II
26 JACQUES FAUYEL.
« lanle vous attend. Quand vous n'auriez « pour ressource que celle de tourner la <t tête à de riches douairières ! » J'étais révolté ; et toutefois, par une mauvaise honte , je craignais de m'exposer aux sarcasmes de Thermin : il avait de l'ascendant sur nos amis, sur moi. Sans l'approuver, sans le combattre , je changeai la conversation aussitôt qu'il me fut possible ; et je le quittai , en le trouvant plus vil encore que le financier n'était fripon.
Etait -il donc heureux cet homme si dé^gagé de préjugés , qui faisait métier d'amuser les autres , et se disait si joyeux ? Je me souvins qu'il était venu plusieurs fois à nos réunions , pensif et boudeur ; que par intervalles il lui échappait des réflexions moroses sur sa jeunesse qu'il voyait fuir. A la vérité , dès qu'on riait de sa mauvaise humeur , il se ranimait; mais le vin de Champagne était nécessaire pour exciter sa verve. J'aime la gaîlé qui vient naturellement ; et je jugeai que , pour conserver la mienne, il valait mieux vendre mes meubles que de faire des dettes.
IMPARTIE. — CHAPITRE XXVII. 27 Voyez si dans mes jours de prospérité je n'avais pas été bien inspiré de me donner un joli mobilier ! J'avais eu du plaisir à l'acheter ; j'en eus davantage à recevoir la moitié du prix qu'il m'avait coûté.
Cette ressource ne m'assurait pas un long avenir. Quel parti prendre? Il me vint une idée qui m'enchanta. « Je suis trop heureux « d'être sans place : je perdais mon temps à « travailler pour les autres ; je puis l'em- « ployer à travailler pour moi. Tant de gens
« se mêlent d'écrire ! Composons un
« ouvrage. Noble ressource ! mais quel ou- « vrage ? Sera-t-il en vers ou en prose ?
« sera-t-il sérieux ou badin ? » Dans mon embarras je résolus de consulter.
J'avais vu dans plusieurs réunions de jeunes gens le fils d'un libraire ; il était devenu libraire lui-même, et avait cessé de nous fréquenter. J'allai le trouver : il logeait près de la Sorbonne , et son enseigne m'annonça qu'il vendait des livres de classe et de piété. Nous eûmes bientôt renoué connaissance ; nous parlâmes de nos anciens amis, entre autres de Thermin. « C'est un mauvais
« sujet , me dit-il , un homme sans état et «• sans principes. Eh bien ! répondis-je, « c'est pour ne pas ressembler" un jour à ce « mauvais sujet que je viens prendre vos « conseils. » Je lui racontai en peu de mots quels emplois j'avais quittés ou perdus , et quel projet je roulais dans ma tête. Il m'approuva en m'assurant que le métier d'auteur était facile, a Vous pourrez me servir , « ajouta-t-il , dans une très bonne entreprise « que je médite. Venez dîner demain chez « moi ; nous causerons. » Il me parut que cette affaire commençait à merveille. Le lendemain , quand j'arrivai , le libraire me serra la main avec amitié. Il y avait cinq ou six convives ; la chère était excellente ; on nous servit d'un joli vin muscat qui me monta légèrement à la tête , et je babillai de manière à faire bien augurer de l'esprit que je répandrais dans mes ouvrages. Après le dîner, le
libraire me conduisit à sa chambre « Dans
v votre position , me dit - il , vous avez « besoin de travailler à un livre dont le débit « assuré, rapide , permette de vous donner « un prix honnête. Or , je suis disposé à
U PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 5cj » vous compter cinquante pistoles. » On juge de la douce sensation que j'éprouvai.
(( Je me propose , continua-t-il, de graver « moi - même de petits dessins composés « par un habile artiste. 11 s'agirait d'écrire « un texte, d'imaginer une histoire quiexpli- « quât lesgravures et les rendît d'un eflét plus « piquant. Je ne demande pasquelestyle soit « châtié ; mais je veux de la verve , de la « chaleur , du feu , beaucoup de feu. — c< J'en aurai , dis-je avec enthousiasme , je « me sens inspiré : achevez promptement « de me mettre au fait. » Il alla fermer sa porte , ouvrit son secrétaire et me montra ses dessins. . . . En y jetant les yeux, je rougis, et Eh quoi! m'écriai- je } c'est donc un ouït vrage licencieux que vous me demandez ?»
