JAMES WILSON
Certes, cet effort d'imagination de la part d’un anglais, mérite bien, lui tout seul, d’être apprécié.
Sur ces entreliites M. Casgrain fut pronu au grade de lieutenant-colonel de milice (unattached ); et à la même époque il fut nommé conjointement avec M.
Amable Dionne et M. P. de Salles La-
terrière membre du Conseil Spécial.
Mais son goût pour les assemblées délibérantes ne s'était pas développé depuis 1834; cette nomination ne lui fut pas très-agréable, Aussi écrivait-il le 29 avril 1839 :
‘ C’est bien malheureux de vivre ainsi: cette pauvre vie est si courte qu'il faudrait la rendre moins misérable. Ce sentiment n'est pas tout à-fait chrétien, il est vrai, et ne s'accorde pas avec le précepte de notre divin Sauveur : ‘ Prends ta croix et suis-moi, ’’ mais cette pauvre humanité est si faible qu'elle se montre partout. ”
Voici ce qui vous donnera la mesure exacte de son patriotisme, c'est le simple exposé de ses principes ce que j’appellerai volontiers sa confession politique, franche et honnête comme l'était son cœur. Certaine mesure que Poulett Thompson voulut introduire, lui donna occasion d'écrire
ce qui suit :
“ Voilà trois fois que mes malles sont faites pour partir, et trois fois que j'en suis empêché par des mesures importantes remises d’un jour à l’autre, et au sujet desquelles je dois à mon pays de constater mon vote. Je devais descendre dans le bâteau qui part à l'instant.
‘Nous avions devant nous le projet d'une ordonnance pour la suspension ultérieure de l'hubeas corpus, qui avait été remise avec l'entente que cette question ne serait plus agitée, néanmoins on nous dit que son Excellence veut venir demain nous expliquer lui-même ses raisons pour demander la passation de cette ordonnance malgré, nous, dit-on, qu’il répugne beaucoup à ses principes libéraux de passer cette mesure. Je ne crois pas À ces principes qui ne sont que dans sa bouche ; et cette mesure importante, mais
odieuse, inique et injurieuse au pays, qui est dans un état de tranquillité parfaite, quoiqu'il en dise, n’est ni nécéssaire ni justifiable, mais bien pour coupler avec sa fameuse dépêche de l'hiver dernier par laquelle il nous présente les canadiens, sans exception, comme des rebelles dans le cœur que la crainte seule retient. Je n'ai pas encore été ébranié dans mes sentiments de loyauté et de dévouement au gouvernement, mais de pareilles mesures et injustices sont bien propres à exaspérer et à changer les dispositions des personnes les plus fidèles. Encore on amène cette question non pas au commencement de la session où la plus grande partie des membres sont présents, mais à la fin lorsque chacun quitte. Néanmoins, il ne me fatiguera pas, car je resterai en dépit de lui jusqu’à la fin, s’il le faut, Il y a demain huit jours qu'il m'a accordé mon congé me disant
qu'il n'introduirait rien que d'ordinaire devant le Conseil. Cependant cette suspension de l’habeas corpus est demandée.
Vraiment je crois qu’on a perdu la tête. ”’
Avec la dissolution du Conseil Spécial se termina la vie politique de votre père, où la force des circonstances l’avait con” traint de rentrer malgré lui.
De retour à son foyer, il ne s’occupa plus que de l'éducation de sa nombreuse famille que la naissance de votre frère René arrivée, le 4 février 1839, était venu augmenter.
Content, heureux, il mena jusqu’en 1846 cette vie douce et tranquille du gentilhomme aisé de la campagne, partageant ses loisirs avec des amis peu nombreux mais choisis; traduisant dans la vie réelle ces beaux vers de Boileau :
Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même en un coin retiré
Que lPamour de ce rien qu’on nomme renommée N°’a jamais enivré d’une vaine fumée ;
Qui de sa liberté forme tout son plaisir,
Et ne rend qu’à lui seul compte de son loisir! !
Le passage suivant d’une lettre qu'il m'écrivit à cette même époque vous prouvera que je n’exagère rien, et qu'ici comme partout ailleurs dans ce récit, ma plume n’emprunte rien qu'à la vérité.
‘“ Le bonheur dont nous jouissons à notre campagne ne peut se comparer à ce qu'on appelle ici ! plaisir, c’est-à-dire, diners, bals, promenades, etc., ete. Que les hommes sont vains et insensés, et combien je remercie la Providence de nous avoir éloignés de ce tourbillon bruyant et dangereux des villes qui fatiguent l'âme, au lieu de la nourrir et de la reposer. ”?
Le 2 juillet 1840 naquit votre frère Alfred, et le 27 avril 1842 votre frère
1 NM. Casgrain était à Québec alors, 14 février 1840. :
Herménegilde. Rosalie est née le 21 juillet 1844.
Piété de M. Casgrain—Son dévouement à ses enfants.
Mes chers enfants, je le répète encore, en commençant ce récit, j’ai eu l'intention de mettre sous vos yeux et de faire revivre dans vos cœurs les vertus dont votre père vous a donné l'exemple. Vous avez pu vous convaincre, en lisant les chapitres précédents, qu’il était bon citoyen ; il me reste maintenant à vous le montrer bon chrétien. C’est la partie la plus douce de mon œuvre; et la plus importante pour votre instruction.
