‹ Mémoires de famille C. E. Casgrain [microforme]Chapitre 6 sur 26 · LEA · texte numérisé non relu

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m'en aperçois comme lui, mais je ne saurais te blâmer, tout au contraire je ne puis que t'approuver en cela. Cet esprit de commerce et de spéculation fait voir combien ces petits Casgrain ont de ressemblance avec leur père. Ils en tiennent pour la vivacité, et pour le soin qu'ils ont de ce qu’on leur promet; ils n’aiment pas à laisser languir les choses. Cela prouve une vraie ressemblance de caractère. Cette somme, m'a-t-il dit, va être appliquée sur des meubles de ménage; cela est très-juste, puisque ton père la destine pour cet objet, et je n'ai point d'inquiétude de quelle manière et avec quelle économie cet emploi sera fait. I] faudrait ne point avoir l'avantage de te connaître pour en juger mal. Tu as par avance loué une maison pour y placer tes meubles, tout cela sont de bonnes précautions, car il n’est plus temps de chercher

lorsqu'on a besoin : c’est une raison de payer plus cher. Je vois que tu n’es pas de ces gens Îà, c’est fort bien ; mais, mon fils, ce n’est pas tout. Parlons sérieusement, laissons le badinage. Une chose m'inquiète, c’est lorsque tu seras chez toi, combien plus tu auras à prendre garde pour les compagnies que tu auras à fréquenter. Tu as un petit nombre d'amis choisis qui sûrement ne t’oublieront pas, et avec qui je te conseille de vivre en bonne intelligence. Mais tu dois prendre garde, cher fils, qu’il ne s’en glisse pas quelques mauvais parmi les bons, qui sous prétexte que ce sera un ménage de garçon, on pourra y aller plus librement. O !

cher fils, ce sera à toi de bien veiller à cela, tu sais qu’une brebis galeuse peut gâter un troupeau, et on peut, je crois, à cette occasion appliquer la même comparaison. C’est à quoi, je me flatte, tu auras

soin de veiller bien, pour éviter ce qui arrive aux autres en pareil cas. Car, mon fils, nous ne pouvons assez compter sur nos propres forces pour croire que ces choses ne peuvent arriver. Nous sommes tous si faibles que nous devons nous tenir sur nos gardes, et demander à Dieu ses grâces :

Lui seul est notre force et notre unique appui. ??

‘ Ah! si, dans ce petit espace de temps qui reste pour achever ta cléricature, il s'offrait un objet digne de fixer ton attention, crois que je n’essayerais point à y mettre obstacle; tout au contraire, j'en serais bien charmée, car je suppose bien que tu ne prétends pas rester seul. Mais je crois que dans ce moment-ci, c’est à quoi tu penses le moins : tu es trop occupé de l’arrangement de ton ménage. La marquise t'a échappé, il lui fallait un anglais ; elle ne prouve pas par son mariage

qu'elle était bien attachée à la religion, puisqu'elle a fait un si mauvais pas. Je u'ai pu m'empêcher de frémir lorsque j'ai vu par la Gazette qu’elle était mariée par la main du ministre.

Je me rappelle que tu me disais dans une de tes lettres à laquelle je n'ai pas encore répondu, que tu avais grand besoin de mes avis. Cher fils, de quoi suis-je capable autrement que de t'aider de mes faibles prières. Je t’assure que si Dieu veut les exaucer, les choses iront pour le mieux.

Tu n'as pas oublié les entretiens que nous avons eus tous deux ensemble. Tu m'as toujours témoigné assez de respect pour empêcher que je me permette de croire que tu puisses avoir mis mes raisons en oubli. Je suis sûre que les avis sincères et tendres que je t'ai donnés ont été reçus avec attention et reconnaissance. Tes sentiments envers moi m'en ont toujours

rendu un fidèle témoignage. Ainsi tendre et affectionné fils, Dieu veillera à tout.

