'invasion par les Français. Leur entrée à Florence. Mon départ pour Venise. Le comte de Courten à Stra. Voyage de Venise à Vienne.

Dans la disposition d’esprit où j’étais, je cherchai à me distraire en mettant mes loisirs à profit, pour étudier le pays et le peuple au milieu duquel je me trouvais.

Le Toscan est doux, affable, travailleur, sobre, fort désireux d’argent, et pas toujours très-scrupuleux sur les moyens d’en obtenir, surtout de l’étranger... C’était à l’afFection de

ce peuple pour son Souverain qu’on devait la facilité avec laquelle s’exécutaient des mesures de circonstances , évidemment opposées aux habitudes et au caractère national, comme des levées de milices et la formation de divers corps réguliers qui exigeait un recrutement forcé ; car le Toscan est aussi disposé à chanter et à célébrer des combats et des victoires que peu enclin à y figurer: timide et poltron, il tient aux habitudes champêtres et préfère la gloriole à la gloire ; un ruban rose autour de son feutre gris , le pare mieux à sa guise qu’un casque surmonté d’un panache. — Tailler sa vigne, labourer son champ, porter vendre ses pigeons ou ses légumes à la ville, lui parait plus utile que de se redresser pour imposer aux passants avec un fusil sur l’épaule , et moins encore s’il fallait sérieusement en faire usage... Néanmoins les levées s’effectuaient sans rumeur; mais ces bergers à rubans et à houlettes, ces moissonneurs niais et bénins, ces apprentiscordonniers ou tailleurs, travestis en soldats, ne rappelaient pas mal par leur gaucherie, ces miliciens français d’autrefois qui au premier feu où ils se trouvèrent, s’écrièrent ingénûment: „hé ne tirez, donc pas Messieurs , ne voyez-vous pas qu’il y a du monde par ici!u Mais ceux-là soutinrent la plaisanterie en

restant fermes, tandis que les bons Toscans auraient probablement lâché le pied en pareil cas. — En attendant le pays souffrait fort de cette mesure; la main-d’œuvre s’en ressentait, les caisses publiques avaient peine à suffire aux dépenses considérables de ces soi-disant préparatifs de défense , à l’efficacité desquels peu de gens hors du commun peuple ajoutaient foi. Cependant on cherchait à convertir les incrédules , en leur citant avec emphase la valeur éprouvée des Arétins , ou habitants de la vallée d’Arezzo , dont les gazettes avaient effectivement raconté et prôné la patriotique vaillance lors de l’invasion de la Toscane en 1799, où leur pays fut épargné et seulement traversé par de faibles escortes allant d’Ancône à Florence, qu’ils arrêtèrent et maltraitèrent, se hasardant même à tomber sur quelques petits détachements du corps de Macdonald revenant de Naples.

Lorsque les Français eurent été contraints par leurs désastres de Vérone, de l’Adda et de la Trébia , d’évacuer la Toscane où ils étaient répartis en petit nombre entre Florence et Livourne, les Arétins petite peuplade turbulente, excités par un prétendu miracle, saisirent cette occasion de se signaler par de nouvelles prouesses. Ils se rangèrent spon-

tanément à cet effet sous les ordres d’une femme courageuse et jolie.; MmeMary, secondée dans son commandement par le ministre britannique Win d II a m son amant, et marchèrent en deux colonnes, l’une de 3 à 4000 hommes sur Florence, l’autre sur Livourne où elle se présenta le lendemain de l’évacuation, et où heureusement pour les habitants un piquet de hussards autrichiens l’ayant devancée, les préserva des exploits par lesquels ces généreux défenseurs de la patrie, comptaient s’enrichir dans les magasins et les principales maisons de la ville.