Comme vous étiez pour la plupart dans un âge trop tendre pour apprécier les vertus de votre père, lorsqu'il vous fut enlevé,
j'ai toujours entretenu l’idée de vous les faire connaître. Considérez-les en écoutant la voix de votre conscience ; souvenezvous, en réfléchissant sur une vie si bien remplie, des paroles du Psalmiste : “ Voulez-vous vivre éternellement dans le cel, et passer des jours heureux sur la terre, éloignez-vous du mal et faites le bien. ”
Vous comprenez, mes enfants, qu’on ne peut pratiquer la vertu pendant toute sa vie à un si haut degré, sans le secours de la grâce de Dieu ; vous savez que cette grâce de persévérance ne s’obtient que par le moyen de la prière; aussi votre père priait-il beaucoup. Mais ce qui surprendra davantage quelques-uns d’entre vous, tant c’est chose inusitée dans le monde, c'est qu’il faisait journellement la méditation. Si ses occupations le requerraient, sa prière était courte, mais toujours fer-
‘ente. Son travail même était une prière.
car avant de s’y livrer, il l’offrait à Dieu.
Il assistait régulièrement à la messe.
Elle se dit, en hiver, à la Rivière-Ouelle, dans la sacristie ; et je vois encore la place qu’il occupait sur le marche-pied du vestiaire du côté du nord où il l’entendait toujours à genoux, et bien des fois, à ma connaissance, il a tenu à honneur de la servir. Je me rappelle combien sa piété était édifiante, lorsque dans les jours de fêtes où le Saint-Sacrement était exposé, il se tenait agenouillé dans un grand recueillement, pendant tout le temps que duraïent les offices, sans s’y asseoir, tant sa foi était vive et son respect profond pour Jésus-Christ présent dans l’adorable Eucharistie. C'était principalement dans la sainte communion qu'il puisait cette foi qui est la vie du chrétien et la règle de ses pensées et de sa volonté.
Comme toutes les vertus chrétiennes s’enchaînent les unes aux autres, il n’est pas nécessaire de repasser toutes celles que votre père a misesen pratique. Je ne m'arrêterai qu'à celles qui le distinguaient le plus. D'abord ce qui vous fera voir son amour pour Dieu, c’est la confiance qu’il reposait en sa divine bonté et son abandon filial à sa providence. Dans toutes ses lettres, dont j'ai conservé plus de trois cents, il y en a très-peu où il ne fasse pas mention de cette providence qui régit toutes choses, et dont il aimait à reconnaître le soin paternel dans les moindres actions de sa vie. S'il réussissait dans quelqu’affaire ou entreprise, il ne manquait pas d’y reconnaître la main de Dieu.
S'il ne rencontrait pas le succès, il rendait également hommage à l'intervention divine,
Je copie ce qui suit d’une de ses lettres
à propos de difficultés survenues dans nos affaires :
‘ Que Dieu soit béni, ce sont des avis et des grâces pour nous. L’adversité rappelle à Dieu et la prospérité à laquelle on aspire toujours, enfle le cœur et nous fait oublier nos devoirs.
6.08 affaires me tracassent et m'occupent beaucoup, car je n’aime ni la chicane ni les procès, et me voilà bien malgré moi en quelque sorte engagé dans deux affaires importantes devant les tribunaux. ! Je les remets avec confiance et résignation entre les mains de Dieu; que sa sainte volonté soit faite, et que son saint nom soit béni en toutes choses, quelqu’en soit l'événement ! Je t'ai souvent répété
1. Il s’agit ici de deux procès, dont l’un s'élevait à plus de £1000, que nous gagnâmes ; nous perdîmes l’autre où il s’agissait de £2500,
que j'ai tracé la providence toute particulière de Dieu sur moi dans toutes les actions importantes de ma vie. La protection qu’elle nous a toujours accordée ne nous abandonnera pas; et s’il nous arrive des pertes, des malheurs, ce sont des décrets de cette providence qui le veut et l'ordonne pour notre plus grand bien, quoique contraire à nos vues humaines.
Je la prie bien instamment de me tirer de ces affaires auxquelles ma santé et mes forces ne me permettent plus de donner le soin que je voudrais, et de m'accorder assez de jours pour les terminer. Joins tes prières aux miennes, fais prier nos chers enfants, et surtout demandez l'accomplissement de la volonté de Dieu en toutes choses. ”
Le plus grand bonheur d’une âme chrétienne est de vouloir ce que veut son créateur. Les saints ne sont saints que parce
que leur volonté est conforme à celle de Dieu. Ce que le monde appelle souffrance, contradiction, est un avantage et une faveur du ciel, quand on les regarde comme votre père les voyait. Sa conformité à la volonté de Dieu n’était pas seulement en paroles, maïs elle se traduisait dans toutes ses actions. Le fait suivant vous le démontrera. |
: Dans un voyage qu’il fit dans le Haut- Canada, il avait pris les fièvres du pays, et à son arrivée à Québec, il fut gravement malade. Suffisamment rétabli, il était de retour à la Rivière-Ouelle, depuis quelques semaines, croyant en être quitte, lorsque la fièvre le reprit de nouveau avec violence. C’est alors qu’il appela un de nos enfants, lui disant d'apporter son livre de prières, et lui commanda de réciter le Te Deum en actions de grâces, ajoutant :
SI nous avons reçu les biens de la main
“du Seigneur, pourquoi n’en recevrions- ‘ nous pas les maux ? ”
N'est-ce pas là pousser la soumission jusqu’à l’héroïsme ?
