‹ Mémoires de famille C. E. Casgrain [microforme]Chapitre 14 sur 26 · Lettre du 22 avril 1827 à Mme de Roll · texte numérisé non relu

Lettre du 22 avril 1827 à Mme de Roll

et, quoique notre vie soit semée de petits chagrins et contretemps que Dieu nous ménage dans sa miséricorde, quels sont ceux plus heureux que nous et qui doivent plus à la divine Providence. Si nous sommes particulièrement favorisés, nous dévons être particulièrement reconnaissants. Rendons-nous dignes des bontés de Dieu et prions-le de continuer de répandre ses bénédictions sur nous, sur nos chers enfants, et sur notre famille en général. ”

Belle prière, qui a été entendue du haut du ciel et qui déjà a produit ses fruits pour un bon nombre d’entre vous!

Le cours d'économie politique que votre père à ‘suivi pendäñ les qu aire années qu’il fat” au Parietnènt, coûts. biôn, tecp.

long à à son avis, m'a fait passer par-deseus certains évéiéehts que je . dois relatr. .

Le 16 de décembre 1831 naquit votre frère Raymond.

Dans l’année 1832, si remarquable par la première apparition du choléra qui décima la population de nos villes, eût lieu le 22 mai le mariage de mon beau-frère M. Olivier-Eugène Casgrain, seigneur de Notre-Dame-de-Bon-Secours de l’Islet, âgé de 20 ans, avec Mile Hortense NUE âgée de 15 ans, fille de l'honorable Amable Dionne. Ils passèrent une année avec nous, et leur fils aîné Eugène naquit ici à la Rivière-Ouelle le 23 février 1833. À la même époque, j'appris la triste nouvelle de la mort de mon père, Jacques Baby, arrivée à Toronto le 19 février 1833.

Séparée de, lui dès le bas-âge, et ne le voÿant:.qu à de rares interva]l les je: R’avais pas avec ui cette familiarité. .qu’ ont, les enfants élevés auprès de leurs parenté, ce qui cépendant né diminuait en rien mon amour filial. On me taxerait d'exagération, si je retraçais ses belles qualités

telles qu’elles m’apparaïissent. Mais ce tableau venant d’une main étrangère, d’un de ses amis M. Strachan, évêque auglican de Toronto, le fera connaître tel qu'il était, Je renvois à la fin de ce volume la notice qu’il en a écrite.

Une nouvelle naissance vint signaler l’année 1833. Le 8 de septembre naquit votre sœur cadette Suzanne. Douée de beaucoup de jugement, elle était aussi remarquable par ses qualités utiles et agréables dans le commerce de la vie que par sa piété exemplaire et ses autres vertus. Elle joignait à un esprit d'ordre, beaucoup d'adresse et de dextérité pour les ouvrages de notre sexe ; avec cela elle était d’un caractère doux et obligeant, et d’une exquise sensibilité.

Mariée le 23 juillet 1861, à Charles Alphonse-Pantaléon Pelletier, avocat, ils jouissaient tous deux d’un bonheur par-

fait. Hélas ! il ne fut que d’une courte durée. Elle nous fut enlevée le 12 juin de l’année suivante, à la suite de la naissance de son premier enfant qu’elle m'a légué en mourant, et dont j'ai pris soin depuis cette époque. C’est le petit Oscar. Elle repose dans le cimetière de la Rivière- Ouelle, où son mari qui s’est montré le modèle des époux, lui a fait élever le petit mausolé que vous y voyez.

En 1834 le choléra qui sévissait au Canada pour la seconde fois, nous enleva Mme Johnston, née Marguerite Casgrain, l'unique sœur de votre grand-père. Veuve, ayant perdu tous ses enfants, elle vint se retirer avec nous durant l’année 1829, et votre père eut toujours pour elle les plus grands égards. Aussi bonne qu'elle était laide, et ce n’était pas peu dire, elle s'était faite l'amie de tous les enfants, tes rassemblait autour d’elle le soir, dans

les longues veillées d'automne et d’hiver ; et se plaisait à leur répéter des contes qu'elle narrait si bien qu’à l’entendre sans la voir, on eût cru qu'elle les lisait dans un livre. Les aînés d'entre vous se rappellent encore avec plaisir son affabilité, et les instants heureux qu'elle a procurés à leur enfance. Quand elle mourüt elle était âgée de près d: 72 ans.

Le 31 juillet 1835 vit naître votre sœur Julie, ! la favorite d’un vieux serviteur, qui entra dans notre famille dans le mois de décembre suivant, et dont je vais raconter l'histoire.

