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ORDRE À L’ARMÉE

Vienne 6 Avril 1809.

«Appelés à protéger la patrie, nous marchons à de nouveaux exploits. Aussi longtemps qu’il fut possible de maintenir la paix au prix de nombreux sacrifices , et que ces sacrifices furent compatibles avec l’honneur du Trône, la sûreté de l’État, la prospérité des Peuples, notre bon et magnanime Souverain renferma dans son cœur, les sensations douloureuses que lui coûtaient ces efforts.

«Mais du moment où ils ne suffisent plus à abriter notre indépendance contre l’insatiable ambition d’un conquérant étranger, sous laquelle tant de nations ont déjà succombé et tant de légitimes Souverains ont été arrachés à l’amour de leurs sujets ; quand enfin le danger d’être pareillement entraînés dans l’asservissement général menace et les pays de la domination autrichienne, et la félicité de ses paisibles habitants, la patrie attend de nous son salut, et nous trouve prêts à nous dévouer pour elle. — Vous allez chers et féaux compagnons, fixer les regards du monde entier, et les vœux de qui nourrit encore une étincelle d’orgueil national. Vous ne partagerez pas la honte de devenir aussi les instruments de l’oppresseur, en portant en des climats lointains, les horreurs d’une guerre éternelle qu’alimente son ambition exterminatrice, ni de verser votre sang pour des intérêts opposés aux nôtres ; exempts aussi des malédictions d’un peuple écrasé quoiqu’innocent et loyal, vous n’irez pas au travers de cadavres entassés , monuments du plus noble patriotisme, frayer à un étranger obscur, le chemin d’un trône effrontément usurpé....

«Un plus beau sort vous est réservé. — La liberté de

de bien des Suisses, navrés de ce que l’austère prudence dont le salut de la patrie leur faisait un devoir, les réduisit à n’offrir que de

l’Europe réfugiée sous nos drapeaux, y attend que vos victoires déliant ses entraves, la rendent d’abord aux Germains nos dignes frères, aujourd’hui enchaînés dans les rangs ennemis, où leur impatiente rage invoque vos bras pour rompre leurs fers. — Vous marchez pour une cause juste, sans quoi je ne serais pas à votre tête. — Nous irons aux champs d’ülm et de Marengo dont l’ennemi se plaît à nous retracer d’arrogants souvenirs , renouveler les hauts faits qui nous illustrèrent dans les brillantes journées de Würzbourg, d’Ostrach, de Liptingen, de Zurich, de Vérone, de la Trébia et de Novi. — Nous voulons conquérir à notre patrie une paix durable, mais ce grand but, nous ne pouvons l'atteindre que par de grandes vertus. Si une soumission absolue, une discipline sévère, un courage et une fermeté inébranlables dans les périls, caractérisent la vraie bravoure, l’unité de volonté et la parfaite harmonie dans l’ensemble, conduisent seules à la victoire.

«L’Empereur, mon auguste frère, m’a conféré le pouvoir de récompenser et de punir. Partout au milieu de vous ce sera des mains de votre généralissime, que l’héroïsme obtiendra sur le champ de bataille, le premier gage de ia reconnaissance de la patrie.

«Le patriotisme généreux d’un grand nombre d’Autrichiens à prévenu vos besoins, et vous assure le tribut mérité de la gratitude nationale.

«Mais aussi l’omission du moindre devoir sera immédiatement punie, et les fautes châtiées sans égard au rang ou aux personnes. Et si quelqu’un se montrait assez lâche pour préférer la vie à l’honneur, il serait soudain ignominieusement expulsé et irrévocablement entaché d’infamie. — Je désignerai en revanche à l’estime du Monarque et de la pos-

stériles vœux, pour le succès d’une cause à laquelle leur propre sort semblait si étroitement lié.

Une Diète extraordinaire fut assemblée à Fribourg : le landammann d’Affry lui demanda

térité, les braves distingués par des actions d’éclat, dont les noms chers à mon cœur y seront à jamais gravés.

«Rappelez-vous encore que le vrai soldat n’est redoutable que devant l’ennemi , que hors des combats c’est par son humanité , sa modération , sa pitié envers l’habitant désarmé des villes et des campagnes, qu’il s’honore ; qu’au lieu d’aggraver pour cette classe souffrante les malheurs inséparables du fléau de la guerre, il cherche à les lui adoucir. Tout excès contraire serait d’autant plus sévèrement réprimé, que l’intention manifeste de notre auguste Souverain est, non d'opprimer , mais d'affranchir les peuples nos voisins, du joug sous lequel ils gémissent, et de nouer avec leurs gouvernements des relations assez solides, pour affermir à l’avenir le calme et le repos nécessaires à la prospérité générale.

