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affaire. Après la confirmation de l'arrêt, il fut renvoyé à Chûlons, ou , pour mieux dire, il y revint sans s'inquiéter, et ne fit que chanter durant tout le chemin. Étant arrivé dans la prison, il salua les prisonniers, et se mit à leur raconter que c'étoient les gens les plus heureux du monde que les prisonniers de Paris; qu'ils étoient traités comme de bons bourgeois, et qu'on vivoit mieux dans le Châtelet que dans la meilleure maison de Champagne ; qu'au reste, il avoit eu l'honneur de parler avec le lieutenant criminel de Paris (il appeloit ainsi le président de Thou), qui étoit un très-galant homme , qui n'ennuyoit pas les accusés par des interrogations inutiles, et qui n'aimoit point à perdre du temps, louant extrêmement pour les personnes de justice la civilité et l'expédition. On lui donna toute la satisfaction qu'il attendoit à Chàlons, et, pour l'expédier, on lui lut son arrêt, qu'il entendit d'un esprit aussi tranquille que si c'eût été une chanson ; il n'en perdit pas un morceau de son dîner. Il ne fallut point que son confesseur l'exhortât , il eût été capable d'exhorter ses confesseurs lui-même, et s'étant disposé à mourir chrétiennement, il alla sans trembler au supplice , priant le bourreau de ne le point lier ; et trouvant que c'étoit une cérémonie inutile de mener les patients dans une charrette, il fut à pied jusqu'à l'échafaud , le monta sans peine, et se souvenant qu'on avoit accoutumé de chanter des prières pour ceux qui meurent par la justice publique, il les entonna lui-même, et les chanta d'une voix plus forte que tous les autres , et se liant lui-même , mourut aussi constamment qu'on puisse mourir.
Cet exemple est d'autant plus remarquable qu'il est rare, et qu'on ne sauroit le soupçonner de vanité. Les grands hommes qui ont méprisé la mort ont eu le plus souvent de l'affectation; ils savoient tous les avantages de la gloire, et sembloient vouloir bien mourir, afin de ne mourir pas dans l'esprit des hommes. Vous savez l'histoire de ce Péré-
SIR LKS GRANDS-JOURS DE IGGo. 7."
grinus de Lucien \ Celui-ci ne fut point constant par ostentation ; il méprisa la douleur de bonne foi, et mourant comme il avoit vécu, sans artifice, il fit voir jusqu'oij pouvoit aller la nature sans le secours de la persuasion , et ce que la fermeté du cœur pouvoit faire sans la préoccupation de l'esprit. Il est vrai que la crainte que nous avons de notre fin vient plutôt de notre foiblesse que de la cruauté de la mort , et que nous sommes dans cette opinion , parce que nous la trouvons établie parmi les hommes. Ce n'est pas que je sois de l'avis d'un philosophe de nos amis , qui tient qu'il y a du plaisir k mourir; que la séparation de l'àme et du corps se fait par un chatouillement très-sensible qui touche les sens agréablement , et qu'on a remarqué que ceux qui sont tués meurent toujours en riant. Je ne pousse pas la philosophie si avant ; je me contente de croire qu'on peut se passer de craindre la mort, sans consentir qu'on puisse l'aimer, et c'est bien assez pour moi de l'estimer plus supportable qu'on ne s'imagine , sans la figurer douce et agréable à souffrir ; que si c'étoit un plaisir de mourir , j'aurois regret qu'on ne pût mourir qu'une fois , et je trouverois assez inutile un plaisir qui ne revient plus et qui fait finir tous les autres.
Nous étions logés dans une maison des plus belles et des plus grandes de la ville, où nous trouvions, outre les commodités du logement, celle de la conversation. Notre hôtesse ' étoit une dame fort aimable , et quoiqu'elle n'eût pas un esprit fort fin et fort délié , elle avoit une certaine douceur et une naïveté qui étoient très-agréables. Son mari étoit d'une humeur un peu sauvage ; il se plaisoit à la campagne, et ne paroissoit que de temps en temps pour faire les
1. Lucien raconte qu'un philosophe cynique, nommé Peregriiius . se brûla solennellement aux jeux Olympiques, l'an 165 de Jésus-Christ, dans l'espérance de s'immortaliser.