Le libraire fit un signe de tête et me dit :
« Nous mettrons sur le livre : imprimé en « Hollande , et nous le vendrons à Paris « sous le manteau. — Perdez-vous la raison?
« J'ai repoussé des offres moins coupables.
« — Bon! ce financier, ce Thermin pouvaient « vous compromettre; ici, vous êtes sûr du « secret , du secret le plus absolu. — Hon-
3o JACQUES FAUVEL.
« néte commerçant, repris-je, faites seul « votre entreprise. Je serai peut-être un <f très mauvais auteur; mais du moins me « garderai-je d'écrire ce que je n'oserais « avouer. »
«Que de vices! que d'infamies! me <c disais-je en sortant. A chaque pas je ren- « contre des gens plus méprisables que ceux « qu'ils méprisent. Chacun d'eux se croit « assez honnête homme quand il a conte damné l'improbité de son voisin. »
Je pensais qu'après mes folies un peu trop chères, après mes tentatives inutiles pour les réparer, le parti le plus raisonnable serait peut-être de reprendre modestement mon métier de compositeur d'imprimerie ; .
mais je me sentais peu disposé à cet acte de sagesse. La dissipation qui m'avait ôlé ma fortune m'avait donné des habitudes contraires à la vie d'un ouvrier. J'avais eu quelques petites places ; un métier me paraissait pénible.
« Eh ! pourquoi renoncerais -je à faire « imprimer pour moi? Que j'étais bon de « chercher des conseils ! ]N'ai-je pas un ex-
IMPARTIE. — CHAPITRE XXVII. 3i « cellent ouvrage à publier ? 11 m'est arrivé « déjà bien des aventures ; écrivons mes mé- « moires. « Toutefois, ces aventures que je me hâtai de passer en revue me semblaient bien communes. J'y avais joué souvent le rôle de dupe. Je pensai que la ficlion ne m'était pas interdite ; qu'au lieu de raconter ma vie avec une scrupuleuse exactitude, comme ]e le fais aujourd'hui , je pouvais me livrer à mon imagination , et composer sous le titre de mémoires un petit roman où j'aurais soin de me donner toujours un beau rôle.
Je m'enfermai dans ma chambre : j'écrivais avec une facilité qui me surprenait ; je n interrompais mon travail que pour prendre un repas très frugal. J'avaisouï dire que tous les grands auteurs étaient pauvres; je n'étais pas fâché d'avoir ce trait de ressemblance avec eux. Les jours, les nuits s'écoulaient délicieusement. J'imaginais des aventures dont je croyais presque avoir été le héros ; et quelquefois , posant la plume , je faisais des châteaux en Espagne qui me semblaient près de se réaliser. En trois semaines j'eus achevé un volume : je le relus ; il me ravit.
3a JACQUES FAUVEL.
« Cet ouvrage, m'écriai- je , je ne l'avais « entrepris que pour gagner de l'argent; il « me vaudra de la gloire. »
J'allai chez le libraire le plus voisin de ma demeure; je lui présentai mon manuscrit.
Il le parcourut négligemment, et me dit qu'il se hasarderait à faire les frais de l'impression, mais qu'il ne pouvait m'offrir aucun bénéfice. Sans daigner lui répondre, je repris fièrement mon cahier, et je regrettai de ne m'ètre pas adressé à un de ses confrères chez qui je m'arrêtais quelquefois en me rendant au palais avec M. de Naudé.
Cet autre libraire ne me laissa pas dérouler mon manuscrit , et me déclara que tout ce qu'il pouvait pour m'obliger , c'était de se charger de la vente , si je voulais faire imprimer l'ouvrage à mon compte.
