‹ Mémoires de famille, l'honorable C.-E. Casgrain [microforme]Chapitre 3 sur 45 · DE LS · texte numérisé non relu

DE LS

vient de lui payer la gageure, qu'elle a double plaisir et profit à gagner.

Crois-moi, cher fils, Ta tendre et affectionnée maman,

MartE BONENFANT CASGRAIN.”?

Ilne faut pas s'étonner de rencontrer peu de style dans cette lettre de Madame Casgrain ; il y a plutôt lieu d'en admirer les beaux sentiments, quand on songe que cette dame a eu l'avantage de fréquenter, pendant une année ou deux seulement, le couvent de Saint-Francois-du-Sud, l’un des premiers que les Sœurs de la Congrégation aient établi dans le district de Québec.

A mesure que j’avancerai dans ce récit, je citerai quelques autres de ses lettres.

Pendant le séjour que votre père fit alors à la Rivière-Ouelle, il y avait chez M. Casgrain une jeune convertie, Mile Bradford, fille d’un ministre protestant. Elle était entrée comme postulante chez les Ursulines de Québec, mais le défaut de santé l’obligea de sortir ; et pour se rétablir, elle fut placée chez Madame Casorain, Quatre ans plus tard, cette même personne

Le

ayant été recommandée à Madame Ross Lewin,

LÀ

vu

où je demeurais alors, cette dernière la prit chez elle,

Votre père commença l'étude du droit aussitôt après son rétablissement en 1820, Il entra en qualité de clerc chez M. Moquin, avocat célèbre de Québec. Québec était encore une petite ville ; tous ses citoyens se connaissaient de vue, et je crois pouvoir dire que tous les Québecquois m'étaient à peu près connus. Il y avait duns lu classe élevée trois jeunes gens qui se distinguaient entre tous les autres par la régularité de leur conduite et par leurs bonnes manières; ils appartenaient à des familles aisées. Leurs noms étaient : Wolsey, Lindsay et Casgrain, et comme on en parlait souvent chez Madame Ross Lewin, dans l'intimité de la famille, Mile Bradford, cette jeune convertie que j'ai nommée plus haut, faisait souvent l'éloge des vertus de M. Charles Casgrain, qu’elle avait été à même d'admirer pendant sa maladie. Elle s’étendait surtout sur sa patience au milieu des souffrances qu’il endurait; et sur la vive affection qu’il témoignait à sa mère, et dont il é était payé de retour, comme le prouvent les lettres que je vais citer. Celles-ci forment la correspondance qui s'établit entre Madame Casgrain et son fils, pendant les quatre années de sa cléricature, depuis 1820 jusqu’à 1824, Si elles

ne sont pas des chefs-d’œuvre de littérature, elles le sont du moins de sentiments. Celle-ci par exemple :

“ 26 décembre 1820,

Mon cher fils,

“ Je ne doute nullement du plaisir que tu as éprouvé au retour de ta sœur. J'ai bien pensé que leur absence te faisait trouver le temps long, car je sais que tu veilles si bien à tout lorsqu'ils n’y sont pas, que ce trouble te fait désirer avec plus de hâte leur retour; et aussi l’idée de les savoir auprès de la famille, sans pouvoir partager ce plaisir, te faisait fure des rétlexions un peu sérieuses. Les nouvelles verbales qu’ils t'ont données sur l’état de ma santé ne sont point exagérées, je suis toujours dans un état de faiblesse qui pourrait bien découager plus brave que moi, mais je te dirai que je m’habitue à tout, aussi ne le dois-je pas? puisque c’est la volonté de Dieu. Mon sort serait peut-être plus à plaindre si, avec l’aisance dans laquelle je pourrais vivre, je jouissais dune bonne santé. J'aurais tant de plaisir à aller vous voir de temps en temps ; il faut que j'en sois privée, que je me contente seulement d'entendre parler de vous. Aussi, mon fils, je ne puis recevoir d’adoucissement à ce que j'éprouve que lorsque je reçois vos lettres, que

Je les lis et relis avec tant de plaisir. Je n'ai aucun doute, Ô le plus tendre des fils! vu le pouvoir qu'a sur toi l'amour maternel, que tu n'adresses souvent et avec ardeur des vœux au Ciel pour ma conservation, Oui, mes chers enfants, je puis le dire sans me tromper, que vous êtes tous pénétrés du même sentiment.

Que peut désirer de plus une ruère qui reçoit de ses enfants les mêmes tendresses qu'elle est prête de leur faire éprouver jusqu'au dernier moment.

