‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 34 sur 147 · Fayet · texte numérisé non relu

Fayet

2. Dans le petit roman que Fléchier a mis au début de ses Mémoires, et où l'on retrouve la manière de Mme de La Fayette, les mots amant, amante . comme maîtresse, sont toujours pris dans le sens irréprochable qu'ils avaient alors dans la langue des honnêtes gens.

3. Elle se nommait Françoise Ribeyre, fille de Paul Ribeyre. premier président de la cour des aides de Clermont. Voy. Appendice, w IX,

ii MKMOIRFS DE FLKCHIKn

Mais quelque différend étant survenu, le père de la fille rompit le traité , et pour ne pas le renouer, accorda promptement sa lille à M. de .... *, fils du président, et frère de la demoiselle dont je vous parle; si bien que Fayet, à son retour, trouva qu'on lui enlevoit sa maîtresse, et qu'il étoit venu pour voir les noces de son rival , non pas pour faire les siennes.

a Un autre auroit été touché sensiblement de cette rencontre, parce qu'il y a de la honte à n'être point préféré, et qu'on est exposé aux railleries de ceux qui sont ou ennemis ou jaloux ; mais lui , qui pouvoit prétendre encore mieux et qui étoit généralement aimé, n' étoit pas fort fâché de cette aventure, outre qu'il est aisé de se consoler d'avoir perdu ce qu'on n'avoit pas encore aimé. Il trouva pourtant que la manière dont on avoit usé étoit un peu brusque, et que c'étoit une espèce de refus qui devoit toucher un homme de cœur ; lui connoissant un peu mieux la perte qu'il faisoit , il commença à la regretter ; mais comme il étoit fort adroit, il supprima tous ses ressentiments, prit la chose de fort bonne grâce , rendit les civilités qu'on rend d'ordinaire aux nouveaux mariés, et en usa si honnêtement, que le mari fut bien aise de le voir chez lui ; et la dame , qui n'avoit pas pu l'avoir pour époux, n'oubha rien pour l'engager à être son ami. Il ne lui fut pas difficile de réussir. L'obligation qu'il avoit , à cause de sa charge de trésorier de France , d'aller souvent à Riom , où se tient le bureau des trésoriers , lui donna occasion de rendre des visites fréquentes, et l'estime qu'il en conçut lui fit trouver son destin insupportable, et le jeta dans un chagrin d'avoir manqué sa bonne fortune. Il ne regardoit plus le mari comme son ami, il le considéroit comme son rival; il voyoit la dame comme un bien mal acquis , qu'on lui avoit ravi avec injustice, et sa douleur extrême étoit de n'en avoir

I. Charles de Combes, fils 'in présiiient nu présidinl de Riom.

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point eu dans le temps où il devoit être inconsolable. Dans cette pensée , il s'imagina que ce n'étoit pas assez d'être ami d'une personne si aimable, qu'il falloit tâcher de réparer, comme il pourroit , le tort qu'on lui avoit fait , et aimer passionnément celle qu'il avoit été sur le point de posséder. Il prit cette résolution, devint am.ant , et s'il n'eût rencontré la personne du monde la plus sage , il alloit bien se venger du mari. Il prit son temps pour gagner son esprit et pour découvrir ses sentiments. Il lui témoigna cent fois le désespoir éternel où il seroit d'avoir perdu tout le bonheur de sa vie; qu'il n'espéroit plus aucune satisfaction pour le reste de ses jours, et qu'il mourroit malheureux pour l'avoir été une fois. Il lui dit cent autres choses qui marquoient quelque chose de plus qu'une amitié commune, qui paroissoient des déclarations déguisées, et qui, sous des regrets du passé , enveloppoient une passion présente. Mais la dame dissimula toujours , et faisant semblant de ne rien apprendre de l'état présent de son âme , l'exhortoit de ne songer plus au passé, et d'être persuadé qu'il y a un destin qui règle toutes choses , et qui lui réserve sans doute une meilleure fortune ; que , pour elle , elle ne se plaignoit de rien , et qu'elle étoit heureuse d'avoir rencontré un bon mari comme le sien , et un bon ami comme lui.