«Bientôt des troupes étrangères se joindront à nous contre l’ennemi commun, vous les recevrez et les soutiendrez comme des frères.... N’oubliez pas alors que le guerrier se signale non par de présomptueux discours, mais par sa valeur dans l’action, et que votre intrépidité seule peut vous assigner le premier rang entre les guerriers renommés.

«Alors couverts de la considération de vos ennemis, admirés et bénis des nations libérées, je pourrai vous ramener un jour au sein de la Patrie sauvée, et reconnaissante du grand bienfait d’une paix honorable, glorieusement acquise. Là vous en recueillerez la noble récompense par l’approbation de votre Souverain, celle du monde entier, les bénédictions de vos concitoyens, et le sentiment flatteur de la gloire qui vous sera décernée. »

(Signé.) Archiduc Charles , généralissime.

et obtint sans débats, la levée d’un corps de troupes pour couvrir notre neutralité, qui cependant ne fut pas cette fois officiellement reconnue par l’Autriche : or l’ardeur que montraient à la servir nos voisins du Vorarlberg et du Tyrol, dont le traité de Presbourg les avait forcément détachés pour les adjoindre au royaume de Bavière, ne laissait pas que de nous donner de la tablature , soit en rapprochant de nous le théâtre des hostilités, soit en induisant les Cantons populaires à leur prêter main forte , par le double appât de la vengeance et du pillage.

La ville de Lindau, malgré sa situation insulaire et sa garnison bourgeoise , fut ainsi assaillie et occupée par le Landsturm du Vorarlberg qui la frappa de contributions, y commit quelques excès et se retira à l’approche d’un renfort de Bavarois, lesquels en revanche essuyèrent un rude et sanglant échec à Innsbruck de la part des insurgés tyroliens, combattant sous les ordres de leur brave concitoyen André Holfer du Sand , pour rentrer sous la domination, ou plutôt pour recouvrer le protectorat de la maison d’Autriche qui depuis plusieurs siècles les régissait.

La Diète conféra au landammann de Watteville , le commandement du contingent qu’elle

mit sur pied ; il ne s’éleva guère qu’à 5 ou 6000 hommes qu’il réunit aux environs de Zurich, d’où il fit occuper les bords du lac de Constance, le Rheinthal et quelques points de l’extrémité septentrionale des Grisons, ainsi que Schaffhouse.

L’ancien landammann de Reinhardt fut envoyé auprès des deux empereurs Napoléon et François, réclamer la garantie de notre neutralité. — Durant sa mission et comme pour nous mettre à l’épreuve, un détachement de cavalerie bavaroise se présenta aux portes de Schaffhouse , accompagnant un convoi d’effets précieux venant de la part de la Cour de Munich: le dépôt fut reçu et l’entrée de la ville refusée à l’escorte ; elle n’insista pas et se retira.

L’archiduc Charles à la tête d’une armée considérable , avait envahi la Bavière et le Haut-Palatinat, et semblait compter qu’après un premier succès contre l’ennemi au devant duquel il marchait, les Suisses n’hésiteraient pas à se joindre à lui, n’ignorant pas qu’il avait parmi eux de nombreux et chauds partisans ; mais la perte de la bataille de Landshut et les avantages subséquents de Bonaparte, reportant la guerre au cœur de l’Autriche, changèrent de rechef la face des affaires , et

anéantirent les espérances des nations et des individus , qui attendaient de l’Archiduc le recouvrement de leur indépendance.

Après une alternative de victoires et de défaites , le gain de la sanglante bataille de Wagram ayant raffermi dans les mains de Napoléon le sceptre continental, et rivé plus solidement en Allemagne et en Hollande des chaînes prêtes à lui échapper, notre tranquillité se maintint, et cela on peut l’affirmer, au regret d’un grand nombre de nos compatriotes , qui auraient préféré que les circonstances nous eussent fait rentrer en lice : mais ce désir toujours téméraire quand il met en jeu le sort de la patrie , eût-il été alors exaucé , n’aurait probablement eu que de funestes suites, en nous assimilant dans la pacification qui termina

cette guerre, aux Etats secondaires, qui uniquement considérés sous le rapport de leur position géographique , servaient comme de jetons au despotique conquérant , pour compenser ou solder de fallacieux engagements envers ses prétendus Alliés. Usurpation indirecte, qui en aigrissant le levain de haine et de vengeance des cœurs ulcérés de l’inique abus de sa puissance, préparait l’explosion plus excentrique et mieux dirigée, qui devait préluder plus tard à une entière délivrance.

