‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 8 sur 32 · IMPARTIE. — CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

IMPARTIE. — CHAPITRE XXIX

« reconnaissez, dit Geneviève; les pauvres « enfans ne manqueront pas d'asile celte « nuit ! » et elle tombe, excédée de fatigue, sur un fauteuil que je me suis empressé d'approcher. L'enfant qu'elle lient dans ses bras s'est endormi , l'autre s'est assis par terre à côté d'elle et nous regarde en souriant.

Monsieur et madame Dumarsy n'avaient pas tardé à reconnaître cette femme. C'était une ancienne servante qui demeurait chez eux à l'époque de la naissance de leur fille , et qui n'avait quitté leur maison que pour aller donner des soins à sa vieille mère, au fond de la Bretagne. On lui demanda avec intérêt ce qui l'appelait à Paris. « Hélas ! » dit Geneviève, après avoir pleuré du bon accueil qu'on lui faisait, « il y a deux ans « que j'ai perdu ma mère. Je m'étais rendue «• a Nantes, au commencement du mois « dernier, pour y chercher une condition.

« J'avais trouvé à me placer chez une dame «anglaise, madame Rovers , la mère de « ces deux petits enfans que j'amène. Elle « était veuve, elle venait de bien loin , de je (( ne sais quelle colonie. Il y a trois semaines

5a JACQUES FAUVEL.

« environ, elle m'annonça que, pour assurer « le sort de ses enfans , il fallait qu'elle fît « le voyage de Paris. Nous prîmes la voi- « ture publique ; mais voilà que dans un « village à quelques lieues d'Angers celte (( bonne madame Rovers est saisie d'une « grosse fièvre qui ne lui permet pas de « continuer la route. Bientôt sa maladie « augmente ; et le troisième jour, elle meurt (( sans m'avoir donné aucun ordre , aucune ce instruction, car elle était dans le trans- « port. Seulement, un quart d'heure avant « d'expirer , elle me remit ce petit porte- « feuille, en jetant sur moi un regard où » il y avait à la fois de l'inquiétude et de la « confiance , un regard que je n'oublierai « jamais, quand je vivrais cent ans. Jugez (( de ma position. Je pleurais sincèrement « ma maîtresse : que faire de ces pauvres « petits ? Le maître de l'auberge me conte seillait de les remettre au bailli du lieu « comme des enfans abandonnés; je n'y a voulus jamais consentir. Que faire du « porte-feuille ? tout ce qui est dedans était « du grimoire pour moi , puisque je ne sais

I* PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 53 « pas lire. Je ne voulais le confier qu'à des <c personnes dont je fusse bien sûre ; car « j'avais entendu dire plus d'une fois à la « défunte que ces enfans ont de grandes ré- « clamations à faire. Je ne connaissais per- « sonne dans l'endroit; mon bon ange nie « fit penser à vous, ma chère petite Louise, « à madame et à monsieur que je n'ai pas « quittés par de mauvais motifs. Je me dis :

u puisque madame Rovers avait commencé « le voyage de Paris , il faut l'achever.

« M. Dumarsy pourra nous aider, nous « donner quelques bons avis. Alors , j'ai « continué la roule avec les enfans. Nous « avons eu bien de la peine, bien de la gêne ; « mais enfin nous voilà tous les trois , le « petit Edouard que vous voyez assis contre « moi , la perite Jenny que je tiens dans a mes bras : voilà l'extrait mortuaire de « leur pauvre mère; voilà le porte-feuille « tel qu'elle me l'a remis. Je ne sais ce (c qui en arrivera ; mais je ne les abandon- « nerai pas, et tant que j'aurai un morceau « de pain , je le partagerai avec eux. »

Nous fûmes tous attendris du récit de

Geneviève ; mais la personne la plus touchée était mademoiselle Dumarsy ; elle serrait les mains de son ancienne bonne , elle les quittait pour caresser les enfans. Son père s'empressa d'ouvrir le porte-feuille ; on n'y trouva que l'acte de mariage de madame Arthur Rovers , les extraits de baptême de ses enfans ; puis un papier sur lequel était écrit : Sir James Rovers , baronnet , place Royale, à Paris. « C'est le beau- frère demacc dame , nous dit Geneviève , le frère de « son mari. Je m'en souviens , j'étais pré- « sente quand on lui apporta celte adresse <( à Nantes. — Alors soyez sans inquiétude, « dit M. Dumarsy ; ces chers orphelins ont « un proche parent à Paris , il faudra dès « demain vous présenter chez lui. Moi , de « mon côté, je prendrai quelques renseigne- (( mens sur son état , sur sa fortune ; mais il « ne peut manquer de vous bien accueillir.

« Puisqu'il est l'oncle, le tuteur naturel de «ces enfans, il leur tiendra lieu de père.

« — Ah ! dis-je en moi-même , les tuteurs « ne sont pas des pères ! » et je sentais une tendre compassion pour ces enfans ; c'est à

P* PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 52 peu près à leur âge que je m'étais trouvé orphelin.

