L'HONORABLE CE, CASGRAIN
Ln memorià aternû ecrit justuse, La mémoire du juste sera éternelle.
Ps. III, v. 6,
MS
Naissance de M. Casgrain — Son éducation — Son mariage — = | Lettres de sa mère,
C’est à la demande de votre frère Raymond, mes chers enfants, que j'ai entrepris de tracer ces lignes. Déjà depuis bien des années, un excellent ami de la famille, M. l'abbé Primeau. ancien curé de Varennes, qui avait intimement connu M. Casgrain, et conservé pour lui la plus haute estime, m'avait sollicitée d'écrire sa vie. “ Les plus jeunes de vos enfants, me disait-il, n'ont pas eu l'avantage de connaître leur père ; quelques-uns, quoique plus âgés, n'étaient pas assez réfléchis pour apprécier ses qualités: les plus grands aimeront à voir revivre son souvenir.”
J'ai suivi son conseil et je veux mettre sous vos yeux les vertns et les exemples que votre
i2 MÉMOIRES DE FAMILLE
père a laissés après lui. Vous apprendrez, en lisant ces pages, que le bon chrétien fait aussi le bon citoyen. Puissiez-vous, après les avoir lues, être pris du désir d’imiter ce beau modèle,
Votre père, Charles-Eusèbe Casgrain, est né à la Rivière-Ouelle, le 25 de décembre 1800, I] était le cadet des enfants de Pierre Casgrain, seigneur de cette paroisse, et de Marie-Marguerite Bonenfant. De plusieurs autres enfants, einq seulement vécurent, savoir : Pierre-Thomas, Olivier-Eugène, Sophie, Justine et Luce. C'est au milieu de cette famille que votre père passa ses premières années. Dès l’âge de dix ans, 1l fut placé au séminaire de Québec, où il ne resta que peu de temps. Il entra ensuite au collège de Nicolet, et y continua ses études jusqu’à sa rhétorique, inclusivement. Les succès les plus beaux couronnèrent son travail assidu. J'ai encore en ma possession deux ouvrages qui lui furent décernés en prix : le Télémaque et les œuvres de Boileau. Ce dernier lui fut décerné en rhétorique.
Mais l’anecdote suivante prouvera encore mieux son application et l'estime que lui portaient ses maitres,
Mgr Plessis, d'illustre mémoire, qui, comme on le sait, fut le fondateur du collège de Nicolet, était venu présider aux examens de
Le
cette institution naissante. Après avoir interrogé lesélèves et distribué aux écoliers studieux les récompenses alors peu nombreuses, à l'instigation des prêtres qui l’entouraient, il fit venir le jeune Charles et lui posa plusieurs questions relatives à ses études, Charmé des réponses de l'enfant, l’évêque voulut donner un témoignage éclatant de sa satisfaction. Il env oya cueillir dans le jardin, une branche flexible et garnie de ses iles en ‘it lui-même une couronne qu'il plaça sur la tête du jeune élève.
Jugez avec quel plaisir l'excellent écolier dut offrir à sa mère ces lauriers si glorieux. Madame Casgrain, de son côté, garda soigneusement cette précieuse récompense accordée à son fils. Après la mort de celle-ci, arrivée le 13 mars 1825, M. Casgrain, votre grand-père, ayant fait faire encan de ses meubles, l'avait fait mettre de côté pour m'en faire don; malheureusement, quand il voulut me la Deetités, on s’aperçut qu’elle avait disparu. C’est alors qu'on me raconta cette anecdote que l'humilité de votre père a toujours tenue secrète, C'est à cause de cette ignorance bien involontaire de ma part que je n'ai pu sauver cet hommage rendu à la vertu et à la diligence de votre
père.
Il était Âgé de dix-huit ans lorequ’ il fut atteint d’une pleurésie qui lui survint à la suite
d'une traversée du lac Saint-Pierre qu’il fit, monté sur ses patins, Il fut obligé d'interrompre ses'études et on le ramena le même hiver au sein de sa famille, où il fut l'objet des soins les plus tendres, Ce fut un chirurgien de la marine, le docteur Donnelly, qui le soigna ; son traitement fut rude ; il lui appliqua les ventouses dix-sept fois. On a dit qu'il l'avait soigné comme il l'aurait fait d’un matelot. Toujours est-il que depuis cette époque, la constitution de votre père s’est altérée, et sa santé fut tou- Jours délicate j usqu'à sa mort.
Les médecins lui prescrivirent aussitôt après son rétablissement de faire un voyage sur mer, Il se rendit pendant l'été à Halifax, où il reçut de sa mère, qui ne le perdait jamais de vue, la lettre suivante, où elle lui annonce le mariage de sa sœur Luce, avec M. Philippe Panet, alors avocat, et depuis juge à Québec *.