Sa libéralité était proportionnée à ses moyens ; et quoique nous eussions une nombreuse famille, on ne faisait pas un vain appel à sa bourse, Les églises de Sandwich, de Toronto, et d’autres plus rapprochées de nous, ainsi que les établissements religieux, entre autres le collége de Sainte-Anne et l’Archevêché de Québec ont été favorisés de ses dons.
Mais je ne veux rien oublier de tout ce qui peut servir à votre édification.
N'ignorant pas que la dévotion à la Sainte Vierge a toujours été regardée comme une marque de prédestination, votre père a été dès sa jeunesse un dévot serviteur de Marie. Il faisait parti de la Congrégation, comme je l’ai dit ailleurs ;
et les confréries du Scapulaire et du Saint Cœur de Marie le comptèrent pour un membre zélé. Sa dévotion de prédilection était le chapelet qu'il récitait tous les jours ; et même dans ses promenades en voiture, il le disait soit avec ses enfants, soit avec ses amis. Un bon prêtre me dit un jour : “ Mais, votre mari, il est dévot comme un religieux ; il me fait dire le chapelet chaque fois que je voyage avec lui. ”
Bien des fois je me suis dit que je voudrais aimer Marie avee cet amour filial que votre père avait pour elle, tant il était affectueux et expansif.
Tout ce qui se rattache à Dieu lui était cher, et il avait la plus grande vénération pour ce qui concerne son culte et ses ministres, auxquels il portait le respect et l'affection qu’inspire le pouvoir divin dont ils sont revêtus.
Aussi était-il estimé de tout notre clergé et comptait-il plusieurs amis de cœur parmi ses membres. Vous avez vu plus haut comment Mgr. Plessis le considérait.
Lors d’une visite qu’il nous fit, à son retour d’une mission, il nous donna encore une preuve de son estime. Apercevant mon fils aîné Charles, né pendant son absence : ‘ Si j'avais été ici, dit-il, je l’aurais baptisé. ”?
De son côté, Mgr. Panet fut toujours:
l'ami de la famille Casgraïn, et voulut bien, baptiser votre frère Philippe, montrant:
ainsi son amitié pour votre père; et Mgr.
Turgeon traitait avec lui sur un pied d'in:
timité.
Mgr. Baïllargeon m'a dit qu’il conservait encore un livre qu’il avait échangé avec votre père, lorsqu'ils étaient compagnons d'étude au collége de Nicolet.
Messieurs les Grands Vicaires Viau et
Cadieux, qui furent successivement curés de la Rivière-Ouelle, entretenaient une affection et une confiance toute particulière pour votre père, de telle sorte qu’ils le choisirent pour régler leurs affaires : le premier lors de son départ de la paroisse, et le second en le nommant : »n exécuteur testamentaire. Combien d’autres ne pourrais-je pas citer, par exemple : MM. Primeau, Bourret, et Leprohon, directeur du collége de Nicolet, qui se plaisait à dire que M. Casgrain était du petit nombre des écoliers qui correspondaient avec leurs anciens maîtres. |
D'ailleurs les prêtres formaient sa compagnie habituelle; et l'une de ses jouissances était de les réunir à sa table.
À toutes ces qualités que je me plais à énumérer, il serait inutile, ce semble, d’ajouter celle de bon père ; mais comme plusieurs d’entre vous l’ont à peine connu, je
dois m’attacher à vous le dépeindre sous ce rapport, afin que vous chérissiez de plus en plus son souvenir : car il avait pour vous tous l'affection du plus tendre des pères.
Cet amour était le motif de toutes ses démarches. Jamais il ne m'écrivait sans faire quelque recommandation, soit au sujet de votre santé, soit au sujet de votre bien-être en général. Quand il était à la maison, sa récréation était d’amuser les plus jeunes, et de se mêler à leurs jeux.
Quant aux plus âgés, il s’efforçait de leur procurer toutes les jouissances légitimes en son pouvoir, telles que chevaux, voitures, etc., etc. Il avait même acheté un petit yacht pour leur agrément. Je me rappelle encore la joie qui accompagnait le départ de ces belles promenades sur le fleuve par une belle journée d'été. Mon extrême prudence m’empêchait d'y prendre part, mais votre père en faisait presque
156 C, E. C'ASGRAIN.
toujours partie, et en laissait le commandement à John. À ce propos, voici ce que racontait l’un. d’entre vous : Quand nous arrivions à la hauteur de l’église de Sainte- Aune, papa se découvrait, et nous faisait réciter avec lui les litanies de la Sainte Vierge, puis commandait au vieux John.
de virer de bord.