A Florence leur entrée fut plus solennelle : l'armée arétine y défila précédée de la croix, dévotement et péniblement portée en signe de ralliement par le diplomate anglais , et commandée par Mme Mary en personne. — Cette procession s’étant ensuite dispersée pour être logée ou campée, les désordres commencèrent. Les Arétins orgeilleux du rôle de libérateurs qu’ils s’attribuaient, se crurent tout permis, et sous les auspices de leur sainte Madone se mirent à piller et à exercer la redoutable police des sans-culottes; arrêtant, frappant, volant, enfermant arbitrairement quiconque avait le malheur de déplaire à l’un d’eux. Non contents de ces vexations, ils s’avisèrent de requérir

et d’exiger à titre d’indemnité, une solde journalière de 3 francs par tête; et ce ne fut pas sans peine que leur général d’adoption Mme Mary, parvint à les empêcher de se livrer à des excès plus graves. Ils seraient probablement bientôt devenus intraitables , si une panique et salutaire terreur ne se fût subitement emparée d’eux, sur le faux avis du retour des Français. Sonnant alors le tocsin, criant, implorant le secours de tous les habitants qui à cause de leurs déprédations, les craignaient bien plus qu’une armée étrangère qui du moins observerait quelque discipline : en conséquence on facilita à l’armée arétine les moyens de terminer glorieusement sa campagne , en s’en retournant chargée du butin qu’elle avait fait sur ses compatriotes de la capitale ; car les Français loin de songer à y revenir, s’éloignèrent alors totalement des frontières.

L’Arétin était communément à cheval, c’està-dire monté sur un petit animal décharné et rabougri qui n’avait presque de l’espèce que la tête et la queue : fièrement enfoncé dans une énorme selle munie d’amples sacoches, armé d’un mauvais fusil en bandoulière , de deux pistolets à la ceinture, d’un long roseau en guise de lance et quelquefois d’un sabre au côté ; vêtu d’une carmagnole , d’un large et

lourd manteau; toujours pourvu d’un parapluie en toile cirée et d’un fouet pour accélérer sa retraite , il ressemblait au Cosaque irrégulier, avec plus d’exigence dans ses rapines. — Quant aux bandes de ces gens qui parcouraient hostilement le pays à pied, elles étaient fort misérables et n’avaient guère d’armes ni de souliers qu’au bout de quelques marches....

Qu’on ne juge cependant pas de cet aperçu que les Arétins soient un ramas de vagabonds : chez eux et dans les temps ordinaires ce sont au contraire des gens de bien, peut-être plus vaniteux et fanfarons que leurs voisins.

Nous vivions tranquilles à Florence ma femme et moi, y ayant contracté d’agréables relations de société avec des maisons étrangères, et quoique assez malades l’un et l’autre, nous avions pris des arrangements de concert avec un ami le comte Moncénigo, ex-ministre de Russie en Toscane, pour aller voir Rome et Naples ; lorsque l’avis, que sur le refus du cabinet de Vienne de ratifier les préliminaires de paix signés à Paris, les Français avaient dénoncé la reprise des hostilités en Allemagne et en Italie pour le 14, me décida à partir à l’instant et à tenter de traverser l’armée ennemie comme officier autrichien , au risque d’être reconnu et livré au général Brune qui

la commandait, et qui m’aurait fait un mauvais parti. L’espoir d’être utile à Vienne à mon régiment, me fit passer sur cette considération. Le 8 Septembre à 3 heures du matin, nous atteignîmes à Scaricalasino après 15 heures de marche consécutive, le premier poste en avant de Bologne, au moment où l’ordre y arrivait d’intercepter toute communication. Ainsi contraint de rebrousser, je ramenai ma femme et me disposais au cruel chagrin de la laisser à Florence pour aller m’embarquer à Ancône, lorsqu’une maladie suite de la fatigue de cette pénible et inutile course, m’alarma tellement pour elle que je différai de m’en séparer; d’autant mieux que je venais de remplir au delà de mon devoir, en m’exposant volontairement à un danger imminent pour un but incertain.

Cette infructueuse et fatale corvée me laissa une impression que je ne saurais passer sous silence : elle me fournit l’occasion d’admirer la richesse de culture de l’amphitéâtre qui s’élève du bassin de l’Arno aux croupes de l’Apennin, dont l’aride sol en revanche est dénué de bois et de broussailles ; néanmoins grâce à l’opiniâtre persévérance du laborieux toscan, on retrouve dans les vallons supérieurs où les eaux ont déposé quelque terre végétale, des

fermes isolées de chétive apparence, mais dont les habitants avaient pourtant Pair heureux....

