‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 47 sur 147 · On désignait sous ce nom Mlle de Scudéri · texte numérisé non relu

On désignait sous ce nom Mlle de Scudéri

3. Georges de Scudéri . né vers 1601, mort en 1667. Ces illustres personnes. comme Fléchier appelle Scudéri et sa sœur, étaient alors dans tout l'éclat de leur réputation.

SUR LES GRANDS-JOrRS I)K 166"). îiQ

la mort; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de la pitié, et vouloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend , et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un crioit qu'il falloit le faire mourir trèscruellement, l'autre lui demandoit par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parloient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie du roi ; et ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces Messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étoient point si entreprenants qu'on les figuroit, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ : s'ils n'avoient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéri répondit que oui; s'ils n'avoient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison ? il l'avoua ; s'ils n'avoient pas concerté ensemble le temps et le lieu ? il tomba d'accord ; s'ils n'alloient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein? il ne le nia point. Là -dessus on leur demande leurs noms, et ayant ouï que c'étoient M. et Mlle de Scudéri, ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue; ces Messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon , chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisoient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples \

1. Ce trait a fourni à MM. Scribe et Delestre Poirson le sujet d'une

Comme nous étions sur la fin de notre conte, un conseiller des Grands-Jours arriva, qui nous raconta qu'il venoit de juger et de faire donner la question à une femme de Lyon. On l'accusoit d'avoir brûlé deux ou trois maisons, et il est probable qu'elle est incendiaire, suivant la coutume des habitants de ces montagnes , qui ne menacent que de brûler ceux qui leur font quelque déplaisir , et qui étant toujours sous la neige ne laissent pas d'avoir souvent recours au feu pour se venger'. Comme le crime d'incendie est d'une preuve très-difficile, parce qu'on ne le commet que de nuit, qu'avec précaution et sans autre ministère que celui de sa propre malice, on avoit peine à la convaincre qu'on l'avoit vue sortir de nuit de chez elle avec du feu , et qu'on avoit vu bientôt brûler une maison. L'indice auroit été considérable; mais le témoin se brouilla, lorsqu'il fut interrogé. Un autre témoignoit lui avoir ouï dire que son confesseur avoit mis sa conscience bien en repos, en l'assurant qu'il y avoit moins de crime à brûler une maison qu'à tuer un homme , parce qu'il y a des matériaux pour rebâtir l'une, mais qu'il n'y a point de secret pour faire renaître l'autre. Il étoit constant que c' étoit une femme de mauvaise vie, et qu'elle avoit eu des enfants sans avoir été jamais mariée. Aussi, lorsque les juges l'interrogèrent si elle avoit été mariée, elle répondit que non ; et comme on lui eut demandé d'où venoit donc qu'elle avoit eu deux enfants, elle répondit hardiment que c' étoit parce que des hommes lui en avoient fait, et qu'elle n'en savoit point d'autre raison. Sur le peu de certitude de son crime, on la condamna à la question ordinaire, qui ne consiste ici qu'à une extension un peu violente, et qui n'obhge point à boire une quantité d'eau, comme c'est l'u-

comédie-vaudeville, intitulée l'Auberge , on les Brigands sans le savoir, 1812. Ils ont placé la scène dans une auberge . au milieu des Pyrénées.

I. Goût précieux qui avait un instant gâté Racine lui-même. On se rappelle le vers :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

{Andromnque . acte I. se. iv).

srn Li:s (;r.\nds-.i(hrs de -jcr.:;. 61

sage de Paris; elle la soulTiit avec beaucoup de constance; et comme on la menaçoit de la tourmenter, si elle n'avouoit son crime: «Je ne le ferai pas, disoit-elle, parce que cet homme-là, » montrant le conseiller, « me feroit pendre. » Elle fut mar(]uée à la fleur de lis, fouettée par la ville et exilée, au hasard de brûler encore quelque maison et d'avoir encore quelques enfants loin de son pays.

C'est une chose agréable que la conversation ; mais il faut un peu de promenade au bout , et je ne trouve rien de plus doux que de prendre un peu l'air de la campagne, après avoir passé quelques heures d'entretien dans la chambre. Nous montâmes donc en carrosse avec quelques dames, et allâmes à la source des fontaines de Clermont, qui est une des curiosités du pays.

