CHAPITRE XII
Premier usage de la prospérité de Fauuel.
Nous jouissions d'un sort bien doux.
Chaque jour semblait accroître encore mon amour pour Louise et son amour pour moi.
L'union régnait dans la famille, elle succès couronnait nos grandes entreprises de commerce.
Depuis long- temps je n'avais pas de nouvelles de Geneviève; je reçus d'elle une lettre fort triste. Les deux orphelins, tout-àfait oubliés par leur oncle , privés de toute éducation , étaient livrés à des domestiques qui ne leur épargnaient pas les mauvais traitemens. Ces enfans chérissaient Gène-
IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 189 viève comme une mère ; mais il ne leur était pas toujours permis de se réfugier près d'elle. Un ancien valet qui commandait au château menaçait de la chasser : elle pleurait amèrement.
Jamais je n'avais oublié ces orphelins.
Souvent les paroles de leur mère : Ils ont de grandes réclamations à faire , étaient revenues à ma pensée ; souvent j'avais regretté de ne pouvoir entreprendre des recherches pour éclaircir leur sort. Les détails que la bonne Geneviève me donnait avec naïveté m'attendrirent et m'indignèrent.
Je me livrai à mille réflexions. Il n'y avait que moi sur la terre qui pût servir d'appui à ces malheureux enfans. Eloignés de leur pays , inconnus... , si je les*abandonnais , jamais ils ne sortiraient de leur situation misérable. Les embarras qui naguère m'occupaient tout entier n'existaient plus. Par ma fortune, par la considération qu'on m'accordait , j'étais en état de craindre peu les intrigues d'un homme puissant. Sans doute bien des gens me blâmeraient de me mêler d'une affaire qui m'était étrangère :
que m'importaient leurs froids raisonnemens et leurs lâches calculs! Ces enfans souffraient, je pouvais les secourir ; n'avais-je pas un devoir à remplir envers eux ? Le hasard voulait que, par un étrange concours d'événemens , ils eussent contribué au bonheur de ma vie... Il me semblait que leur mère , en mourant, me les avait légués, et qu'ils faisaient partie de ma famille.
Cependant, je devais mettre une extrême prudence dans une affaire qui peut-être causerait de vives inquiétudes à Louise , à ses parens. Je consultai mon oncle le pasteur, et ne communiquai mon projet qu'à lui seul. Dans sa réponse, le vertueux Paul Menars me recommandait de veiller à ne me laisser entraîner par aucun désir de vengeance. Il m'approuvait de chercher à découvrir si réellement les enfans de sir Arthur avaient des droits à réclamer , ainsi que l'annonçaient les dernières paroles de leur mère. « Examine avec impartialité , me disait-il ; « crains d'attaquer légèrement la réputation « de sir Rovers. Mais, s'il t'est démontré « que ces enfans sont victimes d'une trame
IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 191 w odieuse , la Providence te les confie : eru- « brasse leur défense ; ne te laisse arrêter « par aucun danger personnel , et que la « fermeté croisse avec les obstacles. » Je résolus de suivre ces conseils , et je commençai les démarches qui pouvaient m'éclairer.
Mes recherches dans Paris ajoutèrent peu de détails à ceux qu'on avait donnés à M. Dumarsy , lors de l'arrivée de Geneviève- Sir Rovers, naturalisé en France où ses biens étaient transportés , se faisait remarquer par son orgueil , son luxe et ses mauvaises mœurs. Il était de l'école de Rochester et autres spirituels et voluptueux Anglais, que la cour de Charles II voyait alors briller, vrais fanfarons de vices, poursuivant près des femmes de scandaleux succès, amusant le prince , se raillant entre eux , méprisant souverainement tout ce qui n'est pas gentilhomme , impies , athées , se piquant de sévérité sur le point d'honneur , et trichant effrontément au jeu. On avait dit dans le temps à M. Dumarsy qu'un grand mariage allait réformer sir Rovers; ce grand
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mariage s'était fait, et n'avait point amené de réforme. Sa femme , élevée parmi les filles d'honneur de la reine Anne d'Autriche, passait pour avoir profité des leçons de celte cour où la galanterie se mêlait à l'intrigue.
Je m'étais bien attendu que je n'obtiendrais pas en France des renseignemens importans ; j'avais écrit à deux banquiers de Londres , et à un commerçant de la Jamaïque où étaient nés les orphelins. Les réponses de Londres, toutes deux laconiques , m'apprirent seulement que la famille de sir Rovers était originaire du pays de Galles. Je parvins à savoir le nom d'un négociant de cette province. Sa réponse, qui se fit long-temps attendre, me donna les détails suivans.
M. Thomas Rovers, bon gentilhomme, ruiné sous le long parlement de Cromwell , avait eu deux fils, sir James et sir Arthur.