A notre retour , c’était dans la nuit du samedi au dimanche , nous essuyâmes sur la sommité des monts un de ces ouragans, où les nuées accumulées , chassées par un vent impétueux sont l’emblème du chaos. La violence et le mugissement de cette tourmente nous semblaient présager une tempête au plat pays, et au contraire l’aurore y fut suivie d’une superbe journée d’automne.... A chaque pas on voyait les paisibles habitants des hameaux se promenant dans leurs possessions, visitant ou la vigne qu’ils allaient bientôt vendanger, ou l’olivier bientôt prêt à cueillir.... D’autres considéraient en le caressant leur bétail au pâturage; d’autres enfin étaient assis en chantant au pied des collines où broutaient leurs troupeaux, et tous portaient l’empreinte d’une profonde sécurité....

Le contraste de cette scène attachante et du lugubre aspect de la dernière nuit, reportant tout-à-coup mes pensées vers la Suisse, me retraçant sa prospérité passée et ses calamités actuelles, des larmes m’échappèrent.... Ma patrie n’en avait cependant pas exclusivement l’hommage... Ce bon peuple, ce pauvre peuple que je voyais là si satisfait du présent,

si confiant dans l’avenir, en avait sa part.... peut-être me disais-je, dans peu de jours ses habitations seront incendiées , ses troupeaux enlevés, ses récoltes dévastées et lui-même opprimé ou en fuite, sera l’innocente et déplorable victime de la guerre ; fléau cruel et qui néanmoins par un entraînement inexplicable a tant d’attrait pour les grandes âmes !...

A Florence régnait aussi la sécurité, mais une sécurité différente : le riche s’y reposait sur la force d’une armée étrangère, protectrice et aguerrie : le peuple électrisé par de trompeuses proclamations et par de pompeuses paroles , croyait les Toscans trop redoutables aux Français pour qu’ils osassent les troubler dans la fière attitude qu’on leur avait fait prendre. . . .

L’armistice ayant effectivement été prolongé, on se confirma dans cette douce illusion et chacun ne songea plus qu’à sa vocation habituelle: les vendanges commencèrent; leur monotonie comparée avec l’active gaîté des nôtres, me surprit autant que la pitoyable manière dont se faisait le vin dans cette contrée si privilégiée de la nature : le métayer cueillait ses raisins et les apportait à la ville. Là ils étaient vendus et jetés dans des cuves , où ils pourrissaient en partie, étant journellement

arrosés d’eau pour en modérer la fermentation; après quoi on soutirait ce moût défectueux dans des barriques, bouchées d’abord de paille puis de troncs de choux : aussi ce prétendu vin s’aigrissait ou se corrompait s’il n’était pas consommé avant les grandes chaleurs. — Un Lorrain qui avait récemment introduit pour son compte la méthode française, en obtenait un très-bon vin, sans que son exemple fût encore imité ; des négociants grisons y fabriquaient l’agréable vin de liqueur connu sous le nom d’Aléatico , avec de ces mêmes raisins bien choisis et traités selon des procédés analogues mais beaucoup moins coûteux, que ceux employés en Alsace pour le vin de paille.

Ce qui avait précédé le renouvellement de l’armistice indiquant la nécessité d’une paix prochaine, nous reprîmes notre projet de voyage à Rome et Naples, qu’heureusement nos santés nous obligèrent à différer encore. Mais le détail de ce qui se passait en Allemagne à cette époque, mérite d’être rapporté.

L’Empereur en refusant de ratifier les préliminaires de la paix, avait annoncé par une proclamation à ses peuples qu’il allait se mettre à la tête de ses armées pour en conquérir une qui fût honorable ; il était néanmoins

rentré dans sa capitale , non-seulement sans combattre, mais après avoir remis aux Français à titre de gage de ses intentions pacifiques, les trois places de Philipsbourg, Ulm, et Ingolstadt, seuls boulevards qui restassent à l’empire. L’indignation que ressentirent les troupes de cette lâcbe condescendance, porta leur mécontentement au comble et présageait de nou-

veaux désastres, si après cela on osait encore tenter le sort des armes. Le général comte de St. Julien qui en remplissant sa mission secrète avait compromis ceux qui la lui donnèrent, fut sacrifié; c’est-à-dire qu’en le confinant au fond du Bannat on lui conserva son rang et son traitement, tandis que s’il eût enfreint ses instructions d’une manière aussi grave qu’on le prétendait et dans une conjoncture tellement importante, il aurait sans doute payé de sa tête cette faute.

