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CHAPITRE XVI

Octobre 1809 — Décembre 1810.

Mon fils en Espagne. Tranquillité en Suisse. Mort du landammann d'Affry. Mission du colonel de Luternau. Les Français occupent le Valais et le Tessin. Réunion du Valais à la France. Lettre de l'Empereur au landammann de Watteville.

Mon fils appelé à servir désormais en Portugal et en Espagne, sous les ordres et souvent près du grand homme, destiné à mortifier l’orgueil et à abattre la puissance de Bonaparte, reprend ainsi sa narration, en partant de Lisbonne pour l’armée:... „ Au bout de 6 jours de marche et après avoir passé la Guadiana qui sépare le Portugal de l’Espagne, nous en-

trâmes à Olivença, mettant en mon particulier partout à profit les avantages que le soldat ambulant a sur le voyageur ordinaire , pour apprendre à connaître les localités, les mœurs et les habitudes des pays qu’il parcourt : la maison du riche et celle du pauvre lui étant indistinctément ouvertes il peut, s’il sait s’y prendre, devenir instantanément membre de la famille et surmonter presque partout, la réserve qui communément repousse l’étranger. “ „En visitant les corps qui composent la division du général Cole, j’ai eu le plaisir de rencontrer le 97e régiment, formé à Minorque de Suisses sortant du service d’Espagne, dans lequel j’ai par conséquent trouvé plusieurs compatriotes , qui la plupart étaient sans nouvelles directes de leur pays depuis 5 à 6 ans ;

or pour des Suisses comme pour des Ecossais, c’est toujours une bonne fortune hors de chez eux, que de se rencontrer.^

^Envoyé en mission à Badajoz, j’ai pu me convaincre de ce que j’avais ouï citer de l’inhospitalité des Espagnols envers nous, leurs fidèles et utiles alliés : je ne pus y obtenir d’une vieille dame chez qui j’étais billeté, malgré l’humilité avec laquelle je recherchai ses bonnes grâces , ni un lit où me coucher, ni une place pour mon domestique et

mes chevaux , m’assurant aigrement que sa maison n’était pas une posada — Des sentinelles espagnoles eurent même l’insolence de vouloir m’empêcher de me promener sur le rempart: je leur fis comprendre, en portant la main à la poignée de mon sabre , qu’avec ce passeport j’avais le droit d’aller partout.... épisode qui ne figurerait pas mal peut-être dans un supplément aux prouesses de Don Quichotte, mais propre à vous montrer de quel œil nous sommes vus par ces gens, que nous venons délivrer. “

„Lord Wellington venait d’y établir son quartier-général, je lui fus présenté et dînai chez lui: il est âgé de 42 ans, on lui en supposerait davantage ; sa taille est élevée et svelte, sa physionomie spirituelle, son regard perçant; on le dit extrêmement actif, prompt à se décider et toujours par lui-même. Une table de vingt couverts servie en vaisselle plate , la profusion des mets et des vins les plus exquis, me rappelaient les plaisanteries du Moniteur français sur les habitudes , et le luxe asiatique de nos généraux; ceci m’amène à vous donner de nouveaux détails sur quelques-uns d’entr’eux : Le lieutenant -général Scherbrooke par exemple qui commande ici, est bien l’homme le plus estimable que je

connaisse ; avec un extérieur brusque , une humeur violente, il a le meilleur coeur et beaucoup de capacité, aussi est-il fort aimé de l’armée et cela presqu’en dépit de lui-même, ne cessant de dire , qu’un Général qui n’est pas détesté , n’est bon à rien; il a daigné me faire l’accueil le plus gracieux, comme ancienne connaissance de Sicile . ^