2. Elle se nommait Françoise de La Tour, et avait épousé, en 1658, Annet Begon, trésorier de France à Riom.
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honneurs de sa maison; mais, en récompense, il avoit un frère qui est homme d'esprit, et dont l'entretien est fort divertissant, tant à cause de mille bons mots et de mille contes que sa mémoire lui fournit à propos , que parce qu'il remarque assez bien les choses, et qu'il leur donne un tour plaisant. Il tombe quelquefois un peu sur la satire; c'est ce qui l'a obligé de traduire les Satires d'Horace en vers françois, qui ne sont pas partout polis , mais qui sont bien tournés en plusieurs endroits , et qui rendent presque toujours fort fidèlement le sens de l'auteur ; enfin il a bien du feu ; mais il n'est pas toujours réglé, et son esprit l'emporte quelquefois un peu trop avant. J'appris qu'il avoit eu autrefois quelque galanterie avec Mme sa belle-sœur, lorsqu'elle étoit fille, et qu'elle avoit fini d'une manière fort bizarre.
C'étoit une fille d'une très-ancienne maison qui porte le nom de La Tour d'Auvergne, parente de M. de Bouillon et du maréchal de Turenne'. Outre sa noblesse, sa beauté la rendoit encore remarquable dans la province ; elle avoit la taille fort avantageuse, des yeux fort doux qui faisoient paroitre que le cœur n'étoit pas inflexible ; le teint fort uni et fort blanc , et un certain air de qualité qui marquoit sa naissance. Je ne sais si c'est que nous étions prévenus de sa maison, mais nous trouvions qu'elle avoit quelque air de l'abbé d'Albret- et les yeux de Mlle de Bouillon. Son père s'étant tout à fait mésallié et l'ayant laissée , avec une de ses sœurs dont nous parlerons après , à une mère qui n'avoit que des inclinations conformes à sa naissance , elle fut élevée dans un lieu retiré , où elle prit d'abord des inclinations solitaires, mais généreuses; et quoiqu'elle n'eût point vu de
1. Henri de La Tour, père du maréchal de Turenne. et Françoise de La Tour étaient enfants de cousins issus de germains: par conséquent le maréchal de Turenne et Françoise de La Tour étaient cousins au neuvième degré.
2. Emmanuel-Théodose de La Tour, né en 1044. mort en 1715. Il fut nommé cardinal en 1669 . et porta depuis cette époque le nom de cardinal de Bouillon.
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villes, elle ne se sciitoit pas tout à i'ait du village. Comme elle fut un peu avancée, elle vint à Clermont, où ayant vu les dames et s'étant trouvée aux bals et aux assemblées , elle connut qu'elle pourroit bien se faire à cette manière de vie , et sentit qu'il étoit bien doux de danser et de se divertir à la mode de la ville. Elle obligea sa mère à passer l'hiver et à lui permettre tous les divertissements innocents de la saison. Elle fut l'admiration de tout le monde, et plusieurs jeunes hommes furent touchés des charmes de cette beauté naissante. Aussi des cœurs plus délicats que des cœurs d'Auvergne s'y fussent pris. M. Begon, c'est ainsi que se nomme son beau-frère , fut un des premiers qui se déclara pour elle ; il lui rendit tous les soins et toutes les assiduités qu'on rend à une maîtresse. 11 la suivoit partout où elle alloit, et lui témoignoit par ses regards les tendres sentiments de son cœur. Quoique l'étude et le naturel lui aient donné du talent à faire des vers, l'amour seul le rendit poète en cette occasion. 11 avoit deux ou trois choses qui lui donnoient grande approbation : son bien, sa conversation enjouée et sa poésie; mais il passoit pour un esprit un peu satirique , qui auroit mieux aimé perdre sa maîtresse qu'un bon mot , et pour un cœur plein d'inconstance. 