S MÉMOIRES DE FAMILLE
unes des lettres que je reçus alors, et qui achôveront de vous faire connaître ce que fut votre père.
Lettre de M. le grand vicaire Cazeau : ‘ Ma bonne cousine,
Mme Panet a eu la bonté de me faire part, hier au soir, de la fâcheuse nouvelle qui venait de lui être transmise par le télégraphe. Je m'empresse de vous exprimer combien je m'associe à votre trop Juste douleur, et je suis heureux de vous offrir en même temps les sympathies de Nos Keigneurs de Québec et de Sidyme, qui avaient la plus haute estime pour votre bon mari, et qui regrettent beaucoup de le voir enlevé si tôt à son intéressante famille, ainsi qu'au pays auquel il rendit de si importants services.
‘“ Le cher défunt a mené une vie trop sainte pour ne l'avoir pas couronnée par une sainte mort. La sainte Vierge, qu'il a toujours si bien servie, l'aura sans doute présenté à son divin Fils, comme ‘in de ses bien-aimés. Il est difficile de pouvoir penser à lui, sans être persuadé que déjà il est au nombre des habitants du ciel. Toutefois, nous ne manquerons pas d'offrir nos faibles prières au ciel, pour qu'il daigne lui
accorder sa récompense, dans le cas où il n’en aurait pas encore pris possession. Dans ce but, trois messes privilégiées ont été dites ce matin par autant de personnages de l’archevêché.
“ Je souhaite, ma bonne cousine, que le Seigneur vous donne tout le courage cont vous avez besoin au milieu de votre aflliction, et je demeure avec tout le respect et l'amitié possible votre dévoné parent,
‘ C.-F, CazEau, Ptre.
‘ Québec, ler mars 1848,”
Votre frère Philippe, qui avait accompagné le convoi, nr'écrivit de la Rivière-Ouelle, la lettre suivante :
# Rivière-Ouelle, 10 mars 1S4S.
‘ Ma bien chère maman,
“ Vous dirai-je avec quelle consolation, quelle satisfaction, nous avons transporté les restes mortels de mon cher père à sa dernière demeure! Vous n'avez pas une idée, malgré l’estime générale dont vous savez qu’il jouissait, de ce que l’on ressent depuis Montréal jusqu'ici. La sensation, dans nos endroits est très profonde, Puissent les détails que je vais vous donner
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adoucir la rigueur de vos peines! Je commence notre itinéraire ; je veux être concis.
“ Jeudi, le 2, vers les dix heures et demie, après le service chanté à l’église paroissiale, nous étions en route par un beau temps et des chemins à glace jusqu'à Berthier, et escortés par de nombreux amis jusqu’à la sortie du faubourg, parmi lesquels était M. Chamard, qui nous a suivi jusqu'à Berthier. Là, les bonnes dames religieuses avaient préparé dans leur couvent une chambre de réception décorée de deuil blanc. Sainte-Justine nous a appris ces détails *, J’abrège.
“ Malgré les offres réitérées de M. le curé Gagnon de chanter un libera, le lendemain, nous sommes partis vers les six heures du matin pour nous rendre chez le cousin Gagnon, à la Rivière-du-Loup, qui a fait sonner les glas à l’arrivée du corps. Après une courte visite d’une heure, nous partimes par de mauvais chemins et nous arrivâmes aux Trois-Rivières, vers les trois heures de l'après-midi, et 1à nous déposâmes le corps dans la chapelle du couvent des Ursulines, où il fut de nouveau veillé par les religieuses.
* Votre sœur, Sainte-Justine, était alors au couvent de Berthier.
RP
MÉMOIRES DE FAMILLE 131 “ Je me garde de faire aucune réflexion sur ces heureuses circonstances, j'admire et je me console. Les chemins étaient si mauvais que nous partimes tard le lendemain pour attendre qu'on les ouvrit. Néanmoins, nous nous ren- A \ ® CHA \ dîimes à Lotbinière, après une heureuse traversée à Saint-Pierre-les-Becquets, sur les huit heures du soir. Le curé Faucher nous reçut de la manière la plus polie, fit déposer le corps dans l’église, nous donna son cheval pour aider le nôtre dans notre journée du lendemain, et nous parvinmes à Saint-Antoine de Tilly pendant la erand’ messe, Aussitôt que M. le curé Béland, compagnon de classe de mon cher père, apprit : . , . s A .
notre arrivée, il ordonna qu'on chantât un libera et fit transporter le corps dans l’église immé- Q A , T A diatement après la grand'messe. Nous fûmes . GAL PI EX A . T Q A , invitésà diner chez lui. Nous atteignimes enfin la Pointe-Lévis le soir à bonne heure. M. le curé Déziel nous permit de faire reposer le corps dans l'église. Le lendemain, MM. Vital et Laurent Têtu vinrent nous rejoindre, accompagnés de M. J.-T. Taschereau, et nous suivirent avec lui jusqu’à la Rivière-Ouelle. Nous partimes vers neuf heures et arrivâmes chez Fraser. Là, M.
Taschereau nous devança pour prévenir mon oncle Eugène de notre arrivée. Nous couchâmes à mA * y . . e chez mon oncle Têtu, qui était absent ainsi que ma tante, nous attendant à la Rivière-Ouelle.