„Lord Wellington est différent: c’est un homme du grand monde, d’une grande famille et représentant mieux un Général en chef et un grand Seigneur. Il est fort aimé et possède la confiance de son armée, qui s’accorde à le croire rempli de moyens, entreprenant et

très-ambitieux Je l’ai entendu accuser de

hauteur, je crois que c’est à tort, quoiqu’il soit loin d’avoir l’affabilité prévenante qu’on admirait dans l’infortuné général Moore , dont il diffère encore, en ce qu’il ne s’occupe nullement d’instructions et de tenue réglementaires, auxquelles Sir John attachait la plus haute importance ; mais un avantage indubitable qu’il a sur ce dernier, c’est qu’au lieu de la sensibilité qu’il montrait à l’opinion du public anglais, qui est presque toujours capricieux, envieux et mal informé, Lord Wellington rit des calomnies que certains papiers débitent sur son compte... Il faut pour cela, ou un grand em-

pire sur soi-même, ou être doué d’une forte dose d’indifférence , avantages précieux pour toute personne placée en Angleterre dans un poste élevé/*

^J’avais souvent oui parler du général Caméron, vieillard de 75 ans, comme d’un trèsbrave officier, mais fort original: désirant le voir, je me rendis à Lobon où il commandait, et où j’avais un ami à-même de m’introduire auprès de lui: la première personne que j’y rencontrai, était un homme auquel je n’aurais pas donné 50 ans , vêtu d’une veste rouge à manches et d’un mauvais pantalon , ayant un vieux chapeau rond, sans cocarde ni ganse, et portant une longue barbe ; le prenant pour un domestique, je lui demandai assez sèchement la demeure de la personne que je cherchais : le ton dont il me répondit , car il dit des sottises à tout le monde , me fit comprendre que c’était le général; je le saluai respectueusement, il me questionna à fond, et nous nous séparâmes fort bons amis. Après la guerre d’Amérique , il leva un régiment de sa tribu, par conséquent d’hommes de son nom; le duc d’York ayant ensuite voulu le licencier et l’incorporer : „ gardez-vous de l’essayer,

lui dit le général, car le Roi lui-même n’en a pas le droit/* Le régiment fut conservé,

mais immédiatement envoyé aux Antilles.... Encore un mot à ce sujet sur une de vos anciennes connaissances , le général Robert Crawfurdt, qui commande 5 des plus beaux régiments de notre armée, et les tourmente tellement que les soldats disent, que s’il les mène au feu, ils auront soin qu’il n’en revienne pas... On le dit fou, mais c’est un de ces fous à talent, qui ont l’art de se faire craindre. Sa conduite en Suisse est connue et généralement blâmée. “

j,Nous déplorons en attendant le nombre effrayant de nos malades , plus d’un tiers de nos troupes est dans les hôpitaux; on espère que l’hiver mettra fin à cette désolante épidémie : nous ne sommes guère accoutumés à plaindre le soldat qui perd la vie devant l’ennemi, mais c’est un cruel spectacle que celui d’une brillante jeunesse énervée, languissante, et périssant par la seule influence d’un nouveau climat. a

^Etant aujourd’hui d’une grande chasse, où les trompettes d’un régiment de cavalerie sonnaient la charge pour la poursuite du cerf ou du sanglier, amusement auquel je prenais peu de part, laissant courir mon cheval au hasard et me livrant à mes réflexions , je me suis rappelé, qu’à pareille date il y a 10 ans, nous

avions porté en terre la dépouille du respectable avoyer Steiguer. Tandis que je donnais ainsi un soupir à ma patrie, je fus accosté par notre quartier-maître-général, Sir John Murray, qui connaît notre pays et s’y intéresse ; me parlant de notre gouvernement actuel et de l’indulgence avec laquelle Bonaparte le traite, il ajouta: „ ce n’est pas qu’il ignore, qu’en Suisse un grand nombre de personnes ne l’aiment guère , ce dont j’ai dans mon portefeuille une preuve authentique et curieuse : c’est une lettre du Grand-Duc régnant de Baden au maréchal Berthier, écrite l’année dernière, et interceptée quand nous nous avançâmes sur Sahagun : le Grand-Duc s’y plaint amèrement de votre pays et de vos compatriotes : la disposition des esprits est, dit-il, détestable; malgré toutes mes précautions , nos voisins nous envoient deux fois la semaine , vos plus mauvaises nouvelles d’Espagne, qu’ils se plaisent encore à exagérer. 66