a Après qu'il eut perdu toute espérance d'en pouvoir obtenir que de l'amitié, il chercha les moyens de se guérir. Il employa toute sa raison; mais la raison n'est pas toujours la plus forte, lorsqu'elle attaque une passion bien formée. Le plus court fut de faire diversion de tendresse , et de changer une passion illégitime en quelque inchnation permise. Il en trouva l'occasion fort à propos. Depuis le temps qu'il voyoit la jeune présidente, il avoit vu plusieurs fois Mlle sa belle-sœur , qui étoit une fille de quatorze à quinze ans , douée de toutes les grâces d'esprit et de corps , dont on est capable à cet âge ; mais comme le cœur du cavali'jr étoit occupé ailleurs , il ne l'avoit pas assez connue , et n'a-

voit eu pour elle que ces sentiments de complaisance qu'on a pour le sexe, et particulièrement pour des jeunes tilles qui ont de la beauté et qui ne songent encore à rien. Mais lorsqu'il ne fut plus ébloui , et qu'il fut en état de contempler cette beauté naissante , il s'estima malheureux dans cette maison , soit parce qu'il avoit perdu l'espérance d'obtenir une personne que le ciel sembloit lui avoir destinée , soit parce qu'il avoit différé d'en adorer une autre que le ciel lui avoit offerte ; et pour ne perdre plus de temps, il s'appliqua tout entier à plaire à cette dernière. Il trouva un cœur tout neuf, à qui il donna d'assez bonnes impressions ; il fit de la dépense plus que jamais ; donna des fêtes fort magnifiques, s'acquit la bienveillance de la plupart des personnes qui approchoient de sa maîtresse , et tit tout ce qu'il faut pour se mettre en réputation auprès d'elle, sachant bien que l'estime conduit à la tendresse par des voies fort courtes K II visita la belle-sœur , même un peu plus souvent qu'à son ordinaire, parce qu'il avoit des raisons nouvelles, et se servit si bien de l'amitié qu'une avoit pour lui, pour avancer l'amour qu'il avoit pour l'autre , qu'il se vit bientôt en état de ne lui être pas indifférent. Il lui disoit dans l'occasion quelques mots tout bas , et dans les conversations , bien à propos, quelques sentiments généreux et tendres. Cette lille, qui avoit de l'esprit infiniment, entendoit fort bien l'application; mais bien qu'elle fût déjà un peu touchée, elle avoit l'art de dissimuler si naturellement, qu'il étoit impossible de pénétrer ses pensées, et que ses plus secrètes affidentes ne surent rien de ses inclinations naissantes. Elle louoit quelquefois la libéralité, elle parloit de la fidélité et des âmes généreuses avec beaucoup d'admiration, mais en des termes si généraux qu'on n'en pouvoit tirer aucune conséquence, sinon qu'elle étoit amoureuse de la vertu.

a Fayet fut sur le point d'en faire faire la demande aux

1. Allusion à la carte du pays de Tendre, où l'on trouve une ville de Tendre- sur-Estime.

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parents, mais craignant ({u'il n'y eût pas beaucoup de disposition de leur côté, et qu'il ne fût obligé de s'éloigner par bienséance de cette maison , si la proposition étoit mal reçue, il ne voulut point s'exposer à un refus, et résolut de s'assurer auparavant de l'esprit et du cœur de cette belle. Il lui fit plusieurs fois des déclarations assez embarrassées; mais elle tournoit adroitement le discours, et lui répondoit comme si elle n'eût rien entendu. Une fois qu'ils étoient seuls dans une chambre, car nos filles ne sont pas si farouches, et la bienséance n'est pas si sévère ici qu'à Paris , et qu'ils parloient de quehjues aventures d'amour qui faisoient du bruit dans notre ville, voici la conversation qu'ils eurent, à ce que j'ai appris depuis. L'amant, après lui avoir raconté ce qu'il savoit de l'intrigue, se jeta insensiblement sur des réflexions générales, sur la puissance, sur la douceur, et sur tous les avantages qu'on donne ordinairement à l'amour; que c'étoit la félicité de cette vie d'aimer, quand on avoit pu choisir l'objet digne d'être aimé ; qu'il avoit pitié de ceux qui n'avoient pas encore goûté ces plaisirs innocents, et qu'il voyoit avec bien du regret des personnes fort aimables qui ne savoient pas encore aimer. — « Mon Dieu, monsieur, lui dit-elle d'un ton précieux i,car vous saurez qu'elle est un peu de la secte des précieuses), dans tous les entretiens on ne parle que d'amour et d'aimer, et l'on nous étourdit de ces mots qu'on trouve doux et qui font peur pourtant à des jeunes filles comme moi; à qui en veut-on? et quelle stérilité de conversation oblige les hommes à revenir toujours à ce point? ne sauroient-ils , depuis si longtemps qu'on pense et qu'on parle, penser ou dire quelque autre ciiose? Il n'y a pas longtemps que je vois le monde, mais je vous avoue que j'en suis si rebutée, que je ne crois pas pouvoir le souffrir longtemps, s'il n'y a plus rien de nouveau à me faire voir et à me faire entendre. Un jeune homme vous dit d'abord qu'il est amoureux; ceux qui sont plus âgés re-

