‹ Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne en 1665, annotés et augmentés d'un appendice par m. Chéruel, et précédés d'une notice par m. Sainte-BeuveChapitre 52 sur 147 · MÉMOIRES \)E FLÉCHIER · texte numérisé non relu

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faire un bon potage, aux moyens de l'éclaircir, s'il est trop épais, en y mettant de l'eau plusieurs fois, ou de l'épaissir, s'il est trop clair, en y mettant cinq ou six œufs. ■»

Cependant il se faisoit tard, et les dames commençoient à s'ennuyer ; cela l'obligea de finir et de donner le bonsoir à la compagnie, après avoir ordonné qu'on rapportât la semaine d'après le papier de la dépense que l'on auroit faite. Tous ses ordres furent exécutés ponctuellement, et à l'assemblée d'après, l'économe apporta le rôle de la dépense qu'elle avoit mise en écrit selon l'ordonnance. On ne sauroit croire la joie qu'en eut Mme Talon. Elle loua Dieu de ce commencement de réforme, tira mille bons augures pour l'avenir, et dit que c'étoit là la plus belle écriture qu'elle eût vue, quelque barbouillée qu'elle fût, et que rien n'avoit jamais tant récréé sa vue que ce blanc et ce noir qu'elle apercevoit sur ce papier. M. le curé voulut dire quelques mots d'exhortation, mais il ne put jamais obtenir silence de cette troupe tumultueuse. Il commença son discours en ces termes : Parci après, mesdames, et comme il ne fut pas écouté, Parci après, reprit-il d'un ton plus haut...; mais le murmure des dames supprima sa voix, et l'obligea de redire encore une fois, Parci après, et de se taire. Il n'y eut que Madame qui put obtenir une favorable audience, laquelle examina la dépense , et ayant interrogé l'économe , qui étoit une dame de qualité de la ville, sur la distribution qu'elle avoit faite, sur le nombre des pauvres qu'elle avoit nourris , et sur quelques autres particularités , avec une exactitude et une ardeur qui faisoit trembler cette bonne dame, et supputant enfin avec ses doigts la somme qui n'alloit pas à trente sols , elle trouva qu'il y avoit du mécompte de plus de dix , et fit des plaintes du peu de soin , et peu s'en fallut qu'elle ne dît du peu de fidélité, dans l'administration du bien des pauvres. La confusion et l'embarras où elle avoit jeté cette personne qui a beaucoup de vertu, mais qui ne passe pas pour avoir trop d'exactitude, l'empêchèrent de

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parler de quelque temps; mais ayant enfin recueilli ses esprits, elle lit voir qu'elle avoit encore employé davantage, et qu'on lui étoil redevable de plus de dix sols. Mais elle ne fut pas écoutée, et l'on l'assura qu'elle se trompoit; jnais toutes les dames en furent si effarouchées qu'on croit que l'assemblée sera déserte à l'avenir, et qu'il faudra des citations d'autorité pour les faire revenir.

Non-seulement elle entreprend les dames, elle veut même réformer les religieuses qu'elle va visiter et sur lesquelles elle prend tous les droits d'abbesse. Son premier exploit fut contre les religieuses de l' Hôtel-Dieu dont on lui avoit fait de grandes plaintes. Ceux qui ont fondé l'Hôtel-Dieu pour le soulagement des pauvres malades ont laissé du revenu pour l'entretien de plusieurs personnes et une place d'une assez grande étendue pour les loger. Le dessein ' du bâtiment étoit assez bien pris pour le lieu, et comprenoit deux corps de logis capables de loger bien du monde. Soit que l'argent manquât au dessein, ou que le nombre des pauvres ne fut pas grand, on lit élever une partie de la maison, et le plan demeura imparfait pour l'autre, et l'on n'y fit que marquer les endroits et jeter quelques fondements. Les religieuses de l'Hôtel-Dieu , établies à Loches, eurent vocation de venir assister les misérables de cette ville, et en détachèrent deux de leur maison pour venir faire une colonie de charité. La ville les reçut avec bien de la joie, et on espéra d'abord beaucoup de fruit de leur soin et de leur piété ; mais on a reconnu dans la suite du temps qu'elles ont plus travaillé pour leurs intérêts que pour ceux des pauvres, et qu'elles ont plus acquis de bien qu'elles n'ont soulagé de maux. Comme c'est l'ambition ordinaire de ces communautés d'étendre leurs droits et d'augmenter leur nombre et leur bâtiment, elles tâchèrent d'attirer des filles et de se multiplier insensiblement. 11 fallut avoir un

l. Le manuscrit porte dessein et non dessin. 11 s'agit ici, en effet, du projet de bâtiment et non du dessin proprement dit.