En Italie, Bellegarde qui d’après la belliqueuse déclaration de son maître se disposait à reprendre l’offensive , reçut au contraire l’injonction de ne provoquer aucune hostilité; toutefois par une de ces contradictions , malheureusement si communes dans les grandes comme dans les petites choses , l’armement des Toscans se continuait avec vigueur. — 20,000 hommes étaient enrégimentés, équipés,

journellement exercés, sans que Fenthousiasme qu’on cherchait à leur inspirer pût promettre de sérieux efforts de la part de cette jeunesse efféminée , arrachée à de paisibles occupations, douée de cette douce urbanité si peu compatible avec la dureté des travaux, et la rudesse de la vie des camps.

Bellegarde s’étant disposé à se porter en avant, les Français se concentrèrent dans le Milanais ne laissant qu’une faible garnison à Bologne , ce dont Sommariva voulant profiter pour rétablir sa communication avec la grande armée, il invita par une proclamation la nation toscane qu’il y qualifiait d’ invincible , à unir à cet effet ses efforts aux siens: on lui répondit par des cris d’allégresse , on marcha , on atteignit et on culbuta quelques faibles détachements, mais avant d’être à Bologne, un ordre précis de Bellegarde enjoignit de s’arrêter parceque les deux généraux en chef traitaient d’un armistice. En attendant 15 ou 20 prisonniers cisalpins furent amenés , promenés en triomphe par leurs vainqueurs dans les rues de Florence et impitoyablement bafoués par la populace, sans que les gens sensés qui prévoyaient une expiation de ce délit militaire pussent l’empêcher. Le courrier qui le 10 Octobre annonça la conclusion d’un nouvel armis-

tice, fut reçu avec une jubilation mêlée cependant de fanfaronnades du regret d’être ainsi privés du bonheur de combattre....

Deux jours après, le général français exigea le désarmement du peuple toscan, en réparation d'outrages commis par des insurgés aux avantpostes de Bologne et de Pistoie. Sommariva d’abord s’y refusa, mais apprenant que Bellegarde duquel il relevait ne pouvait le soutenir, et que les Français menaçaient sous ce même prétexte d’entrer en Toscane, il dût consentir à l’humiliation d’intimer à ce même peuple de poser les armes, qu’il avait naguère excité et même contraint à les prendre, en lui promettant un puissant soutien. — Aussi l’indignation, le découragement et l’abattement furent-ils au comble: quelques hommes plus hardis cherchèrent à provoquer de la résistance , mais l’approche des troupes françaises de la frontière, acheva de dissoudre cette armée factice qu’on aurait pu croire rentrée en terre, tant elle disparut promptement, sans laisser vestige de son éphémère existence....

Alors les Français selon leur coutume, prétendirent ne pouvoir plus se contenter de cette preuve de déférence , et déclarèrent leur intention d’occuper le pays par respect pour T armistice , afin de le mieux faire observer .

Sommariva réduit à 1200 hommes d’infanterie et à un régiment de cuirassiers, ne pouvait pas résister à cette impudente infraction ; il espérait du moins obtenir pour prix de l’abandon de cette riche et belle province, la facilité de se replier directement sur l’armée autrichienne dont la gauche s’étendait jusqu’à Ferrare ; mais Brune s’y refusa , lui faisant au contraire signifier que les troupes françaises qui allaient entrer en Toscane sur quatre points à la fois, feraient feu sur les Autrichiens qu’elles rencontreraient. — Il ne lui restait donc d’alternative que de se faire prendre, ou de se retirer à Ancône par Arezzo.

M. Penrose chargé d’affaires de S. M. britannique me prévint le 13 du bruit d’invasion qui se répandait, l’attribuant à un article secret de l’armistice ; le lendemain il me transmit la communication officielle que lui avait faite le gouvernement: „que le grand-duché était menacé d’une invasion quon supposait hostile. — Je fus à l’instant chez le général Sommariva qui me confirma , que les troupes françaises allaient entrer hostilement en Toscane au mépris de l’armistice. L’ayant prié d’agréer mes services s’il voulait se défendre, il me demanda si à sa place j’opposerais de la résistance: je convins que la chose me semblait impossible.

