XLII PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLÉCHIER
rieux et trop réservé ; mais , après , il s'égaye insensiblement ; et qui peut essuyer ce premier froid , s'accommode assez de lui dans la suite. Son esprit ne s'ouvre pas tout d'un coup , mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu. Il ne s'empresse pas à acquérir l'estime et l'amitié des uns et des autres , il choisit ceux qu'il veut connottre et qu'il veut aimer ; et pour peu qu'il trouve de bonne volonté, il s*aide après cela de sa douceur naturelle , et de certains airs de discrétion qui lui attirent la confiance. Il n'a jamais brigué de suffi^ges ; il a voulu être estimé par raison , non pas par cabale. Sa réputation n'a jamais été à charge à ses amis, et n'a rien coûté qu'à lui-même. Quand il a été louable, il a laissé aux autres le soin de le louer ; il sait se servir de son esprit , mais il ne sait pas s'en prévaloir ; et quoiqu'il se sente et qu'il s'estime ce qu'il vaut , il laisse à chacun son jugement Si l'on a bonne opinion de lui , il en est reconnoissant , comme si l'on lui faisoit grftce ; si l'on ne juge pas de lui comme on doit, il se renferme en lui-môme , et se rend la justice qu'on lui refuse.
Il a un caractère d'esprit net , aisé , capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement, il a réussi dans la prose ; les savants ont été contents de son latin ; la cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses lettres ingénieuses et délicates. U a et t il a ver succès ; il a parlé
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est pourtant toujours mattre de son esprit. Lorsqu'il parle, on Yoit bien qu'il sauroit se taire ; et lorsqu'il se tait, on foîtlnen qu'il sauroit parler, n écoute les autres paisiblement , et les paye souvent de la patience ou de l'attention qa'il fait parottre à les écouter, n leur pardonne aisément d'svoir peu d'esprit, pourvu qu'ils ne veuillent pas lui faire aoroire qu'ils en ont beaucoup. Ce qui fait qu'il est bien reçu dans les compagnies, c'est qu'il s'accommode à tous, et ne se préfère à personne, n ne se pique pas de faire valoir ce qu'il sait, il aime mieux leur donner le plaisir de dire euxHBèmes ce qu'ils savent. Il n'est pas fort vif au ddiors , mais il a beaucoup de vivacité au dedans , et peu de diose échappe à ses réflexions. 11 n'est pas naturellement inquiet, et ne s'amuse pas à deviner les secrets d'aotrui ; mais pour peu d'ouverture qu'on lui donne , il fa de conjecture en coi^ecture, et quand il veut , il n'y a gn^ de mystère qu'il ne découvre. Il voit tout d'un coup le ridicule des hommes , et jamais personne ne remarqua plus promptement une sottise.
D est naturellement paresseux; mais quand il est pressé, il trouve en lui des ressources dont il a été souvent étonné hii^nème. Quoiqu'il perde beaucoup de temps , il se rencontre qu'il en a toujours assez ; et tout lent qu'il parott , il il y a peu de gens qu'il ne rattrape , quelque diligents qu'ils poissent être.
Pour son style et pour ses ouvrages , il y a de la netteté , de la douceur, de l'élégance ; la nature y approche de l'art , et l'art y ressemble à la nature. On croit d'abord qu'on ne peut ni penser ni dire autrement ; mais après qu'on y a fait réflexion , on voit bien qu'il n'est pas facile de penser ou de dire ainsi. Il y a de la droiture dans le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de l'arrangement dans les paroles, et une heureuse facilité qui est le fruit d'une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre do superflu » et l'on ne peut rien en ôter sans y retrancher
XLIV PORTRAIT OU CARACTÈRE DE FLfiCHIER
quelque chose de nécessaire. Enfin , votive Ami vaudroit encore mieux s*il pouvoit s'accoutumer au travail , et si sa mémoire un peu ingrate , mais non pas infidèle , le servoit aussi bien que son esprit. Mais il n*y a rien de parfait au monde, et chacun a ses endroits foibles.