Ce qu'il désirait avant tout, c'était de vous procurer une bonne éducation, et il n’épargnait rien-pour parvenir à cette fin :
plaçant les garçons au collége, et choisissant pour nos filles. une institution qui nous a toujours été bien chère, celle de la Congrégation de Notre-Dame, dont la mission à la Rivière-Ouelle, fondée en 1809, avait eu pour amis et bienfaiteurs vos grands parents Casgrain.
La vénérable mère Sainte-Magdeleine, l'une des fondatrices de cette maison, avait de son:côté le plus vif attachement pour
le nom Casgrain. Devenue supérieuregénérale, elle offrit à votre père en 1843, à l’occasion de la fête de Saint-Charles, un beau reliquaire sur le revers duquel, il écrivit ce qui suit : Ce beau, riche et ‘ précieux reliquaire m'a été présenté “€ par la révérende Sœur Sainte-Madeleine ‘ de la Congrégation de Notre-Dame de ‘ Montréal, le 4 novembre 1843, à l’occa- ‘ sion de ma fête. Je le destine à l'aîné “ de mes enfants et l’exhorte ainsi que ses “frères et sœurs d'entretenir pour les ‘ membres de cette sainte et si utile mai- ‘ son, les sentiments bien mérités d'estime, ‘ de considération et de respect que j'ai “ toujours eus pour elle; et d'aider et ‘ d'encourager de tout leur pouvoir les ‘ diverses branches de cette institution ‘“ qui est la gloire et l'honneur du pays, ‘et la sauvegarde de l'instruction reli- ‘ gieuse. ”
Il n’est donc pas surprenant que vos sœurs aient hérité de notre affection pour la congrégation. Elles ont toutes commencé très-jeunes à en fréquenter les classes.
Placée au pensionnat de Montréal en 1842, votre sœur Eliza demandait à votre père en 1844 son consentement pour entrer au noviciat de la communauté, Voici la réponse qu'il lui fit.
& J'ai reçu, ma très-chère Eliza, ta lettre du 24 juin ; tu ne peux douter que nous ayions été surpris, ta maman et moi,
d'apprendre les dispositions que tu manifestes de te consacrer à Dieu, et de suivre l'état sacré des bonnes dames auxquelles nous avions confié le soin de ton éducation, et qui ont été les guides de ton enfance. Assurément, ma chère, quoiqu'il nous en coûtera de nous séparer de toi, et de renoncer à tous les sentiments de la nature ; si telle est la volonté de Dieu,
C, E, EASGRAIN 19.
nous sommes prêts à lui faire ce sacrifice et lui remettre entre les mains le dépèt qu'il nous a confié; car toujours et en toute occasion nous lui avons demandé et lui demandons encore l’accomplissement de sa sainte volonté et non la nôtre, bien convaincus qu'il sait mieux ce qui nous convient que nous. Mais tu es bien jeune.
tu n'as peut-être pas assez pensé aux grands sacrifices que cet état exige. Rappelle-toi combien tu aimes tes parents et tes frères et sœurs. Seras-tü assez ferme, assez généreuse pour immoler ces sentiments sur l’autel de l'amour de Dieu ? Tu as à peine su ce qu'est le monde (mais er.
cela je te félicite). Au moins sais-tu qu'il s'ouvre devant toi un certain avenir que la position de tes parents dans la société promet devoir être assez heureux; si on peut appliquer avec quelque raison ce terme aux plaisirs et aux jouissances
que le monde offre. As-tu réfléchi qu'il fallait non-seulement renoncer à toi-même et à ta propre volonté, pour n'être ‘que l'instrument de celle des autres, et cela en tout et pour tout. Es-tu bien résolue de consacrer le reste de ta vie au service particulier de Dieu, et de t’assujettir, tout en renonçant au monde et à toi-même, à l’instruction de ia jeunesse. Si tu as suffisamment pesé toutes ces considérations, et que tu sois capable de ces sacrifices de bon cœur et d’inclination et si tes supérieures, que tu auras dû consulter aussi bien que nous, croient à ta capacité, à ton courage et à ta vertu, alors, ma chère enfant, nous aussi nous sommes prêts à seconder tes vues et à faire taire tous sentiments trop humains pour t'offrir au Seigneur, comme nous n'avons pas manqué de le faire dès ta naissance aussi bien qu'à celle de tes frères et sœurs.
‘ Tout en te retraçant les grandes obligations et les privations qu’entraîne l’état que tu veux embrasser, je dois te dire que ce monde que tu ne connais pas encore et que tu veux quitter pour toujours, est bien peu digne de tes regrets. Quand je considère les peines, les chagrins et les sollicitudes auxquelles sont sujets ceux qui vivent dans son tourbillon, même ceux des bons chrétiens qui savent prendre tous les contre-temps de la main de Dieu, combien les plaisirs et les jouissances qu'il offre compensent peu tout cela. Je dis souvent avec ta maman : bienheureux sont ceux qui y ont renoncé. Nous sommes pourtant ceux qu’on appelle les heureux du monde, et avec vérité, car Dieu nous a comblé de ses dons d’une manière spéciale, mais encore disonsnous souvent avec Solomon : vanité des vanités, tout
n’estque vanité, hors aimer et servir Dieu.