Leur oncle maternel, le baronnet Lowinson, retiré dans ses terres, après avoir servi avec honneur dans la marine anglaise, désira faire élever près de lui un de ses neveux.
H choisit le plus jeune, sir Arthur (c'était
IP PARTIE. — CHAPITRE XII. 1(J 3 le père des orphelins). Le bon vieillard voyait un fils dans ce jeune homme. Malheureusement celui-ci avait une tête vive légère, des passions ardentes : il faisait des étourderies , son oncle les lui pardonnait • mais il finit par se déranger tout-à-fait , et partit avec le grade de lieutenant dans un régiment qui passait aux colonies. Bientôt on apprit qu'd s'y était conduit de la manière la plus déplorable. Ces nouvelles portèrent un coup mortel à M. Lowinson : sa fin eût été plus triste encore, si l'aîné de ses neveux sir James Rovers (celui qui s'était fait ensuite naturaliser en France ) , ne fût venu s'établir auprès de lui, édifier tout le pays par une conduite exem plaire, et prodiguer au vieux marin les soins de la plus tendre affection. M. Lowinson avait laissé sa forlune à sir James, par un testament aussi honorable pour le neveu dont il avait à se louer , que déshonorant pour celui dont il avait à punir l'ingratitude.
Ces détails m'étaient donnés sans passion:
Je reconnaissais dans l'écrit qui les contenait tous les caractères oe la franchise et H.
i 9 4 ■ JACQUES FAUVEL.
de l'impartialité. Tel était donc le résultat de mes longues recherches ! mes conjectures se trouvaient fausses ; j'avais eu tort de soupçonner sir Rovers. Certes il était coupable d'indifférence pour les enfans de son frère ; mais les biens de son oncle étaient à lui légalement. Je ne pouvais élever aucune réclamation en faveur de ces malheureux orphelins ; ils avaient perdu tous leurs droits par les fautes de leur père.
Tout à coup une idée vint préoccuper mon esprit. Le négociant du pays de Galles faisait l'éloge de la conduite et des mœurs de sir James Rovers : mais un homme si vicieux en France peut-il avoir été sincèrement vertueux en Angleterre ? Non , il a fait l'hypocrite près de son oncle ; l'honnête négociant qui m'écrit est abusé , et puisqu'il se trompe sur le conïpte de sir James dont il dit tant de bien, pourquoi ne se tromperait-il pas sur le compte de sir Arthur dont il dit tant de mal ? Un testament déshonorant pour sir Arthur! m'écrivait-on :
je veux connaître ce testament. J'en demandai une expédition. On me l'envoya, et
II' PARTIE. — CHAPITRE XII. i 9 5 presqu'en même temps je reçus une réponse de la Jamaïque.
L'article essentiel du testament était ainsi conçu :
« Et attendu que sir Arthur Rovers, mon « neveu , répondant à ma tendresse par l'in- « gratitude , a mené une conduite déréglée, « qu'il a fui clandestinement de l'Angle- « terre , laissant des dettes que j'ai eu la « faiblesse de payer; qu'arrivé dans les colo- « nies, il a totalement oublié sa famille, et « ne nous a jamais donné de ses nouvelles ; « attendu que, d'après les informations prises « par son frère sir James Rovers, et que « celui-ci n'a pu me cacher entièrement , a sir Arthur a contracté à la Jamaïque un « mariage avec une fille sans nom, sans « mœurs , et qui même antérieurement « avait vécu dans un état de domesticité ; « attendu que ledit sir Arthur, après avoir (f pris du service dans les armées de sa « majesté Britannique , a été ignominieuse- « ment chassé de son corps , pour cause « d'inconduile , scandale et déportemens , «< j'exhérède et prive à jamais de ma succès-
MA
« sion ledit sir Arthur Rovers , et les enfans <( nés ou à naître de ce mariage honteux et « clandestin qui lui mérite mon animad- « version , nommant et instituant pour mon « légataire unique et universel mon bien « aimé neveu sir James Rovers, de qui je ne « saurais trop récompenser les bons série vices et l'amitié. »
Yoici la lettre que je reçus de la Jamaïque.
(( Monsieur, les renseignemens que vous « me demandez renouvellent mes regrets.
« J'ai connu beaucoup sir Arthur Rovers ; (( il me sera doux de parler de lui , et de « rendre justice à sa mémoire. 11 venait « d'arriver dans la colonie, lorsque je le « rencontrai chez M. Harley, ancien mate gistrat , homme fort estimé , qui , peu « de temps après , lui accorda sa fille en ci mariage. M. Harley m'avait fait l'honneur « de me consulter; et, comme je m'étais plu « à dire tout le bien que je pensais de sir « Arthur, le service dont il se crut redea vable envers moi nous lia d'une étroite (c amilié. Chaque jour que je passais dans son
II e PARTIE. — CHAPITRE XII. î 97 « intimité me donnait plus d'estime pour « son caractère et pour sa conduite. J'ai « été souvent le confident de ses chagrins.