On voit au haut d'une montagne , dont la montée est fort adoucie, deux ou trois rochers d'une grandeur prodigieuse, qui semblent des masses suspendues, et qui, s'entresuivant à longs espaces, font des grottes naturelles où se rendent toutes les eaux qui se sont formées des canaux sans artifice et courent sans confusion. Qu'il y a de plaisir de voir mille ruisseaux qui sortent tous du sein d'un rocher ! les uns courent à petites ondées et à petit bruit , les autres tombent avec murmure , et font des cascades qui valent mieux que celles de Vaux \ et qui ne coûtent rien aux surintendants. Les autres roulent, par des pentes à demi creusées, dans des conduits qui les vont rendre à leurs bassins. On voit, en entrant dans la grotte, les sources se répandre par tant d'endroits qu'on craint d'abord une inondation ; mais elles courent toutes séparément et se recueillent dans un réservoir qui est au milieu, d'où elles ne sortent que pour se distribuer à toutes les fontaines de Clermont. Il semble que ces eaux si vives, si claires et si fraîches, sortent avec plaisir

1. Vaux-le-Vicomte , célèbre par le château et les jardins du surintendant des finances, Nicolas Fouquet, est situé dans le déparlement de Seine-et- Marne, près de Melun.

62 MÉMOIKES DE FLËCHIER

du creux de ces masses informes pour se jeter dans des canaux souterrains qui sont d'un travail de plusieurs années, et qu'elles s'empressent à passer par un aqueduc qui coûte plus de 80 000 écus, pour venir fournir aux nécessités de la ville. La montagne est percée tout autour , et l'on y a fait comme un chemin, au bout duquel tombe cette quantité d'eaux ramassées, qui prennent ensuite chacune leurs routes, et se partagent, comme on a voulu, selon le besoin des habitants. Nous entrâmes assez avant dans le rocher, où l'on nous lit prendre garde que le temps seroit beau le lendemain, parce que ce rocher ne fumoit point ; ce qui est infaillible, selon la remarque qu'on en a faite. Nous eûmes encore le plaisir de divertir toutes les eaux, et de faire cesser pour quelques moments toutes les fontaines. Je crois qu'on se joueroit bien souvent de ces pauvres eaux, si la grotte n'étoit fermée et si les clefs n'étoient en sûreté chez les échevins de la ville. Il y a deux autres grottes qu'on laisse ouvertes et qu'on abandonne aux divertissements des yeux et à l'ornement de la campagne, et, à quelques pas de là, on voit des rochers par où se précipitent des torrents qui font des chutes d'eau admirables. Mais ce qui me paroît plus agréable, c'est qu'il s'en forme par tout le chemin, jusqu'à Clermont, de petits ruisseaux qui, coulant d'un côté et d'autre sur des herbes extrêmement vertes , semblent un pur cristal qui coule sur un fond d'émeraude. Nous vîmes un ancien bain ruiné qui est encore rempli d'eau, et qui est si chaud qu'on ne sauroit quasi en approcher. Notre promenade finit enfin par la dévotion et par la visite d'une ancienne église taillée dans le rocher , et qui n'est éclairée que par quelques petites ouvertures qu'on dit avoir été la retraite des premiers chrétiens d'Auvergne, lorsque saint Austremoine y vint porter les lumières de la foi et convertit cette province infidèle; elle est dans le village de Royat , dédié à saint Bonnet ^

1. Les bains dont parle Fléchier. depuis longtemps en ruines, ont ete déblayés au commencement de 1843. et, depuis, réédifiés d'une manière

