CHAPITRE XXVIII
Monsieur Dumarsy et sa famille.
La manufacture de M. Dumarsy était située à l'entrée du faubourg Saint-Antoine.
Le portier, d'un ton très civil, me dit que je trouverais monsieur dans le jardin ou aux ateliers. La maison me parut simple, mais vaste ; une cour plantée d'arbres conduisait à un joli jardin, au fond duquel s'élevaient de grands bâlimens à plusieurs étages :
c'étaient les ateliers. J'apercevais à travers les croisées le mouvement des bras et des machines ; j'entendais les ouvriers et les ouvrières qui égayaient leurs travaux en chantant. Tous les objets qui frappaient mes regards annonçaient l'activité , l'aisance et le bonheur.
Arrivé au jardin , je vis une jeune
personne de quinze à seize ans , d'une taille élégante , et de la figure la plus aimable :
c'était mademoiselle Louise , fille unique de M. Dumarsy. Elle jouait avec deux jeunes voisines ; elle me dit que son père allait venir, et me pria de l'attendre. Cependant le jeu a cessé ; on me regarde en silence :
« Je vous en prie , mesdemoiselles, conli- « nuez , » leur dis-je. On hésite , on s'enhardit; on court, on s'égare , on se cherche dans les bosquets. J'admirais la grâce , la légèreté de ces jeunes filles, qui se livraient à leurs amusemens avec une ardeur si vive !
Leurs éclats de rire , leurs cris enfantins , quand une d'elles était surprise , se mêlaient aux chants des ouvriers , et me faisaient éprouver un doux intérêt.
Tout à coup , le jeu est interrompu de nouveau. «Monsieur, me dit mademoiselle « Louise , voici mon père : » elle court à lui, l'embrasse, et rejoint .ses compagnes.
J'exprimai ma reconnaissance à monsieur Dumarsy , pour le service qu'il m'avait rendu chez M. Dugal ; il parut me savoir gré de ma visite ; son accueil m'encouragea.
I" PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 3 9 Espérant que je continuerais de l'intéresseF par ma franchise , je lui donnai quelques détails sur ma situation ; je le priai de vouloir bien m'aider de ses conseils : « Et si vous « étiez assez bon, ajoutai -je, pour me « recommander à un négociant, à un de vos « confrères qui aurait besoin d'un commis...
«ou... si vous-même, monsieur, vous « pouviez m'employer... Je sais compter, « je suis en état de tenir une correspon- « dance , j'ai fait mes études, je sais le latin. « — Comme l'italien, peut-être? me dit-il « en souriant. — Ah ! monsieur, voudrais- « je vous tromper ? C'est à présent surtout « que je sens l'étendue de ma faute. — Je « plaisantais ; mon intention n'était pas de « vous affliger; j'aimerais à vous être utile. « Indépendamment de deux commis qui « demeurent chez moi , plusieurs jeunes « gens viennent y travailler. — Que je serais « heureux, si je pouvais être du nombre !
« — Pardon; je ne vous connais encore « que pour un jeune homme un peu léger.
« — Dites fort étourdi. A vous parler sans « feinte, j'aimerais mieux m'amuser que de
4o JACQUES FAUVEL.
« travailler. Par malheur, je suis sans forte tune ; j'ai fort mal arrangé mes affaires , « mais je sais ne pas négliger celles qu'on « veut bien me confier. — Auriez -vous « quelques répondans ? — Oh ! oui , raon- « sieur, et beaucoup » Puis, réfléchissant , je ne trouvai d'autre nom à prononcer que celui de M. deNaudé. Je parlai de ma parenté avec Anselme Ménars ; il fallut bien ajouter que nous avions eu quelques débals d'intérêt. M. Dumarsy trouva que mes répondans n'étaient pas nombreux.
Il me parlait d'un ton poli , mais froid ; la conversation était bien près de finir. « Mon- « sieur, dis-je vivement , je peux vous offrir « un témoignage qui vous apprendra mieux « ce que je suis , que tous les renseignemens « qu'on vous donnerait sur mon compte. Je « ne suis pas brouillé avec toute ma famille. « J'ai en Languedoc un oncle ministre de la « religion réformée ; je lui écris , je ne « lui cache rien de ce que je fais , de ce « que je pense. Ses réponses renferment « quelquefois , non des reproches , mais « de douces remontrances , et quelque-
IMPARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 4i « fois aussi des éloges : mon oncle le pas- « teur est si bon ! Lisez la dernière lettre « que j'ai reçue; il- y dit de moi plus de « bien que de mal, et, francbement, plus de « bien que je n'en mérite. » M. Dumarsy me regarde , prend la lettre , la lit , s'interrompt dans sa lecture pour me regarder de nouveau , paraît ému , attendri. « Voilà « l'écrit d'un homme bien respectable , »
me dit-il en me rendant la lettre. Puis, après quelques momens de silence : « Vous « pouvez venir dès demain matin , ajouta-l-il; (( écrivez à monsieur votre oncle que , sur « sa recommandation , je vous admets à « travailler chez moi. » A peine avais-je eu le temps de remercier M. Dumarsy, que sa femme et sa fille vinrent le joindre. Je fus un peu honteux lorsqu'en me présentant il leur dit que j'étais ce maître d'italien dont la veille il leur avait raconté l'aventure : heureusement je vis dans leurs yeux une aimable indulgence. Je sortis charmé de toute la famille.
