‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 3 sur 32 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Fauvel chez un financier.

L'intendant fut très étonné, lorsque le lendemain j'allai lui raconter la résolution que j'avais prise et déjà exécutée. Après avoir rêvé quelques raomens : « Je ne vous (( aurais jamais conseillé, me dit-il, de « quitter M. le duc pour qui j'ai toutes « sortes de respect ; mais au fait , celte « petite place ne pouvait vous mener à « rien. Puis , je conçois qu'à votre âge on ;< soit un peu susceptible ; un secrétaire ne « doit pas être traité comme un valet ; et je « pense bien comme vous , mon cber ami :

« l'honneur avant tout. » Sa nièce, qui était présente , baissait les yeux et me témoignait de l'intérêt; il la regarda, et me dit : « Ne « vous désolez pas. Je vous aime et je veux

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« l'aire quelque chose pour vous ; tout ceci «vous deviendra peut -être avantageux.

« Revenez me voir dans deux jours ; j'aurai « parlé de vous à monamiintimeM.Garbelot, a directeur de la compagnie chargée de « fournir les vivres et l'habillement des « troupes. »

Je fus exact au rendez-vous , et j'eus lieu d'être enchanté , lorsqu'avec de grandes démonstrations de joie l'intendant m'annonça qu'il m'avait placé. Ce n'était pas dans les bureaux , c'était dans le cabinet même de M. Garbelot que j'allais être admis à travailler.

M. Garbelot était un petit homme qui avait une grosse figure sous une perruque énorme , l'air moitié jovial moitié soucieux : il me reçut d'une manière brusque , mais assez amicale. Je me trouvai fort bien près de lui : il ne prenait pas avec moi les grands airs de M. le duc ; et quoiqu'il ne me laissât pas manquer d'ouvrage , je n'étais pas surchargé de travail comme chez le conseiller.

J'écrivais et je calculais depuis un mois

IMPARTIE. — CHAPITRE XXVI. i5 chezle directeur des vivres, lorsqu'un jour, ca me montrant une liasse de papiers : « Mon « enfant , me dit-il , voilà des comptes de « plusieurs petits fournisseurs qui ont besoin « de mon visa. On les a déjà vérifiés , mais « Dieu sait de quelle façon ! Il faut que tu ce te dislingues ; vérifie-les de nouveau , et « nous verrons ce que tu sais faire. » J'étais accoutumé à ce ton familier qu'il prenait à peu près avec tout le monde. Pour répondre à sa confiance, j'examinai avec attention ces comptes, qui d'abord me parurent en règle ; mais un second examen me fit découvrir de fausses additions , de doubles emplois , des omissions , des irrégularités dans les pièces à l'appui, en un mot, de véritables friponneries. Je rédigeai des notes très détaillées que je remis à M. Garbelot.

Lorsque j'entrai le lendemain dans son cabinet , « Viens m'embrasser , me dit-il , « viens m'embrasser, mon enfant. On ne « m'avait pas trompé; lu es un joli sujet.

« Je m'étais toujours douté de ces infâmes « friponneries que tu as constatées. » Il me serra la main et me fit asseoir à côté de lui.

« Je suis vraiment malheureux dans cette « administration, continua-i-il; je ne peux « pas tout voir. Les grandes affaires, je les «surveille; j'ai choisi pour me seconder « les hommes les plus intègres , et d'ailleurs « j'ai l'œil sur eux ; aussi tout est net , tout « est pur dans nos opérations majeures; « mais nous avons une foule de petits « agens, d'employés subalternes qui nous « pillent et nous dépouillent en détail. »

Il partit de là pour faire une sortie violente contre les fripons, et jura qu'il parviendrait à chasser tous les voleurs de l'administration. Puis, adoucissant sa voix, « Mon cher « enfant, me dit-il, gardons notre probité.

