MÉMOIRES LE FAMILLE
D'ailleurs les prêtres formaient sa compagnie habituelle; et l’une de ses jouissances était de les réunir à sa table.
A toutes ces qualités que je me plais à énumérer, il serait inutile, ce semble, d'ajouter celle de bon père; mais comme plusieurs d’entre vous l’ont à peine connu, je dois m’attacher à vous le dépeindre sous ce rapport, afin que vous chérissiez de plus en plus son souvenir: car il avait pour vous tous l'affection du plus tendre des pères. Cet amour était le motif de toutes ses démarches. Jamais il ne m'écrivait sans faire quelque recommandation, soit au sujet de votre santé, soit au sujet de votre bien-être en général. Quand il était à la maison, sa récréation était d’amuser les plus jeunes, et de se mêler à leurs jeux. Quant aux plus âgés, il s’efforçait de leur procurer toutes les jouissances légitimes en son pouvoir, telles que chevaux, voitures, ete., etc. Il avait même acheté un petit yacht pour leur agrément. Je me rappelle encore la joie qui accompagnait le départ de ces belles promenades sur le fleuve par une charmante journée d'été. Mon extrême prudence m’empêchait d'y prendre part, mais votre père en faisait presque toujours partie, et en laissait le commandement à John. A ce propos, voici ce que racontait l’un d’entre vous: Quand nous arri-
vions à la hauteur de l’église de Sainte-Anne, papa se découvrait et nous faisait réciter avec lui les litanies de la sainte Vierge, puis commandait au vieux John de virer de bord.
Ce qu'il désirait avant tout, c'était de vous procurer une bonne éducation, et il n’épargnait rien pour parvenir à cette fin : plaçant les garcons au collège, et choisissant pour nos filles une institution qui nous a toujours été bien chère, celle de la Congrégation de Notre-Dame, dont la mission à la Rivière-Ouelle, fondée en 1809, avait eu pour amis et bienfaiteurs vos grands-parents Casgrain.
La vénérable mère Suinte-Madeleine, l'une des fondatrices de cette maison, avait, de son côté, le plus vif attachement pour le nom Casgrain. Devenue supérieure générale, elle offrit à votre père, en 1845, à l’occasion de la fête de Saint-Charles, un beau reliquaire sur le revers duquel, il écrivit ce qui suit : “ Ce beau, riche et précieux reliquaire m'a été présenté par la révérende sœur Sainte-Madeleine, de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, le # novembre 1845, à l’occasion de ma fête. Je le destine à l’ainé de mes enfants, et l’exhorte ainsi que ses frères et sœurs d'entretenir pour les membres de cette sainte et si utile maison, les sentiments bien mérités d'estime, de considération et de respect que j'ai toujours eus pour
elle ; et d'aider et d'encourager de tout leur pouvoir les diverses branches de cette institution, qui est la gloire et l'honneur du pays, et la sauvegarde de l'instruction religieuse ”
Il n'est donc pas surprenant que vos sœurs aient hérité de notre affection pour la Congrégation. Elles ont toutes commencé très jeunes à en fréquenter les classes. Placée au pensionnat de Montréal, en 1S842, votre sœur Eliza demandait à votre père, en 1844, son consentement pour entrer au noviciat de la communauté. Voici la réponse qu'il lui fit :
“ J'ai reçu, ma très chère Eliza, ta lettre du 24 juin; tu ne peux douter que nous ayons été surpris, ta maman et moi, d'apprendre les dispositions que tu manifestes de te consacrer à Dieu, et de suivre l’état sacré des bonnes dames auxquelles nous avions confié le soin de ton éducation, et qui ont été les guides de ton enfance. Assurément, ma chère, quoiqu'il nous en coûtera de nous séparer de toi, et de renoncer à tous les sentiments de la nature, si telle æst la volonté de Dieu, nous sommes prêts à lui faire ce sacrifice et lui remettre entre les mains le dépôt qu'il nous a confié; car toujours et en toute occasion nous lui avons demandé et lui demandons encore l’accomplissement de sa sainte volonté et non la nôtre, bien convaincus qu'il sait mieux ce qui nous convient que nous.
