‹ Mémoires de famille C. E. Casgrain [microforme]Chapitre 18 sur 26 · C.F. CAZEAU, PTRE · texte numérisé non relu

C.F. CAZEAU, PTRE

‘ Québec, ler mars 1848. ”

Votre frère, Philippe, qui avait accompagné le convoi, m’écrivit de la Rivière- Ouelle la lettre suivante :

4 Rivière-Ouelle, 10 mars 1848.

‘ Ma bien chère maman,

“ Vous dirai-je avec quelle consolation, quelle satisfaction, nous avons transporté les restes mortels de mon cher père à sa dernière demeure! Vous n'avez pas, malgré l'estime générale dont vous savez qu’il icuissait, une idée de ce que l’on ressent, depuis Montréal jusqu'ici. La sensation, dans nos endroits est très-profonde. Puissent les détails que je vais vous donner

adoucir la rigueur de vos peines! Je commence notre itinéraire ; ; de veux être concis.

‘6 Jeudi, le 2, vers les dix heures et dé mie, après le service chanté à l'église paroissiale, nous étions en‘route par un beau temps et des chemins à glace jusqu’à Berthier, et escortés par de nombreux amis jusqu’à la sortie du faubourg, parmi lesquels était M. Chamard, qui vous a suivi

jusqu’à Berthier. Là, les bonnes damesre-,

ligièuses avaient préparé dans leur couvent une chambre de réception décorée de deuil blanc. Sainte-J'ustine nous a appris ces détails. ! J'abrège.

Malgré les offres réitérés de M. le curé Gagnon de chanter un Zibéra, le lendemain, nous sommes partis vers les

1. Votre. sœur Sainte-Justine était alors au couvent de Berthier.

‘six heures du matin pour nous rendre chez le cousin Gagnon, à la Rivière-du- :

Loup qui a fait sonner les glas à l’arrivée du corps. Après une courte visite d’une heure, nous partîmes par de mauvais chemins et nous arrivâmes aux Trois- Rivières, vers les trois heures de l’aprèsmidi, et là nous déposâmes le corps dans la chapelle du couvent des Ursulines, où il fut de nouveau veillé par les religieuses. |

‘“ Je me garde de faire aucune réfleion sur ces heureuses circonstances, j'admire et je me console. Les chemins étaient si mauvais que nous partîmes tard le lendemain pour attendre qu’on les ouvrit. Néanmoins nous nous rendîmes à Lotbinière après une heureuse traversée, à Saint-Pierre les Becquets, sur les huit heures du soir. Le curé Faucher nous regut de la manière la plus po-

lie, fit déposer le corps dans l’église, nous donna son cheval pour aider le nôtre dans notre journée du lendemain, et nous parvinmes à Saint-Antoine de Tilly pendant la grand’ messe. Aussitôt que M. le curé Béland, compagnon de classe de mon cher père, apprit notre arrivée, il ordonna qu'on chanta un äbera et fit transporter le corps dans l’église immédiatement après la grand’ messe. Nous fûmes invités à dîner chez lui. Nous atteignîmes enfin la Pointe-Lévis le soir à bonne heure. M. le curé Déziel nous permit de faire reposer le corps dans l’église. Lundi, le jour suivant, MM. Vital et Laurent Têtu nous visitèrent accompagnés de M. J. T. Tascherean partis pour nous, suivre jusqu'à la Rivière-Ouelle. Nous partîmes vers neuf heures et arrivâmes chez Fraser.

Là M. Taschereau nous devança pour prévenir mon oncle Eugène de notre ar-

rivée. Nous couchâmes chez mon oncle Têtu, qui était absent ainsi que ma tante nous attendant à la Rivière-Ouelle. Nous arrivâmes le lendemain vers onze heures chez mon oncle Eugène, accompagnés de plusieurs voitures venues à notre rencontre. On chanta un Zbera. Nous partimes aussitôt après et arrivâmes chez M.

Dupuis vers trois heures de l’après-midi.

Nous rencontrâmes là plusieurs voitures de la Rivière-Ouelle qui nous suivirent jusqu’à Sainte-Anne, où il nous fallut arrêter pour chanter un libera. La levée du corps se fit au collége, d’où l'on se rendit à l’église. Beaucoup de personnes me parurent très-affectées, Une foule de vaitures se mirent à suivre le corps jusqu’à la Rivière-Ouelle où il fut déposé, au son des glas, dans le salon chez mon onéele Pierre Casgraini. On ouvrit le céroueil, tout était en bon ordre. Un très-grand

nombre de personnes vinrent prier et veiller près du corps jusqu’à jeudi matin, où l’on referma le cercueil. Je le vis alors pour la dernière fois, ce bien-aimé père ! je le contemplai longtemps. Il n’était pas changé. Chose singulière, ses lèvres étaient très-colorées et son teint quoique pâle n’était pas livide. Je l’embrassai pour la dernière fois. Il y eut un magnifique service. M. Bourret officia.