« Continue , aide-moi à découvrir tous ces « friponneaux ; tu as pour chef et pour appui « un honnête homme qui prendra soin de « toi, et tu feras ton chemin. »

Les financiers n'étaient pas cités comme des modèles de délicatesse; je fus donc charmé de trouver dans M. Garbelot d'aussi honorables principes. Je continuai mon travail ; il continua ses leçons de morale. De jour en jour il me traitait avec plus de bien-

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veillance; de jour en jour je prenais de lui une plus haute idée. Il m'invita plusieurs fois à de grands dîners. On voyait dans sa maison beaucoup de profusion , très peu d'ordre; je sus qu'il en était ainsi chez tous les gens de finance. Ses domestiques le volaient ; il avait un grand fils sans état qui faisait le petit seigneur ; sa femme , coquette sur le retour , lui coûtait encore plus d'argent que son fils. Je ne comprenais pas bien comment il pouvait soutenir tant de dépenses : je le plaignais, et je sentais redoubler pour lui mon estime , en le voyant seul honnête homme au milieu de gens qui le pillaient effrontément.

Bien accueilli par mon directeur , je passais dans ses bureaux pour un personnage en crédit, et déjà l'on commençait à me solliciter. Un matin , il vint chez moi un homme qui, désirant être chargé d'une fourniture très considérable , me pria de le protéger près de M. Garbelot. Je répondis que celte affaire ne me regardait point ; mais le ton que je pris était peu propre à le décourager ; je n'étais pas fâché de laisser voir II. 1*

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que j'avais quelque influence. 11 insista , et , avec beaucoup de ménagemens et de circonlocutions , il arriva à me faire entendre que la faveur qu'il sollicitait ne serait pas pour moi sans avantage. Je le compris très bien ; je m'emportai, et lui exprimai à quel point j'e'tais indigné d'une pareille proposition. Le solliciteur, tout honteux , me suppliait de l'excuser. « Eh ! monsieur , me « dit-il enfin, que voulez-vous que je fasse? « Voilà deux entreprises que je manque « avec votre compagnie , pour m'ètre intercc dit le moyen que vous blâmez si fort. On « ne peut réussir sans de riches cadeaux à « quelqu'un de vos premiers commis. » La colère me reprit , et je l'accusai d'imposture. A son tour , il se fâcha , et me donna tant d'explications , avec un accent si animé , si* vrai , que je ne pus douter de ce qu'il avançait. «Quelle découverte! m'écriai-je. Ce « bon M. Garbelot , qui croit que tout est « net, que tout est pur dans les opérations « majeures de son administration! Monsieur, « vous obtiendrez tout ce que vous voudrez ; « mais rendez à mon chef un important

I" PARTIE. — CHAPITRE XXVI. 19 « service ; venez avec moi sur-le-champ lui a dévoiler les infâmes manoeuvres que vous « m'avez fait connaître. — Soit , me dit-il , « je ne crains rien , et je serai fort aise de a rendre à vos employe's une partie des « mauvais tours qu'ils m'ont joués. »

En arrivant chez monsieur Garbelot , je lui annonçai que nous venions lui donner des renseigneruens assez curieux sur quelques abus. Il fut tout joyeux de la nouvelle, et commençait à répéter les éloges qu'il aimait à me prodiguer, lorsque plusieurs des principaux membres de la compagnie entrèrent dans son cabinet. «Messieurs , »

leur dit-il en me frappant sur l'épaule, « voilà un honnête garçon , voilà un bon et « fidèle employé ; la compagnie lui doit « déjà la découverte de plusieurs malversa- « tions , et il vient nous rendre un nouveau « service. Ecoutez-le , et crovez à tout ce a qu'il vous dira. » J'aurais voulu que lui seul reçût notre confidence ; j'insistai pour la différer. « Non, non, reprit-il, ne diffé- « rons pas ; il n'y a pas de temps à perdre.