Mais tu es bien jeune, tu n'as peut-être pas assez pensé aux grands sacrifices que cet état exige, Rappelle-toi combien tu aimes tes parents et tes frères et sœurs, Neras-tu assez ferme, assez généreuse pour inimoler ces sentiments sur l'autel de l'amour de Dieu? Tu as à peine su ce qu'est le monde (mais en cela je te félicite). Au moins sais-tu qu'il s'ouvre devant toi un certain avenir que la position de 2s parents dans la société promet devoir être assez heureux ; sion peut appliquer avec quelque raison ce terme aux plaisirs et aux jouissances que le monde offre, Astu réfléchi qu'il fallait non seulement renoncer à toi-même et à ta propre volonté, pour n'être que l'instrument de celle des autres, et cela en tout et pour tout. Es-tu bien résolue de consacrer le reste de ta vie au service particulier de Dieu, et de t'assujettir, tout en renonçant au monde et à toi-même, à l'instruction de la jeunesse. Ni tu as suflisamment pesé toutes ces considérations, et que tu sois capable de ces sacrifices de bon cœur et d'inclination, et si tes supérieures, que tu auras dû consulter aussi bien que nous, croient à ta ‘apacité, à ton courage et à ta vertu, alors, ma chère enfant, nous aussi nous sommes prêts à seconder tes vues et à faire taire tous sentiments trop humains pour t'offrir au Seigneur, ‘comme nous n'avons pas manqué de le faire dès
110 MÉMOIRES DE FAMILLE ta naissance aussi bien qu'à celle de tes frères et sœurs,
“ Tout en te retraçant les grandes obligations et les privations qu'entraîne l'état que tu veux embrasser, je dois te dire que ce monde que tu ne connais pas encore et que tu veux quitter pour toujours, est bien peu digne de tes regrets. Quand je considère les peines, les chagrins et les sollicitudes auxquelles sont sujets ceux qui vivent dans son tourbillon, même ceux des bons chrétiens qui savent prendre tous les contretemps de la main de Dieu, combien les plaisirs et les jouissances qu'il offre compensent peu tout cela. Je dis souvent avec ta maman :
bieuheureux ceux qui y ont renoncé, Nous sommes pourtant ceux qu'on appelle les heureux du monde, et avec vérité, car Dieu nous a comblés de ses dons d'une manière spéciale, mais encore disons-nous souvent avec Solomon :
vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer et servir Dieu.
* Loin donc, ma chère et bonne enfant, de te détourner de ton dessein, si Dieu t'appelle à cet état, nous nous efforcerons de nous en réjouir avec toi, et nous bénirons le Seigneur de ce qu'il daigne t’agréer pour son épouse, Quelque grand que doive être le sacrifice, il sera bien diminué par l’idée que tu entres dans une maison qui nous est bien chère, et dont j'ai appris
à considérer les principaux membres comme ceux mêmes de ma famille, et dont tu es pour ainsi dire l'enfant adoptive ”...,
Cette lettre doit vous faire connaître de plus en plus la piété éclairée de votre père, et sa volonté de sacrifier à la gloire de Dieu ce qui lui était le plus cher. N'allez pas croire, cependant, qu'il n'en coûtait rien à sa sensibilité, car la séparation fut des plus douloureuses.
“Je pars ce soir, écrivait-il de Montréal, le jour même de l'entrée d'Eliza, le 19 septembre 1844. Je m'arrache d'ici, je m'éloigne de notre chère petite, que je voudrais néanmoins avoir toujours à mes côtés, Je ne veux plus lutter avec de si violentes émotions, que m'occasionnent son entrée au couvent et l’idée d’une séparation presque absolue, moi qui aimais, qui aime tant cette enfant, Ma force, mon énergie, mon courage accoutumés, n'ont abandonné!