Un nombre considérable d’écoliers chantèrent; une foule immense assista aux funérailles. Le corps fut inhumé sous le banc seigneurial, près de celui de mon grand-père. MM. les curés Bourret, Gauvreau, Hébert, Quertier, Pouliot, Routhier, et d'autres messieurs du clérgé nous firent visite dans l'après-midi et me chargèrent de saluts pour vous. Vous avez de nombreux amis iei qui partagent votre douleur et la nôtre...

Lettre de M. le Grand-Vicaire Gauvreau :

… Collége de Sainte-Anne, 6 mars 1848.

Madame,

Permettez à un ami de mêler ses larmes à celles que vous versez avec tant de raison sur la perte de celui qui avait toute votre affection. Je ne suis pas le. seul à partager votre douleur, tout ce qu'il y a d’honnête, de bien né dans nos paroisses ici semble avoir perdu un frère, un ami, un bienfaiteur ; le passage de cette dépouille mortelle, son. inhumation dans le tombeau de sa famille, préoccupe tout le monde, tous s’y intéressent, tous voudront jeter quelques grains de poussière sur ce cadavre vivifié naguère par une âme si chrétienne, si noble, si généreuse, si bien- faïsante, Que ceci serve, Madame, à soulager votre cœur aflligé. |

Maïs vous cherchez ail! eurs votre

consolation ; vous avez élevé vos yeux vers le souverain maître de toutes choses, vous vous êtes dit que tout lui appartient et qu’en vous Ôtant un époux si cher, il n’a

‘fait que reprendre son bien ; que le trou-

vant mû: pour le ciel, il a voulu le délivrer des ruisères de cette vie et hâter la récompense ; et, à l'exemple du saint homme Job, vous avez dit : le Seigneur

me l’a ôté, que son saint nom soit béni ;

et ainsi votre foi vous a consolé.

Vous voilà seule à la tête d’une nombreuse famille, pourrez-vous suffire ? Oui,

‘avec le secours de Dieu, qui tient ses

yeux constamment fixés sur la veuve et sur les orphelins et qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui. Oh! oui, c’est bien lui seul qui pourra vous consoler efficacement ! N'est-ce pas à lui que vous avez renvoyé tant de fois des âmes

affligées ? Pourrez-vous manquer de con-

196 Q, E, JASGRAIN.

fiance vous-même !

Marie.au pied de la groix, voilà aussi, madame, votre modèle et votre soutien; g'ast à alle que je vous recommande et que je continuerai de vous recommander.

Messieurs, mes. confrères partagent les sentiments que, je viens de vous exprimer. Is me chargent, Madame, de vous présenter leurs respectueux saluts et leurs soupaits de çourage et de résignation à k sainte volonté de Dieu.

J'ai l'hopneur d'être, Madame, avec

une. parfaite. considération, votre très-humble et très-obéissant servi-

. (eur, ©. GAUVREAU, Ptre.

.… Jettre de M, l'abbé. F, Pilote.

. Collége de Sainte-Anne, 8 mars 1848.

. @ fadame, | Je ne guis point le premier qui vient avporter à votre douleur quelques pareles

o. &. OASCAAIN. 197 de consolation. Bien d’autrés avant @é jour ont tâché d'adoucir l’amertümé dé votre éhagrit. Le coup terrible dont vous venéz d'être frappée ne vous à point abattue, j'éépèré. Vous avez envisagé dans cétte cruelle séparation l’accomplissémént de la sainte volonté de Dieu.

D'ailleurs, les circonstances de cette mort sont si extraordinairement édifiantes, qu’elles ont de quoi consoler même le cœur d’une épouse laissée comme vous à la tête d’une si nombreuse famille: La séparation n’est qu'apparente. Les cœurs sont demeurés unis, quoique d’une manièré un peu différente, c’est-à-dire plus parfaite. Du bienheureux séjour où ses vertus l'ont placé par la souveraine miséricorde de Dieu, il obtiendra pour sa chère famille les grâces et les bénédictions du ciel pour la faire-prospérer.