Pour son cœur, où je crois que vous vous intéressez davantage , il n*est pas si aisé de le connottre : il se modère quand il veut , il est secret et circonspect , il se cache souvent sous les voiles d'une tranquillité et d'une indifférence apparente ; mais je l'ai vu dans son naturel, je l'observe depuis longtemps, et je suis dans sa confidence : ainsi , mademoiselle, je vous ferai part de mes connoissances. Il n'auroit pas de peine à vous faire lui-jnéme sa confession ; et il est juste que vous sachiez comment est fait et comment se gouverne un cœur que je suis persuadé que vous possédez.
Ce cœur donc , mademoiselle, n'est pas indigne de vous; il a de la grandeur et de la générosité. Aucun intérêt ne le touche, et il ne voudroit avoir du bien que pour être en état d'en faire. Son plus sensible plaisir, c'est de pouvoir obliger ses amis, ou de pouvoir reconnoitre les obligations qu'il leur a. Il aimeroit pourtant mieux avoir des grftces à faire que d'en recevoir. Il a toigours cru que le mérite pouvoit se passer de la fortune ; il s'est contenté de l'un, et ne s'est point inquiété pour l'autre.
Rien n'est tant contre son humeur que d'être à charge à qui que ce soit : dans ses besoins, il n'a recours gu'à
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rifénnt qui récrée et qui n'étourdit pas : aussi n'en reçoitfl pis qui ne soit aussi fin que celui qu'il donne.
n a de l'ambition , non pas de celle qui s'empresse et (fà s'apte pour parvenir , mais de celle qui attend paisiblement la justice qu'on doit lui rendre ; qui ne cherche pas les Toies les plus courtes, mais les plus honorables, et qui veut tocyo^i'* mériter, longtemps avant que d'obtenir, ce qa'il peut raisonnablement prétendre. Il se console aisémoit de n'être pas heureux, pourvu que le public l'en juge digne; et U travaille à se faire considérer par lui-même, plutAt que par l'état où on l'aura mis.
n n'envie la gloire de personne, mais il aime à jouir de k sienne. Quoiqu'il n'ignore pas les talents qu'il a, il estime ceux que les autres ont : ainsi il a le plaisir que donne l'honneur, sans faire souffirir aux autres les incommodités que donne l'orgueil. 11 est sensible aux approbations sincères et désintéressées : un homme qui le loue sans le conoottre, un auditeur qui s'écrie, un passant qui le montre, et qui dit : C'est /ui, ce sont les éloges qui le touchent davantage. Quand on l'élève, il se tient dans une honnête modération, et sa pudeur est embarrassante ; mais si l'on veut rabaisser, il lui prend une fierté qui le met au-dessus de tOQt. 11 est facile, populaire, officieux à ceux qui sont audessous de lui, commode à ses égaux : pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur, n se possède dans les occasions, et ses passions ne peuvent rien sur sa raison, si die n'y consent, ou si elle n'est surprise. U lui importe plus qu'à d'autres de bien considérer le parti qu'il prend , parce que difficilement il se résout de s'excuser ou de se dédire.
D est de bonne foi, et il croit aisément que tout le monde est de même ; mais si l'on vient à lui manquer, on ne regagne plus sa confiance : ainsi il ne trompe jamais per- •wme, et n*est jamais trompé qu'une fois. S'il a donné quelque sujet de plainte à quelqu'un, il n'oublie rien pour
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le satisfi&ire; mais si Ton se plaint de lui sans raison, il a une innoœnce fière qui ne descend pas aux édairdssements et aux justifications, et rien ne lui coûte tant que de faire son apologie. Quand on roflfense, il a le ressentiment vif, mais il ne dure pas longtemps. L'envie lui déplaît, mais elle ne Tafllige pas. n souffire avec peine une injustice, mais il la pardonne. Mais Tinfidélité d'un ami est le péché irrémissible pour lui. Lorsqu'on en use mal à son égard, il y a peu d'excuses qui le satisfassent, et il a d'autant plus de peine à se réconcilier avec ceux qui l'ont f&ché, qu'il prend plus de précaution pour ne fftcher personne.