Reposons en lui toute notre confiance : je le prie tous les jours, ce Dieu de bonté, de vouloir guider tes pas. Oh! mon enfant, dans la dernière communion que j'ai eu le bonheur de faire, mercredi, la veille de Noël, j'ai prié pour vous tous, et en particulier pour toi, me reposant entièrement sur ce que Dieu dit: què plus nous lui demandons ses grâces en cet heureux moment, plus on lui devient agréable. Ah!

quel pressant besoin en ai-je moi-même, et c’est avec une entière confiance que je m'adresse à ce Dieu de bonté, malgré mon indignité et mes misères, considérant que ce père tendre est toujours favorable à ceux qui ont recouts à lui. Ah! cher enfant, que les sentiments chrétiens soient toujours la règle de notre conduite, c’est le seul sentier que nous ayons à suivre.

Si ma plume était capable de te peindre ici ce que mon cœur ressent, tu verrais avec quel attachement je suis ta tendre mère, MARIE BONENFANT CASGRAIN.” Tu n'as pas plus oublié que moi, je pense, qu'aujourd'hui le 28 décembre est le jour de ta naissance. ”

M. Casgrain entrait alors dans sa vingt-quatrième année. Ce fut dans le mois de mai. suivant que nous fîmes connaissance. Voici dans quelle occasion : les citoyens de la ville de Québec donnaïent un bal d'adieu au gouverneur-général, lord Dalhousie, avant son départ pour l'Angleterre. Je reçus une invitation, je m'y rendis. Îl y avait foule. Les dames les plus âgées descendirent les premières pour le souper, Quand le tour des jeunes per-

sonnes arriva, je descendis avec mon part- D

ner. Nous trouvêmes beaucoup de confusion aux tables. Votre père étant assis vis-à-vis de moi, s'aperçut que je manquais d’assiette ; il s’empressa de m'en donner une, et en me l’offrant, de m'adresser quelques mots. La conversation s'engagea, et il me fit la politesse de boire à ma santé, comme c'était l'usage d'alors, puis nous nous séparâmes dans les meilleurs termes ; et le dimanche suivant il me fit sa première visite. Nous continuâmes à nous voir sur le même pied d'intimité, jusqu’au mois de septembre suivant, quand mon père. vint à Québec, ayant été nommé arbitre par la province du Haut-Canada, pour établir la part qu’elle devait avoir dans les revenus de la douane. M. Casgrain profita de cette occasion pour Jui faire connaître ses vues. La réponse de mon père lui fut favorable, et notre mariage fut fixé au 26 du mois d'octobre

suivant. À cette occasion sa mère lui écrivit la lettre suivante qui fut sa dernière :

« Cher et tendre enfant,

‘Je ne saurais me dispenser de t’écrire quelques mots en réponse aux tiennes. La faiblesse où je suis me prive de le faire plus souvent. Mais, cher ami, n’attribue pas mon silence à aucune autre chose.

Tes lettres sont pour moi de nouvelles preuves de la sincérité avec laquelle tu t'es toujours comporté à notre égard; et tu vois que Dieu te favorise puisqu'il a permis que tu aies fait un choix si à ton goût, d’une demoiselle si aimable et si vertueuse. Ah! n’en doute pas cher fils, c’est cette Providence qui veille sur tout, qui en nous procurant les besoins de la vie, veut encore nous y faire un sort heureux lorsque nous nous confions entièrement à elle. Rassure-toi de la crainte où tu parais être, que je me sois privée de

mon sett,! pour te rendre maître d’en disposer en faveur de Mlle Baby. C’est avec plaisir que je te l'ai envoyé...

‘ Cher Charles, je ne désire pas moins que toi un temps et des chemins favorables après votre union pour avoir le plaisir de te voir avec celle que Dieu t’a destinée, oh ! oui, qu’elle se joigne à la famille, et qu’elle vienne partager la tendresse avec laquelle je vous ai toujours tous chéris. Je termine ici ma lettre en te souhaitant tout ce que la tendresse maternelle peut et doit faire en cette circonstance, pour un enfant de qui la soumission et la tendresse ont toujours été la règle de conduite. Le jour de votre mariage, nous ne manquerons pas de prier pour vous : tous ceux de la famille qui pourront assister à la messe n’y manqueront

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