& Loïn donc, ma chère et bonne enfant, de te détourner de ton dessein, si Dieu t’appelle à cet état, nous nous efforcerons de nous en réjouir avec toi et nous bénirons le Seigneur de ce qu’il daigne t’agréer pour son épouse. Quelque grand que doive être le sacrifice, il sera bien diminué pat l'idée que tu entres dans une Aaeon qui nous est bien chère, et dont j'ai appris à considérer les principaux membres comme ceux mêmes de ma famillé et dont tu es pour ainsi dire l'enfant AOL es sosenronose
Cette lettre doit vous faire connaître de plus en plus la piété éclairée de votre père, et sa volonté de sactifier à la gloire de Dieu ce qui lui était le plus cher. N’allez pas croire, cependant, qu’il n’en eoûtait rien à sa sensibilité, car la séparation fut des plus douloureuses.
# Je pars ce soir, écrivait-il de Mont-
réal le jour même de l’entrée d'Eliza le 19 septembre 1844, je m’arrache d'ici, je m'éloigne de notre chère petite, que je voudrais néanmoins avoir toujours à mes côtés. Je ne veux plus lutter avec de si violentes émotions, que m'occasionnent son entrée au couvent, et l’idée d’une séparation presqu’absolue, moi qui aimais, qui aime tant cette enfant. Ma fortitude, mon énergie, mon eourage accoutumés, m'ont abandonné ! J’ai été, je suis faible encore, je t’écris le cœur tout navré, je ne dis pas de chagrin, non!...…. pet Vs
L'année suivante, il conduisit Charles et Philippe à Montréal pour assister à la prise d’habit de leur sœur, et ayant continué son voyage jusqu'à Sandwich, il m'écrivit de Buffalo :
‘Je suppose que Charles et Philippe t’auront écrit de Montréal, ainsi que je les en avais priés, Je me flatte que leur
voyage leur aura procuré de l’amusement, Je pense souvent à la carrière qui s'ouvre devant eux; l'avenir est loin d’être flatteur pour les jeunes gens de nos jours.
Je joins tous les jours mes prières aux tiennes, pour demander à Dieu qu'il les dirige dans le choix d’un état et surtout qu'il les préserve de la contagion du péché, dans le malheureux siècle où nous sommes. [ls te parleront de leur sœur; elle est charmante cette enfant que Dieu nous à fait la grâce de choisir pour sa servante spéciale ; ils te diront combien m'a coûté ce sacrifice, de la voir pour toujours séparée de nous, moi qui l'aime tant ; j'ai eu la faiblesse de pleurer pendant tout le temps de cette belle cérémonie. J'aurais voulu que le sacrifice eut été plus gra id encore s’il est possible pour pouvoir offrir quelque chose d’agréable à Dieu qui nous comble tous les jours de ses
bienfaits. M. Viau, malgré ses infirmités, a assisté à la cérémonie et m’a témoigné son amitié ordinaire. ”?
Il ne fallait rien moins que la certitude qu'il avait du bonheur de votre sœur pour le consoler de cette séparation. D'ailleurs Dieu donne la force de faire des sacrifices, quand on le lui demande.
C'est ainsi qu'il ajoute : “ toutes les personnes qui habitent cette maison ont l'air d’être si heureuses qu'on doit, il me semble, envier leur sort. Nous aurions tort de nous inquiéter de celui d'Eliza. ”
Je cite encore la suite de sa lettre, elle me paraît si édifiante : “ Nous avons aujourd'hui entendu la messe d’une congrégation presque exclusivement allemande.
Les catholiques ici sont parmi les pauvres et les amis de Dieu à qui il a promis son royaume. Buffalo est un endroit extraord'naire : le hâvre, le canal, les quais
offrent un aspect étonnant et donnent une idée des affaires qui ont lieu ici. Les voyageurs y abondent de tous côtés. Mais c'est à effrayer que de voir comme tout est matériel. On ne s'occupe que d’affaires, de spéculations, de moyens de faire de l'argent, et le salut, le salut, l’unique affaire importante à l’homme, paraît être celle qui l’occupe le moins. ”
J'ai voulu citer presque toute cette lettre, parce qu’elle est une des dernières qu'il m’ait adressées. Le changement survenu dans notre position ne nécessitait plus de correspondance, comme vous le verrez dans le chapitre suivant.
M. Casgrain est nommé Assistant-Commissaire des Travaux-Publics—Son séjour à Montréal—Sa maladie et sa mort.
Nous étions dans l’année 1846 ; le 27
mai était née votre sœur Adèle, treirième enfant. Tout occupés, votre père et mot, des soins qu'exigeait une si grande fa- “mille, nous nous entretenions, sans cesse, des moyens qu’il nous faudrait prendre pour assurer l'avenir de chacun de vous, lorsque la Providence, dans le sein de laquelle nous déposions toutes nos sollicitudes, nous vint en aide, d’une manière tout-à-fait inattendue et qui devait amener un grand changement dans notre vie de famille, |
Le 8 juillet, le Secrétaire-Provincial ‘d'alors, l’honorable Daly proposait à M. Casgrain la charge de second-commissaire des Travaux-Publics.