J'ai été, je suis faible encore, je t'écris le cœur tout navré, je ne dis pas de chagrin, non” !...
L'année suivante, il conduisit Charles et Philippe à Montréal pour assister à la prise d'habit de leur sœur, et avant continué son voyage jusqu'à Sandwich, il m'écrivit de Buffalo :
“Je suppose que Charles et Philippe t’auront écrit de Montréal, ainsi que je les en avais priés. Je me flatte que leur voyage leur aura
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procuré de l’'amusement. Je pense souvent à la carrière qui s'ouvre devant eux; lavenir est loin d'être flatteur pour les jeunes gens de nos jours. Je joins tous les jours mes prières aux tiennes, pour demander à Dieu qu'il les dirige dans le choix d’un état et surtout qu'il les préserve de la contagion du péché, dans le malheureux siècle où nous sommes. Ils te parleront de leur sœur; elle est charmante, cette enfant que Dieu nous a fait lu grâce de choisir pour sa servante spéciale ; ils te diront combien m'a coûté ce sacrifice, de la voir pour toujours séparée de nous, moi qui l'aime tant ; J'ai eu la faiblesse de pleurer pendant tout le temps de cette belle cérémonie, J’aurais voulu que le sacrifice eût été plus grand encore “il est possible pour pouvoir offrir quelque chose d'agréable à Dieu qui nous comble tous les jours de ses bienfaits. M. Viau, malgré ses infirmités, a assisté à la cérémonie et m'a témoigné son amitié ordinaire ”
Il ne fallait rien moins que la certitude qu'il avait du bonheur de votre sœur pour le con-
soler de cette séparation. D'ailleurs, Dieu donne
la force de faire des sacrifices, quand on le lui demande.
C’est ainsi qu’il ajoute : Toutes les personnes qui habitent cette maison ont l'air d’être si heureuses qu’on doit, il me semble, envier leur
sort. Nous aurions tort de nous inquiéter de celui d'Eliza ”.
Je cite encore la suite de sa lettre, elle me paraît si édifiante : “ Nous avons aujourd'hui entendu la messe d’une congrégation presque exclusivement allemande. Les catholiques ici sont parmi les pauvres et les amis de Dieu à qui il a promis son royaume. Buffalo est un endroit extraordinaire : le havre, le canal, les quais offrent un aspect étonnant, et donnent une idée des affaires qui ont lieu ici. Les voyageurs y abondent de tous côtés. Mais c'est à effrayer que de voir comme tout est matériel, On ne s'occupe que d’affaires, de spéculations, de moyens de faire de l'argent, et le salut, le salut, l'unique affaire importante à l’homme, paraît être celle qui l’occupe le moins ”.
J'ai voulu citer presque toute cette lettre, parce qu’elle est une des dernières que votre père m'ait adressées. Le changement survenu dans notre position ne nécessitait plus de correspondance, comme vous le verrez dans le chapitre suivant.
M. Casgrain est nom'né assistant-commissaire des travaux publics. — Son séjour à Montréal. — Sa maladie et sa mort.
Nous étions dans l’année 1846; le 27 mai était née votre sœur Adèle, treizième enfant. Tout occupés, votre père et moi, des soins qu'exigeait une si grande famille, nous nous entretenions, sans cesse, des moyens qu'il nous faudrait prendre pour assurer l'avenir de chacun de vous, lorsque la Providence, dans le sein de laquelle nous déposions toutes nos sollicitudes, nous vint en aide, d’une manière tout à fait inattendue et qui devait amener un grand changement dans notre vie de famille.
Le $ juillet, le secrétaire provincial d'alors, l'honorable Daly, proposait à M. Casgrain la charge de second commissaire des travaux publics.