11 avoit déjà plusieurs fois changé d'inclination ; il se piquoit pourtant d'attachement pour celle-ci ; il lui faisoit des déclarations badines qui la divertissoient , et qui ne laissoient pas de lui dire en passant ce qu'il prétendoit. Enfin, un jour dans un bal il lui dit un peu plus sérieusement qu'à l'ordinaire : « Si vous voulez soufl'rir, madame , un homme qui soupire depuis longtemps pour vous , il peut vous ofï'rir un cœur qui sera à vous autant que vous le voudrez, et qui brûlera d'une flamme éternelle. » Elle qui eût mieux aimé un mari qu'un amant, et qui se délîoit un peu de la constance de celui-ci : « Ne parlons point d'éternité, lui dit-elle; je vous permets de promettre moins, et j'aurois tort de vouloir vous obhger à plus c{ue vous ne me pouvez tenir. Aimez-moi tout le reste du carnaval, et faites
cet effort sur vous-même , d'èîi c un mois entier sans ni'abandonner. » Elle disoit ces mots en riant, et lui, juroit que sa fidélité seroit éternelle , et qu'il vouloit l'adorer jusqu'au dernier soupir de sa vie. Il se rendit encore plus assidu qu'il n'avoit été ; il lui écrivoit mille billets doux ; il la menoit dans toutes les assemblées , et toute la ville atlendoit le succès d'une passion si connue. Le jour du mardi gras, il lui donna le bal le plus superbe qu'il put ; jamais on ne vit tant de profusion et tant de passion qu'en cette rencontre. Il la prit à danser plusieurs fois , il lui dit cent douceurs devant tout le beau monde qu'il avoit prié, et jusqu'à minuit on ne le vit jamais ni plus gai ni plus passionné. Mais tout à coup un laquais qu'il avoit laissé en sentinelle lui étant venu dire tout bas que la douzième heure étoit sonnée, il prit en même temps un air sérieux. Il lui tenoit une main et il la rejeta comme avec dépit ; il tenoit la coiffe de sa maîtresse, et il la laissa tomber avec quelque espèce de mépris; et prenant un air fort indifférent : « Vous n'aviez demandé mon cœur que pour le reste du carnaval , lui dit-il , voilà le temps, voilà l'amour expiré ; » et tirant de sa poche un sonnet qu'il avoit préparé à cet effet, il l'exhorta de lire. Je n'eus pas la mémoire assez prompte pour le retenir tout entier. En voici quelques vers qui me sont restés :
Aimable liberté, te voilà de retour; J'entends minuit qui sonne, et voici le carême, Qui, tout maigre qu'il est, détruisant mon amour, Donne de la couleur à mon visage blême.
Qu'on ne s'étonne plus de mes (lammes éteintes;
Je ne suis plus amant, jamais je ne le fus ,
Et je réponds à ceux qui croyoient à mes feintes :
Après le carnaval je ne me masque plus.
Pendant qu'elle lisoit, il quitta l'assemblée et se retira dans la chambre de la collation. Tout le monde fut sur-
SI a LES (iUANDS-JOLltS DE 1865. 70
pris de ce procédé , et lui , oubliant tout à fait qu'il eût jamais aiiné , se mit à la fenêtre pour la voir sortir , et se plaignit de ce qu'il y avoit quelqu'un qui prît la peine de la conduire. Cette bizarrerie la toucha , mais elle devoit connoître l'humeur du personnage. Jamais cœur ne fut rendu et ne fut repris plus précisément. Son cadet prit sa place , et réparant cette légèreté par une constance de six ans , il l'a épousée. L'espérance d'avoir carrosse , d'être établie dans la ville et d'avoir beaucoup de biens , l'engagea à ce mariage ; mais elle s'est trouvée un peu loin de son compte ; car les affaires ayant mal réussi , et l'aîné s'étant marié , contre l'opinion de tous ses parents , elle se voit dans une famille où elle a un mari qu'elle n'aime pas beaucoup , et un beau- frère qui ne l'a pas beaucoup aimée. Elle s'est jetée dans une grande dévotion , et mène une vie fort retirée.