Habituellement préoccupé de ces grands intérêts, ils ne m’absorbaient cependant point assez pour me faire négliger ceux qui se rattachaient à ma famille : au contraire , ma correspondance avec mon fils eu prit plus de consistance, en même temps qu’elle acquérait plus de développement par l’extension progressive du cercle de son existence, aussi ne saurais-je résister au plaisir d’en citer quelques fragments : Parlant de la grande éruption de l’Étna en 1809; il me dit: ;;Elle fut précédée d’une pluie d’un sable noir très-fin, qui couvrit le terrain jusqu’à 50 milles de distance, dans la direction du vent impétueux qui la poussait: cette substance volcanique, que nos soldats suisses effrayés de ce phénomène croyaient être de la neige noire ? avait du moins l’avantage de fertiliser les terres. 66

^Curieux de voir l’éruption de près, je m’associai à un officier écossais pour gravir l’Etna : arrivés le soir au grand et beau village de Piédimonte à 42 milles de Messine , la magnifique végétation en tout genre qui l’entoure, ferait aisément oublier que le sol n’y est qu’un entassement de lave , recouvert de cendres végétales/*

^Parvenus le lendemain matin au plateau de St. AfFri qui en est à 8 milles , nous nous

trouvâmes ttdans une vaste forêt de superbes châtaigners , ombrageant çà et là des cabanes éparses : la pureté de l’air qu’on y respire, et les neiges qu’on aperçoit à peu de distance, nous firent assez illusion pour nous croire

subitement transportés, l’un au cœur de l’Ecosse, l’autre au milieu des Alpes... Non loin de là se trouve l’arbre fameux de Cente Cavalli , la seule des merveilles de la Sicile que je n’eusse point encore vue ; divisé par sa vétusté en trois tiges , ses rameaux sont presque desséchés. Après avoir encore gravi un escarpement encombré de laves rocailleuses et de débris volcaniques, des détonations non interrompues nous avertirent, que nous touchions au but de notre pélérinage : bientôt en effet, nous découvrîmes les 14 cratères qui s’étaient ouverts du 27 Mars au 1er Avril: le pénultième dont nous étions le plus près, et cependant à une distance respectueuse, lançait en permanence et avec force des pierres enflammées, qui en retombant mutilaient les arbres qu’elles atteignaient. Il vomissait de plus par environ 200 pieds d’ouverture, une lave épaisse, qui dans les sinuosités de son cours lent et lugubre s’élargissait considérablement, mais qui au lieu de ressembler à un fleuve de métal en fusion, comme on la dépeint généralement, présentait

à l’œil, un prodigieux amas de matières noires, sèches et fumantes , s’avançant avec le bruissement qu’occasionneraient de lourdes masses d’un fer abrupte, roulant difficilement les unes sur les autres. Cette effrayante masse de 20 à 40 pieds d’épaisseur, déjà parvenue à 5 milles du cratère, y avait près d’une demilieue de largeur; mais chose particulière, elle n’embrasait point en les ravageant, les forêts qu’elle traversait: on voyait au contraire des arbres étendus dans cette lave, s’y réduire en charbon sans prendre feu.ft

„Les nouveaux cratères n’étaient qu’à 8 milles au-dessus de la petite ville de Lingua Rossa, et la lave se dirigeant sur elle, n’avait plus guère que 3 milles à parcourir pour l’atteindre, aussi les habitants consternés accouraient-ils en procession au devant de ce terrible fléau, atec l’image de leur patron, auquel ils attribuaient dévotement le pouvoir d’arrêter ou de détourner d’eux, cette menaçante calamité.... Entrés le soir dans leur ville, nous y eûmes le spectacle nocturne de l’éruption, figurant dans l’étendue qu’occupait la lave , un immense bivouac , par la multitude des petits feux qui de jour n’offraient à la vue que de la fumée. — Remontant de là au cratère, pour en être à portée avant le lever du soleil, il