L'automne de 1835 fut fécond en naufrages dans notre fleuve. Un navire entre autres du nom de Æugle fut pris au milieu des glaces entre la Rivière-Ouelle et

1. Maintenant sœur de la charité à l’H6pital-Général des sœurs-grises à Montréal, où elle entra le 19 octobre 1858.

la Rivière-du-Loup. L’équipage parvint à se sauver en sautant de glaçons en glaçons, et mit pied à terre à l'endroit appelé : Pot-à-l’eau-de-vie, sur l’Isle-aux- Lièvres.

C'était dans les premiers jours de décembre ; il faisait un froid intense. Les naufragés firent un grand feu sur le rivage, autant pour se chauffer que pour donner signal de leur triste position aux habitants de la côte du Sud. Un brave cultivateur, nommé Charles Pelletier, avec un courage au-dessus de tout éloge, entreprit d’aller à leur secours. Il partit en chaloupe le 8 de décembre, avec quelquesautres hommes, et réussit à ramener les naufragés sur la terre ferme. Cette action héroïque lui valut une médaille d’or de la part du bureau de commerce de Québec, et il fut toujours connu depuis sous le nom de Pelletier la médaille. Dans le

cours de l'automne, votre père apprenant le grand nombre de désastres qui avait eu lieu, et sachant que la plupart des naufragés devaient remonter à Québec, avait donné avis au gardien du pont de la Rivière-Ouelle, Aristobule Gagnon, de les faire arrêter chez nous, particulièrement tous ceux d’entre eux quisne parleraient que l’anglais. Ce fut ainsi que neuf matelots de l'équipage de l'£agle mentionné plus haut, vinrent nous demander asile.

Parmi leur nombre se trouvait un anglais du nom de John Bowthorp, qui avait reçu une blessure affreuse à la jambe, au moment de leur descente dans l’Isle-aux- Lièvres. Comme cet infortuné était incapable de faire aucun mouvement, ses camarades furent obligés de le transporter dans leurs bras de la voiture à la maison. Ils racontèrent à votre père que pendant qu’ils étaient occupés à construire

106 C. E. OASGRAIN.

une Cabane pour se mettre à l'abri du froid, John s’apprêtait à couper un arbre, lorsque le mate, armé d’une petite hache, lui dit : Take care, John, L'Il cut it myself, et au même instant, il voulut frapper l'arbre, mais le coup fut détourné par ia rencontre d’une branche et la hache alla s’enfoncer jusqu’à l'os dans la jambe de l’infortuné matelot, en lui faisant une entaille de plus de quatre pouces de longueur.

Le froid qu’il eut à souffrir pendant les quelques jours qu'il séjourna dans l’île, avec ses compagnons, envenima cette plaie et lui fit contracter de plus une inflammation de poumons qui le rendit gravement malade. C’est dans cet état qu’il nous arriva.

Touché de compassion, votre père me dit : ‘ Il est certain que ce malheureux va mourir avant d'arriver à Québec, nous devrions le garder. ” Je m’empressai d’y

consentir.

Depuis ce jour, votre père se constitua lui-même son médecin et le soigna avec ue charité vraiment admirable, aidé des conseils du docteur Brassard. Trois fo's par jour pendant plus de trois mois, il pansa sa blessure, lui ôtant et lui appliquant les bandages de ses propres mains avec les soins délicats d’une sœur de charité.

John avait un caractère stoïque revêtu au plus haut degré du flegme arglais. Chez lui jamais de plainte. Cependant on ne saurait croire l’impression que produisit sur lui un pareil traitement.

Sous la rude écorce du matelot anglais, il cachait un cœur sensible, et des sentiments bien au-dessus de sa position. Au témoignage de ses camarades, et suivant l’expression de l’un d'eux : He was the best “ saïilor on board.” Natif du eomté de

re , & ÿ LT pi Fe

en rs"

Lis

pu

Norfolk en Angleterre, il était parti enfant de chez ses parents ; s'était d’abord engagé dans une ferme, et plus tard à bord d’un vaisseau comme mousse, et depuis avait voyagé sur mer pendant 26 ans, durant lesquels il avait parcouru toutes les parties du monde.

Ainsi accueilli, John conçut de l’attachement pour la maison, et dès qu’il put marcher il essaya de se rendre utile, et montra surtout de l'aptitude comme groom. Ce que voyant votre père, il lui demanda un jour s’il n’aimerait pas à demeurer avec nous. John accepta, et n’a plus depuis quitté notre toit.

La charité que votre père déploya dans cette occasion reçut sa récompense dès ce monde, car John fut toujours pour nous un domestique fidèle, dévoué, honnête et d’une ponctualité toute militaire. Voiei un trait qui montre son respect pour

moi : comme il aimait beaucoup la lecture des journaux et que d’ailleurs il ne manquaït pas d’une certaine instruction, j'avais souscrit, par égard pour lui, au journal anglais le Transcript ; eh bien, jamais il n’eut pris ce papier pour le lire, avant que je n’en eusse brisé moi-même l’enve-

loppe.