SrU LES GRA.NDS-JOIHS DK Kifio. 63

Lorsque nous fûmes arrivés , nous trouvâmes au logis M. l'intendant qui revenoit d'Aurillac, et qui avoit eu bien de la peine à se tirer des neiges qui sont déjà tombées sur les montagnes. Il avoit fait arrêter un président de l'élection de Brioude , qu'on accusoit de plusieurs crimes, et particulièrement de magie. Un de ses valets déposoit qu'il lui avoit donné des caractères qui le faisoient quelquefois élever de terre, lorsqu'il étoit à l'église, à la vue de tout le monde. L'intendant l'ayant interrogé sur cet article, il fut si interdit qu'il faillit à perdre l'esprit ; il s'emporta furieusement, et supplia qu'on ne le pressât pas davantage , qu'il n'étoit point en disposition de rien avouer pour ce jour, et qu'on lui donnât terme jusqu'au lendemain , qu'il confesseroit tous les dérèglements de sa vie. On lui accorda sa demande, et M. de Fortia le mit entre les mains de quatre de ses gens. Je ne sais s'il avoit tiré promesse du diable qu'il s'échapperoit des mains d'un maître des requêtes, ou si, par son art, il charma ceux qui le gardoient ; mais il est certain qu'il trompa la vigilance de ses gardes, et qu'il se jeta dans des bois et des montagnes, où l'on le poursuit encore depuis trois jours. Voilà comme le diable est de bonne foi et d'amitié pour ceux qui l'aiment, et comme il trompe même les intendants. J'eus bien du regret qu'on eût perdu cette occasion d'apprendre des nouvelles du sabbat, et de savoir l'art des caractères ; peut-être que quelque bon ange , ennemi de son démon, le livrera encore à la justice.

Le lendemain, je me levai assez matin pour assister à l'ouverture de l'audience ; car on trouve ici peu d'habitudes à faire, et les matinées sont si longues et si difficiles, qu'il faut, après l'église, suivre le palais, et, après avoir imploré la miséricorde de Dieu, aller s'informer de la justice des hommes, et passer du pied de l'autel au pied du tribunal ; mais les Messieurs des Grands-Jours aiment mieux juger

remarquable. Sous le chœur de l'église actuelle de Royat est une crypte taillée dans le roc.

des causes criminelles en particulier \ que d'entendre des causes civiles dont chacune tient ordinairement une audience, par l'obstination des avocats qui veulent s'accréditer par leurs harangues, et par l'ambition des parties qui veulent que leurs causes soient remarquées comme des causes importantes, et nous laissèrent attendre jusqu'à dix heures, sans déterminer s'ils dévoient paroître en public. Un de nos amis qui étoit à la porte de la chambre nous vint avertir, en riant, qu'on alloit faire entrer un grand criminel, qui seroit assurément bien puni, parce qu'il étoit accusé d'un grand crime ; son crime étoit d'avoir jeté un sortilège sur deux jeunes mariés, et d'avoir troublé toute la fête de leurs noces. Je voulus savoir cette affaire comme curieuse, et je me fis donner les informations par un greffier de notre connoissance , qui nous dit qu'elles étoient plaisantes. Voici ce qu'elles contiennent :

Dans une paroisse assez voisine de Clermont, un jeune berger étoit devenu amoureux d'une bergère, la plus jolie et la plus honnête de son village. S'il est vrai que jamais les Céladons ni les Myrtiles ne furent si agréables que lui, il est aussi certain que les Astrées et les Amarylles ne la valoient pas, quelque belles qu'on nous les représente dans les romans ou dans les comédies. Ils se rencontrèrent heureusement dans la campagne , où leur condition les attachoit ordinairement pour la conduite de leurs troupeaux. Il sembla que le hasard les eût fait connoître pour les faire aimer, tant ils eurent d'ardeur l'un pour l'autre. Dès leur première entrevue, ils se parlèrent comme s'ils se fussent aimés depuis longtemps, et sans s'amuser à toutes ces formes ennuyeuses qui perdent les déclarations , et qui lassent les amants , avant qu'ils soient reconnus pour tels , ils se déclarèrent avec ingénuité leurs inclinations. Les passions innocentes sont bien moins embarrassées que les autres, et