nous apparut comme un majestueux feu d’artifice; nous en revînmes en suivant le lit de la lave et observâmes, lorsque quelque fragment de cet énorme amas mouvant s’en détachait, que l’intérieur de la masse était embrasé : nous la vîmes ainsi tout près d’atteindre et d’anéantir un bosquet de beaux noisetiers, couvert d’un grand nombre d’habitants désolés, reculant pas à pas devant elle.... Leur ayant témoigné de la surprise, de ce qu’ils ne se hâtaient pas de couper ces arbustes et d’en sauver le bois, ils nous répondirent: „Dieu nous l’a donné, Dieu peut nous l’ôter; ce serait un sacrilège que de s’opposer à sa volonté ! 66 — Mélange bizarre et contraste étrange de l’ignorante superstition, à la plus humble résignation Chrétienne ! . . . “

Décrivant ensuite son voyage maritime :

?,Un coup de canon nous avertit qu’on allait mettre à la voile, je courus chez les généraux qui se trouvaient à Messine, leur exprimer ma reconnaissance des bontés dont ils m’avaient comblé depuis plusieurs années, et me jetai dans une chaloupe pour atteindre le paquebot déjà en mer: le vent était violent, jamais je n’avais vu le courant de Charybde aussi fort, l’eau tournoyant avec rapidité menaçait d’engloutir tout bâteau qui s’en approcherait; cepen-

dant ce phénomène est plus imposant que dangereux, nous franchîmes le gouffre dans notre frêle barque , et rejoignîmes le bâtiment qui avait mis en panne pour nous attendre; nous y trouvâmes pour société une Anglaise poète, sourde et laide , et un Marquis milanais qui à 75 ans, voyageait pour s’instruire. — Entrés au port de Malte, j’y retrouvai plus de relations que je 11e le pensais : partout où je passais, des artisans, des boutiquiers, des bateliers me fixaient, et venaient me demander si c’était bien moi qu’ils revoyaient ; j’en fus flatté, parceque j’en conclus que ma conduite m’avait gagné leur affection : chaque pas d’ailleurs me rappelait quelque souvenir, et il en était de bien tristes. Par. exemple en parcourant au palais les appartements du général Yillattes, du major H..., la chambre de T...., le logement de la charmante Madame P..., tout me retraçait que j’avais perdu mon premier protecteur, et deux de mes meilleurs amis; je m’étonnais de la gaîté du mari de cette aimable femme, qui dans sa joviale humeur semblait avoir oublié, que de 5 personnes qui faisaient naguère de si jolis repas de famille, à cette même table où nous nous retrouvions, il était le seul qui eût échappé au tombeau... Retenus 8 jours à la Valette, nous touchâmes ensuite

à Cagliari, où nous fûmes chez le Ministre britannique, qui avait chez lui le duc d'Orléans à demeure/*

„La ville n’a d’eau potable que celle des citernes ; les habitants diffèrent peu de ceux des villes d’Italie , mais les campagnards se rapprochent par leur costume des Grecs et des Albanais: un chapeau à larges ailes, une veste serrée d’une grosse ceinture de cuir avec un coutelas , un jupon brun et un justaucorps formé de quatre peaux de moutons noirs, dont la laine est en dehors, leur donne l’air d’ours. On les dit braves, agiles, actifs, superstitieux, et ainsi que les Corses, très-vindicatifs. — On retrouve ici les privilèges outrés et les abus de la féodalité : parmi un petit nombre de Seigneurs qui seraient puissants , si leurs devanciers n’avaient grévé de dettes leurs vastes terres, végété une noblesse pauvre, ignorante et avilie , puis un clergé passablement riche , licencieux et intolérant. Mais il n’y a ni commerce, ni industrie; la Sardaigne abonde en comestibles , et sa fertilité semble être ignorée../*

„Ayant remis à la voile , nous faisions 10 milles à l’heure: alors un trajet de mer est agréable, mais quand les vents contraires vous arrêtent, ou qu’un calme vous surprend par une

chaleur accablante, il n’est de ressources que la réflexion et la patience. — Nous nous amusâmes à pêcher des tortues ; quand la surface de l’eau est unie, elles s’élèvent, flottent et s’endorment ; il s’agit alors de les aborder sans les réveiller, de les saisir de la main pour les renverser et les jeter adroitement dans la chaloupe ; nous en prîmes ainsi plusieurs qui pesaient de 50 à 80 livres ; or une soupe à la tortue à l’anglaise, est un mets d’épicurien....