Voici la lettre confidentielle qu'il lui écrivit de Montréal :
‘ Dear Sir,
“ The office of second Commissary for the management of Public Works, under the law
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of last session is now vacant, and [ take the means of ascertaining how far it might be agreable to vou to fill it. The Honorable Mr Win. Robinson is appointed first Commissary, and ii is very desirable that à gentleman of apacity and one well acquainted with tne many objects requiring attention in the Eastern Section of the Province should be associated. With this view, LE am desirous of ascertaining vour wishes for the information of the Government prior to making you an offer of the appointment officially. Should you be disposed to accept the office, [ would suggest vour immediately proceeding to this place, if you can do so convenientiv, when any further
jh explanation you may desire can be given.— dr Your early reply would oblige ”.
ie A cette lettre, M. Casgrain fit la réponse qui | il suit :
AR ‘ Dear Sir,
“ Your favor of the Sth instant has just been handed me BPv this morning’s post. [In con- ARE formity to your wishes, [I lose no time in put giving you an early answer.
| ‘ [ must tell you frankly that the acceptance AE of office under Government would much interfn fere with my domestic habits, and that the A LRU strongest reasons only could induce me to do
MÉMOIRES DE FAMILLE Mis s>; such as being useful to my country and especially to this Eastern Section of the Province, which, Lam sorry to say, has been too much neglected.
‘“ [ will, however, very shortly follow this letter and by further explanations with you, see 1f [ can accept of the oflice, in justice to myself and familÿ as well as to Government ”.
M. Casgrain se rendit immédiatement à Montréal, et après s'être entendu avec les différents membres du cabinet, et avoir consulté plusieurs amis éclairés du clergé et autres, qui le pressèrent fortement d'accepter cette charge importante, il finit par se rendre à leurs avis, et entra de suite en charge.
Ses affaires domestiques l'ayant obligé de revenir à la Rivière-Ouelle, il en profita pour prendre congé de ses connaissances et de ses amis, qui voulurent bien lui présenter quelques adresses *.
Je laisse aux journaux du temps à vous redire l'impression que sa nomination produisit sur l’esprit du public.
Le Canadien du 17 juillet 1846 publia d'abord ce qui suit :
“ On dit que C.-E. Casgrain, écr., de la Rivière-Ouelle, va être nommé second commis-
* Voir ces adresses à la fin de l'ouvrage.
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saires des travaux publics. Ilest maintenant à Montréal, ajoute-t-on, complétant les arranwements préliminaires à son entrée en office. Ni cette nomination a lieu, le district de Québec, qui a été jusqu'à ce jour si horriblement négligé sous le rapport des travaux publics, aura, nous l’espérons, dans M. Casgrain un homme qui, au besoin, fera valoir les droits de ce district.
‘“ Depuis que nous avons écrit ce qui précède, nous avons le plaisir d'informer nos lecteurs que M. Caserain est nommé commissaire des travaux publics. Nous félicitons la population du district de Québec sur cette nomination, qui montre de la part du chef de l'Exécutif un désir de rendre justice aux Canadiens-français et surtout au district de Québec. Nous espérons que lord Cathcart ne s'arrêtera pas dans une aussi belle voie ”
Le 3 août, le même journal annonçait la nomination officielle de M. Casgrain, et publiait l'adresse que lui présentèrent les MM. du collève de Sainte-Anne *,
Comme vous le voyez, M. Casgrain entrait dans sa nouvelle charge fort de l’estime et de la considération de ses concitoyens, et avec le
* Voir à la fin du volume l'adresse du collège de Sainte- Anne et la réponse de M. Casgrain.
désir et la volonté d’être utile à son pays, en même temps qu'à sa famille.
