‹ Mémoires de famille, l'honorable C.-E. Casgrain [microforme]Chapitre 8 sur 45 · RUSSE · texte numérisé non relu

RUSSE

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“ Un service aura lieu ici mercredi à 10 heures, et le convoi partira immédiatement après pour la Rivière-Ouelle, où il arrivera jeudi ou vendredi matin.”

M. Casgrain fut inhumé dans l'église de la Rivière-Ouelle, sous son banc seigneurial, à côté de Mme Casgrain.

Voici les souvenirs qui me restent de la personne de votre grand-père. C'était un fort bel homme, d’une haute taille, un peu replet, d’une physionomie douce, ayant toujours le sourire sur les lèvres. IT avait le regard très fin, la parole un peu embarrassée par un léger grasseyement, et par cet accent particulier aux personnes qui parlent du bout de la langue. Le côté le plus saillant de ses facultés était cet esprit d'entreprise, cette intelligence ou plutôt cette intuition des affaires qu'on remarque chez ceux qui font des fortunes rapides. Il n’est pas besoin de vous rappeler que M. Casgrain avait d'abord parcouru les deux rives de notre fleuve comme marchand ambulant. Il avait fait partie de cette classe de petits négociants devenus si ares de nos jours, et qu'on désigne sous le nom de porte-cussettes. Ne rougissant pas de l’origine de sa fortune, il garda longtemps chez lui la assette qui lui avait servi autrefois. Sa conversation comme son caractère étaient très enjoués. L’isolement où il se trouvait à la cam-

pagne m'offrant à son amour pour la société qu'un cercle bien restreint, lui faisait rechercher avec avidité la compagnie de ses amis et même des étrangers qu'il invitait à sa table le plus souvent qu'il pouvait. Un officier anglais qui avait reçu l'hospitalité chez votre grandpère en 1816, raconte aïnsi les impressions de sa visite :

* “The next evening, 17th July, 1816, brought me to the village of Ouelle, situated on the right bank of à river « called. EL had a letter to the seigneur M. Casgrain, whom I found near the ferry, busied among his workmen, in the superintendance of à new bridge to supply the place of the ferry. He received me very politely, and having conducted me to a neat house facing the stream, invited me to his family supper, which in Canada as well as in the States is formed by a combination of the tea equipage with the constituent parts of a more substantial meoal Ile introduced me to his architect, whose appearance well answered Mr. Casgrain’s description of “ rusticus, abnormis, sapiens.” The whole of his workm.n,

* Travels in Canada and the United-States in 1816 and ISIT by Lieut. Francis Hall, 14th Light Dragoons, F, C, P., London Printed for Longman, Hurst Rees, Orme and Brown, Pate Noster Row, ISIS, Page 95,

forty-five in number, were according to the custom of the country boarded and lodged in his house, and I must do them the justice to say forty-five quieter people never lodged beneath a roof. Early hours being the order of the day, we retire to rest at nine o’elock. After an early breakfast, a relation of my host took me in his caleche to visit a porpoise fishing in the neighbourhood. .. ”

Le caractère de Mme Casgrain formait contraste avec celui de son mari. Ils avaient cependant de commun une égale beauté de figure. C'était un bien beau couple.

D'une intelligence plus élevée que celle de son mari, sa causerie plus sérieuse offrait à la fois le charme de la femme du monde et de la femme pieuse. L'honorable Auguste Quesnel disait de Mme Casgrain qu’elle faisait les honneurs de son salon avec l’aisance et la dignité d'une reine, elle brillait autant par sa haute raison et par la rectitude de son jugement que par l’amabilité et la grâce de ses discours. Mais en même temps elle était aussi bien à sa place, aussi dame à sa cuisine, surveillant ses domestiques, qu'au milieu de la meilleure société. Comme la femme forte dont elle était l’image, rien n’échappait à sa vigilance, et elle possédait le don si difficile et si rare de faire régner l’ordre le plus admirable dans sa maison, sans

avoir l'air d'y toucher, comme on le dit con.munément.

Voici un petit exemple de la manière ingénieuse avec laquelle elle savait tirer parti de tout.

M. Casgrain avait à côté de son magasin une salle attenante, où chacun attendait son tour pour faire des achats où régler ses comptes.

Mme Casgrain avait le soin «d'y placer des tricots, et lorsque les femmes des cultivateurs y venaient attendre, elles s’'emparaient de ces tricots pour passer le temps, et ainsi l'ouvrage se faisait.