Ce n'est pas la seule intidélité qu'a faite le beau-frère , que de l'abandonner sans retour. Il fut ensuite amoureux d'une demoiselle qui est la Sapho de ce pays , et qui est assurément l'esprit le plus fin et le plus vif qu'il y ait dans la ville. Elle étoit aimée par tout ce qu'il y avoit de beaux esprits. Les esprits ont leurs liaisons , qui font bien souvent celles du corps. M. Pascal , qui s'est depuis acquis tant de réputation , et un autre savant , étoient continuellement auprès de cette belle savante. Celui-ci crut qu'il devoit être de la partie , et qu'on ne pouvoit passer pour bel esprit qu'en aimant une dame qui en avoit , et qui étoit aimée par des gens qui passoient pour en avoir. Il prenoit donc le temps que ces deux rivaux n'étoient plus auprès d'elle, et venoit faire sa cour après qu'ils avoient fait la leur , croyant qu'il ne falloit jamais laisser une belle sans galants , la tenir toujours en haleine , et ne pas lui donner le temps de respirer en repos. 11 arriva que ces trois amants étant un jour en compagnie , on vint à parler de cette dame , et que chacun ayant dit très-précieusement qu'elle méritoit
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d'être d'un plus beau siècle que le nôtre , et que ce n'étoit pas une fille du temps , ce substitut de ces deux autres amants fit un sonnet dont le sens étoit que cette beauté n'étoit plus de ce temps, et que.... , dont elle fut si offensée qu'elle ne le voulut voir de longtemps. Il se raccommoda par un autre sonnet , car il commençoit et tinissoit toujours ses amours par un sonnet ; mais il se brouilla encore une fois par quelque médisance dont il étoit auteur ou complice. Ainsi , il y a huit ans qu'ils ne se sont vus ; nous les avons remis bien ensemble , la demoiselle protestant toujours que c'étoit un esprit agréable, mais dangereux.
Les dames qui venoient nous rendre visite , n'ayant pas grand entretien d'ailleurs , prenoient plaisir de nous raconter les histoires de leur ville , et faisoient successivement la confession de l'une et de l'autre. Le temps étoit si mauvais depuis que j'étois arrivé à Clermont , qu'après quinze jours je ne connoissois pas encore le soleil du pays. Je crois qu'il en étoit de même à Paris ; car comme c'est ici le pays des expériences , on a observé qu'il n'y a que cette différence , que le beau ou le mauvais temps vient ici régulièrement un jour plus tard , ce qui peut venir de la différence des degrés d'élévation. La maison où nous étions étoit assez vaste , mais peu commode pour tant de monde. Il n'y a pas de chambre pour la nécessité , il y a de la superfluité en salles. C'est l'usage de la ville d'avoir par toutes les maisons des salles d'une grandeur prodigieuse qui puissent fournir au bal, et à danser les bourrées d'Auvergne dans toute leur étendue ; mais nous avions l'avantage de voir du plus haut étage de la maison une fort agréable campagne et des montagnes en éloignement qui font une belle perspective. Ce qui me troubloit dans ce logis étoit une fontaine qui jaillit dans un jardin du voisinage , et qui fait en tombant un petit bruit si semblable à la chute de la pluie, que je ne savois plus où j'en étois.
SUH LKS liKANDS-JOL'US Dl.; I(i(i:;. «I
II se laisoit dans mon imagination une confusion d'espèces : lorsqu'il pleuvoit, je croyois que c'étoit la fontaine, et j'étois bien surpris lorsque je me voyois arrêté dans le logis ; lorsqu'il ne pleuvoit pas, je croyois que c'étoit la pluie que j'entendois , et je n'osois aller en ville. Ainsi, la crainte et la surprise me rendoient solitaire en dépit de moi. Je prenois plaisir quelquefois de voir de ma chambre blanchir les montagnes , et regardant les neiges du coin de mon feu , j'étois ravi d'être bien chaud et de voir l'hiver à deux lieues de moi , car c'est ici la coutume de le voir un mois avant qu'on le sente. Enfin, après deux ou trois jours de pluie, étant ennuyé d'être si longtemps reclus, j'allai par hasard à l'église des pères jésuites.