Supposant qu’il se retirerait par Bologne , je lui demandai d’être compris avec ma famille dans le convoi de retraite; il m’instruisit alors du refus qu’il venait de recevoir, me prévenant qu’iL se dirigerait sur Ancône , dans l’espoir ajouta-t-il de trouver ce chemin libre, ce dont il n’avait même aucune certitude.

Navré d’avoir été contraint de prescrire aux Toscans leur désarmement, il eut en outre l’amertume d’être publiquement insulté par la populace et d’essuyer de vifs reproches de la noblesse et des riches, exaspérés de se voir ainsi abandonnés, et compromis par des sacrifices faits dans la confiance qu’ils avaient eue en sa parole d’être efficacement soutenus. — Quant à moi, partagé entre les inconvénients pour ma femme alors alitée, d’une longue route dans la confusion inséparable d’une retraite forcée, l’incertitude d’atteindre Ancône sans obstacle intermédiaire, et celle d’y trouver une embarcation convenable pour Venise, avec la crainte de devenir prisonnier des Français à Florence si j’y restais, je fus quelques moments dans une cruelle perplexité; je me résolus enfin à attendre l’événement de pied ferme, au moyen d’une déclaration du général S ornai ari va , attestant que j’appartenais à l’armée d’Allemagne et que j’étais retenu ici par raison

de santé. J’eus seulement la précaution de quitter le palais où j’étais bille té . — Plus de 200 voitures ou fourgons partirent la nuit suivante pour Rome, d’autres pour Ancône.

Le 15 Octobre au matin Sommariva se mit en marche avec une escorte , laissant à Florence un détachement de cavalerie , sans la présence duquel il se serait probablement commis de graves désordres : la population s’étant emparée de la tour du dôme, fit retentir la grosse cloche d’alarme dont les lugubres sons, à coups isolés, appelaient les hommes de la campagne à la ville où sous le prétexte de défendre la place, on se disposait à la mettre au pillage. Déjà cette population occupait les portes et faisait mine de s’y maintenir ; de nombreux attroupements obstruaient les rues et les places ; l’inquiétude générale se manifestait, les magasins et les ateliers se fermaient; un bourdonnement véhément et confus augmentait l’effroi; lorsque des patrouilles de cuirassiers firent subitement tout évacuer, au point qu’un instant après on aurait cru cette populeuse cité entièrement déserte: j’en parcourus les quartiers les plus fréquentés sans y rencontrer âme qui vive.

Le soir, la cavalerie autrichienne remit les portes de Florence aux Français et se retira

immédiatement : ceux-ci firent leur entrée en bon ordre au nombre de 6 à 7000 hommes, campèrent aux Cassines et observèrent une exacte discipline : nulle acclamation ne se fît entendre, un morne silence succéda aux imprécations de la multitude.

On eut des inquiétudes pour Livourne , où à l’approche d’une colonne française venant de Lucques la populace s’ameuta, força l’arsenal, s’empara des portes de la ville , même de l’un des forts, s’opposa à ce que la place fut rendue et profita de la circonstance pour piller le quartier des Juifs. — La fermeté et la mo- , dération du commandant autrichien, calma l’effervescence et en tira parti auprès des Français, en obtenant d’eux une capitulation avantageuse et honorable aux Livournois.

Le 17 on apprit que les Arétins retranchés sur leur territoire, se disposaient à contraindre le marquis de Sommariva et les troupes qui l’accompagnaient, à résister de concert avec eux aux Français ; mais un renfort de ces derniers les réduisit promptement à l’obéissance.

Je me présentai ce jour-là au lieutenantgénéral Dupont, commandant en chef du corps d’armée expéditionnaire : d’après l’attestation que je lui produisis, il m’accorda sans restriction,

la permission de me rendre avec ma famille et ma suite par Bologne à Ferrare. Peu après il me fit rappeler ce qui ne laissa pas que de m’inquiéter; mais c’était par un surcroît d’obligeance, pour me munir d’un ordre de me faire fournir des chevaux sur la route. — Je pus ainsi rendre service, en le faisant passer pour mon secrétaire, à l’instituteur d’un des jeunes archiducs de Milan que j’avais connu aux bains, et qui tremblait d’être retenu ; il uous suivit dans sa propre voiture.