1. Jusqu'à la loi des 16-24 août 1790, les procédures criminelles avaient lieu à huis clos.

SLU Li:S GKANDS-JOU'.S DE Kiurj. 6S

comme elles sont sans reproches, elles sont aussi sans honte et sans déguisement. Tantôt ils cueilloient des fleurs dans les prairies, et s'en portoient des bouquets sous une petite allée verte, que la nature avoit formée au pied d'un rocher, où ils avoient leurs rendez-vous ; tantôt ils se faisoient présent, chacun à son tour, de quelques fruits fraîchement cueillis, et qui avoient encore toute leur fleur, qu'ils portoient dans une corbeille d'osier jaune qu'ils avoient travaillée ensemble, et lorsqu'ils étoient pressés de la soif, ils se donnoient à boire l'un à l'autre , dans le creux de leurs mains, de l'eau de quelque claire fontaine. Ils furent longtemps sans penser à autre chose qu'à se voir et à se plaire, et ne s'aimèrent que pour avoir le plaisir de s'aimer. Mais comme les passions deviennent toujours plus ardentes par le bon usage qu'on en fait, et qu'un feu brûle plus fort, plus il est pur, ces deux amants résolurent de s'unir plus étroitement par les liens sacrés du mariage ; et selon la façon d'agir de ces sortes de gens qui n'ont point d'articles à signer , et qui donnent tout ce qu'ils ont en se donnant, ils furent bientôt disposés à recevoir ce sacrement qui devoit les rendre heureux, et s'en allèrent trouver le curé pour les épouser. Ils passèrent auprès d'une petite ferme , qui étoit tenue par un fermier qui passoit pour le plus méchant homme de la province, et qui étoit accusé de plusieurs crimes. Il y avoit une mare devant sa porte, où il entretenoit des canes, et c'étoit là toute sa ménagerie. Le chien de la belle Étiennette (c'est ainsi que s'appeloit la bergère), s' étant jeté dans l'eau, poursuivit avec tant d'ardeur ces petits animaux, que, quelque peine qu'on prit à l'appeler, et quelques pierres qu'elle jetât pour le détourner, il ne revint point qu'il n'en eût tué deux. Ce méchant fermier sortit de sa maison, en colère, etparce qu'il savoitle dessein de ces amants, crut qu'il falloit différer de les punir, pour les punir plus cruellement ; et les ayant suivis jusque dans l'église, où le curé les épousa, il jeta .sur eux lo plus cruel de tous les maléfices.

6(5 MEMOIRES DE FLECHlEll

Les noces furent célébrées avec toute la joie que l'amour innocent inspire. Toute la parenté y fut appelée, et après tous les divertissements que la simplicité de leur condition pouvoit souffrir, ils se retirèrent pour jouir des douceurs que leur innocence leur avoit fait attendre, et que la sainte liberté du sacrement leur permettoit de goûter. Mais, hélas! ils furent charmés durant six jours, et le sacrement ne put avoir son dernier effet. Ils alloient sécher de langueur, lorsqu'un de leurs amis les avertit que ce fermier s'étoit vanté de troubler leurs plaisirs , et de confondre toutes les espérances de leur mariage. Ils s'adressèrent au curé qui découvrit toute la malice, et tira de ce malheureux toute la confession de son crime. 11 sut qu'il s'étoit servi d'un bois de coudre, que, l'ayant partagé en deux, il l' avoit attaché à une cheville du même bois, et qu'il avoit prononcé trois fois une invocation magique qui fait peur, et que je n'oserois redire. L'Éghse, qui est une bonne mère, fit brûler ce bois perfide, et rendit la liberté à ces deux misérables languissants, par les prières qu'on fit pour eux ; si bien qu'ils jouissent de toutes les douceurs de l'amour , sans empêchement, à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaction de leurs âmes. Cette petite histoire nous fait voir qu'il ne faut point tenir ces enchantements pour des fables. Hincmar, archevêque de Reims, composa un livre , du temps de Charles le Chauve , contre les noueurs d'aiguillettes, où il donne deux voies pour s'en délivrer : 1° de s'adresser aux prières de l'Église; 2° d'informer contre les enchanteurs. La loi saliqueles condamnoit autrefois, art. 3, lit. I, à une peine pécuniaire, 40 soUdorum^; et l'Écriture semble les condamner à mort. Veut., XYIII , les appelant abominables devant Dieu et devant les hommes ;

1 . « Si quis alteri aliquod mnipficium superjactaverH,s>ie cum ligaiuris in aîiquo locn misrrit . MMD. don. qui fnciunt sol. LXH et dimidiuin, cttlpahitisjudicctur. Pactus legis Salicae antiquior : lit. XXI . art. 4 : apud Canciani , Barharorum leges a7itiqu,v, t. II, p. 52. — Xec sit malelicus . nec iucnntn- Inr...; omnia enim hxc abominaturDom{)nis,ctpropteris(itismodiscelera dcJehit eos in introitu tuo. » Deut. . XVIII. 10-12.