Voici la lettre confidentielle qu’il lui écrivit de Montréal :
Dear Sir,
‘ The office of Second Commissary for the management of Public-Works, under
the law of last séssion is now vacant and I take the means of ascertaining how far it might be agreable to you to fill it. The honorable Mr. Wm. Robinson is appointed first Commissary and it is very desirable that a gentleman of capacity and one well acquainted with the many objects requiring attention in the Eastern Section of the Province should be associated. With this view I am desirous of ascertaining your wishes for the information of the Government prior to making you an offer of the appointment offcially.
Should you be disposed to accept the office, Î would suggest your immediately procceding to this place, if you can do so conveniently, when any further explanation you may desire can be given.— Your early reply would oblige. ”
A cette lettre, M. Casgrain fit la réponse qui suit :
‘ Dear Sir,
“Your favor of the 8th instant has just been handed me by this morning’s post. In conformity to your wishes, I loose no time in giving you an early answer.
‘ [ must tell you frankly that the acceptance of office under Government would much interfere with my domestic habits, and that the strongest reasons only could induce me to do so; such has being useful to my country and especially to this eastern Section of the Province, which, Î am sorry to say, has been to.
much neglected.
I will however very shortly follow this letter and by further explanations with you, see if I can accept of the office, in justice to myself and family as well as to Government. ”
M. Casgrain se rendit immédiatement à Montréal, et après s'être entendu aveg
les différents membres du Cabinet, et après avoir.consulté plusieurs. amis éclairés du clergé et autres, -qui le pressèrent fortement d'accepter cette ‘charge importante, il finit par se rendre à leurs avis, et entra de suite en office.
Ses affaires domestiques l’ayant obligé de revenir à la Rivière-Ouelle, il en profita pour prendre congé de ses connaissances et de ses amis, qui voulurent bien dui présenter quelques adresses, !
Je laisse aux journaux du temps à vous redire l'impression que sa nomination produisit sur l'esprit du public.
Le Canadien du 17 juillet 1846 publiait d'abord ce qui suit :
4 On dit que M. C.E. Casgrain, écr., de la Rivière-Ouelle, va être nommé se- -cond-Commissaire des Travaux-Publics.
A. Voir ces adresses à la fin de l’ouvrage.
Il est maintenant à Montréal, ajoute-t-on, complétant les arrangements préliminaires à son entrée en office. Si cette nomination a lieu, le district de Québec, qui a été jusqu’à ce jour si horriblement négjligé sous de rapport des travaux-publics, aura, nous l’espérons, dans M. Casgrain un homme qui, au besoin, fera valoir les droits de ce district.
Depuis que nous avons écrit ce qui précède, nous avons le plaisir d'informer nos lecteurs que M. Casgrain est nommé Commissaire des Travaux-Publics. Nous félicitons la population du distrit de Québec sur cette nomination, qui montre de la part du chef de l'Exécutif un désir de rendre justice aux Canadiens-Français et surtout au district de Québec. Nous espérons que Lord Cathcart ne s'arrêtera pas dans une aussi belle voie. ”
Le 3 août, le même journal annonçait
la nomination officielle de M. Casgrain, et publiait l’addresse que lui présentèrent les MM. du Collége de Sainte-Anne. !
Comme vous le voyez, M. Casgrain entrait dans sa nouvelle charge fort de l’estime et de la considération de ses concitoyens, et avec le désir et la volonté d’être utile à son pays, en même temps qu’à sa famille.
Mais avant de quitter la Rivière. Ouelle, votre père voulut consacrer ses adieux par un acte de religion. Quelque temps auparavant, la procession du Saint-Sacrement s'était rendue chez nous, et le reposoir avait été dressé dans un berceau à l'ombre des grands ormes du jardin. Pour perpétuer, comme il le disait lui-même, le souvenir de la visite que Dieu nous avait
1. Voir à la fin du volume l’adresse du Collége de Sainte-Anne et la réponse de M. Casgrain.
faite, votre père fit élever une croix à l'endroit où le Saint Sacrement s'était arrêté; et la veille de notre départ, il invita M. le curé Bégin, à venir en faire la bénédiction.
Les circonstances qui accompagnèrent cette cérémonie religieuse firent sur mon esprit une impression que je n’ai jamais oubliée. Nous nous rendîmes, votre père
.et moi, dans le cours de l'après-midi au
pied de la croix, accompagnés des enfants et de tous les domestiques. C'était par une froide et pâle journée d’octobre ; le ciel gris d'automne, les feuilles jaunies se détachant des arbres et venant joncher les allées du jardin, le vent gémissant dans les branches dépouillées, le souvenir des jours sereins que nous avions coulés dans ces lieux, les apprêts du départ; tout me portait à la mélancolie, et remplissait mou âme d’une indicible tristesse.