„ J’appris par suite de cette conversation que nous allions évacuer l’Estramadoure , où notre sûreté est compromise vu notre petit nombre, le peu de fond à faire sur la loyauté de nos alliés , et le danger d’être attaqués d’un moment à l’autre par des forces beaucoup plus considérables que les nôtres. — Nous marche-

rons en échelons sur Vizeu par Abrantes pour occuper Guarda, où notre division est destinée à garnir la ligne de la Coa, afin de couvrir les provinces du Nord et la capitale du Portugal. Appelé à faire à-peu-près seul ce trajet qui sera long, je me propose de recueillir autant de notions que possible sur l’intérieur de cette partie du royaume , encore peu connue des étrangers... “

Si rien de saillant ne se passa en Suisse dans les derniers mois de l’année 1809, rien non plus n’y fit époque au commencement de la suivante : la paix de Vienne , cimentée par l’union extraordinaire de Bonaparte avec l’archiduchesse Marie-Louise, tout en mettant le sceau à l’humiliation de la maison d’Autriche, paraissait affermir sur la tête de Napoléon, le double diadème qu’il s’était impudemment approprié comme prix de ses victoires , et fai sait présumer qu’ainsi parvenu à l’apogée de la grandeur et de la puissance, rassuré sur son avenir, et étayé par le relief que lui donnait en dépit de l’illégalité qu’on lui reprochait, l’auguste nœud qu’il venait de contracter, il sentirait la convenance de justifier par plus de modération et d’équité qu’il n’en avait montré jusque-là, le degré inoui de faveur dont le destin l’avait comblé.

Les Suisses entr’autres se flattaient, que maintenant au-dessus de toute défiance à leur égard, il se relâcherait envers eux de sa sévère surveillance, et leur accorderait assez de latitude pour modifier à leur gré leurs nouvelles institutions politiques , et qu’il les libérerait des entraves arbitrairement mises à leur commerce et à leur industrie. On se résignait en revanche , à continuer de fournir sans se plaindre à l’onéreux recrutement qu’il nous avait imposé, et dont on était assez généralement parvenu à disséminer la charge sans exciter de murmures , en la divisant dans la plupart des Cantons entre les communes , qui de leur côté y subvenaient par des cotisations pécuniaires, mode qui en éludant l’aversion du peuple contre la conscription militaire, produisait le même résultat, non toutefois sans provoquer quelques actes fâcheux de violence. Ainsi à Pully près de Lausanne , un officier recruteur ayant enrôlé un jeune homme dans un lieu public où se trouvaient ses parents, ceux-ci voulant le soustraire à son engagement, l’entraînèrent et s’enfuirent avec lui: l’officier mit deux gendarmes à leurs trousses, qui dans leur imprudente ardeur firent feu sur les fugitifs et tuèrent le malheureux père ; événement qui mit toute la commune en rumeur

et aurait pu causer un soulèvement, si l’autorité compétente n’eût sur le champ fait mettre en jugement le recruteur et les deux agents de police.

D’ailleurs la chose publique s’acheminait insensiblement vers des améliorations en tout genre : le gouvernement Central acquérait de la consistance dans l’intérieur et à l’extérieur; la nation y gagnait en considération auprès de plusieurs Cours ; les étrangers recommençaient à montrer pour notre pays une préférence flatteuse et profitable ; la classe supérieure reprenait de la prépondérance dans l’opinion; la moralité du peuple tendait à s’épurer. Presque partout on apercevait les indices d’une prospérité renaissante; les routes, les édifices publics et particuliers, la police, s’en ressentaient: la confiance se ranimait, le crédit se relevait, le numéraire rentrait en circulation, le nombre des entreprises manufacturières augmentait; le cultivateur améliorait son sort par divers perfectionnements, tels que celui de la race des chevaux, du bétail et des bêtes à laine. Chacun éprouvant ainsi dans sa sphère ce mouvement général vers le bien-être , on se laissait machinalement aller à l’attribuer à une bienveillance spéciale pour la Suisse de l’homme tout-puissant, qui seulement la foulait