SIK LKS (;HA.M)S-Juri;S DE l()0:i. 67

même ceux dont les iiiterprèlcs hébreux parlent sur le mot de choiier, qu'ils expliquent lier, qui dénote les noueurs d'aiguillettes, dont Virgile semble avoir parlé, Églogue VIII : « Necte tribus nodis, etc. »

Le 23 octobre, le procès de M. le vicomte de La Mothe- Canillac fut jugé, et il fut exécuté quatre heures après. Les lettres de grâce qu'il avoit demandées avec tant d'instance, et qu'on lui avoit accordées avec tant de peine, furent des lettres de rigueur pour lui, et le firent condamner pour un fait qui ne pouvoit être prouvé, s'il ne l'eût exposé luimême. Il avouoit qu'il avoit blessé d'Orsonnette, et qu'un des siens, dans la chaleur de la passion, avoit tué son fauconnier, supposant que c'étoit en se défendant contre son ennemi qui avoit été l'agresseur, et qui l'avoit attendu en embuscade, derrière une muraille, pour l'assassiner. Mais les témoins déposoient que le vicomte étoit accompagné de treize à quatorze cavaliers, et que l'autre étoit lui cinquième. En effet, il fuit avec son monde, à bride abattue, et fut poursuivi plus de deux mille pas, jusque dans le village prochain, sans faire aucune résistance, ce qui prouve l'inégalité du nombre. Deux huissiers témoignent qu'ils suivoient d'Orsonnette qui alloit faire donner un exploit à une personne considérable , et qu'ainsi il n'avoit aucune pensée contre M. de Canillac, qui avoue, dans ces termes, qu'un nommé Murât se détacha de sa troupe, et alla avertir ce gentilhomme que M. de La Mothe le chargeroit, s'il ne se retiroit promptement; ce qui marque délibération. Ainsi, avouant lui-même qu'il avoit tiré le coup de pistolet au travers du corps de son ennemi, et étant prouvé d'ailleurs qu'il avoit été l'agresseur, il se convainquit lui-même d'assassinats Il étoit encore constant que le vicomte avoit menacé de charger son ennemi, deux ou trois ans auparavant

1. Voy., dans la Correspondance administrative sous Louis IIV , t. II, p. 161 . une lettre adressée à Colbert par le président de Novion. Elle contirine le» détails donnés par Fléchier.

68 MÉMOIRES DE FLECHiEK

raction ; qu'il avoit même passé bien accompagné auprès de son château, pour lui faire alîront, dont ce gentilhomme avoit fait sa plainte devant le lieutenant criminel de Riom, et avoit obtenu permission d'en informer. Cela paroissoit assez considérable pour marquer sa mauvaise volonté.

Il y avoit bien des circonstances favorables dans son affaire : il avoit été maltraité par un homme d'une qualité inférieure à la sienne, qu'il avoit choisi comme ami, pour des intérêts de parti, à qui il avoit confié cinq mille huit cents livres, qui depuis avoit déjà avoué avoir reçu de l'argent, et qui avoit été contraint de passer une obligation de mille livres, se fit restituer*, et prit des lettres très-injurieuses à son honneur; quand il auroit même attaqué, il n' avoit que blessé sa partie, avec qui il étoit d'accord pour les intérêts civils. Son ressentiment paroissoit juste et son action rémissible. Il se trouvoit dans ce procès une chose très-singulière, et qu'on ne sauroit rencontrer que dans un pays aussi plein de crimes que celui-ci : c'est que l'accusateur, celui qui avoit fait l'information, et les témoins, étoient plus criminels que l'accusé même. Le premier est accusé par son père même d'avoir tué son frère, d'avoir voulu être parricide , et de cent autres crimes ; le second a été reconnu faussaire , et condamné comme ayant violé la foi publique ; et les autres, pour plusieurs crimes, sont ou aux galères ou au bannissement perpétuel, et sont actuellement fugitifs, au lieu qu'on ne peut reprocher que cette action à l'accusé. G'étoit une chose digne de pitié de voir qu'il auroit pu se tirer d'affaire avec un peu de conseil, et qu'il ne périssoit que faute de conduite ; qu'il étoit lui-même, par sincérité, la cause de sa mort ; qu'il se faisoit coupable en voulant se rendre innocent, et qu'en recevant des lettres de grâce, il se dressoit son arrêt lui-même, et se rendoit incapable d'en recevoir. Ce qui touchoit encore davantage, c'est qu'il étoit