174 C, E., UASGRAIN.
A la vue de cette croix que je voyais bénir chez moi, j’eus un vif pressentiment de toutes celles qui m’attendaient : elle m'en parut intuitivement le gage frappant, et pendant les prières de la bénédiction, je ne pus m'empêcher de verser d’abondantes larmes,
Il avait été d’abord convenu que je ne quitterais pas la Rivière-Ouelle de suite, mais que je prendrais ie temps suffisant pour mettre ordre à nos affaires domestiques. Sur ces entrefaites votre sœur Sainte-Justine prononça ses vœux au couvent de la Congrégation de Montréal. Je m'y rendis pour la cérémonie. Pendant mon séjour dans cette ville votre père qui éprouvait de l’ennui d’être ainsi isolé de sa famille me proposa de remonter de suite avec nos enfants. [I] loua une maison située sur la rue Craig en face du Champ de Mars, et le 20 pctobre nous étions tous
réunis à Montréal.
La multiplicité des occupations de M.
Casgrain était telle, qu’il n'avait pas le temps de s'occuper de la maison, et nous ne le voyions que le soir. C’est ainsi que se passa l’hiver de 1846 à 1847. Le 21 mars 1847 mourut votre petite sœur Adèle, agée de 10 mois. Sa mort nous fut d’autant plus sensible qu’elle étais le premier enfant que Dieu nous enlevait. Ce fut pour moi une des croix que j'avais entrevues au moment de laisser notre campagne. |
Au commencement de l'été, les émigrés nous apportèrent le typhus; et le gouvernement prit de suite des mesures pour recevoir et soulager les milliers d'Irlandais qui fuyaient leur patrie pour venir mourir en Canada. Le départemert des Travaux-Publies ordonna à cet effet la construction de vastes abris, appelés shcds
à la Pointe-Saint-Charles et à la Grosse- Isle, où l’on put recueillir les nombreuses victimes de l'épidémie. Ce fut à votre père que fut dévolue la charge de faire exécuter ces travaux. Il y déploya toute l’activité que l’amour du devoir et la charité chrétienne peuvent inspirer : les journaux du temps firent l’éloge de son zèle.
Toutes les Sœurs-Hospitalières de Montréal furent mises en réquisition pour soigret les malades; elles eurent à se féliciter d’avoir un catholique à la tête du département pour prendre leurs intérêts et les soulager dans leurs travaux. Obligées d'aller d’un shed à l’autre, ces bonnes sœurs étaient forcées de chausser des bottes d'hommes, tant il y avait de boue, la saison ayant été pluvieuse. M. Casgrain fit alors ponter des sentiers pour leur commodité, s'efforçant d’ailleurs par tous les moyens en san pouvoir, de leur venir
‘en aide. |
La crainte ne le retenait pas, 1] visitait journellement les sheds ; il descendit aussi à la Grosse-Isle, lieu de la Quarantaine, afin de voir par lui-même à l'exécution des travaux que M. Robinson, le chef du département, de concert avec lui, y avait ordonnés. Malgré tout, la contagion l’épargna, tandis qu’un grand nombre de prêtres et de religieuses moururent victimes de leur charité.
Votre sœur Marie-Amélie naquit le 29 octobre. Immédiatement après son baptême, nous la fimes porter par la vieille Stasie au couvent de la Congrégation, afin de la faire voir à votre sœur Sainte-Justine, qui s'empressa de la porter au Noviciat dont elle faisait partie; et la déposant sur l'autel de la Sainte-Vierge, elle la consacra, conjointement avec ses com-
pagnes, à la divine mère de Diez. Cette
consécration lui a porté bonheur, car elle: est actuellement religiense dans la même communauté.
A la fin de novembre, M. Casgrain descendit au chemin du Lac Témiscouata, pour y faire entreprendre certains travaux ordonnés par le gouvernement. I!
eut à endurer beacoup de fatigue et de froid, et à son retour à Montréal, il se plaignit de douleurs dans le côté gauche, qui furent suivies d’une inflammation de poumons. Néanmoins il continua de vaquer à ses occupations jusqu'au 13 décembre. Ce jour-là, à son retour de l’église, où il s'était rendu pour communier, il avoua qu'il ne se sentait plus capable de se rendre à son bureau. Mais courageux jusqu’à la fin, il essaya de s'occuper pendant quelques jours encore des affaires de son département, en faisant venir chez lui les employés du bureau ; et de son lit
il leur indiquait ce qu'il y avait à faire, et signait même les documents. Enfin la maladie augmentant, et les symtômes devenant de plus en plus alarmants, il fut contraint de cesser de s'occuper d’affaires.
Cependant il y en avait une à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il voulait mener à bonne fin; car ce fut alors qu'il fit venir auprès de son lit John, que nous avions fait monter de la Rivière-Ouelle depuis peu, et lui demanda de réciter à son intention le Souvenez-vous qu'il avait fait traduire en anglais depuis longtemps pour lui. Quelques jours après, (c'était un dimanche,) 1! me pria de lui laisser John seul pour garde-malade. Je me rendis à vêpres et à mon retour je retrouvai votre père le visage rayonnant de joie. I! me dit que John avait consenti à se faire catholique, ajoutant qu’il fallait envoyer chercher dès le lendemain un prêtre pour
le catéchiser. John fut trouvé suffisamment instruit, de sorte que peu de jours après, à la grande joie de votre père, il fit son abjuration, et fut baptisé dans la chapelle privée de Mgr de Montréal.