« Il faut que justice se fasse. Parle, mon

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« enfant , parle avec confiance : je déteste « les fripons , et je suis en admiration « devant les honnêtes gens. » Je laissai parler l'homme qne j'avais amené : son discours fut clair, positif et très circonstancié. A mesure qu'il révélait les manœuvres des commis chargés des soumissions importantes, M. Garbelot changeait de figure. La joie et la curiosité qui d'abord avaient brillé dans ses yeux s'affaiblissaient par degrés ; il laissait échapper quelques signes d'impatience, il se mordait les lèvres, agitait ses doigts sur la table et se balançait sur son fauteuil. Tous ses associés, dès que le discours fut terminé , nous remercièrent en déclarant qu'il fallait donner une prompte suite à une affaire aussi grave. M. Garbelot , d'abord silencieux , finit par se joindre à ses confrères; il répéta les derniers mots qu'ils avaient prononcés , et se hâta de nous congédier en me faisant ses complimens habituels , mais d'une manière contrainte et sans me tutoyer.

Ce changement d'humeur me parut fort singulier. Dans la soirée, l'intendant du duc

IMPARTIE. — CHAPITRE XXVI. 21 de Vilbert m'envoya chercher. Aussitôt qu'il m'aperçut : « De quoi vous mêlez- « vous , » me dit-il en levant les yeux et les mains au ciel? ce Combien vous m'affligez , « moi qui vous aime , moi qui ai des vues « sur vous! » et il tournait ses regards vers la chambre de sa nièce. « Dans quel embarct ras vous jetez ce cber M. Garbelot ! Est-ce « ainsi que vous deviez reconnaître ses bon- « tés? » Je le pressai de s'expliquer. « Savez - « vous ce que vous avez fait en dévoilant « devant plusieurs des intéressés les arran- « gemens qui ont eu lieu pour les soumisce sions ? — N'était-ce pas un devoir ? — Un « devoir ! Quel étourdi ! quelle mauvaise a tête ! Eh ! ne voyez-vous pas que , si on « attaque les employés qui ont fait ces trans- « actions secrètes, M. Garbelot peut se « trouver compromis ? — Lui ! — Lui- « même. Jugez de votre bévue. — Il serait

« d'intelligence ! Il partagerait ! —

« 11 ne le dit pas, mais cela se devine. — « Quoi ! cet honnête homme qui poursuit u les petits fripons se permet de grosses « friponneries ! Il ne veut pas être volé par

MM

Sî JACQUES FAUVEL.

« ses subalternes, et il vole ses associés ! — « Vols ! friponneries ! quels mots grossiers ! « — Et vous , monsieur l'intendant , qui « m'avez approuvé de ne pas souffrir les « impertinences d'un grand seigneur, vous « me grondez de ne pas tremper dans les « turpitudes d'un financier ! — C'est bien « différent; chez le duc, vous n'aviez qu'une « place insignifiante ; mais chez mon, ami

« Garbelot ! Hâtez-vous de le calmer ;

« imposez silence à cet homme que vous avez « amené en triomphe. — Non , parbleu ! ma ce conscience.... — Oh! la conscience,...

« certainement ce n'est pas une chose mé- « prisable ; mais il ne s'agit pas , monsieur, k de faire de la rhétorique sur l'honneur ; il « s'agit de conserver voire emploi. Finis- « sons : je dois revoir votre chef dans une « heure; que lui dirai-je? — Dites-lui....

« que je continuerai de remplir ma place « en honnête homme. »

Le lendemain , lorsque j'allai pour me mettre au travail , je vis un jeune homme assis sur ma chaise. Une lettre à mon adresse était sur le bureau; je l'ouvre ; et reconnais

I« PARTIE. — CHAPITRE XXYI. a3 l'écriture de M. Garbelot. « Mon cher en- « f'ant , m'écrivait-il, j'ai bien du regret de « vous renvoyer. Je suis content de votre « intelligence pour les petits détails ; mais « vous n'entendez rien aux opérations ma- « jeures. Je vous rends un vrai service en « vous éloignant d'une carrière où vous ne « feriez jamais votre chemin. »

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