MARIE BONENFANT CASGRAIN
* Tu n'as pas plus oublié que moi, je pense, qu'aujourd'hui, le 28 décembre, est le Jour de ta naissance.”
M. Casgrain entrait alors dans sa vingt-quatrième année. Ce fut dans le mois de mai suivant que nous fimes connaissance. Voici dans quelle occasion : les citoyens de la ville de Québec donnaient un bal d'adieu au gouverneur général, lord Dalhousie, avant son départ pour l'Angleterre. Je reçus une invitation, je m'y rendis, [1 y avait foule. Les dames les plus âgées descendirent les premières pour le souper. Quand le tour des jeunes personnes
arriva, je descendis avec mon partner.
Nous trouvâmes
on ———————————
36 MÉMOIRES DE FANILLE
beaucoup de confusion aux tables. Votre père étant assis vis-à-vis de moi, s'aperçut que Je manquais d'assiette; il sempressa de men donner une, et en me l’offrant, de m'adresser quelques mots. La conversation s'engage, et il me fit la politesse de boire à ma santé, comme c'était l'usage d'alors, puis nous nous séparâmes dans les meilleurs termes; et le dimanche suiant il me fit sa première visite. Nous conti- A À . A . 5 CET :
nuâmes à nous voir sur le même pied d'intimité, jusqu'au mois de septembre suivant, quand A hs / Li /
mon père vint à Québec, ayant èté nommé arbitre par la province du Haut-Canada, pour établir la part qu'elle devait avoir dans Îles
revenus de la douane M, Casgrain profita de cette occasion pour lui faire connaître ses vues. La réponse de mon père lui fat favorable, et notre mariage fut fixé au 26 du mois d'octobre suivant. À cette occasion sa mère lui écrivit la lettre suivante qui fut sa dernière :
Cher et tendre enfant.
“ Je ne saurais me dispenser de t’écrire quelques mots en réponse aux tiennes. La faiblesse où je suis me prive de le faire plus souvent. Mais, cher ami, n’attribue pis mon silence à aucune autre chose. Tes lettre: sont pour moi de nouvelles preuves de ii sincérité avec
laquelle tu t'es toujours comporté à notre égard ; et tu vois que Dieu te favorise puisqu'il à permis que tu aies fait un choix si à ton goût, d'une demoiselle si aimable et si vertueuse.
Ah! n’en doute pas, cher fils, c’est cette Providence qui veille sur tout, qui, en nous procuant les besoins de la vie, veut encore nous y faire un sort heureux lorsque nous nous conlions entièrement à elle. Rassure-toi de la crainte où tu parais être, que Je me sois privée de mon set*, pour te rendre maître d'en dis poser en faveur de Mile Baby. C’est avec plaisir que je te l'ai envoyé...
* Cher Charles, je ne désire pas moins que toi un temps et des chemins favorables après votre union pour avoir le plaisir de te voir avec celle que Dieu t'a destinée, oh ! oui. qu'elle se Joigne à la famille, et qu’elle vienne partager l1 tendresse avec laquelle Je vous ai tou- Jours tous chéris. Je termine ici ma lettre en te souhaitant tout ce que la tendresse maternelle peut et doit faire en cette circonstance, pour un enfant de qui la soumission et la tendresse ont toujours été la règle de conduite. Le Jour de votre mariage, nous ne manquerons pas de prier pour vous : tous ceux de la famille qui
pourront assister à ln messe n’y manqueront
* Parure en brillants donnée par Mme Casgri in,
pas. Crois-moi, cher fils, ta tendre et affectionnée maman.
“ 20 octobre.’
Monseigneur Plessis bénit notre mariage qui fut célébré à la cathédrale de Québec, à six heures du matin, le 26 octobre 1824. Nos plus proches parents furent les seuls invités: du côté de votre père : M. Casgrain, votre grandpère, M. et Mme Panet. De mon côté : mon père, mon frère aîné, Jacques, et ma tante Allison. Mer Plessis, accompagné de son secrétaire, M. l'abbé Fortier, nous fit l'honneur d’assister au déjeuner que nous primes à la résidence de mon mari, rue des Carrières.
A son retour à l'évêché, Monseigneur dit à une dame de la ville * : “ Je viens de faire un ‘ mariage comme je voudrais qu’il s’en fit sou- “ vent.” Je crois que c’est le dernier qu'il ait fait, il est mort l’année suivante.
Je dois m'arrêter ici pour remercier Dieu de m'avoir choisi un mari entre mille, tel qui m'en fallait un pour traverser heureusement le chemin de la vie. Elevée en enfant gâtée par une excellente parente, ma tante Ross Lewin, je n'avais aucune notion d'économie domestique.
Le ciel avait abondamment pourvu mon mari de cette qualité indispensable dans un ménage,
* Madame de Vaux.
et je me suis toujours appliquée à mettre ses leçons en pratique dans le but de lui être agréable. Persuadée depuis longtemps que sans piété on ne saurait être heureux dans le RS ménage, j'avais fermement résolu de n’épouser qu'un chrétien fervent. J'avais horreur d’un homme adonné à l’ivrognerie, et je disais en riant, que je n’épouserais qu'un jeune homme qui ne boirait que du lait ; et en cela comme Re en beaucoup d’autres sujets, Le ciel m'a exaucée.
Comme votre père avait hâte de me présenter à sa mère, nous partimes le lendemain de notre mariage pour nous rendre à la Rivière- Ouelle. Ce fut un festin continuel tout le long de la route ; car M. Casgrain, votre grand-père, parti la veille, nous avait annoncés partout. Nous arrêtâmes à Saint-Michel, chez le docteur Maguire, marié à Mlle Justine Casgrain ; à Saint-Thomas, chez M. et Mme François Têtu ; à Saint-Jean, chez M. De Gaspé, mon cousin, par son mariage avec Mile Allison ; à Saint- Roch, chez le docteur Donnelly. Nous arrivâmes à la Rivière-Ouelle quatre jours après notre départ de Québec. Mme Casgrain me reçut dans ses bras, elle était malade depuis longtemps, et sentait que sa fin n’était pas éloignée. Son émotion fut telle qu’elle me dit, en me serrant sur son cœur : “ II y a des larmes de joie, comme 1l y en a de causées par la douleur. ”
Je compris avec satisfaction ce qu'elle voulait dire. Nous restâmes six jours auprès d'elle, et je connus alors pour la première et dernière fois cette femme aïmante, distinguée entre toutes par sa piété, et son jugement droit et élevé. Elle aimait son fils Charles avec passion. Je Pai vue appuyer sa tête sur les genoux de celui-ci et lui adresser mille expressions de tendresse.
Votre père a hérité de toutes les belles qualités de sa mère, et c’est lui qui, de tous ses frères, lui ressemblait le plus par son caractère.
La mort de Mme Casgrain, arrivée le 13 mars suivant, plongea ses enfants dans la plus profonde tristesse ; elle était âgée de 48 ans et mourut en prédestinée, emportant avec elle l'estime et les regrets de tous ceux qui la connurent, et surtout des pauvres dont elle était la bienfaitrice. Rien ne rappelle maintenant Mine Caserain au souvenir de la génération qui s'élève. La demeure même qu’elle a habitée a été démolie. Mais en recopiant ces lettres, qui sont tout ce qui reste d'elle, afin de les transmettre à mes enfants, pour leur édification et leur profit, je sens un véritable bonheur à faire voir combien elles vérifient ces paroles du saint roi David, que j'ai mises en épigraphe au commencement de ces mémoires: /x memorid œtern@ erit justus. La mémoire du juste sera éternelle.