1. Celte locution île praHiiue judiciaire signifiait (lue l'on avait obtenu des lettres qui annulaient un contrat abusif ou IVauiluleux.

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le plus innocent des Canillac, et quoiqu'il ne fût pas tout à fait homme de bien par lui-même, il l'étoit par comparaison. Les Grands-Jours étant établis particulièrement pour arrêter les oppressions et pour réprimer l'insolence de la noblesse, on n'accusoit point celui-ci d'aucune violence, et plusieurs le louoient même de sa bonté : voilà ce qui embarrassoit un peu les juges. D'autre part, il étoit convaincu par les témoignages d'avoir attaqué et poursuivi assez longtemps son ennemi, et, de sa propre intention, lui avoit tiré un coup, dont apparemment il devoit mourir, et d'avoir excité ses gens à en faire de même. Ainsi on l'accusoit d'un assassinat délibéré, où il étoit meurtrier de volonté et d'exhortation, et l'on ne pouvoit pas dissimuler qu'il n'eût voulu tuer l'un, et qu'il n'eût fait tuer l'autre. Quoique son ressentiment parût légitime selon le monde, il ne l'étoit pas selon les lois ; et bien qu'il eût pu être absous devant une assemblée de gentilshommes, il ne devoit pas l'être devant des juges qui viennent rétablir l'ordre dans une province déréglée, où l'on trouve que tous les nobles font les tyrans.

On disoit que la première plainte faite contre lui marquoil son dessein de trois ans auparavant l'action, et que c'étoit une preuve très-considérable pour la suite, et que si le notaire qui avoit dressé l'information avoit été criminel , cela ne devoit point infirmer les actes qu'il avoit faits. On rapportoit l'exemple d'un esclave fugitif, incapable de toutes charges publiques, qui, par son adresse, parvint à la dignité de préteur, sous l'empire d'Antonin, et fit plusieurs ordonnances dans Rome; qu'ensuite ayant été reconnu, on voulut casser tout ce qu'il avoit ordonné pendant l'exercice de sa charge ; mais que le sage Ulpien ayant été consulté , fut d'avis qu'il falloit laisser subsister ses actes, que l'erreur publique avoit autorisés, et que la foi et la tranquiUité publiques dévoient maintenir. Quant à son aveu , on ne le trouvoit pas moins coupable pour avoir été sincère. On disoit que la justice seroit inutile, si l'on devenoit innocent en