Le 18 au matin nous quittâmes Florence où tout était calme, mais dans la consternation: les villages de la route et les maisons de poste étant abandonnés , nous cheminâmes lentement jusqu’au troisième relais ; là nous changeâmes nos chevaux contre ceux d’une voiture venant de Bologne, et atteignîmes le soir le hameau de Filicaya où l’on nous remisa gens et bêtes avec nos équipages, dans une grange isolée et de chétive apparence au bord du grand chemin ; immobiles dans nos carrosses nous entendîmes toute la nuit le bruyant passage des traînards de l’armée, pour lesquels nous eussions été une capture aisée et probablement de bon aloi, ce dont nous fûmes presque miraculeusement préservés. — Nous en partîmes à l’aube et traversâmes bientôt après les bivouacs d’une ré—

serve de grenadiers français, qui sur ces froides sommités avaient couché à la belle étoile et se remettaient gaîment en marche, se consolant de leur misère par des bons mots. Avec des hommes si dispos et si faciles à mouvoir, que n’oserait entreprendre un chef habile et audacieux !...

A Bologne tout fourmillait de gens de guerre. Après quelques formalités et une apparence d’hésitation qui me fit craindre d’avoir été reconnu, nous poursuivîmes sans difficulté jusqu’à Malaberga dernière station bolonaise, dont le maître de poste refusa de nous mener plus loin, prétextant qu’au delà de la ligne de démarcation ses chevaux seraient retenus. J’eus recours à l’officier qui commandait dans ce village, lequel sur l’ordre dont le général Dupont m’avait nanti, me fit immédiatement fournir des chevaux, et pour plus de sûreté me donna une escorte jusqu’au Réno qui séparait les deux armées, dans lequel nous faillîmes être versés, le pont volant qui y était établi se trouvant trop étroit pour la voie de nos équipages.... Enfin nous sortîmes sans avoir éprouvé d’accident, du guêpier où je m’étais effrontément aventuré; mais il faut s’être trouvé en position pareille à la mienne alors, pour se faire une juste idée du soulagement que

je ressentis, bien plus encore pour ma femme et ma fille que pour moi, d’en être dehors...

Arrivés à 9 heures du soir à Ferrare, je me rendis aussitôt chez le général autrichien qui y commandait: déjà au lit, il voulut me renvoyer au lendemain; j’insistai, il me reçut: il ignorait l’envahissement de la Toscane, ne pouvait presque y croire et moins encore le concevoir, d’après l’injonction positive qu’avaient les troupes à ses ordres de rester immobiles. Il me témoigna le désir que le général en chef fût promptement informé de cet important événement par moi-môme comme témoin oculaire, je me décidai en conséquence à partir cette nuit encore pour Venise où était le quartiergénéral; je regrettai d’autant moins de ne pas m’arrêter à Ferrare que l’air y était en ce moment tellement insalubre , qu’on était fréquemment obligé de relever 3 fois durant une faction de 2 heures, des sentinelles tombées en défaillance, symptôme toujours précurseur d’une fièvre violente. — Après avoir gaîment soupé à l’abri des dangers auxquels nous venions d’échapper , nous remontâmes en voiture et passâmes imprudemment le Pô dans l’obscurité sur un bac à 3 milles de là. — Un chemin fangeux, impraticable dans les temps de pluie nous conduisit à Rovigo , jolie ville d’où une

bonne chaussée mène à l’Adige que Ton passait aussi en bac; de là à Monselice on ne rencontrait que de chétives cabanes , dont les habitants au teint blême avaient l’air bien à plaindre : dans cet endroit en revanche , tout se ressentait de la proximité d’une métropole que le commerce éleva à un haut degré de splendeur: le mouvement, l’activité de la circulation, le nombre des magasins, des ateliers, des voitures en chargement, une route belle et bien entretenue franchissant des terres submergées, étaient autant d’indices de cette ancienne prospérité, alors à son déclin. A chaque pas , d’élégantes maisons de campagne diversement ornées et décorées, récréaient la vue jusqu’à Padoue grande mais triste ville, mal bâtie, plus peuplée cependant que Ferrare: d’autres données y attestaient également Finfériorité pour le bien-être public, d’un gouvernement théocratique quelque doux qu’il soit, comparativement à celui d’une aristocratie commerciale , toujours féconde en ressources industrielles pour ses ressortissants....