Je vis une grande affluence de peuple , un autel fort paré , où l'on avoit exposé le saint sacrement, tout le tour tapissé comme pour quelque solennité joyeuse ; des prêtres revêtus de blanc, et des jésuites qui les suivoient en beaux surplis , s'étant rendus proche de l'autel , me donnoient l'idée de quelque fête glorieuse, et j'attendois qu'on entonnât quelque hymne joyeux ; mais je fus bien surpris d'entendre chanter le De profundis. Je croyois qu'il falloit quelque chose de plus lugubre pour ces sortes de dévotions, et que la piété envers les morts devoit être accompagnée de deuil. Je ne trouvois pas à propos qu'on se souvînt si gaiement de ses parents morts ; qu'on fît une fête de joie d'une cérémonie de tristesse , et qu'on dût être en habit blanc quand on prioit pour les âmes qui sont dans des demeures ténébreuses , et que toute l'antiquité a appelées des ombres. Il me sembloit qu'on ne devoit point chanter des hymnes de gaieté pour des âmes qui pleurent dans le purgatoire : et , pour m'informer de la qualité de cette fête , lorsque le chant fut achevé, je tirai à part une bonne dame que j'avois déjà vue, et, au hasard de troubler un peu sa dévotion , je lui demandai quel étoit le sujet de l'établissement de cette fête. Elle me répondit que
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c'étoit une indulgence que les bons pèies avoient obtenue du pape , avec qui ils sont fort bien , pour faire sortir les âmes du purgatoire. Qu'on n'avoit qu'à visiter l'église ; qu'à peine y étoit-on entré , que les morts sortoient du lieu de leur prison. Qu'outre les bulles des papes, il y avoit des visions qui rendoient la chose authentique , qu'une de ses voisines qui est fort âgée , et qui dit tous les jours l'office des morts, les sept psaumes et cinq fois le Libéra, avoit mérité de voir les âmes qui étoient délivrées de leurs peines par les prières de tant de bonnes dames, passer en file comme des nuages lumineux vers le sommet du Puy-de-Dôme , et laisser une trace de lumière qui est la marque de leur gloire. Je la remerciai de son avis, et ne m' étonnant plus de la joie qu'on témoignoit , puisque c'étoit conduire des malheureux dans la gloire avec des cantiques de triomphe, je sortis de l'église après avoir donné quelque temps à ma dévotion ; et ayant rencontré un honnête homme de ma connoissance , il me jeta sur le discours de cette indulgence , et me fit le conte de son établissement. Outre qu'il étoit de Glermont, il étoit encore janséniste , qui sont deux points d'inimitié irréconciliable contre les jésuites.
« Les jésuites , me dit-il , ont été établis à Montferrand et y ont tenu le collège, jusqu'à ce que, se trouvant trop solitaires et voyant que la cour des aides avait été transférée à Clermont , ils crurent que le collège devait suivre , et que la science et la justice ne dévoient jamais s'abandonner. Ils eurent de la peine à venir à bout de leur dessein. Montferrand vouloit les retenir, Clermont ne vouloit pas les recevoir ; et bien que la peine d'entrer fût plus grande que celle de sortir, parce qu'on les aime ordinairement moins qu'on ne les craint , ils ne laissèrent pas de trouver des obstacles de côté et d'autre. Ils eurent recours à la cour, et se servirent pour leurs intérêts civils des mêmes voies dont ils se servent pour l'établissement de leurs maximes et de leur
politique. Ils implorèrent la même faveur pour s'établir, qu'ils implorent pour détruire ceux qui les choquent; ils obtinrent donc des lettres de cachet, et intéressèrent l'autorité du roi. Ils furent installés à Clermont par l'intendant de la province et par un huguenot qui leur avoit prêté son carrosse, et ouïrent pour premières acclamations les murmures de toute la ville. La vigilance des magistrats et le raisonnement du cocher de l'intendant contribuèrent fort à arrêter les violences d'un peuple ému et prêt à faire sédition : les magistrats criant d'un côté qu'il ne falloit pas résister à l'autorité du roi , qu'on feroit des députations et des remontrances ; et le cocher criant de l'autre qu'ils n'avoient pas de quoi se plaindre, qu'ils pourroient à l'avenir vivre avec plus de licence qu'auparavant , qu'ils auroient dans leur ville des gens tout prêts à les absoudre. Ils chassèrent avec violence ceux qui avoient le soin de