logement conforme à leur famille, et trouvant la place où l'on avoit déjà conmiencé à bâtir, elles s'en servirent sans ordre, et firent des logements pour des religieuses où le fondateur avoit voulu faire loger des pauvres. Lorsqu'elles se virent assez puissantes pour se soutenir par elles-mêmes, et que la supérieure, qui est une fille hardie et hautaine, se vit appuyée par les principaux de la ville dont elle avoit reçu des filles à profession, elles négligèrent la charité, et s'appliquèrent à leur profit particulier. Tout le secours qu'on tiroit d'elles, c'étoit qu'elles jetoient tous les matins de l'eau bénite aux malades et qu'elles nettoyoient leurs chambres légèrement. Quoiqu'il y eût des filles très-habiles pour le soulagement des maladies et pour toutes les opérations même de la chirurgie , elles n'en faisoient aucune fonction ; elles ne vouloient point souffrir que les administrateurs prissent connoissance de leur emploi, et demandoient un prix si excessif pour fournir des remèdes qu'on avoit été obligé de s'en fournir d'ailleurs. Le nombre de leurs religieuses excédoit le nombre des pauvi'es ; enfin elles ne servoient qu'en apparence, pour avoir le prétexte de leur établissement.

Quelques personnes de piété voulurent entreprendre de réformer cet abus et se déclarèrent contre elles; mais ils furent excommuniés par M. l'évêque qui étoit prévenu pour elles, et les Grands-Jours se tenant ici, on en fit plainte, et on prétendit faire restituer les biens qu'elles retiennent de l'Hôpital-Dieu. Mme Talon se déclara d'abord pour les religieuses; mais après avoir été bien informée, elle s'intéressa tout à fait pour les pauvres contre elles, et leur fit dire que si elles n'avoient point eu de lettres patentes pour leur établissement, ce qu'on tenoit pour certain, elles n'avoient qu'à reprendre la route de Loches, et s'en retourner à petit bruit dans la maison d'où elles étoient venues. Cette menace les épouvanta et fit qu'elles produisirent des lettres qui marquoient tous les devoirs de leur

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état, et dans lesquelles elles exposoient que, par vœu et par profession, elles s'étoient obligées de s'appliquer entièrement au soin des pauvres et d'employer leurs personnes , les biens qu'elles peuvent acquérir, et leur dot même au service des hôpitaux. Cette dame leur fit connoître que leur conduite étoit très-éloignée de leur institut , puisque , bien loin de donner le leur, elles employoient celui des autres à leurs usages ; que c'étoit un sacrilège de pervertir les desseins des fondateurs , et de se servir de ce qu'on a consacré pour les nécessités publiques. Elle ne se contenta pas de ces remontrances , elle prit quelques personnes avec elle , et pria M. Nau de l'accompagner à la visite qu'elle alloit faire de ce monastère. Elle lit d'abord venir toutes les religieuses, leur tlt plusieurs interrogations qui les troublèrent un peu , et les embarrassa si fort qu'elles ne savoient plus ce qu'elles disoient. Elle voulut apprendre le nombre des religieuses et n'en sut jamais tirer une réponse précise. L'une répondoit que c'étoit à la supérieure de le savoir ; l'autre disoit qu'elles ne se comptoient point dans ce monastère ; il y en eut une qui dit qu'il y avoit autant de religieuses qu'il y avoit de lits dans la maison. On entra dans les chambres , tout y étoit fort propre, tout bien bâti et bien orné ; une boutique aussi bien fournie qu'aucune boutique d'apothicaire de Paris , et toutes choses en si bel ordre qu'on n'auroit qu'à les louer, si elles avoient soin de leurs fonctions principales. Elles ne vouloient point qu'on sût le nombre des sœurs , et , parce qu'il eût paru par celui des chambres habitées , elles en avoient fait tirer les lits et les meubles pour faire croire qu'elles n'y logeoient point ; mais M. Nau qui est homme de bon sens , et qui sait toutes les chicanes , découvrit la ruse et pénétra jusqu'à l'endroit où Ton avoit caché ces ameublements. Cette visite finit par des corrections assez aigres, et l'on ne sait encore ce qui doit arriver de cette affaire \

Voy. Appendice, n° XVl.