Cependant la maladie faisait toujours des progrès; nous intéressâmes alors toutes les communautés religieuses pour demander le recouvrement de sa santé.
Il fit lui-même un vœu, et s’adressa à la vénérable sœur Marguerite Bourgeois en qui il avait une confiance très-grande, et les sœurs de la Congrégation de Notre- Dame lui envoyèrent le cœur de leur sainte fondatrice, qu’elles conservent en leur communauté.
Une des conditions de ce vœu fut que la petite Marie-Amélie changerait de nom pour prendre celui de Marguerite, qu’elle a porté depuis lors. En entrant au noviciat, elle a pris pour nom de religion celui
de Sœur Marie-Marguerite.
Toutefois votre père recommandait de ne pas demander la santé, mais bien l’accomplissement de la volonté de Dieu, disant qu'il s'était toujours si bien trouvé de s'être entièrement abandonné à la Providence qu'il ne voulait demander rien autre chose.
Telles étaient sa patience et sa résignation qu'il édifiait les sœurs de la charité qui le veillaient : il leur demandait souvent de prier avec lui. Il se confessait tous les jours, et à ce sujet quelqu'un lui ayant demandé ce qu'il pouvait avoir à dire :
‘ Dans mes longues nuits d’insomnie, répondit-il, j'ai bien le temps de repasser toute ma vie, et de trouver matière à confession. ”
M. Robinson, son collègue, venait sou-.
vent lui rendre visite; et à la vue du crueifix, de la statue de la Sainte-Vierge et
autres objets de piété dont votre père était entouré, il paraïssait impressionné.
‘ Les catholiques, disait-il, ont beaucoup plus de consolations dans leur religion, que nous autres protestants, n’en avons dans la nôtre. ”
Votre père reçut le Saint-Viatique à deux reprises et demanda lui-même l'Ex.
trême-Onction. Les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame apprenant son état, députèrent deux d’entre elles pour le prier de les bénir, ainsi que toute leur communauté. C’est alors que parut sa profonde humilité ; il se croyait indigne d'une telle mission. Cependant, se rendant à leur demande, il implora le Ciel de répandre ses faveurs les plus spéciales sur ce saint institut.
La divine Providence, qui conduit toutes choses, voulut amener, au lit de mort de votre père, le juge Panet qui
“était son meilleur ami, ainsi que votre bon
oncle Pierre Casgrain qu'il aimait beau- ‘coup.
Voyant les plus jeunes des enfants autour de son lit, il exprima son inquiétude au sujet de leur avenir ; mais élevant aussitôt les yeux au ciel, il ajouta : ‘ Je vous laisse entre les mains d’un bon père, qui vous protégera.” Puis vous bénissant tous, il demanda pour vous, non pas la graisse de la terre, mais la rosée du ciel.
Ensuite, il m’exprima son désir ane ïe revinsse me fixer à la Rivière-Ouelle, ce dont je lui donnai l'assurance. Ayant fait venir tous les domestiques, il leur demanda pardon, et leur recommanda de retourner dans notre campagne, et de demeurer avec moi. La nuit du 28 au 29 fut très-pénible, il avait le délire. Sur le matin, sa respiration devint difficile ; et à l'arrivée de son ‘confesseur, M. Saint.
Pierre, sur les neuf heures, il demanda les prières des agonisants, auxquelles il répondit distinctement. Après lui avoir appliqué les dernières indulgences, M. Saint- Pierre allait se retirer, lorsque votre père le rappela, pour lui demander une dernière bénédiction.
Toute la famille éplorée, ainsi que les domestiques, entouraient son lit. S’adressant à John, il lui dit : ‘“ Celui qui ramène une âme à Dieu peut espérer que ses péchés lui seront pardonnés, Good bye, John, we will meet in heaven.” Peu de temps après, 1] répétait ces consolantes paroles : ‘Ma confiance en Dieu est telle qu'il n’y a pas de place pour la crainte. ”
Le moment que j'avais tant redouté arrivait pour moi. Pendant les vingt-trois ans de notre union, je n’avais jamais eu de séeurité. Sa faible santé me causait de continuelles alarmes. Si je le voyais mieux
portant, je me rassurais, mais dès qu’il devenait malade, toutes mes craintes se réveillaient, J'avais trop souvent mesuré d'avance, pour ne pas comprendre dans toute son étendue, l’abîme qui s’ouvrait devant moi. Rester seule, avec treize enfants, la plupart en bas âge, privée de celui qui avait toujours été mon guide et mon soutien, me semblait impossible. Agenouillée à côté de lui, j'attendais que Dieu terminât ses souffrances, et je lui demandais de recevoir son âme dans son infinie miséricorde. Tous les assistants joignaient leurs prières aux miennes. Je n'avais jamais vu ses yeux brillér d’un éclat si vif et si expressif qu’au moment d’expirer. Sa vue s’obscurcissant , il dit à plusieurs reprises : bonsoir, bonsoir, et ajoutant : bonsoir tout le monde, avec un accent inexprimable, et articulant quelques mots de prières que je ne compris pas, il rendit sa
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