7(1 MEMOIRES UE FLECIllEU

avouant qu'on est criminel, et que les méchants auroient bien de la confiance, s'ils pouvoient espérer l'impunité par la confession ; qu'il falloit considérer cela, ou comme un effort de la vérité qui se découvre souvent sans qu'on y pense, ou comme un embarras où le crime jette bien souvent ceux qui l'ont commis ; que ces lettres de grâce dévoient avoir été concertées, et que, dans toutes les apparences , on avoit voulu adoucir l'affaire , plutôt que de le désespérer ; enfin, que lui et les témoins faisoient son arrêt. Pour ce qu'il étoit le plus innocent de sa parenté, cela ne concluoit point qu'il ne fût coupable, et qu'il ne devoit pas trop passer pour homme de bien, parce qu'il ij en avoit dans sa maison qui l'étoient moins ; que ces innocences de comparaison donnoient quelque impression devant le peuple, et ne justifioient pas devant des juges ; que c' étoit une mauvaise raison de dire qu'on n'est point méchant, parce qu'on en sait qui le sont encore davantage, et que le témoignage qu'on rendoit qu'il étoit moins violent que les autres Canillac , étoit une grande honte pour les autres, et n'étoit pas une louange pour lui ; qu'enfin , ce n'étoit point un motif de rémission que d'avoir des parents plus méchants que soi, et qu'il y avoit un certain état de crime, oii le plus et le moins ne devoit point sauver un accusé. On trouvoit même que, dans la nécessité de faire un exemple, il seroit plus terrible en la personne d'un homme de qualité qui ne passoit pas pour trop criminel, afin qu'on ne crût point qu'il ne falloit la justice que pour de grands crimes. Quoi qu'il en soit, il avoit été le premier pris, il portoit un nom fort décrié à la cour, il avoit suivi un parti contraire aux intérêts du roi ; mais , quoiqu'il méritât la mort , il étoit plus malheureux que criminel. Aussi, c'est la loi seule qui l'a condamné, et les juges ne l'ont suivie que la larme à l'œil. Il fut interrogé sur la sellette, et voulut se rétracter de ce qu'il avoit avoué, et désavouer ses lettres de grâce; mais il étoit trop tard. M. Le Coq, son rapporteur, ouvrit

los avis, et parla [)Oiir lui pW's de deux heures; il fut admiré de tout le monde, et ne persuada personne. M. do (îaumartin, qui devoit suivre, par le droit du rang, éluda son ordre, pour n'être pas obligé d'ouvrir une opinion de mort , et M. le président lui fit la grâce de faire commencer par M. Nau, qui est le dernier, et de faire suivre cet ordre. Ils furent tous portés aux avis de mort, excepté M. de Pressy*, qui suivit l'opinion du rapporteur. Il est vrai que plusieurs opinèrent en tremblant, et qu'ils firent bien voir , en le condamnant , qu'ils eussent voulu le sauver. M. de La Faluère le fit presque la larme à l'œil, et avec une certaine confusion qui marquoit que son cœur n'étoit pas d'accord avec son esprit , et que la justice faisoit violence à sa tendresse. Il n'y eut que quatorze juges, parce que M. Hébert et M. Lepelletier, étant conseillers clercs, n'y assistèrent pas; que M. Tronson s'étoit récusé, à cause de sa parenté , et que M. de Saron n'avoit point été à la première instruction du procès, à cause de quelque commission qu'il avoit eue hors de Clermont ; et de ces quatorze, douze opinèrent à la mort. Il fut exécuté, sur les cinq à six heures du soir, dans une place qui est devant la cathédrale, quoique les chanoines eussent fait semblant de s'y opposer. Il a laissé une fille âgée de douze à treize ans , qui est fort bien faite, qui faisoit toute la joie de sa famille, et qui fit toute sa douleur à sa mort. Ceux qui font des réflexions sur la conduite des choses croient qu'il y a une providence secrète qui a voulu ou le punir ou le sauver par son supplice, après les dérèglements de sa vie. Il avoit comme enlevé sa femme à M. Turcan, quoiqu'il eût gardé des formalités; il avoit passé neuf ans sans aller à confesse, et s'étoit un peu mal servi de deux sacrements. Ce fut un grand malheur pour lui que M. Perrault, proche parent de sa femme, qu'on croyoit avoir été nommé pour être de la commission des

1 . Destrappes de Pressy . un des commissaires. Voy. Appendice , n"" et III.

72 MÉMOIRES DE FLl'CHiEU

Grands-Jours, n'y fût point venu. Sa présence auroit sans doute bien adouci les choses, et l'on ne se fût pas si fort pressé de l'arrêter.

Pendant que tout le monde se préparoit à voir l'exécution, et que chacun parloit diversement de la sévérité des Grands- Jours , nous résolûmes de sortir de la ville , et d'aller un peu divertir , par la promenade , les idées tristes que donne toujours la mort d'une personne qu'on estime plus malheureuse que coupable; mais les portes de la ville étoient fermées, et il n'eût pas été bienséant de les faire ouvrir pour aller se divertir aux champs, lorsqu'on étoit ou dans l'étonnement ou dans la douleur par toute la ville ; il fallut donc passer l'après-dînée en conversation. On dit tout ce qu'on savoit sur le sujet de la justice et des exécutions, de la férocité de Biron \ de la foiblesse de Bouteville - , de la fermeté du jeune d'Effiat ^ de la gravité de M. de Thou \ du malheur de Marillac % de la piété de Montmorency ". On nous fit souvenir de l'épigramme qu'on fit à Toulouse sur son exécution devant un buste de marbre de Henri IV qu'on voit dans la cour de la maison de ville :

« Ante patris statuam nati implacabilis ira Occubui, indigna morte manuque cadens.