J'ai offert le saint sacrifice de la messe

pour lui dimanche dernier. Je continterai longtemps mes pieux memento, quoique je sois bien persuadé qu'il n’en a plus besoin. J'ai entendu dire à plusieurs prêtres qu'ils le regardaient comme un saint, et qu'ils garderaient volontiers de ses reliques. Vous ne sauriez vous faire une idée des regrets et du deuil que cette mort a jetés dans tout notre quartier.

Nous voyons accomplies à la lettre ces paroles du Psalmiste : ‘ In memoria æterna erit justus, ” la mémoire du juste sera éternelle.

Mardi, à trois heures P. M. M. Pierre accompagné de Philippe, a eu la complaisance d'arrêter un peu au Collége, pour nous donner la consolation de payer au défunt un dernier tribut de reconnaissence, dans l’endroit même où il se plaisait tant à nous visiter.

Le corps, après avoir été déposé dans.

le Collége, en attendant les préparatifs nécessaires, à été ensuite porté processionnellement par les élèves même en uniforme de deuil à l’église paroissiale où nous lui avons chanté un libéra en musique; à la suite duquel le convoi s’est immédiatement acheminé vers la Rivière- Ouelle où il a dû arriver avant la fin du Jour.

Voilà, madame, les détails que j'ai cru devoir vous donner, espérant qu'ils pourront contribuer, quoique faiblement sans doute, à adoucir l’amertume de votre douleur.

Veuillez me croire, avec respect, votre

très-humble et obéissant serviteur, F. Prrore, Ptre.

Les deux extraits suivants du Canadien et du Journal de Québec vous feront connaître l'impression que produisit sur le public le décès de votre père.

Extrait du Canadien :

& Le télégraphe nous a annoncé hier après-midi la mort de l’honorable Charles Eusèbe Casgrain, un des commissaires du Bureau des Travaux Publics. Cet événement mahezreux a eu lieu à Montréal hier après-midi. Nous disons événement malheureux, parce qu’en effet la mort de M. Casgrain est un de ces malheurs dont les effets se feront longtemps sentir, M.

Casgrain était âgé d'environ 48 ans, et avait été admis au barreau de Québec, où il pratiqua pendant peu de temps. Sa mauvaise santé le força de se retirer à la campagne (à la Rivière-Ouelle), où il se livra à un genre d’occupations plus en harmonie avec ses goûts et sa santé : celui de l’agriculture, dans laquelle il sut faire son profit et donner à ses voisins des leçons très-utiles, En 1830, M. Casgrain eut l’honneur d’être élu par le populeux

comté de Kamouraska pour le représenter en Parlement, mandat dont il s’acquitta à la satisfaction générale. Pendant son séjour à la campagne, il n’a cessé d’être l'objet de l'estime et de l’amitié de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître et qui surent apprécier ses excellentes qualités. Il rendait à ses nombreux amis de la campagne des services immenses par les conseils qu'il savait leur distribuer, et de mille autres manières.

Entouré de l'estime et de l’aflection de tous ceux qui le connaissaient, il jouissait à la Rivière-Ouelle d’un bonheur domestique sans exemple, lorsqu'en 1846, il quitta cette paroisse pour se rendre à Montréal et accepter une charge publique dans les bureaux des Travaux Publics :

charge qu'il aurait refusé s’il eût consulté ses goûts, ses dispositions et sa santé, mais qu’il ne put décliner, lorsque tout

un public comme celui de Québec, auquel il paraissait être si utile, le sollicitait de l’accepter. Les services qu’il a rendus au district de Québec et au pays en général dans sa charge, sont à la connaissance de tous, et sont une preuve de l'énergie de son caractère et de l'activité qu’il savait déployer lorsqu'il s'agissait du service public malgré la faiblesse de sa santé et ses souffrances constantes. Sa mort a été, dans l'opinion de beaucoup de personnes, avancée de plusieurs années par les fatigues que lui causèrent les nombreux voyages et déplacements que nécessitait sa charge.

M. Casgrain laisse une veuve inconsolable de la perte d'un si digne époux et treize enfants encore en bas âge pour la plupart.”

Extrait du Journal de Québec :

6 Monsieur le rédacteur,

Les nombreux amis de l'honorable C.

E. Casgrain apprendront, sans doute aveo

plaisir, quelques détails sur ses obsèques qui oné eu lieu ce matin à la Rivière- Ouelle.