“ C’est donc avec raison, cher fils, que je dis que je puis jouir de tout, excepté de la santé : que je dois compter pour rien à mon âge ; l'espoir que tu as de mon rétablissement est bien trompeur. Dieu seul le sait, et en disposera à sa volonté. Mais c’est Eugène, ce cher Eugène, s'il était privé de moi, à l’âge où il est ; Ô mes chers enfants! lui seul serait je plus à plaindre, mais que dis-je ? il le serait si vous étiez capables d'oublier la plus tendre des mères, ce que je ne crois pas. Cher fils, Je crains de t’'afiger, passons à un autre sujet moins triste pour toi, qui cependant suivant ce que tu me dis, touchant ta profession, paraît t'inquiéter. Ilest bien vrai qu’en considérant le nombre qui embrasse cette profession, cela paraît terrible, et peut donner sujet de réfléchir à celui qui à à cœur de faire quelque chose. Mon fils, c’est

ainsi dans tous les états que les jeunes gens de ce temps veulent embrasser, ils se trouvent en foule. D’où vient cela ? Il faut considérer aussi que la population est si nombreuse, c’est ce qui occasionne cela. Il faut considérer aussi que le plus grand nombre ne réussit pas, pourquoi ?

Tu le vois tous les jours comme moi, aussitôt qu'ils ont cette profession, ils s’imaginent que tout est à eux; ils ne s'inquiètent pas du service de Dieu, ils s’abandonnent à tous les excès, ne font aucun calcul de leurs dépenses avec leurs revenus, et en bien peu de temps, ils se trouvent hors d'état de paraître parmi les honnêtes gens sans rougir. Oh! mon fils, que ce malheureux nombre, qui est sans contredit le plus grand, ne t'épouvante pas; la conduite que tu astenue jusqu'ici ne doit pas te faire craindre leur sort. Suis, cher enfant, les sentiers que je me suis fait un devoir de te tracer, continue à faire ton devoir envers Dieu; sers-le de tout ton cœur, et ne crains rien. Il n’abandonnera pas jamais ceux qui le servent avec ardeur.

Comme tu l’observes avec tant de justesse : #°1/ n'abandonne pas les petits oiseaux qui ne sèment pas, à plus forte raison ne délaissera-t-il pas des créatures qui l’aiment et le servent avec fidélité. Ila déjà pourvu à ton nécessaire en nous faisant les dépositaires d’une raisonnable somme destinée à ton besoin ; et ta conduite à

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l'avenir peut, je le sais, t'en procurer davantage. Toi seul, peux décider cela à ton gré, car il ne faut pas croire, comme quelques-uns le disent, qu'une demoiselle qui peut prétendre à quelque chose du côté de sa famille, ne soit point pour cela propre à faire une femme de ménage, Je ne suis pas du tout de cet avis. Je te rapporterai à ce sujet ce que disait souvent le père Têtu : qu’un petit tison seul était d’abord consumé, mais que lorsque l'on pouvait en mettre deux ensemble, cela était immanquable. Tu sais que les vieux Français se trompent rarement, on en voit assez souvent la preuve. Ne vois-tu pas aussi que bientôt on va chasser de la ville tous ces vieux avocats ; il en faudra pour faire des juges, des greffiers, lorsque nous aurons des juridictions dans les comtés, cela fera place à tous les jeunes marmots. Je trouve fort à propos cette assemblée qui se fait pour les jeunes gens de votre profession : il doit sans doute en résulter un grand avantage. Quant à ce que tu me dis pour cette assemblée, tu sais mieux que moi si cela est À propos ; tu sais que ton papa ne t'a jamais refusé ce qui pouvait t’'être de quelque avantage : ainsi fais ce que tu voudras. Ton papa arrive de Kamouraska, où il a passé deux jours; je me suis bien ennuyée, en son absence, mais il était si fatigué de l’assiduité habituelle de la maison, que j'étais

bien aise qu’il prit ce temps pour se délasser. Je ne sais vraiment ce que je ferai lorsqu'il ira en ville....”

Madame Casgrain savait dans l’occasion mêler le badinage à ses conseils, c'est ainsi qu’elle écrivait :

“ L'occasion imprévue de Monseigneur de Saldes, survient pour moi très à propos, car J'en cherchais une pour t’écrire....