„Une fois dans le détroit, il faut absolument en venant de la Méditerranée , un vent favorable pour vaincre les courants et gagner Gibraltar. — Mon premier soin fut de voir cette forteresse dans tous ses détails ; aussi l’ai— je quittée avec la conviction qu’elle est imprenable tant que la négligence , la lâcheté ou la trahison, ne la livreront pas....“

^Quelqu’un qui ne serait pas habitué au luxe que le génie et l’artillerie britanniques mettent à leurs ouvrages, serait surpris de la netteté et de l’élégance souvent recherchée, qu’on trouve ici comme à Malte dans des objets qu’on n’en croirait pas susceptibles : les mortiers, leurs plates-formes, les bombes, les canons, les boulets, tous les instruments de service des pièces , ainsi que les portes , les

barrières, les guérites, sont peints, balayés, lavés, étiquetés, etc. Sur tout cela la vanité anglaise ne connaît ni bornes, ni économie.... Le nombre des bouches à feu montées en batterie à Gibraltar surpasse 2000.“

„La ville proprement dite, renferme peu d’édifices publics,^ le plus intéressant est la bibliothèque de la garnison, dont le local a été construit il y a peu d’années aux frais du gouvernement; formée et entretenue par les contributions annuelles des officiers de la garnison, elle leur offre une ressource précieuse, par une collection choisie d’excellents ouvrages dans presque toutes les langues, et les journaux anglais et espagnols. “

„Un nouveau gouverneur, le général Craddok , venait d’arriver, son installation donna lieu à des repas de corps; la subite apparition de la comtesse d’Altaniéra, femme du président de la junte de Séville, y fit succéder de brillantes fêtes, auxquelles nous primes pareillement part. Dans l’une entr’autre qui lui fut offerte à la campagne, on servit le dîner dans un bosquet d’orangers et de citronniers , sous une tente formée de pavillons anglais et espagnols artistement entremêlés ; une haie de roseaux enlacés d’une élégante et odorante verdure, séparait à hauteur d’appui les con-

vives, de la foule des spectateurs ; une excellente musique et des chants nationaux animaient cette réunion, qu’embellissaient par leur présence un grand nombre de jolies femmes, dont le charmant costume , les belles formes , la grâce et le langage étaient véritablement enchanteurs, car il faut entendre parler l’espagnol à une femme, pour apprécier la beauté de cette langue... “

„La frégate qui avait amené d’Angleterre le nouveau gouverneur, nous ayant pris à son bord, mit à la voile. — On ne saurait je crois, mieux apprendre à quelle perfection il est possible de porter une institution humaine, qu’à bord d’un vaisseau de guerre anglais : le silence, l’ordre, la propreté, l’étiquette scrupuleuse qui y régnent , étonnent et effraient presque, l’étranger qui en est le témoin. — Si la discipline était personnifiée, elle choisirait sûrement pour sa résidence, un bâtiment de guerre de cette nation; le pouvoir du capitaine du navire y est absolu, aussi le service de la marine est-il affreux sous les ordres d’un homme fâcheux; mais la rivalité qui existait entre l’armée et la flotte, est heureusement remplacée par une harmonie et une cordialité parfaites. — Quant à l’étiquette, en voici quelcpies traits : on n’ose paraître sur le tillac

qu’en plein uniforme; chaque fois qu’on y arrive , on doit ôter son chapeau et faire une révérence au grand mât. ... on n’ose ni s’y arrêter, ni s’y asseoir, ni y lire, ni s’y promener deux à deux à bras. — La moitié du tillac du côté du vent, appartient exclusivement au capitaine, et il n’est pas rare d’en rencontrer, qui insistent sur le maintien de cette prérogative. — Quand un étranger arrive à bord, la couleur des cordeaux qu’on lui présente pour y monter, désigne le degré de considération qu’on lui porte : 2 cordeaux verts,

4 matelots pour les tenir, et un sous-officier ayant un sifflet d’argent à la bouche, est ce qu’il y a de plus honorable; 2 cordeaux rouges sont une civilité ordinaire, et 2 cordes blanches, une marque de dédain.