‘ M. Casgrain avait témoigné en mourant, à Montréal, le 29 février dernier, le désir d’être enterré à la Rivière-Ouelle, sa paroisse natale. Sa famille s’est rellgieusement conformée à ce désir, et malgré les difficultés du transport à une distance de 85 lieues, dans cette saison de l'année, par des chemins impraticables, le convoi funèbre constamment dirigé par M. P. Casgrain, seigneur de la Rivière- Ouelle, frère du défunt, a pu arriver heureusement au manoir seigneurial mardi soir. Les MM. du Collége de Sainte- Anne, pleins de respect pour la mémoire du défunt, et inspirés d’ailleurs par la reconnaissance des services sans nombre qu'ils en ont reçus, avaient fait connaître d'avance leur désir de lui rendre le

dernier hommage, dans le lie même où il se plaisait tant à les visiter pendant 4 vie, En conséquence, le convoi funèbre à peine arrivé au Collége, mardi à 3 heures P. M. le corps fut reçu par les élèves et porté par six d’entre eux en uniforme de deuil dans l’une des salles. Quelques minutes après, les prières du rituel étant récitées, le corps fut porté processionnellement à l'Eglise paroissiale où un grand concours s'était déjà fait. Après le Abera chanté en musique par la communauté, le corps fut de nouveau déposé dans là voiture funèbre et reprit sa marche pour la Rivière-Ouelle, où il a pu arriver avant la chute du jour. La cérémonie du lendemain, mercredi des cendres, a fait rémettre à aujourd'hui celles des obsèques.

L'Eglise n’a pu contenir l'immense concours des paroissiens de la Rivière-Ouelle et des paroisses voisines. MM, les curés

depuis l'Isiet jusqu'à Saint-André inclu:

sivement partageant la douleur commune, sont venus, par leur assistance empressée, témoigner de leur estime toute particulière et de leur haute considération pour la mémoire du défunt.

Un chœur, composé de soixante élèves et régents du Collége de Sainte-Anne, a parfaitement chanté en musique toute la messe et le Zibera. Mais ce qui rehaussait bien davantage le deuil de cette triste cérémonie était la douleur profonde partagée par tous les cœurs, et peinte sur tous les visages. La vue surtout de ce nombreux cortége de pauvres en pleurs qui a accompagné le cercueil jusqu'à sa dernière demeure, avait quelque chose de bien touchant, de bien expressif en faveur de celui qui en était l'abjet, Quand M. Casgrain aurait jusqu à un certain point réussi pendant ga vie à dérober à ses amis

la connaissance de ce qu’il versait habituellement dans le sein des pauvres, les larmes de ceux-ci, après sa mort, étaient bien propres à révéler les secrets de son ardente charité. Dans cette nombreuse assistance, il y avait très-peu de personnes qui ne pussent se rappeler avec bonheur d'avoir reçu du défunt quelque service.

La maison de M. Casgrain était toujours ouverte à tous ceux qui croyaient avoir besoin de ses conseils. La connaissance du droit qu'il avait acquise par une étude spéciale jointe à un désintéressement parfait donnait un grand poids à ses avis. Il fut toujours le conseiller de l’ordre et de la paix. |

€ Mais il est une autre sorte de mérite bien supérieur à tout ce que l’on vient de dire et qui rendra toujours la mémoire de M. Casgrain infiniment chère à tous les hommes religieux. Aux qualités

aïmables qui distinguent l’homme du monde accompli, il joignait celles non moins précieuses qui font le vrai chrétien, chrétien pratiquant. Ce qui par le temps qui court vaut bien certes l'honneur d’une remarque.

“ T'elest, M. le rédacteur, l'exposé de ce .

dont je viens d’être témoin. Il y aurait sans doute beaucoup de choses à dire de ce citoyen remarquable ; mais les pompeux éloges de la presse n’ajouteraient rien à son mérite, ni aux regrets qu'il a laissés.

Puissent les hommes placés comme lui à la tête de la société laisser au-delà de la tombe de tels souvenirs de vertus solides et de tels regrets dans le cœur de tous les honnêtes gens! ?”

Mes chers enfants, ma tâche est maintenant terminée. Puisse ce travail que je n’ai entrepris que pour votre utilité et pour la plus grande gloire de Dieu produire

les fruits que j'en ai espérés | Puisse cette lecture vous inspirer le désir de marcher sur les traces de votre vénéré père, et de devenir, comme lui, de fervents chrétiens et de bons citoyens,

Extrait du Canadien du 17 juillet 1846 :

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