‹ Mémoires de Fauvel. Volume 2Chapitre 9 sur 32 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Changement dans l'existence de Fauvel.

Le lendemain, j'engageai monsieur Dum'arsy à consulter quelques personnes éclairées, sur les moyens de contraindre sir Rovers à remplir ses devoirs envers les deux orphelins. Ce digne homme m'assura qu'il s'en occuperait , et me recommanda la modération. Il se proposait de prendre le plus grand soin de Geneviève et des enfans ; il voulait pourvoir à toutes leurs dépenses, et me chargea de leur trouver dans le voisinage un logement convenable. Je m'empressai d'exécuter ses ordres ; et , avant dîner, j'avais choisi deux jolies petites chambres qui devaient être vacantes sous peu de jours.

À huit heures du soir, j'étais près de

I" PARTIE. — CHAPITRE XXX. 61 quitter mon travail, lorsqu'un de mes jeunes camarades entra brusquement, tout effrayé, en disant : u Vite , vite , Fauvel , sauvez- « vous! » Je ne le comprenais pas, et le pressais de s'expliquer. Je vis paraître un homme suivi de plusieurs gardes ; il me demanda si j'étais le sieur Fauvel , et , sur ma réponse , me déclara qu'd m'arrêtait par ordre du roi.

M. Dumarsy arriva presque aussitôt, et me serra dans ses bras sans pouvoir parler.

« Point d'inquiétude , lui dis-je ; est-ce la « première situation difficile où je me trouce ve? » Louise accourut tout en pleurs, précédée de sa mère qui criait : « Qu'a-t-il fait ? « pourquoi l'arrêter ? c'est une vengeance « odieuse de sir Rovers. Où le conduisez- « vous ? au nom du ciel , où le conduisez- « vous ? » L'exempt laissa répéter plusieurs fois cette question , et pour toute réponse dit froidement : « On le conduit en prison, à « Paris ou ailleurs. » L'idée que j'allais être jeté dans une prison inconnue , peut-être envoyé au-delà des mers , acheva de bouleverser madame Dumarsy ; ses douleurs dé-

mi

duraient sa fille et consternaient son mari.

Je m'efforçais de la calmer. Sans m'écouter , <( Malheureux jeune homme, continuait- « elle ! Pourquoi a-t-il vu ces enfans ? pour- « quoi nous a-t-il connus ? Nous ne le rever- « rons jamais ! il s'est perdu pour nous ! »

Louise jeta vers le ciel un regard dont l'expression me frappa , et d'un ton exalté :

« Prenez courage , me dit-elle ! » Aussitôt elle monta précipitamment à sa chambre.

Sa fuite me surprit ; et j'avoue qu'au fond du cœur je lui reprochais de m'enlever les derniers instans que je pouvais passer près d'elle.

Nous entendîmes du bruit dans la cour.

Les ouvriers sortaient des ateliers ; ces braves gens , qui avaient beaucoup d'amitié pour moi , se formaient en groupes , parlaient de révolte , et menaçaient de faire un mauvais parti au petit nombre de gardes qui m'arrêtaient. Je sentis combien ce mouvement pouvait être fâcheux pour M. Dumarsy. Ce ne fut pas sans peine que j'apaisai l'effervescence de mes défenseurs. L'exempt était encore tout pâle après leur départ. Je sup-

I" PARTIE. — CHAPITRE XXX. 63 pliai monsieur et madame Dumarsy d'aller retrouver leur fille, promettant de les revoir avant de quitter la maison. « Suivez-moi , « dis-je au courageux exempt , j'ai quel- « ques effets à prendre, et nous irons ensuite « où vous voudrez. »

J'eus bientôt fait mes préparatifs. En descendant , je rencontrai Geneviève éplorée , qui m'amenait les deux enfans ; je pris la petite Jenny dans mes bras , je donnai la main au petit Edouard , j'entrai avec eux dans l'appartement de M. Dumarsy , et je les confiai à la famille. « Monsieur, » dis-je rapidement, car je voulais abréger les adieux , « je vous prie d'écrire à mon oncle « le pasteur que cet événement n'offre rien « dont je puisse rougir. » Il me le promet, m'embrasse ; sa femme et sa fille suivent son exemple : quel est mon saisissement !

Louise met avec mystère un billet dans ma main. Un tremblement universel s'empare de moi ; je reçois d'un air presqu'insensible les embrassemens de Geneviève et des deux enfans ; on attribue mon trouble au malheur qui me frappe , et je me laisse conduire

par les gardes à la voiture qu'ils avaient fait avancer.

Je tenais le billet fortement serré dans ma main ; en présence de l'exempt , je n'osais essayer de le lire : jamais on ne fut si pressé d'arriver en prison. Je n'étais pas assez grand seigneur pour avoir les honneurs de la Bastille ; on me mena au Forl'Évéque. Que les formalités qu'on fait subir à un prisonnier me parurent longues ! Enfin me voilà seul, j'ouvre le billet et je lis:

te Votre générosité vous a perdu ! et c'est u moi qui vous ai pressé de défendre ces <( orphelins ! Puisse mon aveu adoucir vos « malheurs ! Louise vous aime. »

Dans quel délire me plongèrent ces mots !

j'étais aimé , aimé de Louise ! Je relus vingt fois son billet, - je le pressais sur mes lèvres , contre mon cœur : avec quelle violence je sentais se développer l'amour que j'avais cru vaincre ! « O Louise ! tous mes jours te « seront consacrés. Je n'existe plus que pour « toi. » Mais , au milieu de mon ravissement, que d'idées vinrent m'assaillir !

Ma situation était inconcevable. Je n'avais

I™ PARTIE. — CHAPITRE XXX. 65 jamais élé si heureux , et j'étais en prison ! Un espoir enchanteur réapparaissait , et je commençais à m'inquiéter de l'avenir. « Par- « viendrai-je à me rendre digne d'elle ?

« Puis-je espérer qu'un jour ses païens me « nommeront leur fils ? » Je sentis que mon insouciance m'abandonnait ; et , pour la première fois de ma vie , je tombai dans des réflexions profondes.

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