l'instruction de notre jeunesse, et voulurent instruire nos enfants malgré nous. Pour gagner le peuple et arrêter les murmures des bonnes femmes qui, comme vous savez, par le droit de leur sexe et par l'autorité que leur donne l'âge , font bien plus de bruit que les autres , ils firent valoir cette indulgence et choisirent le troisième dimanche du mois pour célébrer cette fête. Mais les carmes qui sont leurs voisins se plaignirent qu'on leur ôtoit toute la dévotion de leur confrérie , que leur scapulaire seroit déserté, qu'ils avoient tous les droits d'ancienneté, que c'étoit d'abord trop entreprendre, et qu'il falloit un peu ménager ses voisins. Cette raison de voisinage eut plus de pouvoir sur l'esprit de ces bons pères que toute autre, et pour n'avoir point d'ennemis à leur porte , ils changèrent leur fête au premier dimanche; mais ce jour étant encore pris par une paroisse de la ville, le curé qui étoit homme zélé, et qui aimoit que toutes choses fussent dans l'ordre, se plaignit ouvertement, et monta en chaire, alléguant les conciles en faveur de la paroisse et faisant grand bruit contre les usurpateurs de ces fêtes. Cela fit que l'indulgence fut
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remise au second dimanche. Les cordeliers en ont murmuré; mais quelque droit de préséance qu'ils eussent, et quelques boimes voix qu'ils aient pour se plaindre aussi haut que les autres, on a jugé qu'il ne falloit point tourmenter la société ni traîner de dimanche en dimanche leur confrérie. C'est pour cela qu'ils se sont arrêtés au second, et qu'ils font aujourd'hui les cérémonies que vous avez vues. »
Cet honnête homme, qui, comme j'ai appris depuis, est un des chefs du parti de province et fort avant dans la ligue de Port -Royal, me fit connoître qu'il avoit été des principaux à s'opposer à la translation de ce collège , et que s'il eût été bien secondé, les affaires seroient allées bien autrement. Je l'interrogeai sur l'état du parti de saint Augustin, et j'appris de lui que M. l'évêque , qui n'est pas théologien, et bien loin de là , étoit fort zélé contre la saine doctrine , et qu'une fausse complaisance pour les jésuites qui l'ont gagné, et une malheureuse reconnoissance pour la reine mère qui l'a fait évêque , l'avoient tourné du côté des molinistes ; que tout le clergé qui étoit fort ignorant avoit donné dans ces sentiments , comme les plus communs et les mieux reçus à la cour ; mais que les honnêtes gens et les savants de la ville ne s'étoient point laissé corrompre, et qu'ils aimoient la vérité ; qu'il y avoit eu un chanoine régulier de saint Augustin qui avoit bien soutenu l'honneur des saints pères, et que, si le parti n'étoit pas considérable par le nombre , il l'étoit par la vérité de la doctrine et par la qualité des personnes. Il me dit encore que les jésuites et les capucins étoient ligués, mais que les pères de l'Oratoire ne vouloient croire ni le fait des cinq propositions, ni l'infaillibilité du pape; il me fit encore divers contes d'un conseiller de la cour des aides qui est passionné moliniste, qui, se trouvant dans un conseil de ville où l'on délibéroit s'il falloit recevoir les jésuites, conclut qu'on ne sauroit avoir assez de religieux dans Clermont, pour soutenir par la force de leurs prières la ville
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qui est toute suspendue en l'air et prête h s'abîmer sans eux; qu'il ne veut rien acheter de tout ce qui vient de Maringues, parce que les huguenots y ont un prêche ; mais quelque horreur qu'il ait pour les calvinistes, il tient les jansénistes encore plus damnés; jusque-là que voulant convertir un gentilhonmie ({ui lui disoit qu'il seroit janséniste, s'il se rendoit catholique, il lui répondit qu'il valoit mieux rester où il étoit. Tl s'offre de mettre la main au feu pour confirmer l'infaillibilité du pape, et croit absolument qu'elle ne brûleroit pas ; il ne parle que de massacrer tous les ennemis de l'infaillibilité, et il a tenu les Messieurs des Grands-Jours pour hérétiques, parce qu'ils ont ordonné qu'il y auroit des marguilliers dans chaque paroisse; ce qui est, à son avis, entreprendre sur la juridiction spirituelle et ruiner la doctrine de Molina. L'entretien de cet homme me divertit fort. Mais revenons aux nouvelles des Grands-Jours.