Avant de quitter la Rivière-Ouelle, votre père voulut consacrer ses adieux par un acte de religion. Quelque temps auparavant, la procession du Saint Sacrement s'était rendue chez nous, et le reposoir avait été dressé dans un berceau à l'ombre des grands ormes du jardin. Pour perpétuer, comme il le disait luimême, le souvenir de la visite que Dieu nous avait faite, votre père fit élever une croix à l'endroit où le Saint Sacrement s'était arrôté ; et la veille de notre départ, il invita M. le curé Bégin, à venir en faire la bénédiction.
Les circonstances qui accompagnèrent cette cérémonie religieuse firent sur mon esprit une impression que je n'ai jamais oubliée. Nous nous rendimes, votre père et moi, dans le cours de l’après-midi, au pied de la croix, accompagnés des enfants et de tous les domestiques. C'était par une froide et pâle journée d'octobre ; le ciel gris d'automne, les feuilles jaunies se détachant des arbres et venant joncher les allées du jardin, le vent gémissant dans les branches dépouillées, le souvenir des jours sereins que nous avions coulés dans ces lieux, les apprêts du départ : tout me portait à la mélancolie, et remplissait mon âme d’une indicible tristesse, À la vue de cette croix que je voyais bénir
chez moi, j'eus un vif pressentiment de toutes celles qui m'attendaient : elle m'en parut intuitivement le gage frappant, et pendant les prières de la bénédiction, je ne pus m'empêcher de verser d'abondantes larmes.
Il avait été d'abord convenu que je ne quitterais pas la Rivière-Ouelle de suite, mais que je prendrais le temps suffisant pour meitre ordre à nos affaires domestiques. Sur ces entrefaites votre sœur, Sainte-Justine, prononça ses vœux au couvent de la Congrégation de Montréal. Je m'y rendis pour la cérémonie. Pendant mon séjour dans cette ville, votre père, qui éprouvait de l’ennui d’être ainsi isolé de sa famille, me proposa de remonter de suite avec nos enfants. Il loua une maison située sur la rue Craig, en face du Champ-de-Mars, et le 20 octobre nous étions tous réunis à Montréal.
La multiplicité des occupations de M. Casgrain était telle, qu’il n'avait pas le temps de s'occuper de la maison, et nous ne le voyions que le soir. C’est ainsi que se passa l'hiver de 1846 à 1847. Le 21 mars 1847 mourut votre petite sœur Adèle, âgée de 10 mois. Sa mort nous fut d'autant plus sensible qu’elle était le premier enfant que Dieu nous enlevait. Ce fut pour moi une des croix que j'avais entrevues au moment de quitter notre campagne.
Au commencement de l'été, les émigrés nous apportèrent le typhus ; et le gouvernement prit de suite des mesures pour recevoir et soulager les milliers d’'Irlandais qui fuyaient leur patrie pour venir en Canada. Le département des travaux publics ordonna à cet effet la construction de vastes abris, appelés sheds, à la pointe Saint-Charles et à la Grosse-Isle, où l’on put recueillir les nombreuses victimes de l’épidémie. Ce fut à votre père que fut dévolue la charge de faire exécuter ces travaux. Il y déploya toute l’activité que l'amour du devoir et la charité chrétienne peuvent inspirer : les journaux du temps firent l'éloge de son zèle. Toutes les sœurs hospitalières de Montréal furent mises en réquisition pour soigner les malades ; elles eurent à se féliciter d’avoir un catholique à la tête du département pour prendre leurs intérêts et les soulager dans leurs travaux. Obligées d'aller d'un shed à l’autre, ces bonnes sœurs étaient forcées de chausser des bottes d'hommes, tant il v avait de boue. la saison ayant été pluvieuse. M. Casgrain fit alors ponter des sentiers pour leur commodité, s’efforçant d’ailleurs par tous les moyens en son pouvoir, de leur venir en aide.
La crainte ne le retenait pas, il visitait journellement les shed: ; il descendit aussi à la Grosse-Isle, lieu de la Quarantaine, afin de voir
par lui-même à l'exécution des travaux que M. Robinson, le chef du département, de concert avec lui, y avait ordonnés, Malgré tout, la contagion l’épargna, tandis qu'un grand nombre de prêtres et de religieuses moururent victimes de leur charité.