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Son zèle ne s'est point arrêté là ; elle a fait fermer une des portes de l'église cathédrale, parce qu'elle pouvoit servir de passage d'une rue à une autre, bien que ce fût une occasion à plusieurs de faire quelque prière , et que le bon Dieu , comme on lui disoit, y gagnât toujours quelques Ave Maria.

Elle a pris encore la résolution de réformer les Ursulines , et la réforme qu'elle prétend se réduit à quatre points ; le premier abus qu'elle trouve, c'est qu'elles se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver; elle tient que c'est trop dormir pour des religieuses; que c'est faire comme les folles vierges de l'Évangile, qui s'endormirent lorsqu'il falloit recevoir l'époux, ou qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures , et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres lilles. Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sous-diacre, quelques exemptions qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent les jeunes filles, parce que cela excite la dévotion et donne une plus grande idée de la religion par les cérémonies extérieures. Elle prétend encore qu'elles fassent un vœu plus exprès et plus particulier qu'elles ne font, pour s'obliger à instruire la jeunesse; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important, et qu'elle veut réformer à quelque prix que ce soit , c'est qu'elles portent une ceinture de laine , au lieu qu'elles en devroient porter une de cuir, selon leur statut. A'oilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup de chaleur. Elle ira bientôt examiner les autres communautés religieuses , et nous verrons introduire la réforme aussi bien qu'aux Ursulines. Ce qu'il y auroit à observer en ce monastère , c'est qu'il fait un corps séparé et indépendant de tout le reste de l'ordre , et ne reconnoît ni aucune société ou alliance, ni aucune supériorité. Cette indépendance n'est établie sur aucun fondement ni sur aucune bulle de Rome; ce

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qui pourroit iiiéine faire douter de la validité de leurs vœux. Mais il vaut mieux réformer leurs ceintures , que d'aller examiner leur établissement jusque dans leur principe. Quoi qu'il en soit , les Grands- Jours font de grands fruits en ce pays, et pour l'ordre de la police, et pour le soulagement des opprimés , et pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique ; et si les Messieurs donnent des arrêts pour régler les affaires , il se trouve une dame qui prend le soin d'y régler les mœurs , et d'introduire la sainteté dans les monastères. Il est impossible qu'on empêche le monde de murmurer, quand on fait de bonnes œuvres. Les uns disent qu'elle feroit mieux de réformer sa coiffure qui est tout à fait extraordinaire ; les autres ont remarqué qu'elle porte un bonnet qui s'étend et se relève , et qui a quelque forme de mitre, qui est la livrée de sa mission et le caractère de son autorité. Les autres se plaignent qu'elle gâte tout , au lieu de raccommoder; qu'elle empêche les charités, en voulant examiner si rigoureusement les dames charitables ; qu'elle détruit l'hôpital en voulant le régler, parce qu'elle en fait sortir ceux qu'elle n'y trouve pas assez malades à son gré , et le laisse plutôt vide ; qu'elle exige trop de soin des administrateurs, disant que le roi et M. Colbert en ont bien davantage sans se plaindre, et qu'enfin étant venue principalement pour régler le ménage de son fils et pour empêcher qu'il ne fasse trop de dépense , elle ne devroit pas se mêler de tant de choses, ni examiner tout jusqu'à une pension d'un prisonnier et aux gages de l'exécuteur de la justice ; mais la vertu est généreuse et se met au-dessus de tous les murmures.

L'engagement que j'avois de prêcher à Riom \ le jour de la Toussaint, dans l'église des religieuses de Notre- Dame, par la sollicitation de M. le lieutenant général'^ et de

1. Flécliier avait , dès ceUe époque . le titre de prédicateur du roi.

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