« Il ne parlait qu'avec une vive reconnais- « sance d'un oncle qui l'avait élevé , et qui (f se nomme M. Lovrinson. Il s'exagérait « beaucoup quelques torts de jeunesse a dont il était cruellement puni. Son oncle « irrité lui avait envoyé par son frère un « brevet d'officier, et l'ordre de s'éloigner « pour toujours. Plusieurs circonstances « pouvaient faire penser que ce frère avait « cherché à le perdre dans l'esprit d'un « parent fort riche ; toutefois , sir Arec thur repoussait de tels soupçons. Il « écrivait à son oncle, ne recevait au- (( cune réponse, et s'en affligeait amère- « ment. Il cachait avec soin ses peines « à sa femme dont le bonheur lui était « si cher. Jamais femme n'a mieux méa rite l'estime et la tendresse de son mari.
(( C'était par ses excellentes qualités qu'elle « avait captivé le cœur de sir Arthur et « fixé son choix; elle n'était pas riche :
a M. Harley jouissait de tous les genres de
VÊm
« considération ., excepté de celui que donne « la fortune. Déjà la naissance de deux « enfans avait mis le comble à la félicité « de madame Rovers, quand l'événement « le plus affreux nous accabla. Sir Arthur, « estimé, chéri de ses chefs et de ses cama- « rades , venait d'être nommé capitaine ; « un soulèvement éclata dans la colonie :
(f il fut envoyé avec deux compagnies pour « le réprimer. Sa prudence , sa fermeté , la « réputation dont il jouissait, le dispensèrent « de recourir à la force ; il triompha par la « persuasion. Tout était apaisé, il revenait (f tranquille ; un coup de feu parti d'une « habitation isolée l'étendit mort. Toute la « colonie le pleura ; les nombreux témoi- « gnages de bienveillance et de regret que « les chefs militaires , les magistrats et les « principaux habitans donnèrent à madame « Rovers ne furent pour elle qu'une conk solation bien faible. Peu de semaines après, « elle perdit son père : ses enfans lui firent « supporter la vie. J'ignore quel est mainte- « nant leur sort et le sien ; il y a près de six « ans que faisant, par amour maternel , un
II e PARTIE. — CHAPITRE XII. 199 « dernier sacrifice , elle quitta la Jamaïque « pour aller en Angleterre conduire ses en- « fans à la famille de son mari. Que sont-ils « devenus ? existe-t-elle encore ? je n'ai u reçu aucune nouvelle , et j'ai fait d'inu- « tiles tentatives pour en apprendre. Vos « questions semblent annoncer que leur u destinée ne vous est pas inconnue; veuillez, « monsieur , me tirer d'une pénible incer- « titude ; et, si je puis être de quelque utilité « à madame Rovers , à ses enfans , disposez a entièrement de moi. »
Quelles sensations j'éprouvai en lisant cette lettre , et surtout en la comparant au fatal testament ! Voilà donc enfin un témoignage favorable à sir Arthur ! Tous mes pressentimens sont justifiés, et ces enfans sont victimes d'une horrible imposture. Mon âme se soulevait d'indignation. «Eh quoi!» disais-je en tenant d'une main le testament et de l'autre la lettre de la Jamaïque , « on a forcé « sir Arthur à s'expatrier, et on prétend « qu'il a fui par inconduite ! On lui repro- « che un mariage honteux , et il a fait un « mariage honorable ! Il est tombé en sau-
ïmÊt
« vant la colonie d'une sédition , et on
« l'accuse d'avoir été chassé de son corps
« avec ignominie ! Perfide sir James,
« c'est à présent que je vous tiens. Nous « verrons si votre pouvoir, vos richesses « feront taire la justice et la vérité. Vaine- « ment, pour couvrir votre bassesse, avez- « vous employé tour à tour l'hypocrisie « et l'impudence ; j'arracherai tous vos « masques, et je mettrai à nu votre hideuse « turpitude. »
Mais mon intime conviction ne suffisait pas ; il fallait des preuves légales. J'écrivis à la Jamaïque pour demander des pièces constatant tout ce qui m'était annoncé sur la conduite , le mariage et la mort de sir Arthur. Je pris des renseignemens sur la fortune de M. Lowinson ; il avait laissé plus de cinquante mille livres sterling. Un de ses frères , professeur à l'université de Cambridge , existait encore ; j'entrai en correspondance avec cet homme estimable qui ne put me donner aucune lumière nouvelle , mais qui me témoigna beaucoup d'intérêt pour les enfans de son neveu. 11 me fallut