Votre sœur Marie-Amélie,naquit le 29 octobre. Immédiatement après son baptême, nons la fimes porter par la vieille Stasie au couvent de la congrégation, afin de la faire voir à votre sœur Sainte-Justine, qui sempressa de la porter au noviciat dont elle faisait partie; et la déposant sur l’autel de la sainte Vierge, elle la consacra, conjointement avec ses compagnes, à la divine mère de Dieu. Cette consécration lui a porté bonheur, car elle est actuellement religieuse dans la même communauté.
A la fin de novembre, M. Casgrain descendit au chemin du lac Témiscouata, pour y faire entreprendre certains travaux ordonnés par le gouvernement. Il eut à endurer beaucoup de fatigue et de froid, et à son retour à Montréal, il se plaignit de douleurs dans le côté gauche, qui furent suivies d’une inflammation de poumons. Néanmoins il continua de vaquer à ses occupations jusqu’au 13 décembre. Ce jour-là, à son retour de l’église, où il s'était rendu pour communier, il avoua qu'il ne se sentait plus capable de se rendre à son bureau. Mais coura-
geux jusqu'à la fin, il essaya de s'occuper pendant quelques jours encore des affaires de son département, en faisant venir chez lui les employés du bureau ; et de son lit, il leur indiquait ce qu'il y avait à faire, et signait même les documents, Enfin, la maladie augmentant, et les symptômes devenant de plus en plus alarmants, il fut contraint de cesser de s’occuper d'affaires. Cependant il v en avait une à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il voulait mener à bonne fin; car ce fut alors qu'il fit venir auprès de son lit John, que nous avions fait monter de la Rivière-Ouelle depuis peu, et lui demanda de réciter à son intention le Sowrenez-vous, Qu'il avait fait traduire en anglais depuis longtemps pour lui. Quelques jours après (c'était un dimanche), il me pria de lui laisser John seul pour garde-malade. Je me rendis à vêpres, et à mon retour je retrouvai votre père le visage ravonnant de joie. Il me dit que John avait consenti à se faire catholique, ajoutant qu'il fallait envoyer chercher dès le lendemain un prêtre pour le catéchiser. John fut trouvé suffisamment instruit, de sorte que peu de jours après, à la grande joie de votre père, il fit son abjuration, et fut baptisé dans la chapelle privée de Mgr de Montréal.
Cependant la maladie faisait toujours des progrès ; nous intéressâmes alors toutes les com-
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munautés religieuses pour demander le recouvrement de sa santé, Il fit lui-même un vœu, et s’adressa à la vénérable sœur Marguerite Bourgeois, en qui il avait une confiance très grande, et les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame lui envoyèrent le cœur de leur sainte fondatrice, qu'elles conservent en leur communauté,
Une des conditions de ce vœu fut que la petite Marie-Amélie changerait de nom pour prendre celui de Marguerite, qu'elle a porté depuis lors. En entrant au noviciat, elle a pris pour nom de religion celui de sœur Nainte- Marie-Margeuerite.
Toutefois, votre père recommandait de ne pas demander la santé, mais bien l’accomplissement de la volonté de Dieu, disant qu'il s'était toujours si bien trouvé de s'être entièrement abandonné à la Providence qu'il ne voulait demander rien autre chose. |
Telles étaient sa patience et sa résignation qu'il édifiait les sœurs de la charité qui le veillaient : il leur demandait souvent de prier avec lui. Il se confessait tons les jours, et à ce sujet quelqu'un lui ayant demandé ce qu'il pouvait avoir à dire : “ Dans mes longues nuits d'insomnie, répondit-il, j'ai bien le temps de repasser toute ma vie, et de trouver matière À confession ?
