‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 29 sur 32 · IB · texte numérisé non relu

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^6 JACQUES FAITVEL.

loureusement irouhlé du premier chagrin de ma femme. Comment en deviner la

cause? Je la cherchais Une idée me

frappa. J'avais fait à Louise un secret de l'embarras où m'avaient un instant jeté les intrigues d'Anselme ; peut-être , sur de faux indices , s'imaginait- elle que nous étions encore dans une situation fâcheuse. De toutes mes conjectures, c'était la plus vraisemblable ; je me hâtai de lui en parler. Je lui représentai que j'avais pu lui cacher un embarras léger qui l'aurait inutilement alarmée ; mais que , si j'éprouvais un malheur , si j'avais besoin d'être encouragé ou d'être consolé , c'est près d'elle que je chercherais du courage ou des consolations. Elle me regarda , s'attendrit , et m'assura qu'elle était fort tranquille sur mes intérêts et sur ceux de son père. « Cependant, ma Louise, « tu es triste , et je ne puis découvrir ce « qui t'afflige. Ton sort me semble ne rien te laisser à désirer ; quelques personnes qui « t'intéressent seraient- elles dans le mal- « heur ? Dis-le moi ; avec quel zèle je cher- « cherai àdissiper leurs peines et les tiennes!»

II* PARTIE. — CHAPITRE XI. tfj Elle soupira , son sein e'iail agité , ses regards exprimaient une vive tendresse ; je crus qu'elle allait s'expliquer... « Non, » me ditelle en baissant les yeux , « toutes les perce sonnes que je connais sont heureuses. Je « n'ai rien. » Et toujours elle persistait à me dire qu'elle n'avait rien. C'est la réponse de toutes les femmes qui ne veulent point révéler leurs chagrins. On est certain qu'elles souffrent ; on voit qu'elles seules mettent obstacle à ce qu'on puisse calmer leurs souffrances ; comment ne pas ressentir de l'affliction et du dépit , quand on entend ces mots qu'elles s'obstinent à répéter : « Je ff n'ai rien. »

Depuis quelques jours, au milieu de mes occupations, j'avais à peine entrevu ma belle-mère; j'allai la prier de me dire si elle savait ce qui affligeait sa fille. Madame Dumarsy me répondit négativement du ton le plus sec. Je restai stupéfait. Ce ton même me prouvait qu'elle était instruite : je la suppliai de ne pas me laisser dans une pénible incertitude. Elle garda si bien le silence que je ne parvins pas à lui arracher un seul mot. Ainsi

ma femme me disait qu'elle n'avait rien , et

sa mère ne me répondait rien.

J allai trouver monsieur Dumarsy : lui seul dans la maison conservait sa tranquillité habituelle. Je lui demandai s'il pouvait m'expliquer d'où provenait l'humeur de sa femme contre moi. « Oh! » me dit-il sans s'émouvoir , « il ne faut pas que cela vous « inquiète. Depuis vingt-trois ans que nous « sommes mariés , elle m'a boudé fort sou- « vent, et je n'ai jamais su pourquoi. »

Il me fallut sortir pour des affaires que je terminai très vite, désirant revoir ma femme et tenter encore d'obtenir son secret. En rentrant, je trouvai dans mon cabinet M. de Blaveau : depuis le jour où il s'était invité à dîner, il venait à peu près toutes les semaines*

« Mon bon ami, » me dit-il avec l'air moitié affairé, moitié obligeant qu'il prenait dans les grandes occasions, « c'est moi qui ai fait votre « mariage. » Il vit que ce début m'étonnait : « Oui , reprit-il ; vous ne seriez pas l'époux de « 1 intéressante Louise, si vous n'aviez rétabli « la manufacture de son respectable père.

IP PARTIE. — CHAPITRE XI. 179 ce vous n'eussiez pu rétablir cette manufac- « ture , sans les fonds que vous a prêtés le « généreux Colbert; et vous savez ce que « j'ai fait pour vous près de lui : j'ai donc « contribué beaucoup à votre mariage. Je u meis de l'amour-propre à ce qu'il soit « toujours heureux. Eti ! que diable ! mon « cherFauvel, » ajouta-t-il en se penchant à mon oreille, « ayez des maîtresses, mais « que votre femme n'en sache rien. — Des « maîtresses ! moi... ? Expliquez-vous. — Il « suffit. Vous m'entendez, homme aimable « et dissimulé. » Je le pressai plus vivement de se faire comprendre. « Vous voudriez « savoir comment on a découvert... Je ne « vous dirai rien; je ne veux pas être mêlé « dans des propos de famille. Mais, pour « vous prouver que je suis bien au courant, « il me suffirait de prononcer un mot , un « nom. — Quel nom? — Madame Guersey, « — Madame Guersey? — De Tours. — « Eh bien ? — La petite coquette sait trop u qu'elle est jolie. — Coquette! jolie! ma- « dame Guersey ! — Elle n'est pas tout-àct fait aussi jeune qu'elle le dit, et que sa

« figure l'annonce. — Elle avoue cinquante- « quatre ans, et sa figure ne de'ment pas « son aveu. — Cinquante-quatre ans ! faites « à d'autres de pareils contes. Je l'ai vue <( dix fois en Touraine ; elle doit avoir main- « tenant vingt-sept ans au plus. — Certai- « nement nous ne parlons pas de la même « personne. — Ah! bon Dieu! est-ce qu'il « y aurait à Tours deux dames de ce nom ?