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comiiieiiceiit toujours le conte de leurs intrigues passées ; et, je vous prie, que veut dire tout cela? car, pour moi, je n'ai point encore pu comprendre ce que c'étoit qu'on veut nous dire par aimer. — Il est bien fâcheux, mademoiselle, lui dit cet amant un peu embarrassé, que vous soyez déjà préoccupée contre une si agréable passion que l'amour, et que vous preniez pour une chose si désagréable ce qui fait toute la douceur des autres; mais l'amour vous pardonne, sur ce que vous confessez que vous ne le connoissez pas encore, et que vous ne l'approuvez pas, parce que vous n'avez pas encore eu le temps de le comprendre. » Elle lui témoigna que ce ne seroit jamais là son application , et qu'elle se passeroit bien de connoître ce qu'elle n'étoit pas disposée d'estimer, mais qu'elle étoit bien aise d'apprendre ce qu'on vouloit dire par ces façons de parler qui étoient tout à fait barbares pour elle....

« Fayet, qui sentoitbien que la conversation iroit plus loin, et que ce seroit bien là la place d'une déclaration que la fin de cet entretien , passoit légèrement sur tout le reste , pour en venir bientôt au bel endroit. Il lui exphqua donc en peu de mots ce que c'étoit qu'aimer, et pour lui donner envie de le mieux savoir , il lui fit paroître l'amour par ce qu'il y a de plus apparent, et conclut que c'étoit le plaisir le plus doux et le plus innocent que celui d'aimer. « J'avois bien soupçonné que c'étoit cela, lui répliqua-t-elle , car les hommes n'aimeroient pas comme ils font, s'ils n'y trouvoient quelque intérêt. Aussi je ne tiens pas qu'on leur soit beaucoup obligé , quand ils nous témoignent de la passion ; ils nous importunent souvent, et ils se contentent toujours; et, quelques mines souffrantes qu'ils fassent, ils s'aiment toujours plus qu'ils ne nous aiment. » Tous ces détours déplaisoient à cet amant, qui vouloit venir au but qu'il s'étoit proposé. Il lui répondit pourtant : « A'ous vous étonnerez, mademoiselle, si après vous avoir dit que c'est la plus grande douceur que celle d'aimer, je vous dis que

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c'est aussi le plus cruel de tous les supplices, et que, si un pauvre amant est récompensé par la joie inléi'ieure qu'il a d'être attaché à un bel objet, il a bien du mérite de souffrir toutes les peines qui accompagnent cette joie. Quelles inquiétudes n'a-t-il pas, dans l'incertitude où il est s'il sera heureux ! Quel chagrin lorsqu'il est absent de la personne aimée ! Quel désespoir , lorsqu'il en est rebuté ! Il y a encore cent autres peines à endurer ; mais ces peines sont mêlées de tant de consolations secrètes , que ce sont peines, ce sont plaisirs, comme vous voudrez. Si vous vouliez, mademoiselle, je vous ferois entendre cela par une application particulière, et il me seroit aisé de vous donner un exemple de ce que je dis. — Je n'en veux point savoir , djt-elle assez brusquement ; ce sont de trop mauvais exemples que ceux qui nous veulent montrer à souffrir; à ce que je vois, me voilà bien éloignée d'aimer , moi qui n'aime que mon repos , et cpi ne hais que l'inquiétude et la peine , et qui n'ai pas l'imagination assez forte pour faire ce mélange de plaisir et de tourment dont vous me parlez. — Nous ne savons souvent ce que le destin veut faire de nous, reprit Fayet, mais en attendant, mademoiselle, souffrez, s'il vous plaît, qu'on souffre pour vous, et ne sachez pas mauvais gré à ceux qui se sont exposés à bien des rigueurs, en vous aimant; car je ne doute pas qu'une beauté si parfaite, et tant de mérite qu'on remarque en vous ne fassent déjà souffrir bien des supplices.... J'en sais.... » Il alloit continuer; mais elle l'interrompit, et d'un air assez fier : « Je ne crois pas, lui ditelle, que je sois propre à faire de ces malheureux et de ces languissants; mais si le hasard en faisoit quelqu'un pour moi, il pourroit bien mourir de langueur, s'il falloit que je l'aimasse pour le guérir ; il me seroit fort indifférent qu'il se tourmentât et qu'il se punît lui-môme de sa folie ; et bien loin d'en avoir pitié , je crois que j'aurois du plaisir à le voir dans cetic langueur cl dans ces souffrances. —