Comme je l’ai dit plus haut, il affectionnait beaucoup votre sœur Julie, qu'il avait bercée. Par les petits soins qu’elle sut Jui prodiguer en grandissant, elle annonçait déjà sa vocation de sœur de charité, et lorsqu'elle laissa la maison pour toujours, il disait dans son mauvais français :

Cé le meilleur poteau de la maison cé partir.

Par une singulière coïncidence, ce bon et fidèle serviteur mourut le même jour que votre sœur Julie prononça ses vœux

au couvent des Sœurs-Grises de Montréal, le 24 octobre 1860. 1

Encore une naissance, nous n’en sommes cependant rendus qu’à la moitié. C’est celle de votre frère William, arrivée le 5 avril 1837. Ici se rattache encore le souvenir d’une personne, intimement liée à la

1. Il est triste d’avancer en âge lorsqu’on survit à ceux qu’ou aime. Dans le mois de juin 1836, la mort enleva ma meilleure amie, Mme Charles Têtu que votre père aimait aussi beaucoup. Je ne saurais ia faire mieux connaître, qu’en rapportant ici l’éloge publié par un ami dans un journal du temps.

‘6 À la Rivière-Ouelle, samedi 11 juin, après une maladie de quelques jours, est décédée à l'age de "9 ans, Mme Charles Tétu. Cette dame recummandable par son éminente piété autant que par ses vertus sociales, emporte les regrets d’un cercle nombreux de parents et d’amis, et laisse dans la désolation un époux dont elle faisait les délices, et des enfants en bas âge. Ceux qui la connurent, ont su admirer, en elle,

famille, par l'affection qu’elle nous a montrée et surtout à William dont elle a pris soin dès sa naissance. Je veux parler de Léocade Anctil dite Saint-Jean, eutrée chez nous en 1834 et qui s’est rendue tellement utile que je l’ai toujours considérée

un assemblage heureux de qualités qui en ont fait une femme accomplie. Il serait difñcile de décrire l’impression que sa mort a produite dans les esprés, surtout dans la classe des malheureux, qui perdent, en elle, une amie compatissante et généreuse.

Elle conserva jusqu’à ses derniers moments, ce calme et cette résignation qui caractérisent une âme dévouée aux volontés de Celui qui a marqué la durée de nos jours.

Son âme tranquille et pure comme sa vie, s’est dégagée sans effort de ses liens terrestres, et est allée prendre possession de la couronne d’immortalité, de cette couronne qui ne se flétrit jamais.

“Le Ciel nous l’a ravie! un souvenir nous reste : Celui de ses vertus :

C’est le parfum du soir, l’odeur pure et céleste De la fleur qui n’est plus, ”?

comme nécessaire à la bonne tenue de ma maison. Votre père disait que les parents de Léocade avaient su élever leurs enfants comme on le faisait à Lacédémone, où on leur apprenait que le devoir passait avant tout. Ses parents étaient des cultivateurs aisés. Ils demeuraient à deux lieues et demie de l’église, car, en ce temps là, la Rivière-Ouelle comprenait une partie de Saint-Denis, de Saint-Pacôme et de Mont-Carmel. Ce fut pour s'approcher de l’église que Léocade est venue chez nous. Je n’en dirai pas plus, mes enfants, vous la connaissez tous; vous savez qu'elle est de beaucoup au-dessus de la position à laquelle elle a voulu s'assujettir; qu’elle est pour ainsi dire, l’expression même de l’ordre et de l’économie ; que, sans elle, je puis le dire, je ne sais pas comment il m'éût été possible de soutenir convenablement l’état de ma maison.

En un mot, telle a toujours été sa supériorité, qu’elle a su s’attirer notre respect sincère, et l'estime générale de la paroisse. Telle était la confiance que votre père reposait en elle, qu’il disait que si Léocade devenait incapable de marcher, il la ferait asseoir, dans un fauteuil, dans la cuisine, où sa présence seule maintiendrait le bon ordre. J'espère donc que vous continuerez d’avoir pour elle les mêmes sentiments, car maintenant, quoiqu'il arrive, elle ne ; saurait faire autrement que de les mériter :

toujours. ai Un voyage que je fis à cette “ci à Saint-Thomas, où j'allais, accompagnée de: :

Léocade, comme bonne de mon bébé Wil::

liam, afin de dire adieu à ma tante Can:

non qui partait pour le Haut-Canada, me:

fournit ici l’occasion de payer à cette der:

vière un tribut de reconnaissance. :::::

Comme je dois beaucoup à ls mémoire:

de ma tante Cannon pour la tendressé qu’elle m'a toujours témoignée et pour les soins qu’elle a prodigués à mes jeunes années, il m'est doux et agréable d’acquitter cette dette de gratitude et de transmettre son nom à votre souvenir. Cette sœur de mon père avait épousé le major Ross-Lewin qui était le roi des hommes pour la bonté.