Nous arrivämes le lendemain vers onze heures chez mon oncle Eugène, accompagnés de plusieurs voitures venues à notre rencontre. On chanta un libera. Nous parties aussitôt après et arrivâmes chez M. Dupuis vers trois heures de l'après-midi. Nous rencontrâmes là plusieurs voitures de la Rivière-Ouelle,qui nous suivirent jusqu'à Sainte-Anne, où il nous fallut arrêter pour chanter un libera. La levée du corps se fit au collège, d’où l’on se rendit à l’église. Beaucoup de personnes 1e parurent très affectées. Une foule de voitures se mirent à suivre le corps jusqu'à la Rivière-Ouelle, où il fut déposé, au son des glas, dans le salon chez mon oncle Pierre Casgrain. On ouvrit le cercueil, tout était en bon ordre. Un très grand nombre de personnes vinrent prier et veiller près du corps jusqu’au jeudi matin, où l’on referma le cercueil. Je le vis alors pour la dernière fois, ce bien-aimé père ! Je le contemplai iongtemps. Il nétait pas changé. Chose singulière, ses lèvres étaient très colorées et son teint quoique pâle n’était pas livide. Je l'embrassai pour la dernière fois. Il y eut un magnifique service. M. Bourret officia. Un nombre considérable d'écoliers chantèrent ; une foule immense assista aux funérailles. Le corps fut inhumé sous le banc seigneurial, près de celui de mon grand-père. MM. les curés Bourret, Gauvreau,
Hébert, Quertier, Pouliot, Routhier, et d'autres membres du clergé nous firent visite dans l'après-midi et me chargèrent de saluts pour vous. Vous avez de nombreux amis ici qui partagent votre douleur et la nôtre ...,
Lettre de M. le grand-vicaire Gauvreau :
Collège de Sainte-Anne, 6 mars IS4S.
‘ Madame,
“ Permettez à un ami de mêler ses larmes à celles que vous versez avec tant de raison sur la perte de celui qui avait toute votre affection. Je ne suis pas le seul à partager votre douleur. Tout ce qu'il y a d'honnèête, de bien né dans nos paroisses iei semble avoir perdu un frère, un ami, un bienfaiteur ; le passage de cette dépouille mortelle, son inhumation dans Île tombeau de sa famille, préoccupe tout le monde, tous $ y intéressent, tous voudront jeter quelques grains de poussière sur ce cadavre vivifié naguère par une âme si chrétienne, si noble, si wénéreuse, si bienfaisante, Que ceci serve, Madame. à soulager votre cœur afiigé.
# Mais vous cherchez ailleurs votre consolation; vousavez élevé vosveux vers le Souverain Maître de toutes choses, vous vous êtes dit que tout lui appartient, et qu'en vous Ôtant un époux si cher, il n’a fait que reprendre son bien; que le trouvant mûr pour le ciel, il a
voulu le délivrer des misères de cette vie et hâter la récompense ; et, à l'exemple du saint homme Job, vous avez dit : le Seigneur me l'a Ôté, que son saint nom soit béni; et ainsi votre foi vous a consolé.
“ Vous voilà seule à la tête d’une nombreuse famille, pourrez-vous suflire ? Oui, avec le secours de Dieu, qui tient ses yeux constamment fixés sur la veuve et sur les orphelins, et qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui. Oh! oui, c’est bien lui seul qui pourra vous consoler efficacement ! N'est-ce pas à lui que vous avez renvoyé tant de fois des âmes aflligées ? Pourrez-vous manquer de confiance vous-même !|
“ Marie au pied de la croix, voilà, aussi, Madame, votre modèle et votre soutien ; c’est à elle que je vous recommande et que je continuerai de vous recommander. Messieurs mes confrères partagent les sentiments que je viens de vous exprimer. Ils me chargent, Madame, de vous présenter leurs respectueux saluts et leurs souhaits de courage et de résignation à la sainte volonté de Dieu.
‘ J'ai l'honneur d’être, Madame, ‘“ avec une parfaite considération,
& Votre très humble et très obéissant serviteur,
C, GAUVREAU, Ptre ?
MÉMOIRES DE FAMILLE 135 Lettre de M. l'abbé F. Pilote :
# Collège de Sainte-Anne, 8 mars 1848.
‘“ Madame,
“ Je ne suis point le premier qui vient apporter à votre douleur quelques paroles de consolation. Bien d'autres avant ce jour ont tâché d’adoucir l’amertume de votre chagrin, Le
L A 4 coup terrible dont vous venez d'être frappée ne vous à point abattue, j'espère. Vous avez envisagé dans cette cruelle séparation l’accomplissement de la sainte volonté de Dieu. D’ailleurs, les circonstances de cette mort sont si
. . , n , extraordinairement édifiantes, qu'elles ont de quoi consoler même le cœur d’une épouse laissée comme vous à la tête d’une si nombreuse famille. La séparation n'est qu'apparente. Les cœurs sont demeurés unis, quoique d’une
ok op, ; \ Q manière un peu différente, c’est-à-dire plus parfaite. Du bienheureux séjour où ses vertus l’ont placé par la souveraine miséricorde de Dieu, il obtiendra pour sa chère famille les
A LA 4 ® ® Q + + grâces et les bénédictions du ciel pour la faire prospérer.
‘J'ai offert le saint sacrifice de la messe pour lui dimanche dernier. Je continuerai longtemps mes pieux #2emento, quoique je sois bien persuadé qu’il n’en a plus »esoin. J'ai entendu dire à plusieurs prêtres qu'ils le regardaient comme un saint, et qu'ils garderaient volon-