‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 2 sur 32 · PARTIE. — CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

PARTIE. — CHAPITRE XXV

sur les charmes de l'indépendance ; il s'étonnait que je changeasse si promptement de résolution. Cependant , dès qu'il me vit déterminé , il se hâla de s'habiller , el me conduisit chez le conseiller , qui le reçut avec beaucoup d'égards. Monsieur de Naudé m'examina d'un œil observateur , m'adressa des questions, se recueillit quelques momens, et finit par m'agréer pour secrétaire.

Si je n'avais pas une place meilleure, c'était ma faute , non celle de mon ami. J'eus bientôt la douleur de le voir s'éloigner ; il se rendit au Havre , où l'appelait l'expédition dont il faisait partie. Dix ans auparavant, nous nous étions déjà séparés : alors c'était moi qui partais ; mais alors, comme aujourd'hui , c'était lui qui me rendait service.

Cher Félix ! il est dans ta destinée de m'êlre toujours utile.

L'hôtel de M. de Naudé était aussi triste qu'un cloître. On y voyait de grandes pièces , des meubles gothiques , des vitraux obscurs; presque tous les domestiques étaient âgés; un silence perpétuel régnait dans celle

maison , dont le maître semblait communiquer sa gravité à tout ce qui l'approchait. C'était un homme d'environ soixante ans , d'une figure assez belle , mais froide et sévère. Toujours poli, jamais affable, il avait de la morgue, mais c'était une fierté de robe où l'on apercevait plutôt une grande estime pour lui-même que du dédain poulies autres. Tous les matins , à cinq heures , j'étais dans une pièce à côté de son cabinet ; je mettais en ordre les dossiers , les rapports; en un mot, je lui préparais son audience. Je le suivais au palais où il passait la matinée ; j'y recevais les requêtes et les factums ; j'en faisais des extraits détaillés : nous revenions pour le dîner. J'avais la table de M. de Naudé ; il était veuf ; ses deux fils et leur précepteur mangeaient avec lui. La chère était frugale, le repas très court ; quelquefois il finissait sans qu'on eût dit un seul mot. Toujours occupé de ses fonctions , monsieur le conseiller ne voulait point être distrait , et avait établi l'usage qu'on ne parlât point sans qu'il interrogeât. Une demi-heure après le

I" PARTIE. — CHAPITRE XXV. 5 dîner , le travail recommençait et continuait jusqu'au souper. A neuf heures, tout le monde était couché, à l'exemple du maître de la maison. Une fois par semaine, dans la soirée , il recevait des magistrats , quelques ecclésiastiques , quelques douairières ; et, dans ces graves assemblées, j'entendais régulièrement des commentaires sur la Fronde , des sorties contre le cardinal Mazarin , des controverses sur le jansénisme : tels étaient les amusemens de l'hôtel de M. de Naudé.

Quel contraste entre celte existence et celle dont je jouissais naguère , au milieu d'un cercle d'étourdis ! Mais n'avais-je pas soutenu des épreuves plus difficiles , plus dures ? J'avais été apprenti , soldat , prisonnier : ce n'était pas la première fois que je m'accommodais à ma situation , ne pouvant accommoder ma situation à mes désirs.

De nouveau, j'étais fier d'échapper à l'adversité par le travail. Ma vie était bien monotone , bien laborieuse ; mais M. de Naudé me donnait l'exemple , et j'admirais son dévouement à ses devoirs. Le dimanche

j'avais sept heures à ma libre disposition ; puis , ne voyais-je pas en perspective les vacances? temps heureux , pendant lequel les conseillers vont dans leurs terres , les avocats et les procureurs se promènent , les plaideurs prennent patience , les secrétaires et les clercs se reposent ou se divertissent! On pense bien que j'avais cessé de fréquenter mes compagnons de plaisirs. Un jouiun bruit inaccoutumé se fait entendre sur le grand escalier de l'hôtel; deux de mes anciens amis paraissent dans la pièce où je travaille ; ils me demandent à haute voix , et poussent une exclamation en m'apercevant.

Je me lève effrayé, et me hâte de leur imposer silence : ils baissent le ton , et plaisantent à demi-voix sur l'indépendant Fauvel , qui travaille du matin au soir , sur l'insouciant Fauvel qui tremble qu'un bruit léger n'avertisse que ses amis viennent lui rendre visite ; ils se félicitent de m'avoir découvert , et m'annoncent qu'ils ont à me demander et à me rendre un service. Un d'eux était neveu de l'intendant d'un grand seigneur , le duc de Vilbei t. Depuis quinze jours , le

IMPARTIE. — CHAPITRE XXV. 7 duc avait chassé son secrétaire , qui s'était permis de faire la cour à sa maîtresse.

L'intendant , chargé de trouver un autre secrétaire , en avait présenté deux ; mais l'un était sans usage du monde , l'autre avait une physionomie trop commune.

Jaloux de satisfaire son maître , l'officieux intendant voulait que son neveu prît l'emploi vacant. Le jeune homme , qui ne s'en souciait pas , avait pensé à moi ; il m'assurait que la place me convenait et que je convenais à la place ; il me la vantait comme laissant une liberté presque entière, et donnant de bons émolumens. Sa proposition me souriait ; toutefois , ne voulant pas manquer à M. de Naudé, en laissant mon travail, je m'empressai de faire sortir mes deux amis, et leur promis de les voirie dimanche suivant. Le dimanche , je fus conduit chez l'intendant, qui, me trouvant à son gré, ne différa point de me présenter. M. le duc élait au bas de son escalier , prêt à sortir ; d un coup d'oeil il me mesura de la tête aux pieds , dit : « Je le prends , » monta en voiture et partit.