Tout le monde avoit cru qu'on ne tenoit les Grands-Jours que pour arrêter les oppressions et pour punir les violences de la noblesse, mais on fut bien étonné, quand on ouït dire qu'ils venoient de donner un arrêt pour la réformation du clergé', et que M. Talon venoit de faire un des coups des plus hardis et des plus heureux qu'il ait jamais faits contre les ecclésiastiques et les communautés religieuses , en faisant casser d'un seul coup tous leurs privilèges. Cet homme, redoutable à tous les états, représenta, avec son éloquence sévère , les abus de l'état ecclésiastique , par le peu d'assiduité des chanoines, le libertinage des monastères déréglés et des religieux qui se prétendent exempts de la juridiction épiscopale, le désordre et scandale des religieuses de la campagne, et mille autres choses qu'il nommoit par des noms assez désobhgeants et capables d'émouvoir les juges. Il eut tout le succès qu'il espéroit, et trouva ou rendit tout
1. Le Journal de Dongois (fol. 113-138) donne tous les articles de cette ordonnance avec une longue discussion sur le droit qu'avaient les magistrats d'intervenir dans la discipline ecclésiastique.
le monde si révolté contre le clergé, qu'on ordonna par arrêt qu'il y auroit des juges qui visiteroient tous les bénéfices , pour voir les réparations qui y sont à faire , et y contraindre les bénéficiers par la saisie même de leurs revenus ; que les supérieurs des monastères établis depuis trente ans seroient tenus de rapporter, dans quinze jours, les lettres patentes de leur établissement , avec la vérification , à peine de suppression de leurs maisons et communautés ; que les monastères ou communautés ecclésiastiques seroient tenus de faire voir leurs acquisitions depuis dix ans , et les lettres d'amortissement obtenues, sous peine de quitter et perdre leurs acquisitions ; que les chanoines seront obligés de se trouver tous les jours , selon les décrets , aux trois grandes heures de matines , la grand'messe et vêpres ; leur défend d'en sortir sans permission de celui qui préside au chœur que tout le service ne soit achevé , et plusieurs autres choses ; que les séculiers et réguliers seront justiciables de l'évêque, et répondront devant lui de leurs crimes et scandales ; que les monastères des religieuses qui ne gardent pas la clôture seront renfermés ; qu'elles auront un an pour cela , après quoi défense de prendre des novices , si elles n'ont satisfait à l'arrêt, suivant l'ordonnance de Blois; que le nombre des prêtres qui composent des communautés sera réduit par l'évêque , selon la possibilité de leur revenu , ainsi que le nombre des chanoines, où les distributions ne suffisent pas pour leur subsistance. Ils règlent ensuite les réparations des paroisses , l'emploi des marguilliers , la subsistance des curés , réglant les portions congrues * à trois cents francs ; ils défendent aux gentilshommes de prendre les dîmes, d'obliger les curés de dire leur messe à d'autres heures qu'à celles de l'ordonnance ; ils défendent aux religieuses de recevoir chez elles des personnes séculières, sans la permission de l'évêque, et mettent les évêques en possession de
1. On aiipelait portion congrue la pension que les seigneurs, qui percevaient les grosses dîmes d'une paroisse , étaient obligés de payer aux curés.