1« ME.MUIRES DE FLÉCHIEK

^'ous pouvez jouir de ce plaisir, répondit cet amant, qui ne vouloit point perdre l'occasion de se découvrir , et si vous avez la bonté.... »

« Comme il alloit achever sa déclaration, la belle- sœur, qui revenoit de la promenade, entra dans la chambre, et fit grand tort à son ami , sans y penser ; ses yeux en avoient déjà assez dit, et la résistance n'étoit pas si obstinée qu'on eût bien pensé. 11 fallut changer de discours, composer son visage sérieux et affecter même de l'enjouement; mais, comme il étoit difficile de soutenir longtemps cette contrainte, il prit congé de la comjiagnie, et se retirant dans son cabinet , il se plaignit cent fois de son destin , et passa une grande partie de la nuit dans une profonde rêverie. La jeune dame, qui se tenoit si assurée de son cœur , sentit qu'elle n^en étoit pas tout à fait la maîtresse , et se trouvant plus susceptible de passion qu'elle n'avoit cru , elle commença à connoître qu'elle ne prenoit pas beaucoup de plaisir aux peines des autres, et qu'elle n'étoit pas fort éloignée d'en souffrir elle-même. Une inquiétude troubloit son esprit, son sommeil en fut interrompu, elle s'en éveilla plus matin ; enfin, elle eut toutes les marques d'un cœur ému et qui est sur le point de se rendre. L'amant ne perdit point de temps, et connoissant par ses actions et par ses discours que son âme étoit ébranlée, il redoubla son assiduité , lui fit remarquer de plus en plus sa passion , et donna une fête admirable à sa sœur, à son intention, et il fit tant par son adresse , que tout ce qu'il faisoit et tout ce qu'il disoit étoit bien reçu. Cela le rendit plus hardi qu'il n'avoit été, et lui fit prendre la première occasion qu'il eut de faire entendre l'état de son àme. 11 ne la chercha pas longtemps ; car étant venu prendre les dames dans son carrosse , pour les mener à la promenade dans ce jardin où nous sommes, ils le trouvèrent fort désert, quoique le jour fût fort beau ; ils firent un tour d'allée et rencontrèrent par hasard quelques messieurs de Clermont qui étoient venus

SLU LES GKANDS-JOUHS DE J665. i'J

pour quelques affaires, et qui s'entretenoient de quelques intérêts de leur ville. Mme de *** ', qui y prenoit beaucoup de part, tant à cause que c'est sa patrie, que parce que plusieurs de ses parents y étoient engagés , se mit de leur conversation.

a Nos amants, qui avoient d'autres intérêts à démêler, firent semblant de s'amuser dans une autre allée , et après quelques petits entretiens de part et d'autre, Fayet, sentant que son heure étoit venue, parut encore plus interdit. Ce que la dame ayant aperçu, elle lui fit la guerre, et soit pour se divertir , soit pour lui donner courage , elle fit semblant de deviner qu'il étoit amoureux, le pria de lui faire confidence de son inclination , et l'assura qu'elle étoit discrète et religieuse au secret, au delà même de son sexe. Il m'a confessé depuis qu'il n'auroit jamais cru qu'il en coûtât tant à dire qu'on aime, et que, quand il ne seroit pas le plus ferme et le plus constant de tous les hommes par son naturel, il le seroit pour n'avoir plus à recommencer une chose si difficile qu'une déclaration d'amour. Il reçut la raillerie qu'on lui faisoit de bonne grâce , et tenant quelque temps les yeux baissés , soit de honte ou de crainte, soit pour recueillir un peu ses esprits, il lui parla ainsi : « Si je n'avois appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon cœur, et je ne serois plus dans l'embarras où je me trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devroit pas être tout à fait inconnue ; mais puisque vous avez la bonté, et de m'ordonner que je vous en fasse confidence, et de me promettre même le secret, je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. Jugez, madame, que ce ne peut être autre que vous; vous ne devez pas en être surprise , mes soupirs vous l'ont

