‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 35 sur 147 · MEMOIRES DE FLECHIEU · texte numérisé non relu

MEMOIRES DE FLECHIEU

trouvé tout le bien qu'on s'imaginoit ; la seconde étoit qu'il seroit honteux à leur fille d'épouser un homme que leur belle-fille sembloit avoir refusé. Un faux intérêt et une fausse gloire troublèrent toute la joie de ces amants , qui furent au désespoir lorsqu'ils surent l'arrêt prononcé contre leur amour. La conséquence en étoit grande : outre qu'il ne falloit plus songer au mariage , il falloit rompre encore tout commerce , et la bienséance défendoit dé se voir , après ce refus qui étoit devenu public. Fayet faillit en mourir de regret, et fut frappé d'un coup si rude et si imprévu. Puis, étant un peu revenu à lui, il se retira dans son cabinet et écrivit ce billet à sa maîtresse, qui n'étoit pas en meilleur état que lui, quelque indifférence qu'elle affectât devant le monde :

« J'avois bien sujet de craindre mon malheur, madame, « et la témérité que j'ai eue de penser à vous est bien tt punie. On s'oppose à toutes les espérances que je pouvois « avoir d'être heureux, depuis que vous eûtes la bonté de « me permettre d'espérer. Jugez de l'excès de ma douleur .' par celui de mon amour, et croyez que, comme je suis a le plus fidèle et le plus passionné de tous ceux qui ont « jamais aimé , je suis aussi le plus malheureux et le plus « affligé de tous les hommes. Je ne crois pas pouvoir ré- « sister à toute ma mauvaise fortune ; aussi n'y a-t-il que <■ la mort qui puisse me consoler, en finissant les peines « cruelles que je souffrirai toute ma vie, en vous aimant « même sans espoir, et vivant éloigné de vous.... Je vous '< supplie , madame , d'avoir quelque pitié de moi , et a d'excuser le désordre de mon billet par celui de mon « esprit.... »

a Cette lettre fut rendue secrètement à la dame. Elle la trouva un peu embarrassée et moins touchante qu'elle n'eût voulu. Pour apaiser un peu son désespoir, elle lui fit cette réponse :

a Je vous l'avois bien dit, monsieur, que je n'étois pas à

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'< moi , et qu'après m'avoir fait confidence de votre secret , « il vous restoit encore quelque chose de plus difficile à « faire. Si ma pitié peut vous soulager, je vous prie de croire « que je suis aussi touchée de pitié que vous êtes accablé « de douleur , et de songer que , si les sentiments de mes a parents eussent été selon les miens, vous n'auriez pas eu «sujet de vous plaindre. Quoi qu'il en soit, ne perdez pas a courage ; toutes choses ont leur retour , il ne faut que de « la constance et de la fermeté ; en tout cas nos volontés « sont des puissances indépendantes , et il n'est point de oc pouvoir humain qui s'étende jusqu'à nos cœurs, et l'on « peut attendre des consolations d'ailleurs que de la mort. »

a Ce billet fut d'un grand secours et retira cet amant malheureux du désespoir où il se trouvoit. Il prit son temps deux ou trois fois si à propos , qu'il eut loisir d'entretenir cette aimable lille et de la confirmer dans toutes les bonnes dispositions qu'elle avoit pour lui.

a Je ne vous rapporterai pas ici tous les billets qu'ils s'écrivirent, ce seroit une histoire immense. Je me contenterai de vous dire que les parents, ayant su qu'il y avoit encore quelque commerce entre eux, défendirent à la tille de le voir, et usèrent de toute l'autorité que la nature donne pour arrêter ces communications que l'amour inspire. Mais la défense irrita le désir, et comme ils avoient tous deux beaucoup d'adresse et beaucoup d'esprit, ils trouvèrent mille artitices ; ils se donnoient des rendez-vous secrets ; ils s'écrivoient tous les jours des lettres, où, pour mieux déguiser, elle l'appeloit sa cousine, et lui son cousin. Enfin les choses se conduisoient d'une manière que personne ne les ignoroit, que les parents qui y veilloient.