Monsieur Dumarsy avait pris dès le lendemain des informations dans une maison de banque ; on lui avait dit que sir Rovers était un seigneur anglais fort riche , établi en France où tous ses biens étaient transportés, courtisan très en crédit à Versailles , homme à bonnes fortunes , faisant de prodigieuses dépenses ; mais sans doute près de se réformer, car on parlait pour lui d'un grand mariage.

Geneviève s'était présentée à l'hôtel de sir Rovers avec les enfans , et n'avait point été reçue. M. Dumarsy pensa qu'elle s'était mal expliquée , euque d'ailleurs il eût été convenable de demander un rendez- vous.

Sur-le-champ il écrivit. Deux jours après , ne recevant pas de réponse , il écrivit de nouveau, et ne fut pas plus heureux. On commençait à s'inquiéter dans la famille, et à trouver le silence du baronnet fort singulier. « Singulier ! dis-je avec chaleur ; vous « êtes trop indulgens. C'est sir Rovers que « la mère de ces orphelins venait chercher

<( à Paris; ils ont, disait-elle, de grandes

« réclamations à faire ; et sir Rovers ne ré-

« pond point ! il refuse de les recevoir! C'est

« un homme dur , injuste, qui ne veut point

« reconnaître ces enfans. — Ah! M. Fauvel,

« s'écria Louise , il faut les protéger , les se-

« courir; soyez leurdéfenseur, leur appui..! »

Mes regards s'enflammèrent; elle s'arrêta,

baissa les yeux, et reprit d'une voix émue :

« N'est-ce pas, mon père, que vous ne les

«abandonnerez point? — Non, non, ma

« fille, dit le bon monsieur Dumarsy. » Pour

moi, mille sensations m'agitaient; l'espèce de

mission que Louise venait de me donner

exaltait mon âme, et sans communiquer

mon projet à personne ,^e sortis pour me

rendre à l'hôtel de sir Rovefs.

Je ne parvins jusqu'à lui qu'avec beaucoup de peine; mais enfin je le vis. Il avait toute l'élégance de nos jeunes seigneurs, et parlait français avec facilité. Je me nommai, et, lui exposant très poliment l'objet de ma visite, je lui rappelai les deux lettres de monsieur Dumarsy. Il me répondit d'un ton léger qu'il n'avait pas reçu de lettre, qu'il

I" PARTIE. — CHAPITRE XXIX. 57 n'avait jamais entendu parler du mariage de son frère, et qu'il ne savait ce que je voulais dire. J'insistai. « Je suis fort reconnaissant, (( dit-il avec ironie , de ce que M. Fauvel, « commis d'un honnête fabricant, veut « bien se mêler des affaires de ma famille ; (t mais je le prie de croire que je les connais « un peu mieux que lui. » Je repris vivement que, s'il ignorait que son frère eût été marié, j'en avais vu la preuve , et qu'elle serait bientôt mise sous ses yeux. Il m'interrompit pour appeler ses gens , demanda si sa voiture était prête, descendit; je le suivais en lui parlant; il monta en voiture sans me regarder , partit ; et j'admirai avec quelle aisance un grand seigneur se débarrasse d'un homme qui l'importune.

Je ne me rebutai point. Je me présentai de nouveau chez sir Rovers ; sa porte m'était fermée. J'attendis avec persévérance :

il sortit ; ma vue lui causa une vive impatience. Je lui dis, en élevant la voix, que je dévoilerais sa conduite. Il jeta sur moi un regard dédaigneux, et ses chevaux l'emportèrent rapidement. Mon parti était pris :

ai

j'étais résolu de m'altacher à lui jusqu'à ce qu'il eût cessé de repousser les enfansde son frère. Je ne m'éloignai pas, et je fus la première personne qu'il vit à la porte de son hôtel en y rentrant. La fureter éclata dans ses yeux. « Eh quoi ! dit- il, encore vous? » 11 me saisit le bras , et me fit monter dans son appartement. Dès que nous fûmes seuls, « Vous avez donc juré de me faire « une scène? s'écria-t-il. Vous me poursui- « vez , vous me harcelez : pensez-vous que « je souffrirai cet excès d'insolence? » J'essayai de loucher son cœur ; il se livra à la plus violente colère. Je m'emportai ; il se répandit en menaces. « 11 est inconcevable, « disait-il, qu'un petit bourgeois se permette « de venir insulter un homme comme moi !

« L'autorité m'en fera raison. » Je le quittai, en lui déclarant que je parviendrais à lui faire reconnaître les orphelins qu'il avait la cruauté d'abandonner.

J avais été long-temps absent : lorsque je rentrai , on était inquiet de moi chez M. Dumarsy ; on m'interrogea avec d'autant plus d'empressement que je paraissais

j,e PARTIE. — CHAPITRE XXIX 5g un peu animé. Je dis que je sortais de l'hôtel de sir Rovers. Vainement déguisai- je une partie de cpui s'était passé : Louise devint pâle et tremblante; sa mère me gronda de mon imprudence , et son père élaii près de me blâmer. Le trouble de Louise me serra le cœur; cependant j'étais fier, j'étais heureux d'exciter son intérêt, d'obtenir son estime. Je rendis grâce des bontés que me témoignait la famille. Sir Rovers et ses menaces ne me causaient point d'alarmes : je plaisantai, Louise sourit, et ses parens reprirent leur sécurité.

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