“ ,,,Je suis aise que le froid que tu as enduré ne tait pas mis pire; prends bien garde à toi, aie soin de l'enfant à maman, quoiqu'il soit un coquin de voleur ; elle en a toujours compassion, dans l'espoir qu’il se corrigera. Sûrement que tu as eu du remords lorsque tu as sorti de ta voiture mon morceau de toile, que je ne t'avais pas donné, mon coquin. Mais, me diras-tu, c'est toujours le vieux papa qui paye, car 1l faudra pour cela qu’il achète une couverte de plus...”

Et plus tard elle racontait un petit accident, arrivé à son frère Eugène :

“ ler janvier 1822.

‘ Cher Charles,

“ Je suis seule ce soir avec marraine * et

Eugène. Ton papa est allé faire ses visites ; je

* Marraine était une servante attachée à la maison depuis longtemps, qui avait élevé Mme Casgrain, et qui était la marraine de sa fille Justine, Mme Beaubien.

WW

MÉMOIRES DE FAMILLE ne sais pas où il passe la veillée. Pour me désennuyer, je me suis décidée de t'écrire ; j'ai ramassé toutes les vieilles plumes de l’année passée, n'ayant personne pour m'en tailler, ni de canif, de sorte qu’il faut que je me contente de ce que j'ai; mais pour me dédommager, je me sers de beau papier. Jusqu'ici je trouve que ça va assez bien, gare à la suite.

‘“ Je ne sais si tu as appris ce qui est arrivé à Eugène, chez ton oncle Têtu. Je t'assure qu'à son arrivée, j'ai eu plus de chagrin que de joie. Il prévoyait bien d'avance que ce serait le cas. Il faut te dire qu’étant chez son oncle, il lui a pris fantaisie d’avoir de la poudre pour #’amuser ; il s’est adressé à maître Provost qui, à force de sollicitations, s'est laissé gagner. Il lui en a donné un cornet assez considérable. Il a monté en haut avec, et a été assez rusé de vider cela sur le poêle qui était rouge. Imagine-toi que, dans un instant, tout lui a sauté à la figure, et lui a brûlé le nez jusqu’entre les deux yeux et le tour du bec. Ses yeux n’ont rien attrapé, excepté que le tour a bien grillé. Sa pauvre tante, comme tu peux le croire, y a bien apporté tous ses soins, mais elle ne pouvait le guérir en si peu de temps ; de sorte qu’elle me l’a envoyé par Joseph Lévêque, qui en a bien eu soin.

Mais le froid lui avait fait enfler le visage, et

pousser une croûte si noire que c'était affreux de le voir. Je ne pouvais imaginer ce qu’il avait, et il ne pouvait me le dire tant il pleurait. J'avais un grand mal de tête lorsqu'il est arrivé, Je t'assure qu’il s'est passé bien vite ; et quand il m'a dit que c'était la poudre qui lui avait fait cela, j'ai d'abord cru qu’il resterait marqué, et toujours le visage noir. Cela m'inquiétait ; Je me suis mise à le débarbouiller, à le savonner souvent, et cette croûte-là à presque toute tombé, et il ne lui est pas resté un seul grain de poudre dans la figure. ..,

“ ,..Crois qu'en cette nouvelle année, mon désir est toujours le même pour toi et toute la famille. Que Dieu répande sur vuus ses bénédictions, et que vous soyez toujours fidèles à ses grâces. Il ne vous abandonnera jamais.

Voilà les vœux que forme de tout son cœur la plus tendre et la plus affectionnée des mères.”

Comme on peut le voir par la lettre suivante, Mme “:sgrain ne manquait jamais l’occasion de donner quelques bons conseils à son fils.

“,,...Je suis loin de douter que c’est un effet de ta négligence, si tu ne m'écris pas souvent, Je sais trop bien que tes occupations y mettent obstacle ; ne t’en détourne jamais pour moi. Rien ne me fait plus plaisir que de savoir que tu t’acquittes de ton devoir avec fidélité; car

en remplissant ses obligations, on s'acquitte aussi avec Dieu qui veut qu'il en soit ainsi. Quoique je t'informe que je suis bien mieux, je ne chante pas pour cela victoire. Je suis loin d'être aussi bien que tu parais le croire; mais je me trouve contente, n'importe dans quelle situation je me trouve...

“...Je n'ai que faire de te dire que je ne t'oublie pas, tu en es persuadé. Tu dois con-

naître la place que tu oceupes dans mon cœur,

ta manière d'agir ne peut que la conserver. Je prie Dieu tous les jours que tu continues à t'acquitter envers lui de tous tes devoirs de religion, afin que tu avances en proportion de ton âge dans la vertu. De même, cher fils, un Jeune homme peut éviter les dangers auxquels il est souvent exposé, et fairé la consolation de ses parents; toi qui as tant cela à cœur...