Quelles obligations n' avais-je pas à mon
oncle le pasteur , ^et-qtt^-je^me félicitai de
ne m'êlre jamais inquiété de mon sort !
Combien je sentis augmenter mon dédain pour ces gens qui se tourmentent de l'avenir ! Attendre les momens heureux , vivre avec insouciance dans les intervalles ; telle est la véritable sagesse.
Depuis quelques jours , j'allais travailler chez M. Dumarsy. Un matin je crus m'apercevoir qu'il ne me parlait pas avec la même bonté. Un mot qui lui échappa m'apprit que la veille il avait vu mon cousin Anselme : cette circonstance m'expliqua sa froideur. Je fus indigné. « Quoi ! non « content de m'avoir dépouillé , cet hypo- « crite Anselme cherche encore à me nuire !
« son procédé est odieux ! » Le jour même, je le rencontrai qui venait chez M. Dumarsy; il s'avançait vers moi d'un air caressant , et commençait à me féliciter sur mon entrée dans cette honorable maison. « Vous êtes « mon ennemi, lui dis-je ; je ne hais per- « sonne , et ne cherche point à vous faire « du mal ; mais n'essayez pas de m'en faire , « ou je dévoilerai votre conduite et celle de « mon tuteur 5 surtout je n'oublierai pas
I" PARTIE. — CHAPITRE XXYIII. 43 « certaine intrigue usuraire de vous et de « l'honnête Bertrand. » II voulut jouer la surprise : « Mon cher cousin , repris-je , (( vous devez me comprendre ; mettez à « profit mes paroles. » Je m'étonnais qu'un pareil homme fût accueilli par des gens estimables , qu'il eût dans le monde une certaine réputation ; plus d'une fois j'avais entendu vanter son activité , son exactitude et même son intelligence. Ce sot avait l'esprit des affaires ; on ne pouvait lui contester tout le mérite qu'il faut avoir pour faire fortune , et sa fortune lui valait du crédit et de la considération.
Je pensai que le meilleur moyen de dissiper les préventions de M. Dumarsy était de redoubler de zèle. Je ne me trompai pas ; je vis renaître et s'accroître sa bienveillance pour moi. Je lui montrais du dévouement, et je fus assez heureux pour lui prouver que je pouvais être utile. J'étais bien récompensé par la justice qu'il rendait à mes efforts. Quel excellent homme ! sa richesse ne nuisait point à sa modestie. Un jour, je venais de visiter avec luises ateliers : « Vous
h devez être fier d'avoir erëé cet établisse- « ment , lui dis-je. - Fier , me répondit- « il ! Pourquoi donc ? Je ne suis point un t< homme remarquable, M. Fauvel ; j'ai eu « du bon sens et du bonheur. Mon père « avait une petite manufacture ; je pris son « état; j'épousai une femme que j'aime, et « qui m'a donné une fille charmante ; nous « étions déjà très contens , quoique nous « fussions à peine dans l'aisance. Le hasard « me fit connaître un étranger, un Genevois , « qui s'était présenté à plusieurs de mes « confrères sans en être accueilli ; il nie « proposa d'exécuter pour moi des machines « de son invention : je n'aurais certes pas « eu le talent de les imaginer, mais j'eus le « bon esprit de les apprécier. Ma manufac- « ture s'est agrandie; elle prospère; je n'ai « plus rien à désirer. Je pourrais doublerma « fortune, je me garderai bien de le tenter.
« Grâce à ma prudence , et je puis dire à la « modération de mes désirs, je n'ai pas eu « jusqu'à présent le moindre revers ; je n'en « aurai jamais , parce que je ne fais que des « affaires sures. Je passerai ainsi doucement
I» PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 45 « mes jours jusqu'au moment où je laisserai « à ma fille, et à ses enfans ma fortune à « conserver, et quelques bons exemples à « suivre. »
Peu de temps après cet entretien , un des commis de M. Dumarsy se maria , et prit à son compte une maison de commerce ; je fus choisi pour le remplacer. Quel bonheur !