moins, que les autres États qu’il avait asservis ; ménagement dont nous aimions à tenir compte, à l’ascendant imaginaire d’une jeune princesse sur ce caractère dur et altier... On se flattait même parcequ’on le désirait, que cette bénévole influence acquérant plus de poids par l’intimité conjugale , amenderait assez le tyrannique despote pour l’engager à rendre l’indépendance et le repos aux nations, dont il était le fléau.... On vit ainsi, outre ceux que le prestige des faveurs avait fascinés , des hommes qui lui avaient été ostensiblement opposés , céder à l’illusion, et faire tacitement des vœux pour ce conquérant dévastateur, qui selon leur fausse judiciaire, après avoir servi de verge à la Providence , allait devenir en ses mains l’instrument de la restauration de divers peuples, que de longues calamités avaient corrigés des égarements qui les leur attirèrent. Erreur grossière, quoique peut-être excusable, qui si elle fut d’abord soutenue par de trompeuses apparences, devait être bientôt hautement démentie....

Quelques objets insignifiants se trouvant en litige avec la France, le gouvernement central en prit occasion de députer à l’Empereur, l’ancien landammann d’Affry; l’accueil qu’il en reçut, qui l’assimilait presque aux Envoyés des

puissances du premier ordre , fortifiant le chimérique espoir qu’on avait conçu, fit supposer que la mission secrète dont M. d’Alfry était à ce qu’il paraît chargé, mais dont je n’ai pas connu le motif (*), avait eu un plein succès; opinion que confirma l’impatience, que manifestait ce digne magistrat à son secrétaire de légation Diesbach de Laupen, d’en venir rendre compte de vive voix à la Diète, ne voulant pas, disait-il, en confier le résultat au papier. Malheureusement il expira subitement à son passage à Fribourg, ce qui frustra ses commettants du rapport satisfaisant qu’il leur avait annoncé; de sorte, que sauf quelques demiconfidences peu concluantes qu’il avait faites à son secrétaire , on resta dans l’ignorance à cet égard.

Le maréchal Berthier prince de Neuchâtel, ayant été revêtu par Napoléon de la charge de Colonel-Général des Suisses, le Landammann

O Cette mission n’avait d’autre objet, que d’obtenir de l’Empereur le rétablissement de la charge de Colonel-Général des Suisses, qui existait avant la révolution. La Suisse attachait du prix à ce qu’un haut dignitaire de l’Empire en fût revêtu , afin que les régiments capitulés trouvassent en lui un protecteur. Avant 1789, elle était ordinairement l’apanage d’un Prince du sang. L’Empereur accorda la demande, en conférant celte charge au Prince de Neuchâtel.

(Noie de V éditeur.)

régnant saisit le prétexte de renvoyer complimenter, pour essayer de renouer la négociation que M. d’Affry était censé avoir terminée , et dont par sa mort l’issue était pour nous comme chose non aveuue, — Le colonel de Luternau qui fut choisi à cet effet, était propre à réussir par le liant de son esprit, la noblesse de ses formes , la loyauté un peu chevaleresque de son caractère, son usage du monde et sa perspicacité. — Ostensiblement chargé de solliciter l’intervention du Colonel- Général , pour la création d’un bataillon de Gardes-Suisses à lever sur les régiments capitulés, il n’obtint sur ce point que de vagues espérances, et son instruction secrète n’aboutit non plus à rien de positif (*').

(*) Le colonel de Luternau avait pour mission officielle, de solliciter du Colonel-Général, la répression de divers abus dans l’administration des régiments suisses capitulés, trèspréjudiciables tant aux officiers qu’aux soldats. Sur ces divers points , sa mission eut un plein succès. La formation d’un bataillon des gardes , figure dans les instructions données au colonel de Luternau comme un objet tout-à-fait secondaire.