Voici encore ce qu'elle lui écrivait au sujet d'un voyage aux Etats-Unis, qu'il était sur le point de faire :

‘# Cher Charles,

“ J'ai perdu tout espoir de te voir avant ton voyage. J'espère que Dieu nous conservera tous deux, et qu'il permettra que nous ayons encore ce plaisir. Sije ne te connaissais pas aussi prudent que tu l'es, je te ferais bien des

recommandations, mais je m'en dispense pour cette raison. Je te dirai seulement de bien éviter les endroits où il court quelques maladies, car les étrangers sont toujours sujets plus que les autres à gagner les fièvres malignes qui souvent ravagent ces endroits, Je ne doute pasque ton premier soin, avant ton départ, ne soit de faire visite à ton directeur, te mettant entièrement entre les mains de la Providence. Cette Providence qui règle jusqu’au moindre instant qu'elle nous laisse vivre, sait aussi nous garantir de tous les écueils auxquels nous sommes sans cesse exposés, surtout à ton Âge, cher ami, où la jeunesse a toujours besoin d’être en garde, et doit éviter ceux dont elle ne connaît pas les mœurs, car souvent les apparences peuvent tromper. Mais, mon cher ami, tu as des compagnons pour voyager qui me font plaisir; car étant seul, tu serais peut-être forcé de faire connaissance avec quelques-uns, et tu le regretterais par 1: suite... .”

Dans la lettre suivante, Mme Casgrain rend hommage à la bonté de cœur de son fils, qui en avait appelé à son père, en faveur d’un serviteur lequel avait encouru la disgrâce de celui-ci. Elle commence ainsi :

* Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

“ Crois-tu, cher Charles, qu’en réfléchissant sur cet article, un chrétien peut sy refuser ? Ces mots adressés à un père de la part de son fils, peuvent-ils essuyer un refus? Non, cher ami, il lui faudrait un tout autre cœur que celui qu’il possède. Tu le sais, il n’a jamais été sourd à la voix du malheureux. Jamais, à ma connaissance, il a refusé de le soulager dans sa misère. Il aurait sans doute, comme tu l’observes, de grandes raisons de plaintes, contre ce pauvre John; mais il sait mettre tout cela de côté, et considérer que sous le rapport de la religion, il doit faire pour lui plus qu’il ne ferait pour tout autre, vu qu'étant avec nous, il a embrassé la religion catholique. Nous devons avoir soin qu’il ne s’écarte pas, et ce serait bien douteux s'il venait à s'éloigner de nous, quoique jusqu'ici il ait été bien exact. Qui sait s’il ne retomberait pas dans l’erreur, dans le but d'obtenir quelques secours des protestants, s'il se retrouvait parmi eux. Tu ne devais pas, mon cher fils, douter un instant qu'il ne vint à obtenir son pardon, car si tu es attendri à la vue de ce misérable qui implore ton secours, d’où te viennent ces sentiments? où les as-tu puisés ? Ce sont ceux d’un père que je suis bien aise de voir revivre en toi. Je t'assure que ce n’est pas lui qui a donné les lettres; il s’est tenu

dans la chambre du bâtiment, et les a envoyé porter, Il ne savait comment faire son entrée.

* Mais le maître d'hôtel, M. Rémy *, était bien prêt à l'aller chercher, car il était déjà las de frotter les couteaux, et le désirait avec impatience. Il n'était pas attendu de tout le monde avec tant de plaisir, mais cela ne m'inquiète pas. Je saurai bien arranger cela par la suite, Ce retour me rappelle l’histoire de l’enfant prodigue à la maison de son père, et je prendrai de là occasion de le reprendre plus facilement que je ne l'aurais pu faire avant ; je crois qu'il recevra avec soumission ce que je lui dirai. L'obligation qu'il a de ce que tu as fait pour lui, lui paraît au-dessus de toute expression, ainsi que pour les bontés qu'a eues M.

Panet. Je ne puis écrire à Luce cette fois. Je suis contente qu'elle soit si bien, Je l'embrasse à plein ainsi que son cher bon mari, Je suis toujours ta tendre maman.

4 novembre.”

Ces lettres, mes chers enfants, suffisent pour vous faire connaître jusqu'à quel point Mme Casgrain aimait et estimait votre père.

Je connaissais de vue et de réputation le

jeune Casgrain. Je le voyais régulièrement

* Autre serviteur de M. Casgrain.

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