J'étais âgée de sept ans, lorsque mon père me fit descendre de Sandwich à Québec, heureux qu'il était de me confier à leurs soins, afin de me procurer une éducation chrétienne et catholique (ma mère était protestante). Comme ma tante n'avait pas eu d'enfants, elle reporta sur moi toute l'affection possible, et je dois dire ici, en justice, que rarement enfant fut entourée de plus de soins par ses propres parents. Je suis restée avec elle, jusqu'à mon mariage.

Devenue veuve en 1822, Mme Ross- Lewin épousa M. John Cannon en 1827.

À la mort de celui-ci en 1833, elle vint demeurer dans le village de St. Thomas.

Plus tard, désirant finir ses jours, dans les environs du Détroit, où elle était née, elle fit choix de votre père, pour lui faire une donation de tous les biens immeubles qu'elle possédait à Québec et dans les environs, à condition par nous de lui payer une rente annuelle et viagère de £200.

Elle avait donné son affection et sa confiance à votre père à cause des bons procédés dont il avait usés envers elle, et de la régularité et de l’exactitude qu’il montrait dans le maniement des affaires.

Cette donation fut faite en 1837 et ma tante partit pour le Haut-Canada le 21 août de cette même année, se fixa à Amberstburg, sur la Rivière-du-Détroit, où elle termina ses jours le 23 février 1860,

âgée de 76 ans.

La lettre suivante du Père Maurice, prêtre missionnaire de l'endroit, est le digne panégyrique de cette femme dont la vie s’est passée à faire le bien.

4 Madame

4 Je suis chargé de vous annoncer une nouvelle tout à la fois triste et consolante. Bamedi dernier, vers les six heures du soir, la bonne dame Cannon s’est endormie dans le Seigneur et est allée au ciel jouir d’une meilleure vie. Depuis longtemps déjà son âge, ses infirmités toujours croissantes, nous faisaient pressentir cet événement comme non éloigné. Aujourd’hui nos craintes sont réalisées. La bonne tante n'est plus de ce monde, mais l’assu ranoe comme certaine que nous avons de son bonheur dans l’autre, nous console et adoucit notre douleue

“ ,,,,.... La mort de Mme Cannon

O. E. UASGRAIN. 117

a vraiment été une mort précieuse aux yeux de Dieu et édifiante pour ceux qui en ont été les témoins. Sans entrer ici dans les détails qui, je pense, vous seront donnés plus tard, je me contenterai de vous dire que depuis le premier instant où elle a ressenti les atteintes de sa maladie jusqu’au moment de sa mort, ses yeux, ses lèvres et son cœur ont été comme collés à son crucifix. Pouvant à peine se faire entendre à cause de la paralysie qui lui était tombée sur la langue, elle exprimait par ses actions ce qu’elle ne pouvait dire par ses paroles, et remplissait tout le monde d'admiration par la foi si vive et si pleine de confiance qu'elle témoignait en Jésus-Christ crucifié.

‘“ Elle a reçu à temps tous les sacrements de l'Eglise, arrangé toutes ses affaires temporelles et conservé jusqu'au dernier instant une connaissance parfaite.

Une chose lui manquait cependant, c'était de vous voir auprès d'elle ; elle n’a cependant pas oublié les absents à qui comme aux autres elle a laissé sa bénédiction, avant de donner son âme à PE sssatessises |

Le révérend P. P. Point ajoutait c qui suit : |

“Je ne puis refuser aux désirs de mon cœur d'ajouter un mot à cette lettre et de vous parler d’une personne si chère à sa famille, si amie de tous ceux qui ont eu l'avantage de la connaître. Sa mort a été le plus beau couronnement de sa vie; à mesure qu'elle approchait de la porte du tombeau ou plutôt de la porte du Ciel, elle semblait se rajeunir...….. J'ai été témoin du calme, de la sérénité, je pourrai dire même de la joie avec lesquels elle parlait de ce moment, que pendant sa vie, elle paraissait tant redouter. C’est la mort

des élus. Aussi je l'ai vue le quatrième jour de sa mort, nullement décomposée, son visage et ses traits étaient ceux d’une personne paisiblement endormie. C'est que la mort du juste est un sommeil selon les paroles de l'Esprit-Saint..…… Notre bonne mère a voulu avant sa mort me faire lire la lettre édifiante de votre chère religieuse (Ste. Justine). Elle ne désirait qu'un petit présent de ma main, une petite croix de religieuse, avec une petite vierge au pied de la croix. Hélas ! je u’eus pas le temps de tenir ma promesse après quelques jours elle était non plus aux pieds de l’image, mais aux pieds des trônes de Jésus et de Marie.....,.........

“ Agréez, etc.

‘© Pregre Point, Miss. S. J."’

Page 1