1. Françoise Ribeyre. qui avait épousé Charles de Combes. Voy. p. 13.

20 MEMOIRES L»i; I-LECHIER

déjà bien dit, et c'est assez d"avoir eu riioiineiir de vous avoir vue, pour vous prouver que je n'ai pu me dispenser de vous adorer. » 11 alloit en dire l)ien davantage; mais elle lit un cri qui faillit à percer la palissade ; elle rougit , elle fit toutes les façons qu'on fait en cette occasion, quand on n'est pas déjà persuadé. Il s'arrêta fort respectueusement, et lui lit connoître qu'il n'y avoit rien dans sa passion c{ui ne fût très-légitime ; qu'il seroit infiniment heureux , si elle approuvoit le désir qu'il avoit de la servir toute sa vie ; que si elle condamnoit sa témérité , il s'en puniroit par des regrets éternels , et qu'il venoit de lui mettre son sort entre ses mains.

a Elle lit d'abord mine d'être offensée de cette hardiesse , elle se jeta ensuite sur sa modestie et sur son peu de mérite ; enfin , elle lui témoigna qu'elle tenoit à grand honneur les bonnes volontés qu'il avoit pour elle , mais qu'il devoit avoir considéré qu'elle étoit dans un âge à ne pouvoir pas disposer d'elle-même ; qu'elle étoit sous la conduite d'un père et d'une mère ; que c'étoit à eux qu'il falloit avoir fait ces propositions ; qu'il pouvoit espérer qu'elle ne s'opposeroit point à leur volonté en sa faveur, et que s'il lui donnoit sujet de se louer de sa conduite à l'avenir , elle solliciteroit même avec adresse leur consentement. Vous pouvez croire que cet amant fut trèssatisfait ; il la remercia mille fois et lui dit qu'il n'avoit pas voulu s'exposer à en faire la demande , sans avoir reconnu ses intentions ; qu'il seroit bien plus glorieux de la servir par son ordre et par son inclination , que par le choix de ses parents , et mille autres douceurs que l'amour inspire en pareilles prospérités. Ainsi, il avança si fort ses affaires , que cette belle lui pardonna volontiers de l'avoir aimée , et lui permit encore de continuer à l'aimer. Gel)endant il étoit tard , et il fallut aller rejoindre la compagnie et remener les dames chez elles. Ils quittèrent leur sérieux et firent les enjoués i)ius que jamais : aussi

SIR i,Ks i;r.ANi)S-.ionis i>i: kk;:;. 21

('toieiil-ils bien contents l'un et l'autre. Ajjivs qu'ils furent retirés, chacun alla s'entretenir dans ses rêveries agréables. La danne étoit bien aise d'avoir gagné, pour sa première conquête, un des plus honnêtes hommes de la province. Le cavalier croyoit déjà être maître de sa bonne fortune. Il n'y avoit pas disproportion de qualité ; il étoit estimé de tout le monde , il avoit beaucoup plus de bien que la fille; rien ne sembloit pouvoir être contraire à la demande qu'il en alloit faire.

« Vous savez , monsieur , qu'en ces matières , lorsqu'on a une fois passé la déclaration heureusement , on va bien vite après cela. Aussi deux ou trois conversations de confidence achcvrrent ^ ces grandes liaisons qui ont duré si longtemps et qui ont fait tant de bruit : ils en vinrent aux rendez-vous et à de grands engagements ; ils concertèrent ensemble les moyens de proposer la chose de bonne grâce aux parents , et de leur ôter tout prétexte de chicaner leurs amours particulières sur des considérations d'intérêt ; ce qui étoit le plus dangereux. Ils choisirent des amis communs pour négocier leur affaire , et je puis dire que j'ai eu quelque part en cette négociation. La parole fut portée avec toutes les précautions qu'on peut s'imaginer, et la réponse fut que M. Fayet faisoit beaucoup d'honneur cl leur fille ; qu'elle ne méritoit pas qu'il eût cette bonté pour elle ; que toute la famille lui en auroit une obligation éternelle, mais qu'ils lui conseilloient de ne passer pas plus avant ; qu'ils avoient des raisons de ne consentir jamais à ce mariage , et que le meilleur office qu'on pouvoit lui rendre , étoit de lui faire entendre qu'il ne s'obstinàt point davantage à cette recherche.

« Ce refus étoit fondé sur deux raisons aussi bizarres que leurs esprits : l'une étoit que -M. Ribeyre ne fayant pas voulu pour son gendre, il étoit à croire qu'il n'avoit pas

1. Mol ajouté par l'abbé Ducreux pour suppléera une lacune du manuscrit.

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