„J’ai ouï affirmer que la supériorité de la marine anglaise sur la française, provient essentiellement de la sévérité de la discipline qui s’observe dans la première.../*

„ ... Si l’entrée du Tage offre un des plus beaux coup-d’œil qui existent, rien en revanche n’est aussi sale que l’intérieur de la ville de Lisbonne, où toutes les immondices sont jetées et restent entassées dans les rues, jusqu’à ce que grâces à leur pente rapide, une pluie les entraîne. — Après avoir passé 8 jours à par-

courir cette capitale, ainsi que ses beaux environs tels que Bélem, les jardins de la Reine et Cintra, nous remîmes en mer, débarquâmes à Falmouth et prîmes en poste la route de Londres. — Chemin faisant, je logeai dans un de ces hôtels exclusifs à l’Angleterre, dont la propreté, l’ameublement et les soins recherchés du service , les feraient prendre pour la demeure d’un particulier riche et hospitalier. — Le surlendemain au matin, je mis enfin le pied dans cette métropole dont j’avais tant ouï parler, et que je me figurais être%la première merveille du monde : prisonnier dans mon appartement jusqu’à ce que je fusse équipé, car il n’est pas reçu d’y paraître en uniforme, ma première course fut au bureau de vos banquiers ; l’un d’eux lisait une lettre, quand toutà-coup j’en découvris une de vous; m’en saisissant aussitôt, en m’écriant: „ah! c’est de mon père“... „Quoi, Monsieur, c’est vous ?a — Question superflue , car le meilleur acteur n’aurait je crois, pu jouer l’impatience, le bonheur et la joie que j’éprouvais... ,u

Au bout de 3 semaines employées à voir Londres, mon fils passa en Irlande, y séjourna dans plusieurs maisons de campagne, et en quittant le château de Lord Erneskillen, il m’écrivait: ^Milord m’a fait conduire dans un de ses

équipages à la première station, cToù j’ai continué mon voyage en chaise de poste, tout en réfléchissant sur les vicissitudes de la vie du soldat, m’amusant à comparer les situations diverses où je me suis déjà trouvé; quelquefois riche, d’autres fois pauvre; tantôt introduit dans la haute société, tantôt mêlé avec des gens ignorants et grossiers ; venant tout récemment de vivre en épicurien , tandis que bientôt peut-être j’aurai peine à obtenir un morceau de pain à l’armée de Portugal qui a été obligée de se replier, après avoir failli être enveloppée de tout côté.“

Retenu par les vents contraires à Portsmouth, il y eut la satisfaction qu’apprécie toujours un Suisse, de rencontrer de ses compatriotes conversant entr’eux dans l’idiome allemand de leurs cantons, et qui on le comprend, furent agréablement surpris de s’entendre interpeller dans leur langage, surtout si loin de leur terre natale , par un officier qu’ils croyaient anglais.... C’étaient des prisonniers de guerre venant de nos régiments capitulés, qui par un caprice du sort, se trouvaient destinés à aller rejoindre un des corps suisses au service britannique. Appareillant enfin, il débarqua à Lisbonne, devenue le principal entrepôt de l’armée de la Péninsule.

Cette ville fourmillait en conséquence de militaires blessés , malades ou convalescents, dont les figures décharnées et les vêtements délabrés, contrastaient tristement avec la bonne mine et la superbe tenue des troupes anglaises * en garnison ou en campagne, et lui rappelaient, disait-il, nos campagnes d’Allemagne, tout en l’avertissant de la proximité du théâtre d’une guerre meurtrière.

Une excursion faite à cette époque autour de notre beau lac avec mes filles, me suggéra les réflexions suivantes.

A Genève , alors chef-lieu d’un département français, le commun de sa population avait, pour ainsi dire, contracté une physionomie nouvelle, toutefois la ligne de démarcation des indigènes et des intrus, ne s’était point effacée et se remarquait surtout dans la classe supérieure, naturellement plus jalouse de conserver le type de son origine. Mais riches et pauvres y gémissaient d’un assujettissement, que venait d’aggraver la mise à exécution de la conscription militaire, rigoureusement exigée à l’expiration de la dispense temporaire , obtenue en 1798. — D’ailleurs cette réunion forcée avait quelques compensations, l’animation industrielle parmi la bourgeoisie y avait gagné, et plusieurs patriciens, distingués par leurs lumières et leurs

talents, avaient été appelés à siéger soit dans les premières autorités du régime consulaire, soit dans les lycées de l’Empire.