Le soir même , je priai M. de Naudé , non sans embarras , de m'excuser si je cessais de profiter de ses bontés. Je lui dis avec franchise que je n'avais point cherché une autre place ; mais qu'il s'en offrait une assez avantageuse , et que mon défaut de fortune m'obligeait à l'accepter. Ce cligne magistrat ne me fit point d'objection, se loua de mon travail , et me permit d'invoquer son témoignage en toute occasion. Il me parlait avec bienveillance ; je fus presque fâché de le quitter.

J'aurais difficilement conservé des regrets, lorsque je fus installé à l'hôtel du duc de Vilbert. Trois jolies pièces donnant sur un jardin composaient mon appartement.

J'étais prévenu qu'il fallait être levé à dix heures au plus tard ; mais que M. le duc ne me demanderait jamais plus tôt. Je devais attendre jusqu'à midi, pour savoir s'il aurait besoin de moi. A midi , plus de travail , et j'étais libre de disposer du reste de la journée. Je ne concevais pas un destin plus doux : j'avais de l'indépendance , et l'on me payait pour en jouir.

I» PARTIE. — CHAPITRE XXV- 9 Je mangeais chez l'intendant. Sa femme et sa fille étaient, pour leur santé , dans une maison de campagne qui lui appartenait.

11 n'avait avec lui qu'une nièce de dix-huit ans , très marquée de petite vérole , un peu bossue , dont il faisait l'éloge en homme qui cherchait pour elle un mari ; il ne perdait pas une occasion de vanter son esprit, et la faisait chanter au dessert. Elle avait la voix aigre et l'esprit caustique ; mais l'intendant était bon homme ; il me témoignait de l'intérêt, sa table était délicate et bien servie, et le soir nous allions au spectacle avec sa nièce , dans les loges de madame la duchesse. Pendant les quatre premiers jours, je n'entendis pas parler de M. le duc ; je veux dire qu'il ne réclama point mes services. Le matin du cinquième jour , seul dans ma chambre , j'étais mollement assis sur un élégant fauteuil; je me félicitais de l'agréable situation où le sort m'avait placé ; je voyais à ma pendule que l'heure de midi approchait ; je me disposais à sortir pour jouir

de mon heureuse liberté Un violent

coup de sonnette , quirelenlità mon oreille ,

io JACQUES FAUVEL.

me fait faire involontairement un bond sur mon fauteuil. Je lève les yeux avec d'autant plus de surprise que je n'avais point remarqué qu'il y eût une sonnette dans ma chambre ; elle était placée près de mon lit. Je la regardais machinalement : un second coup, suivi de plusieurs autres qui se succédèrent rapidement , m'annonça l'impatience de celui qui sonnait. 11 me parut que c'était la manière dont M. le duc avertissait son secrétaire. Je ne savais si je devais me rendre à cet avertissement un peu cavalier , lorsqu'un laquais ouvrant ma porte : « Allons- « donc , M. le secrétaire , n'enlendez-vous « pas que M. le duc vous appelle? » Après avoir encore hésité , je me résignai et je descendis.

« Vous vous êtes fait attendre deux a heures , » me dit le duc avec un regard dédaigneux ; puis m'examinant : « Pour- « quoi n'avez-vous pas d'épée, ajouta-t-il ?

« — J'ignorais... — Il faut porter l'épée (( quand vous vous présentez chez moi.

(( Asseyez- vous ; écrivez. » Je m'assis, aussi étourdi que choqué de la hauteur avec

I» PARTIE. — CHAPITRE XXV. ■ i laquelle il venait de me jeter ses paroles.

M. de Vilbert , en cherchant ses phrases , me dicta lentement et avec prétention trois ou quatre billets insignifîans. On annonça la visite d'un autre seigneur de la cour. ((Vous pouvez vous retirer, » me dit sèchement le duc. J'allai prendre l'air aux Tuileries : j'en avais besoin , car j'étais oppressé. « Il y a peu de jours , me dis-ais- « je , si j'étais accablé de travail , du moins « on avait des égards pour moi. Mais au- « jourd'hui... quel ton! quelles manières... ! « Cette maudite sonnette retentit toujours

« à mon oreille Chez M. de Naudé, je

« sentais moins ma dépendance. »

Le jour suivant, M. le duc me prévint qu'il y avait un grand dîner chez lui. « Ma- « dame la duchesse aura beaucoup de monde ( ( lf soir , me dil-il ; soyez au salon à sept « heures. » Je m'y rendis, sans trop savoir ce que cela signifiait. Je saluai respectueusement madame la duchesse, qui répondit par un signe de tête presque imperceptible , mais qui m'employa bientôt à plusieurs fonctions importantes : il me fallut arranger les

cartes et les boîtes de fiches , avancer des sièges près des tables de jeu, allumer des bougies. J'aurais trouvé tout simple de rendre ces petits services , s'ils n'eussent été plutôt ordonnés que demandés. Quand je n'eus plus rien à faire, je me trouvai fort embarrassé, fort isolé au milieu de personnes que je ne connaissais pas, et qui me regardaient sans me parler. Tout à coup le duc , qui était assez éloigné de moi , à une table de cavagnole, dit en élevant la voix : « M. Fauvel , allez clans mon cabinet « chercher ma tabatière. » Je fus un moment interdit, ce Eh bien ! reprit-il, n'avez- « vous pas entendu ? » J'allai à la cheminée, je tirai vivement le cordon de la sonnette :

« Que faites-vous? me dit-il avec surprise.

« — Je sonne les gens de M. le duc , pour « qu'ils viennent le servir. » Je sortis aussitôt , résolu de reprendre ma liberté , et de ne pas coucher le soir à l'hôtel.

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