De Padoue à Stra, en longeant les riches bords de la Brenta , une suite de somptueux manoirs des nobles maintenant fugitifs ou ruinés, retraçaient leur ancienne opulence. A la porte d’une de ces magnifiques demeures , j’aperçois

une sentinelle suisse, je l'interroge : c'était le quartier de mon camarade, de mon ami le comte Eugène de Courten, duquel depuis 4 mois j’ignorais le sort; la surprise et le bonheur mutuel de cette rencontre fortuite se devine. Extraordinairement échappé avec sa femme et leur enfant , aux désastreuses suites de la bataille de Marengo , sa petite troupe s’étant distinguée devant Novare , il attendait à Stra comme dans un lieu d’exil, qu’on songeât à lui. Il nous accompagna à Venise, où uous nous rendîmes en laissant à Mestre nos équipages. Une barque couverte nous y transporta en 2 heures , en descendant d’abord la Brenta, navigation délicieuse : entré dans les lagunes, un nouveau genre d’admiration commence et s’accroît à mesure qu’on s’approche de cette étonnante cité, dont nulle description ne donne selon moi une juste idée... Ville sans portes, forteresse sans remparts , où au milieu d’une population jadis immense et encore nombreuse et active , rien ne troublait le silence que le cri monotone de l’agile gondolier, frappant de son aviron tranchant Fonde limpide.

Mon premier soin à Venise fut de me présenter chez le général en chef comte de Bellegarde, auquel à mon extrême surprise j’appris l’invasion de la Toscane ; il hésitait même à y

ajouter foi, tant elle lui paraissait contraire aux clauses de la dernière prolongation de l’armistice. Il ignorait par conséquent, ce qu’étaient devenus depuis l’évacuation de Florence le marquis de Sommariva et son corps : ce ne fut que 2 jours après, qu’on sut par une voie indirecte que cet officier-général, son escorte, le chargé d’affaires britannique et leur suite, avaient été contraints par les Arétins à faire cause commune avec eux pour défendre leur ville, revêtue d’un simple mur d’enceinte. — Je me félicitai d’autant plus du parti que j’avais pris , qui en m’évitant 130 lieues de détour, les chances d’une navigation toujours précaire en cette saison sur l’Adriatique et un surcroît considérable de dépense, m’avait dispensé des désagréments que j’aurais eu à partager avec les autres voyageurs à Arezzo , où ils ne furent cependant retenus que jusqu’à la réunion des troupes de Sommariva, sous la protection desquelles le convoi continua paisiblement sa marche.

Après avoir passé 4 jours agréables avec nos amis de Courten à Venise et vu ce qu’il y avait de curieux, nous nous en séparâmes, pressés par la saison qui d’un moment à l’autre pouvait rendre le passage de la Piave et du Tagliamento impraticables. — Une barque nous transporta à Mestre, trajet qui me fournit

roccasion de me convaincre de l’animosité du bas peuple contre les Autrichiens, dont il était pourtant bien moins vexé qu’il ne l’avait été par les Français ; mais une singularité plus remarquable, c’était l’éloignement qu’il manifestait contre le retour de son ancien gouvernement, auquel il avait néanmoins montré jusqu’à sa dernière heure un vrai dévouement, et qui le méritait par sa constante sollicitude à conserver une existence douce à cette classe nombreuse et certes peu estimable. Le laboureur tout comme l’artisan, abhorrant la servitude tudesque , rêvaient alors une démocratie pour laquelle ils n’étaient sûrement pas nés, et rivalisaient de haine envers leurs gardiens allemands avec les Esclavons licenciés, dont le soulèvement quoique promptement et sévèrement apaisé, donna la mesure de l’exaspération des esprits.

La ville de Trévise assise sur une éminence , domine la contrée également fertile et cultivée de tous les côtés. Quelques vestiges de fortifications rappelaient le rôle qu’elle avait joué dans différentes guerres des siècles précédents, comme la principale forteresse vénitienne de terre ferme....