L’instruction secréte consistait uniquement à surveiller les menées présumées de deux députés Vaudois alors à Paris, dont la présence dans cette capitale causait quelqu’inquiétude au Landammann. Les informations prises prouvèrent , que ses craintes à ce sujet étaient dénuées de fondement.

(Note de V éditeur.)

Introduit après sa présentation, dans les cercles de la Cour et admis aux chasses de l’Empereur, il rapporta de curieuses notions soit du personnel de cette Cour soit du faste qu’elle déployait, tout en cherchant minutieusement à s’entourer de ce qu’on parvenait à découvrir dans leurs obscures retraites, de subalternes jadi^ employés au service intérieur de la maison royale, qu’on s’appliquait aussi servilement à imiter et à remettre en évidence, que les coryphées de la révolution avaient mis d’ardeur 20 ans auparavant, à en effacer la trace.

Le colonel de Luternau confirma d’ailleurs à son retour, que Napoléon témoignait une bienveillance particulière pour la Suisse, ainsi que l’intention de la maintenir sur la ligne où il l’avait placée et d’accroître sa prospérité, aussi longtemps du moins qu’elle continuerait à ne point heurter ses vues. Il donna même au landammann de Watteville une marque individuelle d’estime, en nommant son fils encore simple capitaine, aide-de-camp de sa personne, faveur ambitionnée alors par les officiers les plus distingués de l’armée.

Cela n’empêcha pas qu’un mois après cet impérieux Médiateur, irrité de ce que la Suisse ne se conformait pas assez strictement selon lui, aux mesures prohibitives qu’il avait arro-

gamment intimées à tout le Continent contre les denrées coloniales, ne lançât un décret fulminant contre nous, astreignant chaque gouvernement cantonal à frapper de confiscation pour être immédiatement brûlée, toute marchandise de manufacture anglaise, et d’un impôt de 40%, toute denrée coloniale qui se trouverait sur son territoire : ce décret ayant été mis à exécution, fit anéantir beaucoup de choses utiles et doubla le prix du sucre, devenu un objet de consommation de première nécessité.

Non content de la docilité avec laquelle on s’était soumis à cet acte de son inflexible volonté, celui-ci fut pour nous le prélude d’une crainte sérieuse d’être incessamment réunis à la France. — Une députation Valaisanne composée de gens de marque, désignés par Napoléon, avait peu de temps auparavant été mandée à Paris, et une députation du canton de Yaud l’y avait suivie de près , coïncidence dont on conçut d’autant plus de craintes que malgré les assurances des députés Yaudois à leur retour, qu’il n’était pas même question de réunion pour le Valais, des troupes françaises y entrèrent, tandis que d’autres, également sans notification préalable, occupèrent le canton du Tessin et une partie de celui des Grisons.

L’Autorité Centrale , alors entre les mains

du landammann de Watteville, adressa à l’Empereur des représentations respectueuses mais pressantes, comme elle l’avait déjà fait antérieurement mais en vain , contre le décret relatif aux marchandises anglaises et aux denrées coloniales. Le Landammann chargea en outre le ministre de la Confédération à Milan, Marcacci , de remettre une note très-positive au Vice-Roi pour lui demander l’évacuation du Tessin, en proposant d’y envoyer des troupes de la Confédération, afin de donner à l’exécution du décret contre les denrées coloniales , toute la vigueur désirable. — Le colonel Hauser fut en même temps expédié et stationné à Lugano, pour observer les mouvements des troupes françaises, et appuyer le gouvernement du Tessin dans l’embarras et l’anxiété où il se trouvait.

En attendant la consternation était grande surtout à Berne , et la manière dont l’espèce de prise de possession des Cantons occupés s’était effectuée, n’était pas plus rassurante que celle du Valais, où 4000 hommes tant Français que Portugais, sous les ordres du général Fontanelli, étaient entrés sans autre formalité, que des affiches placardées et sans signature, annonçant aux habitants l’intention d’empêcher la contrebande.