n n'a pas de grands attachements au monde, et comme il n'a pas beaucoup à gagner, ni beaucoup à perdre, il n'a ni de grands chagrins ni de grandes joies. Les devoirs extérieurs et les bienséances de la vie lui sont à charge : les visites qu'on se rend, les lettres qu'on s'écrit, et ce commerce de société inévitable entre gens indifférents, sont des codtraintes de sa part, et des importunités de la part des autres, n ne compte avoir vécu que le temps qu'il a passé avec ses amis ou avec lui-même, et ses meilleures heures sont celles de ses entretiens familiers ou de ses libres rêveries. Le nombre de ses amis est comme celui des élus, fort petit ; il ne les choisit pas légèrement, mais il les ménage, et il les conserve soigneusement quand une fois il les a choisis ; et s'il en a peu, au moins a*t-îl cet avantage, qu'il n'en perd point, n est avec eux gai sans emportement, libre sans indiscrétion, familier sans incivilité , complaisant sans faiblesse, et sage sans austérité. C'est ainsi qu'il est fait pour ses amis, et c'est ainsi qu'il souhaite que ses amis soient faits pour lui.
n ne reste plus , mademoiselle , qu'à vous parler de sa tendresse, et vous montrer sa méthode et, pour ainsi dire, son art d'aimer. Ce sont des secrets que peu de gens ont découverts, et qu'il a confiés à peu de gens. Pour moi, qui connois son cœur comme le mien propre, et qui sais qu'il
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D*a rien de caché pour vous , je vous exposerai ses sentiments et sa conduite dans ses amitiés privilégiées, non pas pour vous apprendre rien de nouveau, car votre ezpémice ne laisse là-4essus aucun lieu à votre curiosité , mais pour vous donner le plaisir de voir qu*il y a des cœurs que TOUS avez sujet de ne pas dédaigner, et qui sont capables de s'attacher à leurs amis comme vous pouvez le désirer. On dîroit d*abord que votre Ami n*est pas capable de tendresse ; mais quand on fait tant que de le toucher, il n*y a guère d*honime plus sensible. Il ne prend pas de ces feux subits, qui s'éteignent presque aussitôt qu'ils sont allumés, il Ta pied à pied , et laisse mûrir l'amitié. Il ne s'engage pas sans savoir bien à qui il s'engage : son cœur lui est trop cher pour le donner au hasard. Pour aimer, il ne se fie pas à son inclination , il consulte son jugement. Son amitié veut toujours être fondée sur l'estime, et quelque attachement qu'il ait eu, il a toujours commencé par sa raison. La beauté peut le surprendre, mais elle ne l'attache pas. Le mérite le gagne, et la bonté le retient. La douceur, l'honnêteté, la bonne conduite, sont les premiers agréments qu'il cherche; il faut pourtant que la personne soit agréable; et bien que la raison soit la maltresse, il faut que les yeux puissent être contents. La précipitation en matière de tendresse lui est suspecte; mais aussi trop de lenteur et de difficulté le rebute. Il laisse aux autres, pour déUbérer, le temps qu'il prend pour lui-même; mais si l'amitié se lie avec tant de peine , il y a un terme de patience au delà duquel il ne va point. Quand l'affaire est une fois conclue, et qu'il s'est donné, c'est pour toujours et sans réserve : aussi il veut qu'on se donne de même, et croit qu'un cœur qui se partage ne vaut pas le sien tout entier. D est capable de jalousie, et quoi qu'il en arrive, il veut être distingué et préféré. Il est de l'humeur de ce prince qui disoit : Ou César ou rien. Son amitié languit, si l'on ne la nourrit de quelques douceurs , et il n'aime rien tant que de