M. Robinson, son collègue, venait souvent lui rendre visite ; et à la vue du crucifix, de la statue de la sainte Vierge et autres objets de piété dont votre père était entouré, il paraissait impressionné, “ Les catholiques, disuit-il, ont beaucoup plus de consolations dans leur religion, que nous autres protestants, n'en avons dans la nôtre ”
Votre père reçut le saint Viatique à deux reprises et demanda lui-même lExtrême-Onction. Les socurs de la Congrégation de Notre- Dame apprenant son état, députèrent deux d'entre elles pour le prier de les bénir, ainsi que toute leur communauté, C'est alors que parut sa profonde humilité ; il se croyait indigne d'une telle mission. Cependant, se rendant à leur demande, il implora le ciel de répandre ses faveurs les plus spéciales sur ce saint institut.
La divine Providence, qui conduit toutes choses, voulut amener, au lit de mort de votre père, le juge Panet, qui était son meilleur ami, ainsi que votre bon onele Pierre Caszrain, qu'il aimait beaucoup.
Voyant les plus jeunes des enfants autour de son lit, il exprima son inquiétude au sujet de leur avenir; mais élevant aussitôt les yeux au ciel, il ajouta : “ Je vous laisse entre les mains
d'un bon père, qui vous protègera”. Puis vous bénissant tous, il demanda pour vous, non pas la graisse de la terre, mais la rosée du ciel. Ensuite, il m'exprima son désir que je revinsse me fixer à la Rivière-Ouelle, ce dont je lui donnai l'assurance. Ayant fait venir tous les domestiques, il leur demanda pardon, et leur recommanda de retourner dans notre campagne, et de demeurer avec moi. La nuit du 28 au 29 fut très pénible, il avait le délire. Sur le matin, sa respiration devint difficile; et à l'arrivée de son confesseur, M. Saint-Pierre, sur les neuf heures, il demanda les prières des agonisants, auxquelles il répondit distinctement, Après lui avoir appliqué les dernières indulgences, M.
Saint-Pierre allait se retirer, lorsque votre père le rappela, pour lui demander une dernière bénédiction.
Toute la famille éplorée, ainsi que les domestiques, entouraient son lit. S'adressant à John, il lui dit: “ Celui qui ramène une âme à Dieu peut espérer que ses péchés lui seront pardonnés, Good bye, John, we will meet in heaven”.
Peu de temps après, il répétait ces consolantes paroles : “ Ma confiance en Dieu est telle qu'il n'y a pas de place pour la crainte ”.
Le moment que j'avais tant redouté arrivait pour moi. Pendant les vingt-trois ans de notre
union, je n'avais jamais eu de sécurité. Sa faible sant me causait de continuelles alarmes. Si je le voyais mieux portant, je me rassurais, mais dès qu'il devenait malade, toutes mes craintes se réveilluient, J'avais trop souvent mesuré d'avance, pour ne pas comprendre dans toute son étendue, l'abime qui s'ouvrait devant moi, Rester seule, avec treize enfants, la plupart en bas âge, privée de celui qui avait toujours été mon guide et mon soutien, me semblait impossible. Agenouillée à côté de lui, j'attendais que Dieu terminât ses souffrances, et je lui demandais de recevoir son âme dans son infinie miséricorde. Tous les assistants joignaient leurs prières aux miennes, Je n'avais jamais vu ses yeux briller d’un éclat si vif et si expressif qu'au moment d'expirer. Sa vue s'obscurcissant, il dit à plusieurs reprises: bonsoir, bonsoir, et ajoutant : bonsoir tout le monde, avec un accent inexprimable, et articulant quelques mots de prières que je ne compris pas, il rendit sa belle âme à son Créateur à 114 heures du matin, mardi, 29 février 1848.
Je me tairai sur les impressions que j’éprouai alors. Il y a des douleurs qu’aucunes consolations humaines ne peuvent alléger; Dieu seul peut soutenir une âme dans de pareilles circonstances. Je terminerai en citant quelques-