Illorum ingemuit neiiter; mea fata videntis Ora patris, nati pectora marmor erat '. »

1. Charles de Gontault. duc de Biron. maréchal de France, fut décapité le 31 juillet 1602. comme coupable de lèse-majesté.

2. François de Montmorency-Bouteville eut la tête tranchée pour s'être battu en duel le 21 juin 1627.

3. Henri Coiffîer, marquis d'Effiat et de Cinq- Mars, grand écuyer de France et favori de Louis XIII, décapité à Lyon le 12 septembre 1642.

4. Francois-.\uguste de Thou. fils de l'historien Jacques-Auguste de Thou . fut impliqué dans la conspiration de Cinq-Mars et décapité à Lyon le même jour que le grand écuyer.

6. Louis de Marillac. maréchal de France, décapité le 10 mai 1G32: son véritalile crime fut d'avoir voulu enlever le pouvoir au cardinal de Richelieu.

6. Henri II de Montmorency, maréchal de France et gouverneur de Languedoc, se révolta à l'instigation de Gaston d'Orléans, fut vaincu et pris au combat de Castelnaudari. et eut la tête tranchée à Toulouse le 30 octobre 1632, au pied de la statue de Henri IV, son parrain.

7. «Je tombai devant la statue du père, victime de l'implacable ressen-

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Nous n'oubliâmes pas le tombeau que nous avions vu h Moulins. Sur ce qu'on jugeoit que M. Perrault dcvoit être venu sollicitei', on nous dit que .M. de Thou d'aujourd'iuii ', sachant l'état où étoit son frère à Lyon , avoit pris la poste pour y venir, et que lorsqu'il fut entré dans la ville, il ouït deux hommes qui s'entretenoient de sa fermeté et de son courage à souffrir la mort, ce qui le fit évanouir. Nous laissâmes enfin ces grands exemples pour parler d'un homme qui fut condamné à Châlons, il y a quelques années. 11 avoit eu quelque démêlé avec son oncle , et l'étant allé trouver , il lui tira froidement un coup de pistolet. Les passions les plus farouches étoient en lui des passions douces qui n'en étoient pas moins malfaisantes ; c'étoient des fureurs tranquilles, et il faisoit sans bruit et de sang-froid ce que les autres font avec feu et avec emportement. Il fut arrêté sans résistance , et il ne voulut point perdre sa gravité par sa fuite ou par sa défense, quoiqu'il le pût. Il fut jugé et condamné à être pendu ; il entendit son arrêt, et le racontoit à tous les autres prisonniers sans s'émouvoir, comme on raconte une histoire indifférente. On l'avertit d'appeler au parlement; il trouva ce retardement inutile, et que c'étoit se jouer de la justice que d'aller de tribunal en tribunal , et ne voulut point consentir à cet appel. On le mena pourtant à Paris, et on n'eut besoin que d'un bon homme qu'on lui donna pour l'accompagner, plutôt que pour le conduire. Ils s'en allèrent tous deux ensemble, et le criminel de bonne foi se remit en prison. M. le président de Thou l'interrogea, s'il n' avoit pas connu son oncle? il répondit que oui avec toute la sincérité possible ; s'il ne l'avoit point tué? il répondit que oui. M. le président le renvoya là-dessus, fort content de luimême, d'avoir si bien dit la vérité et d'avoir expédié son

liment du fils, et reçus, d'un bras indigne, une mort indigne de moi. Ni le père, ni le fils ne me plaignirent : les yeux de l'un, le cœur de l'autre étaient de marbre. »

1. Jacques-Auguste (le Thou, président aux enquètesdu parlement de Paris.

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