J'e'lais au comble de mon ambition ; j'avais une existence , un état que je trouvais fort beau, et je ne voyais pas pourquoi j'en chercherais jamais un autre.
Je logeai à la manufacture. Ce fut alors que je connus madame et mademoiselle Dumarsy ; jusque là je les avais à peine entrevues. La mère idolâtrait sa fille ; elle s'en occupait sans cesse , et la vivacité de son caractère la jetait dans des contradictions perpétuelles. Tantôt, s'iruaginant que sa fille était souffrante , elle la surveillait avec anxiété, et la privait des plaisirs les plus raisonnables; tantôt, avide de la voir jouir des amusemens de son âge , elle la conduisait à tant de bals et de fêles , qu'on aurait pu concevoir des inquiétudes pour la
santé de la jeune personne. Mais l'amour maternel le plus tendre était si évidemment le mobile des pensées , des actions de madame Dumarsy, qu'il fallait la chérir, tout en étant près de la blâmer.
Brillante de jeunesse, de grâces et d'attraiis, mademoiselle Dumarsy souriait quelquefois de tant de soins inquiets., mais s'empressait de céder à chaque désir de sa mère. Sa physionomie toujours animée annonçait un heureux mélange d'enjouement et de sensibilité. Tous les mouvemens de son cœur étaient affectueux ; elle s'y livrait avec l'abandon de l'innocence. Presque aussi vive que sa mère , bonne comme son père , elle avait une tendresse exaltée pour ses parens , une bienveillance attentive pour les domestiques , les ouvriers , leurs familles ; elle souffrait des peines que lui confiaient ces pauvres gens : parvenait- elle à les consoler , on la voyait radieuse.
J'étais heureux de vivre près de cette jeune personne ; chaque instant la rendait à mes yeux plus digne d'affection et de respect.
J'attendais avec empressement les heures où
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IMPARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 4 7 je pourrais la voir, jamais je ne m'éloignais d'elle sans regret; un sentiment plein de charme venait m'agiter à la seule pense'e de Louise... Tout à coup je descendis avec effroi dans mon âme ; je tremblais en m'interrogeant. « Insensé ! vois où t'entraîne- « rait ce sentiment que tu le plais à nourrir. « Riche héritière, peut-elle jamais accueillir i( tes vœux ? T'exposeras-tu au reproche « d'aspirer à sa fortune... ? » Je résolus de me vaincre, et de n'avoir pour elle que l'amitié d'un frère.
Qu'il m'était difficile dc.rester fidèle à ma promesse ! et combien il me fallait d'efforts sur moi-même ! Pour m'étourdir , je cherchai des amusemens ; je multipliai les parties de plaisir que je faisais avec lès jeunes gens employés chez M. Dumarsy. Nous n'avions pas des festins bruyans comme ceux de Thermin et de ses voluptueux élèves ; nos réunions plus paisibles étaient plus agréables. M. Dumarsy , que nous nous gardions de meure dans notre confidence , découvrit bientôt comment nous passions le temps où il ne nous voyait pas ,
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et il sut que c'était moi qui entraînais mes jeunes compagnons. 11 me gronda ; mais avec bonté. Je ne me déconcertai point , et je lui prouvai que jamais on n'avait plus et mieux travaillé chez lui que le lendemain des jours où l'on s'était bien diverti. 11 fut obligé d'en convenir , et ce fut en riant qu'il continua de nous gronder.
Son affection pour moi était bien sincère :
il aimait à m'en donner des .témoignages , même en présence démon cousin Anselme, qui lui rendait des visites de plus en plus fréquentes. Je crus remarquer que ces visites avaient une intention. La manière dont un soir Anselme considérait mademoiselle Dumarsy me causa un mouvement d'impatience que je réprimai aussitôt. J'éloignai les idées qui s'offraient à mon esprit. Etait-ce à moi djH^rter mes regards sur l'avenir de cette jeune personne ? Toutefois je soupirai involontairement, en songeantqu'une femme ne pouvait être heureuse avec Anselme.
L'hiver commença gaîment : madame Dumarsy donna quelques bals ; elle était hère d'y voir briller sa fille. Mais bientôt le
I" PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. fe caractère de Louise parut changer. Son enjouement n'avait plus le même abandon ; souvent on la surprenait rêveuse et pensive ; si on l'interrogeait alors, elle répondait avec un sourire qui annonçait non du contentement , mais de la reconnaissance pour l'intérêt qu'on lui témoignait. En voyant cette jeune fille perdre sa gaîté , sa vivacité , quelle était l'affliction de ses parens ! et combien je partageais leurs alarmes !
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