« Deux choses contribuèrent beaucoup à leur sûreté : la première fut la libéralité de Fayet, qui n'épargna rien pour gagner toutes les personnes intéressées dont il pouvoit avoir besoin ; la seconde fut l'amitié générale qu'il s'étoit acquise , et dans Clermont, et dans Riom, qui faisoit que tout le

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monde prenoil part à sa satislaction et à son bonheur. Tous les domestiques étoient à lui , toutes les dames de qualité le servoient ; des dames même religieuses se mêloient un peu de l'intrigue. Ils se servirent longtemps, pour le commerce de leurs billets , de quelques petites filles du voisinage et de la connoissance de la dame aimée , à qui l'on avoit caché les billets dans le sein. Elle, qui avoit le mot, les caressoit, et, faisant semblant de les baiser et de les embrasser, tiroit subtilement le papier et y remettoit sa réponse , et ces enfants même qui, à cause de l'innocence de leur âge, ne comprenoient rien du mystère, sembloient avoir quelque plaisir de leur être utiles.

a La mère, qui étoit de son naturel assez défiante, lui défendit enfin d'écrire, et la tenoit le jour si assidûment auprès d'elle, qu'elle n' avoit pas un moment de liberté. Elle couchoit même dans sa chambre , cela l'obligeoit de se coucher f()rt vite ; et pendant que la bonne dame faisoit sa prière dans la ruelle , celle-ci tiroit une écritoire et du papier qu'elle portoit toujours dans sa poche, et à la faveur d'un petit rayon do la chandelle et d'une petite ouverture du rideau, écrivoit ses compliments amoureux. L'été, elle faisoit la même chose, au point du jour, laissant à propos une fenêtre demiouverte. Enfin, le chagrin d'être dans une si triste contrainte, ou quelque autre sujet l'ayant rendue malade , elle perdit tout à fait son embonpoint , et devint tout à coup fort languissante. La mère la mena aux eaux de Vichy, qui sont fort souveraines, à ce qu'on dit, pour ces infirmités de langueur. Elle y recouvra sa santé ; mais ce ne furent pas tant les eaux, que les entretiens secrets qu'elle y eut avec son amant, qui firent ce miracle. Ce galant homme étoit venu à Vichy, et y demeuroit caché dans une maison voisine du bain, où, sous prétexte de quelque commodité, une bonne dame la conduisoit, et, après quelque temps de conversation, la ramenoit à la mère. Jamais on n'a bu de ces eaux avec plus de plaisir ; jamais on n'a eu plus d'envie do les

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aller rentlro. Quoi qu'il eu soit, elle s'en porta le mieux du moutle. Pour la détacher de ses amours, ou lui proposa divers partis qu'elle rejeta toujours avec beaucoup de générosité, ce qui lui attira quelques persécutions dans sa l'amille. Je me souviens que je vis quelques-uns de leurs billets assez tendres sur ce sujet. En voici un ou deux dont je me souviens ; l'amant écrivoit :

a Jusques à quand notre destin nous sera-t-il contraire? a Quand je songe à la persécution qu'on vous fait, mon cœur « et ma conscience m'en font souffrir une bien plus cruelle; «je ne saurois me croire innocent, quand je pense cjue vous « êtes persécutée à ma considération , et je me liais moi- « même, quand je songe qu'il vous coûte tant de m'aimer. a Hélas! faut-il que mon amour, qui est le principe de toute Œ ma joie, soit le sujet de toute mon affliction ! »

ce Voici ce c^u'elle lui répondoit : « Ne vous mettez pas en « peine de moi; si vous continuez à m'aimer, il m'importe « fort peu qu'on continue à me persécuter. Quand on a pu se «mettre au-dessus de certaines choses, on ne craint plus «rien; d'ailleurs, si vous êtes fidèle, ma consolation est o: plus forte que ma douleur. Ne comptez pour rien ce que «je souffre; le motif adoucit toutes mes amertumes. Surtout « soyez assuré que la contrainte ne peut rien sur un esprit « qui est rempli de reconnoissance, et de quelque chose de « plus pour vous. »

te Ces lettres qu'elle recevoit soutenoient fort sa constance; mais enfin elle voulut faire connoître à ses parents qu'elle étoit capable d'un désespoir, et sans avoir consulté aucun de ses amis, elle se jeta un beau matin dans une religion*, et protesta qu'elle n'en sortiroit point, quelque sollicitation qu'on lui pût faire. Ce n' étoit pas là son dessein ; elle vouloit épouvanter sa mère, se rédimer des peines domestiques , et avoir plus de liberté de voir son amant et d'en

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