Nous franchîmes la Piave sur un pont de bateaux, trop étroit pour que deux voitures

s’y croisassent, et sujet par sa longueur à se rompre subitement dans les crues d’eau. — Le pays était également florissant jusqu’à Conégliano , et en général on retrouvait dans tout ce qui avait fait partie des possessions de la Dominante des indices de prospérité, les chaussées bien établies, la poste bien servie, les hôtels bons et propres, et la demeure de l’indigène riche ou pauvre, annonçant ce bien-être qui frappait pareillement les voyageurs en Suisse.

Nous passâmes à Sacile, à Pordenono dont les noms figurent dans les relations militaires; près de Valvasone nous prîmes la route plus courte mais peu frayée de Pontéba, que Bonaparte avait rendue praticable au roulage. — Un mauvais chemin conduit à travers un pays pauvre, exposé à de fréquents débordements, au gué du Tagliamento où l’on entre escorté de guides entourant et soutenant les voitures. Le lit du torrent avait près d’une demi-lieue de large, les eaux quoique basses étaient divisées en dix bras: pour peu qu’il ait plu, ce trajet devient périlleux par les creux qui s’y forment et par la rapidité du courant. — Au delà le pays est plus élevé, son aridité augmente à mesure qu’on monte et l’on s’étonne en avançant dans cette stérile et sauvage nature,

d’y rencontrer quelques chaumières isolées. — Bientôt cependant le vallon s’ouvre, la végétation renaît et l’on se trouve sans avoir gravi de fortes rampes à Pontéha, premier plateau des Alpes. Ce gros bourg situé à l’extrême frontière du Frioul vénitien, est coupé par un bras du Tagliamento qui formait la limite des deux états. — Ici la transition est subite: au delà du torrent, le bourg prend le nom de Pantafel et aux mœurs et à l’idiome italiens, succèdent tout-à-coup les usages et la langue allemande, singularité qui au demeurant se voit en d’autres lieux , et indiquerait que pris en masse l’homme est partout ce que l’autorité veut qu’il soit, si cette maxime n’était de nos jours un peu tombée en désuétude....

Ce n’est pas sans quelque plaisir quand on la connaît et l’apprécie, qu’on retrouve ici la bonhomie tudesque , assortie si j’ose m’exprimer ainsi , à la teinte mélangée du vert des prairies et du noir des forêts. . . . J’observai avec intérêt les positions où les généraux autrichiens résistèrent la plupart si mollement à Bonaparte en 1797, nommément à Tarwis, réputée inexpugnable et qui fut tournée par des hauteurs mal disputées.

Nous nous arrêtâmes à Clagenfurt ville agréablement située, démantelée par Joseph II

qui lui rendit un meilleur service, en convertissant ses nombreux couvents en manufactures.

Nous entrâmes près de Neumarkt en Styrie où l’on rencontre comme en Carinthie de jolis bourgs, de beaux villages et un grand nombre de châteaux anciens et modernes. La culture et l’aisance s’y ressentent avantageusement des riches mines de fer qu’on y exploite, où les Anglais s’approvisionnent de préférence pour les ouvrages qui doivent réunir la solidité à la légèreté. — La Murg arrose une partie des vallons que suit la route et fait mouvoir un grand nombre d’usines; elle passe à Léoben où furent signés les préliminaires du traité de Campo-Formio. — A Murgschlag on commence à gravir la montagne de Semring qui sépare la Styrie de l’Autriche : un monument placé à son sommet apprend que ce fut l’empereur Charles VI qui fit exécuter cette route , dont les rampes sont si roides qu’il faut 18 forts chevaux pour monter un char du poids de 70 quintaux , tant l’art était alors encore dans l’enfance. — De Schottwien premier village autrichien , on atteint bientôt Neustadt jolie ville , l’archiduc de Milan y faisait alors sa résidence ; l’impératrice Marie-Thérèse y a §

fondé une école, où 400 fils de militaires de

tout grade sont élevés aux frais de l’Etat, et

contribuent à former ces excellents sous-officiers qui sont l’âme de l’armée autrichienne.

Peu avant notre arrivée à Vienne , nous fûmes devancés par un officier d’état-major dépêché par le général marquis de Sommariva, pour annoncer au Conseil aulique l’invasion de la Toscane et rendre compte de la retraite des troupes sur Ancône , ainsi que du sac d’Arezzo enlevé d’assaut au bout de 12 heures d’un siège, que les habitants réduits à euxmêmes s’étaient obstinés à soutenir.

Page 1