On vit paraître en même temps à Berne un

des préposés supérieurs aux douanes françaises, muni d’une instruction, lautorisant à visiter les marchandises de transit qui traverseraient la Suisse ou qui s’y trouveraient en dépôt, et à confisquer celles qui seraient reconnues d’origine anglaise.

Cet empiétement notoire sur les franchises d’un peuple censé libre, excita une vive rumeur; le gouvernement Central s’en expliqua avec énergie , et Ton s'accorda généralement à savoir gré au landammann de Watteville, de la dignité et de la prudence qu’il manifesta dans cette épineuse conjoncture, dont les embarras se multipliaient journellement.

Le Tessin effrayé de la subite invasion de son territoire, avait voulu convoquer son Grand- Conseil, mais le général français qui y commandait s’y était opposé, affirmant sans cependant les communiquer, qu’il avait à cet égard des ordres péremptoires. Les autorités choquées de cette atteinte portée à leurs droits, demandèrent que la Diète fut extraordinairement rassemblée, mais déjà le Pouvoir Central était informé qu’aux Tuileries on affectait de répandre: „que la chose n’était point nécessaire, qu’aucun des gouvernements de la Suisse ne devait s’effrayer, de mesures devenues indispensables pour atteindre le but général (la

prohibition), que leur existence politique était si solidement basée, qu’ils ne pouvaient se dispenser de concourir franchement avec tous les gouvernements du Continent, à en extirper l’influence de l’ennemi commun, en refusant tout accès aux produits de son industrie. a — On ajoutait: „ qu’on songeait d’autant moins à réunir la Suisse à la France, qu’on savait que le recrutement annuel de nos 4 régiments équivalait à la conscription , et que sous le rapport des ressources pécuniaires, l’objet était trop minime pour être pris en considération.

Les troupes françaises, accompagnées d’une division de douaniers sur les points qu’elles occupaient, y observaient du moins une exacte discipline et payaient comptant ce qui leur était fourni, ne s’ingérant d’ailleurs nullement dans la police administrative.

Il en était de même en Valais; mais ce pays était si épuisé, qu’il fit demander à Berne un secours de 600 quintaux de blé , qui lui fut aussitôt alloué.

Quant au commissaire des douanes venu à Berne, il en partit avant qu'on y eût la répouse aux protestations du Landammann contre l’objet de sa mission, qu’au demeurant il avait remplie avec décence et modération; il alla continuer son office à Baie. On se disposait à établir à

sa réquisition, un cordon de douaniers suisses le long du Rhin, de cette ville aux Grisons, sous l’inspection spéciale du gouvernement Central. Il s'agissait d’en référer à une Diète; mais dans cette circonstance aussi critique qu’importante, les Cantons et plus particulièrement les nouveaux, s empressèrent de témoigner au Landammann une confiance flatteuse, en lui déclarant, qu’ils préféraient s’en remettre à sa sagesse et à ses lumières de ce qu’il y aurait à faire, plutôt que de convoquer à cet effet une session extraordinaire.

Dans ces entrefaites, Napoléon proclama la réunion du Valais à la France, en la motivant: ??1° Sur les dépenses faites par cette puissance pour l’établissement de la route du Simplon. 2° Sur la convenance pour l’Empire français et le royaume d’Italie, de n’être plus séparés par un sol étranger dans cette importante ligne de leurs communications. 3° Sur ce que le Valais avait mal rempli les engagements qu’il avait contractés avec l’Empereur et Roi. 4° Et enfin, pour faire cesser l’anarchie qui régnait dans le pays.“ (Anarchie dont cependant ses voisins ne se doutaient pas.)

En faisant notifier officiellement cette réunion à la Confédération suisse, Napoléon lui observa qu’elle n’avait rien à attendre de pareil, tant

que ses membres resteraient fidèles à l’Acte de Médiation. Toutefois il persévérait à assaillir le gonvernement Central de notes, successivement plus menaçantes , pour le contraindre à obéir plus implicitement encore aux ordres rigides qu’il lui avait signifiés , de réprimer l’introduction qu’il qualifiait de contrebande, d’objets de commerce et de consommation, qu’une longue habitude avait rendus presquindispensables aux individus aisés de la plupart des Cantons , ainsi qu’aux nations qui nous les transmettaient et qu’un contact direct, mettait plus en rapport avec la puissance insulaire, objet de sa haine invétérée.