« — Celle qui est ici, femme âge'e et dévote , « a une belle-fille dont la conduite est , dit- « on , assez légère : je ne la connais pas. — « Maudit. quiproquo... ! J'étais bien sûr qu'il « n'y avait pas le moindre reproche à vous « faire. Ce n'est pas moi qui aurais des « doutes sur votre sagesse. — Quels gens « ont débité des récits absurdes qui peuvent « porter le trouble dans ma maison ? — 11 « vous est facile de vous justifier; le reste « est fort indifférent. — Non , je prétends « éclaircir tout ceci; ma belle-mère doit

(( être au fait, et je vais à l'instant même

« — Attendez donc, attendez donc. Tolre « belle-mère est si étourdie ! elle pour- » rait vous dire que c'est moi qui ai dé-

II' PARTIE — CHAPITRE XI. i8î « bité ces récits. — Comment, c'est vous!

« — Permettez ; je n'ai aucun tort. Mais, si « l'affaire était mal présentée, je serais cornet promis : j'aime mieux vous l'expliquer « moi-même. La semaine dernière, madame « Anselme, que je reconduisais chez elle, « me parla, je ne sais à quel propos, de la « ville de Tours. Je lui dis que j'y avais « passé un mois , il y a deux ans. Elle me « demanda si je connaissais madame Guersey.

« Précisément, lorsque j'étais à Tours, il « n'était bruit que de la coquetterie et des « intrigues d'une dame Guersey, femme « d'un négociant. Je contai ce que je savais , « sans me douter ni qu'il y eût une autre « personne de ce nom , ni que vous eussiez « des rapports avec cette personne. Le len- « demain, votre cousine m'invita à passer « la soirée chez elle. Nous fûmes en petit « comité , car il n'y eut que madame Fauvel « et sa mère. Votre cousine me questionna « de nouveau sur madame Guersey. Je n'en « fus pas surpris ; la médisance a pour elle « un charme tout particulier. Je causai pour « amuser ces dames. Je ne songeais plus à

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«celle conversation, lorsqu'hier, venant « rendre mes devoirs à votre estimable bellece mère, je l'ai trouvée fort irritée. Vous (( savez que j'ai quelques droits à la confiance « de la famille. Après de courtes instances « de ma part, elle m'a dit que vos fréquentes « absences étaient causées par vos assiduités u près de madame Guersey ; et que , la « veille , elle avait reçu à ce sujet une lettre « anonyme qui ne pouvait venir que d une « personne très bien intentionnée. Je l'ai « beaucoup blâmée d'avoir montré cette « lettre à la sensible madame Fauvel. Vous « connaissez mon zèle; j'ai pris votre dé- <f fense avec celle chaleur que donne une « ferme conviction. Vous le voyez; je n'ai « pas de torts ; vous ne pouvez m'en vou- « loir : tout part de madame Anselme. Je « me souviens de la manière dont elle « observait madame Fauvel et votre belle- « mère , tandis qu'elle me faisait parler. Je « n'accuse personne , mais qui sait si elle « n'est pas pour quelque chose dans la lettre « anonyme ? »

Je me hâtai de congédier Blaveau. J'étais

II e PARTIE. — CHAPITRE XI. ,83 enchanté; je voyais s eclaircir le mystère qui m'avait tant inquiété. Ma joie disparut en songeant à tout ce qu'avait souffert Louise : a Ah! courons, me dis-je, courons lui ren- « dre le repos et le retrouver moi-même. »

Ma femme était seule avec sa mère. En m'apercevant , elle affecta de paraître tranquille. Madame Dumarsy me lança un regard de courroux. Je m'assis; j'attirai doucement Louise sur mes genoux, et, passant un bras autour d'elle : « O ma chère ! lui dis-je, je <( t'ai donc trouvé un défaut ! tu es jalouse. » A ces mots, elle cacha sa tête dans mon sein, et fondit en larmes. « Ce défaut , continuai- « je , ne prend-il pas sa source dans ton <f amour pour moi? il te rend plus intéres- « santé à mes yeux. Un instant suffira pour « l'expliquer... — Point d'explication , me « dit-elle vivement : tu m'aimes...? Oh! oui « tu m'aimes ! je le crois. — Une explication « est nécessaire au moins pour ma belle- « mère : sa figure m'annonce que ses prête ventions ne cèdent pas aussi facilement « que les tiennes. » Je racontai avec rapidité quelle étrange méprise nous avait tourmen-