SrP, LKS GHANDS-JOURS \)E 1(;6."). 87
visiter les églises et les tabernacles dans les maisons religieuses, cassant tous les privilèges et exemptions prétendues par les religieux et les chapitres.
Les sentiments furent différents sur cet arrêt : les uns trouvoient que M. Talon avoit eu trop d'autorité dans la compagnie, et qu'on avoit un peu excédé le pouvoir de leur commission ; que les conciles provinciaux n'en faisoient pas tant , lorsqu'ils avoient pouvoir de s'assembler ; qu'il ne falloit pas d'abord casser tous les privilèges; qu'ils dévoient faire les juges , sans faire tant les réformateurs , et punir les crimes des nobles, sans s'amuser à régler les chanoines et les religieux. Les chapitres et les communautés des religieuses murmuroient de cette réformation, alléguoient des bulles et des privilèges, et se plaignoient qu'on étoit janséniste dans les Grands-Jours, et qu'on n'y tenoit point d'infaillibilité du pape '. Les autres, au contraire, trouvoient qu'il falloit commencer par la réformation de la discipline ecclésiastique; qu'on ne sauroit assez étendre la juridiction des évêques , ni favoriser assez les curés , qui sont ceux qui ont plus d'autorité et qui sont les plus chargés dans l'Église ; ils alloient encore jusque dans les secrets de la cour, et croy oient qu'il y avoit eu des ordres secrets du roi pour ces ordonnances. Ils faisoient une affaire d'état de cet arrêt; les desseins qu'on a de réformer toutes choses leur faisoient soupçonner que ce ne fût une démarche qu'on leur fît faire pour en faire un règlement plus général. Plusieurs des juges mêmes étoient dans cette opinion quand ils opinèrent. Les opinions étoient ainsi partagées dans le public; mais on remontroit à la cour qu'il y avoit des choses qu'il falloit réserver au roi, et qu'il y avoit des ordonnances un peu trop hardies , trop nouvelles et trop générales , et l'assemblée du clergé murmure encore du règlement des portions congrues qu'on assigne aux curés. Tant il est vrai
1. Telle est la leçon du manuscrit de Clermont: il faudrait peut-être lire qu'on n'jy tenoit point compte de rinfaiUihilite du pnpe.
que chacun suit sa passion et ses intérêts dans l'établissement des choses même importantes pour la discipline. M. le président et M. Talon vouloient cet arrêt encore plus fort qu'il n'a été donné. M. le président ne goûta pas les diflicultés ni les scrupules de M. Hébert et de quelques autres qui appréhendoient que la cour ne fût pas tout à fait de cet avis. M. Talon donna sa réponse, M. le président la mit entre les mains de M. Nau, qui l'expédia brièvement, et le lendemain il rapporta cet arrêt tout dressé. M. le président l'appuya de toute sa force '.
On diroit que M. Talon est le plus grand réformateur des Grands-Jours , et qu'on ne sauroit rien ajouter à sa sévérité et à son humeur de législateur ; il est pourtant \Tai qu'il y a une personne plus entreprenante, plus jalouse de l'ordre et de la discipline, et plus agissante que lui; c'est Mme Talon *, sa mère, à laquelle il doit l'honneur, en quelque manière. On savoit bien qu'elle faisoit autant de lois , et qu'elle donnoit autant et d'aussi sévères conclusions dans son domestique , que M. son fils en donnoit pour les affaires du palais, et qu'elle avoit eu même autant de rigueur contre ses amours ^ qu'il en a lui-même contre les crimes des accusés ; mais on ne savoit pas qu'elle fût aussi hardie dans les affaires publiques ; et si le roi eût su son humeur réformatrice, il auroit pu lui expédier une commission particulière pour les Grands- Jours. Elle fut à peine arrivée à Clermont, qu'elle entreprit de régler la police de la ville et de faire des taxes sur toutes choses, pour réprimer l'avidité des marchands qui vouloient profiter de l'occasion de cette assemblée pour leurs intérêts particuliers*. Étant assistée des