La dureté de son style diplomatique envers nous, fut cependant adoucie d’une façon aussi positive que singulière. Au moment où il venait de faire expédier ministériellement la troisième et la plus acerbe de ses notes au Landammann, en réponse aux réclamations très-fermes que celui-ci avait osé lui adresser, Napoléon appela de Fontainebleau à Paris, son aide-decamp de Watteville , et lui enjoignit d’écrire en quelque sorte sous sa dictée, au Landammann son père : „Que le gouvernement Central ne devait concevoir aucune inquiétude du style sévère de cette dernière note, que l’exécution de ce qu’elle prescrivait était nécessaire dans

ce moment, mais qu’il n’était nullement question de chercher un motif ou un prétexte d’inquiéter la Suisse ; qu’il était au contraire satisfait de la manière dont elle agissait : que depuis la dernière guerre , il avait donné une attention particulière à empêcher la contrebande , persuadé que de détruire le commerce anglais sur le Continent, était la plus sûre manière de combattre la Grande-Bretagne ; que le grand nombre de banqueroutes, qui avaient eu lieu dans ce pays-là depuis qu’il avait adopté ce système, prouvait cette vérité. Que d’ailleurs la Suisse n’était pas le seul pays où il fallût réprimer la contrebande; que l’Allemagne, la Prusse, le Dannemark, la Hollande, l’Italie et même la France l’avaient fait; que c’était la raison qui avait décidé la réunion de la Hollande , et que le maréchal Davoust avait eu ordre d’envahir la Prusse parcequ’elle avait tergiversé ; que les troupes françaises étaient entrées dans le Mecklenbourg parceque le Duc l’avait demandé , vu l’insuffisance de ses moyens pour garantir ses côtes ; réitérant, qu’il n’exigeait de la Suisse que de concourir franchement à cette mesure générale , ayant de son côté la ferme intention, de lui conserver l’indépendance qu’il lui avait accordée... 66

On concluait de cette espèce de palinodie,

qu’il tenait réellement à maintenir la constitution qu’il nous avait donnée , comme étant une de ses œuvres de prédilection ; opinion que parut confirmer le rappel du préposé aux douanes Lethon, qui après avoir achevé ses recherches dans les Cantons sans y déployer de caractère officiel, se bornant à conférer confidentiellement de sa mission avec les membres influents des administrations, leur insinua : que ne recevant pas d’instructions ultérieures, il la regardait comme terminée, et s’en retournait satisfait des dispositions prises dans la plupart des endroits qu’il avait parcourus.

Ce qui au demeurant nous rassurait le plus sur la crainte d’un coup d’autorité, analogue à celui que Bonaparte venait d’effectuer en Valais, c’était la persuasion qu’il connaissait assez la tendance de nos montagnards , à soutenir par une diversion la cause des Espagnols , dans l’armée desquels ils croyaient avoir encore beaucoup de compatriotes , pour juger imprudent d’allumer chez nous une étincelle , qui pendant que ses forces étaient disséminées à de grandes distances , aurait pu susciter de proche en proche un embrasement considérable ; car il était notoire qu’alors, la seule idée d’être forcément annexés à la France , exaspérait assez les Suisses de tous les bords, pour les

porter à se réunir spontanément afin de s’y opposer à outrance, si on tentait de la réaliser.

Au milieu de ces divers sujets d’agitations, on avait à s’applaudir d’une émulation générale dans presque tous les États de la Confédération, à relever ou à créer des établissements de bienfaisance , qui sans rien ôter au mérite d’intention des œuvres pies que produisit jadis le zèle ou l’enthousiasme religieux, y ajoutaient le degré d’utilité qui naît d’une civilisation plus avancée.

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