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tés. Madame Dumarsy, interdite, me considérait , ouvrait de grands yeux ; Louise , confuse, les regards baissés, me pressait tendrement la main, ce 11 est singulier, il est « malheureux , repris-je , que vous n'ayez « pas vu madame Guersey. Je l'aurais in- « vitée, pendant le cours des affaires que « j'ai eues avec elle, si sa santé lui eût permis ce de sortir. Avant son départ , elle viendra ; ce et, puisqu'on prétend qu'elle m'a captivé, « j'ai bien peur qu'en la voyant vous ne per- « diez la bonne opinion que vous pouvez ce avoir de mon goût. » Louise m'embrassait avec transport. Ma belle-mère se repentait, s'accusait : «Ne vous faites point de reproches, ce lui dis-je; une seule personne est coupa- « ble, et c'est madame Anselme. — Non, « non , répondit-elle ; si vous saviez combien ce elle cherchait à nous consoler, comme (f elle vous défendait! — Oui, en méditant « de vous envoyer une lettre anonyme. — « Impossible. Quelle idée! quelle erreur !

ce — Je ne me trompe pas : la chère cou- « sine est à bonne école avec le cousin. »

Tandis que nous discutions, Louise, qui

IP PARTIE. — CHAPITRE XI. i85 s'était approchée de la fenêtre , s'écria :

« Voici madame Anselme ; je ne veux pas « la voir. — Au contraire, dis-je , recevons- « la ; il importe de tout découvrir. Lui « avez-vous montré la lettre anonyme ? — « Je n'aurais pas manqué de la lire à cette « sincère amie , dit madame Dumarsy; mais « voilà deux jours que nous ne l'avons vue. » Je priai ma belle- mère de me confier cette lettre. Elle hésita, me la remit : madame Anselme parut.

Ma belle-mère lui fit un très bon accueil ; j'avais un air fort gai j Louise était dans un trouble extrême. Ma cousine s'approcha d'elle, lui prodigua les caresses, l'engageant avec un ton de sensibilité à sortir de sa mélancolie. Tant de fausseté m'indigna. Sans laisser rien paraître : a Mesdames , dis-je , « pour vous distraire , je veux vous lire une « lettre assez plaisante qu'a reçue dernière- « ment une personne de ma connaissance.

« Vous serez charmées surtout quand je « vous nommerai l'auteur de celte épître. »

La curiosité se peignit dans les yeux de madame Anselme ; mais à peine avais-je tiré

de ma poche le fatal écrit, qu'elle se troubla. Ma belle-mère l'observait avec attention.

Aux premiers mots que je lus, madame Anselme rougit, pâlit, et fut près de se trouver mal. « C'en est assez! » s'e'cria aussitôt ma belle-mère, « je suis éclairée; madame « s'est trahie ! Une phrase insignifiante, que « vous lisez d'un ton léger, ne la jetterait « pas dans une pareille agitation si la lettre « lui était inconnue ? — Je ne la connais « point, » dit madame Anselme encore plus saisie; « madame... vous m'outragez. — Eh « quoi ! » dis je à ma belle-mère avec l'accent de l'ironie, « pourriez-vous supposer que « mon aimable cousine , excitée par l'envie « ou par je ne sais quel besoin de nuire, « s'est plu à vous tourmenter, à déchirer « le cœur de son ancienne amie ? Cela serait « odieux. A sa place, je n'hésiterais point w sur le parti que j'aurais à prendre : je « ne vous pardonnerais jamais ; je vous « quitterais à l'instant, et je cesserais de vous « voir. » Madame. Anselme se leva , voulut se fâcher, balbutia; et, après quelques minutes, aussi embarassantes pour nous que

1P PARTIE. — CHAPITRE XI. 187 pour elle, nous quitta, en disant qu'elle serait bientôt justifiée. « Elle est aussi (c méchante que son mari, » dit ma bellemère en m'embrassant. Louise m'exprimait son amour, et regrettait amèrement de m'avoir affligé. « Ma chère , mon excellente « femme , lui dis-je , tes peines faisaient « seules mon chagrin. Oublie le passé ; sou- « viens-toi seulement qu'un mot de ta bouche « eût tout éclairci : pour qu'une femme soit « heureuse , le plus sûr moyen c'est qu'elle « n'ait pas de secret pour son mari. »

Pendant long-temps nous n'aperçûmes ni monsieur ni madame Anselme. J'apprenais assez souvent que mon cousin essayait d'ourdir quelques trames contre moi. Je le plaignais; car ses efforts n'altéraient point mon repos , et certainement troublaient le sien .

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