Je restais tout rêveur sur une escabelle de la boutique, lorsqu'un homme fort bien vêtu entra. « Mon voisin , dit-il au marchand « de livres, vous qui vendez de l'esprit , qui « connaissez des sa vans et des poètes , « pourriez-vous m'indiquer un maître d'ita- « lien pour mes enfans? » A ces mots je me
Im:
I" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 33 lève avec vivacité. « Qu'est-ce , monsieur , « Jui dis -je? vous cherchez un maître « d'italien ? me voilà. — Messieurs , dit le a lihraire , la rencontre est heureuse , et je « me félicite qu'elle ait lieu chez moi. »
Puis , nous présentant l'un à l'autre, il m'apprit que je parlais à M. Dugal , banquier fort connu , et l'assura que j'étais un jeune homme plein de mérite , ancien secrétaire d'un conseiller de grand'chambre. Je fus agréé sans difficulté , et nous convînmes que le lendemain, à dix heures, j'irais donner ma première leçon aux deux fils de M. Dugal.
Il faut bien l'avouer , je ne savais pas un mot d'italien. J'achetai une grammaire chez le libraire qui venait de me recommander si complaisamment , et je résolus d'étudier chaque soir ce que j'enseignerais le lendemain. Je savais le français , le latin; je ne manquais pas de facilité ,• n'en était-ce pas assez pouw que le maître eût toujours quelques heures d'avance sur ses écoliers? Je n'aperçus point les dangers d'un sibeau plan; je n'en considérais que les avantages. Les premiers écoliers en amènent d'autres; j'au-»
rai bientôt des leçons nombreuses : un maître de langues a un e'tal honnête, lucratif, indépendant, et je me voyais maître de langues.
J avais déjà donné plusieurs leçons , et j étais fort content des progrès du maître et des élèves. Un matin j'entrais chez M. Dugal ; il y avait plusieurs personnes. « Venez » recevoir des complimens , me dit-il ; »
et me montrant un homme qui avait l'œil noir, vif, et le teint basané : « Monsieur , « ajouta-t-il, est très satisfait de l'instruc- « tion de mes fils. II assure qu'on ne peut « apprendre plus en aussi peu de temps ; « et son suffrage est précieux , car c'est « M. Parmi, banquier de Florence. » Ces éloges me troublèrent ; et je sentis cruellement redoubler mon embarras quand le signor Parini m'adressa, en italien, des phrases que je jugeai fort aimables par le sourire gracieux qui les accompagnait. Je m'inclinai a plusieurs reprises, et remerciai en français. « Répondez-donc en italien,» dit M. Dugal.
Espérant me tirer d'affaire , j'assemblai quelques mots; j'essayai d'en former une
î" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 35 phrase. 11 fallait qu'elle fût bien incorrecte , car le banquier de Florence fronça le sourcil d'une étrange manière. On s'étonnait ; on me questionna : je n'ai jamais su bien mentir, surtout je n'ai jamais su soutenir un mensonge; j'expliquai naïvement comment j'enseignais ce que je ne savais pas, ou plutôt comment je ne savais que ce que j'enseignais. M. Dugalse fâcha. Une des personnes qui étaient présentes , après avoir ri de l'aventure , prit ma défense , disant qu'il ne fallait pas se montrer sévère pour un trait de jeunesse ; que ces leçons singulières , mais non sans fruit pour mes élèves , annonçaient de l'intelligence ; et qu'on devait voir des preuves de mon honnêteté dans la franchise de mes aveux. Je me rappelais confusément la figure de ce monsieur qui parlait en ma faveur. Je l'examine , je reconnais M. Dumarsy , ce riche fabricant que j'avais rencontré à ma première visite chez mon cousin Anselme, et qui déjà m'avait frappé par l'air de bonté répandu sur sa physionomie. Grâce à lui , cette aventure finit gaîment ; mais on juge qu'il ne
fut plus question pour moi de donner des
leçons d'italien.
Rentré dans ma chambre , je sentis pour la première fois la témérité du projet que j'avais exécuté. Ce n'était qu'une étourderie; mais elle me déplut, et je me promis de ne jamais recourir au plus léger stratagème.
Presque aussitôt je me félicitai que l'arrivée du banquier de Florence m'eût ôté une ressource précaire qui m'aurait empêché d'en chercher de plus sûres. Cette idée me conduisit à d'autres. Je voulais aller remercier sans retard ce bon M. Dumarsv. » Peut- « être , me dis-je , obtiendrai- je de lui un « nouveau service? du moins ne me réfute sera-t-il pas ses conseils? Que d'obligations « n'ai-je pas à cette aventure , qui d'abord t( m'avait paru désagréable! s>
ï' e PARTIE. — CHAPITRE XXVIII. 3 7
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