Dans les dernières années de sa vie, qui ne furent qu'un long martyre, elle avait fait placer son lit dans son salon, d’où elle distribuait ses ordres, et où elle recevait ses visites avec une sérénité qui charmait ceux qui approchaient de son lit de douleur. Trente-sept ans plus tard, M. l'abbé Gosselin, qui alors (1825) était vicaire de Mgr Panet, à la Rivière-Ouelle, me racontait qu'il fut appelé pour l’assister pendant une des longues agonies qu'elle eut avant de mourir. Après avoir écouté quelques paroles d’exhortation, elle se mit à lui répondre avec des sentiments de piété si tendres et si touchants, qu’il fondit en larmes. Elle lui dit d’un ton de reproche : “ Vous n'êtes pas un bon soldat de Jésus-Christ ; je vous ai fait appeler

de

pour me fortifier, et Vous vous attendrissez, ” Telle était votre grand’mère, dont je ne puis me lasser de vous faire admirer la belle et vrande âme *.

L'année 1829 n'offre rien de remarquable, hormis le mariage de Mme Maguire avec M. le Dr Pierre Beaubien, sur lequel un triste accident vint jeter un voile de deuil. M. Charles Têtu avait alors pour commis un jeune homme de vingt-quatre ans, aimable, poli, se faisant estimer de tout le monde: c'était son frère George. Vu l’intime liaison des deux familles Casgrain et Têtu, ce jeune homme avait été invité avec les autres membres de la famille. On était au 5 mai, il faisait un temps superbe, la matinée était délicieuse. Votre père,en compagnie de Mme Letellier, sa sœur, allait de son côté partir pour Québec, où les noces devaient avoir lieu chez M. Philippe Panet, au Bocage t, quand tout à coup on vint nous annoncer la triste nouvelle que le jeune Têtu venait de se noyer. Tout joyeux le matin même, il essayait des habits neufs commandés tout exprès pour

* M. l'abbé Gosselin est mort l'année dernière, curé de Saint-Jean de l’'Ile-d'Orléans. C'était un des plus aimables types du temps passé, Il ne parlait jamais de Mme Casgrain qu'avec attendrissement et vénération.

t Le bocage Borromée, maintenant changé en cimetière (Saint-Charles), était la résidence d'été de M. Philippe Panet,

la circonstance, et avait refusé de faire le trajet par terre, afin d'avoir le plaisir de monter à Québec dans une goëlette qu'il avait achetée quelques jours auparavant. Mais justement à la sortie de la Rivière-Ouelle, comme il puisait de l'eau, il tomba par-dessus le bord et ne reparut plus!

Jugez de notre consternation! Votre père se rendit de suite à Naint-Thomas pour annoncer ce funeste événement à la famille Têtu, et m'écrivit la lettre suivante qui donne la mesure de sa sensibilité :

# Saint-Thomas, 5 mai, 8 h. du soir,

Chez M. le curé Beaubien,

“ Je suis seul en ce moment, ou plutôt je suis au milieu de vous tous, témoin de la scène afligeante, cruelle et déplorable qui a eu lieu sous nos veux, ce matin! ! Quelle catastrophe, cuel malheur, quelle perte cruelle !! Mc: âme est encore toute bouleversée, et depuis que je vous ai quittés, je n'ai eu l'imagination occupée que de la perte immense que nous avons faite dans la personne de notre cher cousin George. Cette triste idéc me poursuit partout. Que ne nous est-il donné de rappeler à la vie ceux qui nous sont chers; mais hélas! désirs superflus ! on peut bien réparer la perte d’une fortune, où un autre malheur, mais la vie est entre les mains

de Dieu qui la donne et l’ôte quand il lui plaît. Ce n’est pas chose en notre pouvoir de la donner à ceux qu'il en a privés. Que son saint nom soit béni, et que sa sainte volonté soit faite ! Prionsle qu’il le reçoive dans son sein, et le juge dans sa miséricorde qui est sans borne.

“ M. le curé Beaubien, chez qui nous sommes arrivés à six heures du soir, est allé annoncer la nouvelle foudroyante à notre chère tante Têtu et à la famille, Mme Letellier la suivi de près, lui donnant le temps de remplir ce pénible devoir avant mon arrivée. Quant à moi, je sens que je ne puis supporter aujourd'hui une scène telle que sera la rencontre que je dois faire demain avec la famille. Je prie Dieu qu'il donne à ma tante Têtu la force, le courage et la résignation nécessaires dans une aussi triste circonstance.”

Le mariage eut lieu quelques jours après, mais sans aucun éclat comme on peut bien | penser.

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