Au demeurant, l’observateur retrouvait ici de nombreux vestiges des progrès de l’opulence financière , luttant de longue date contre la simplicité des mœurs républicaines , ne fût-ce que par le contraste des belles maisons de la ville haute, avec les sombres et étroites demeures entassées dans les rues basses ou intermédiaires , dont les habitants entraînés àt leur tour par ce penchant imitatif à l’ostenta-' tion , n’aspiraient qu’à le satisfaire , tout en combinant une parcimonie interne qui leur est propre , avec ce désir de paraître , qui chez eux l’a emporté sur leur austérité primitive ; de là provient entr’autres cette multitude de campagnes d’agrément, dont nulle ville en Europe n’offre peut-être proportionnellement autant dans ses entours, sur un aussi petit espace: solidement construites , plantées avec goût, entretenues avec soin, cet indice de prospérité nationale fait envier le sort des Genevois.

Au sortir de l’ancien territoire de Genève, tout changeait d’aspect: au lieu de ces demeures élégantes, de ces villages propres et bien bâtis, de ces enclos soignés, de ces attelages étoffés, on ne rencontrait, on n’aper-

cevait en Savoie que des bourgs fangeux, des châteaux délabrés, une culture négligée, des hommes amaigris , des enfants couverts de haillons , des mendiants infirmes , un bétail chétif; à chaque pas en un mot, quelque trace de la féodalité qui n’était plus, et quelqu’indice du joug républicain qui l’avait remplacée....

Au delà de Thonon , ville pauvre et mal bâtie, quoique capitale du Chablais et avantageusement située, l’on descend à l’ancienne chartreuse de Ripaille, solitude illustrée par le prince épicurien tour à tour guerrier, souverain, philosophe et pontife, qui la fonda: maintenant propriété d’un soldat parvenu, ses cellules vides, ses dortoirs déserts, sa belle église convertie en un grenier, la haute futaie de son vaste parc abattue, offrent un monument de l’instabilité d’ici-bas , ne conservant des Chartreux qui l’embellirent, que le silence qu’ils y consacrèrent.

Arrivant au château d’Aigle où deux de mes enfants sont nés, et qui était en ce temps là, le siège du bien-être et souvent du plaisir, je le retrouvai devenu un asile de l’indigence, et la salle de nos bals, convertie en infirmerie. — Si nous réfléchissions plus mûrement à son instabilité, avant que de nous livrer à quelque

jouissance, hélas! nous serions trop à plaindre; c’est au contraire en nous douant d’une sorte d’insouciance, et en nous refusant toute connaissance de l’avenir, que la Providence nous a légué une source de biens, qu’un degré de pénétration de plus empoisonnerait sans cesse.

Blonay, ce château qui depuis 900 ans appartient à la famille qui en porte le nom, offre mieux que nul autre manoir de ce genre, l’enblême parlant du changement successif de nos mœurs et de nos usages, depuis les temps reculés du moyen âge.

A ses murs noircis de vétusté , à sa tour sans issue, à ses galeries spacieuses, à ses voûtes rembrunies, à ses salles basses maintenant abandonnées, on croit reconnaître et le donjon d’où les premiers barons inquiétaient leurs voisins ou molestaient leurs vassaux, et les manoirs alors décorés d’images et d’armures, où les romanciers nous montrent la chevalerie courtoise, exerçant une noble hospitalité. Les appartements plus simples, plus resserrés des générations pacifiques qui la remplacèrent, virent le luxe s’introduire, se propager, créer de nouvelles jouissances, et tout en substituant l’indulgente civilisation à l’austère rudesse, inventer de nouveaux besoins, renoncer à d’anciennes habitudes, et transformer

enfin ces châteaux forts, en d’élégantes et commodes demeures ; métamorphose à laquelle le rigide censeur lui-même applaudit, quand il en goûte le charme et compare sans préventions, sous le rapport physique et moral, l’idéal du passé à la réalité du présent....

Nous descendîmes à Vevey, le jour du grand marché , dont la belle place offre alors un tableau très-animé par la variété des costumes fribourgeois, valaisans, savoyards, gens de La Vaux et de la montagne, ainsi que par l’abondance et la diversité des denrées qu’ils y apportent. — Cette ville a d’ailleurs un air d’aisance dans toutes les classes, qui joint à de beaux édifices publics et à une bonne tenue, forme un contraste frappant avec Thonon et

Evian, qui cependant avaient il y a quelques siècles le pas sur elle, différence qui attestera longtemps l’heureuse influence qu’a exercée un gouvernement paternel, lequel a néanmoins aussi dû succomber....

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