Rivière-Ouelle, 19 juillet 1818.
“ Mon cher fils,
“ Depuis que j'ai reçu ta lettre datée du 27 Juin, qui était à l’adresse de Justine, j'ai désiré t'écrire sans pouvoir trouver le temps de lefaire.
* Nous nous permettons dans la citation de ces lettres de corriger quelques fautes d'orthographe, mais les phrases sont toujours intégralement les mêmes.
fit, pre au les
La diversité d’occupations qui m’en ont empêchée, exige pour ta satisfaction et la mienne que je t'en fasse un détail; d'autant plus qu'il est aussi intéressant pour toi que pour le reste de la famille : je te préviens que cela va être long; mais dans la persuasion où je suis que cela ne t’ennuiera pas, je vais done commencer par te dire que ta chère Luce est mariée du L4 du courant. Cela va sûrement te surprendre, car tu ne pensais pas plus que nous que ce seiait si tôt. Je vais te dire ce qui en est. C'est le départ de Monseigneur ‘ qui, comme tu ne l’ignores pas, doit rester en ville tout le temps que Monseigneur Plessis sera absent, Tu peux t’imaginer aisément la peine que nous use son absence. Nous avons profité du peu de temps qu’il est resté à la Rivière-Ouelle pour ne pas le priver, ainsi que nous, du plaisir qu'il avait de faire ce mariage, qui, comme tu n'en doutes pas, était autant de son goût qu'il l'est du nôtre. Nous avons eu le plaisir d'y voir la plus grande partie de la famille de M. Panet, c’est-à-dire sa maman, M. Louis, M.
Charles, M. LeBourdais, Mlle Rose. Nous n'avions d'étrangère que Mme Wyss.
* Mgr Panet résidait à la Rivière-Ouelle. M. Philippe Panet était son neveu,
“ Cher ami, ce jour qui était pour moi si beau, comme pour toute la famille, a souvent été interrompu par cette idée, qui partout me poursuivait : il me manque ici mon cher Charles : que ne peut-il partager la joie que nous avons de l’heureux choix qu'a fait sa sœur! Je t'assure que souvent je me trouvais attendrie en me faisant cette réflexion, et j'avais bien de la peine à le dissimuler, et je ne doute pas que dans la famille plusieurs ont pensé ainsi que moi, sans oser me le dire, sachant bien ce que je pensais. La chère Luce m'a dit cependant : Maman, si ce cher petit Charles était ici, que je serais contente ; et alors je pensai à la gageure que vous aviez faite tous deux. Je lui dis s'il était ici il s’acquitterait, car il éprouverait une grande satisfaction en perdant ainsi son argent, lorsqu'il verrait son tout aimable beau-frère. IL faut te dire que nous avions fait les préparatifs de la noce sans être sûrs où on pourrait dîner ce jour-là; car nous ne savions si Emilie ‘ attendrait que cette cérémonie fut faite avant de faire la sienne, mais le tout s’est passé tel qu'on pouvait le désirer; elle a passé la journée gaiement avec nous, aidant à tout ce qu’elle pouvait, tel qu’elle avait coutume de le faire,
Ro me ee
* Madame Pierre Casgrain.
DR TR dE 2:
Le
Bu
#4 dà F
MÉMOIRES DE FAMILLE 17 et le lendemain matin, elle m'a dit : vos affaires sont finies, je crois qu'il est temps que je fasse les miennes; à la vérité, elle ne s’est point trompée, car à deux heures et demie, le 15, elle nous à fait politesse d’un gros garçon, qui est très bien portant, et elle est très bien. J'ai eu le plaisir d'être la marraine avec M. Panet, il se nomme Pierre-Philippe ; imagine-toi, d’où tu es, voir ton papa, et ton frère ; la joie où ils sont d'avoir ce gros garçon. Vois si, depuis un certain temps, j'ai dû être occupée, et que J'avaisdes raisons qui m'empêchaient de t'écrire aussitôt que je l'aurais désiré. J'attends avec impatience une des tiennes. Je désire savoir comment tu es et le temps que tu as mis à te rendre, si tu te trouves mieux, aussi si tu te plais bien, tout cela m'intéresse, cher fils; ne manque pas de m’informer de tout, la manière dont tu te comporteras, ne trompera pas mon attente, au moins j'ose l’espérer. Ton papa te fait ses embrassements les plus tendres, ainsi que la famille. Madame Panet, quoique sans cesse occupée des petits soins et attentions qu’elle doit à son cher époux, n'oublie pas son cher Charles, elle me charge de beaucoup de choses qui te regardent, et que je ne puis t’'écrire; je te dirai seulement que ton papa